CHAPITRE V
Une des observations les plus curieuses qu’il est permis de faire encore dans ce monde des filles et des souteneurs, c’est la violence des passions de tous ces misérables, violence souvent presque sauvage et en tout point semblable aux passions des peuples primitifs, ignorant encore les bienfaits et les infamies des civilisations compliquées.
La jalousie, par exemple, tient dans leurs amours une place énorme. Le souteneur qui fait la planque pour voir si sa femme travaille bien, et sourit avec assez de grâce aux clients, devient d’une jalousie féroce dès -que sa marmite fait semblant dé vouloir se donner à un autre souteneur.
Au fond, c’est toujours le même état psychologique que celui d’Eyraud, admettant fort bien que Gabrielle Bompard eût des amants qui la payaient, mais devenant fou de jalousie, au point de m’écrire, de se dénoncer en quelque sorte, dès que sa maîtresse s’avisa d’aimer M. K
On ramassa un matin, derrière Saint-Vincent-de-Paul, le corps d’un souteneur criblé de coups de couteau. Il avait commis l’imprudence de boire dans le verre de la maîtresse d’un de ses copains, par manière de bravade. Un duel féroce au couteau avait eu lieu entre les deux mâles. Le buveur trop galant était tombé raide mort ; l’autre avait pu rentrer chez la femelle cause de tout et n’avait pas tardé à y rendre l’âme à son tour.
La jalousie, c’est encore le sentiment dont se servaient les policiers et les magistrats dé la vieille école, d’une école dont je ne suis pas, quand ils voulaient obtenir d’une femme l’aveu des crimes de son amant.
Combien de fois n’a-t-on pas fait dire... même des contre-vérités? Un commissaire de police, dans une grave affaire d’assassinat, avait démontré à la maîtresse du souteneur qu’il soupçonnait que son amant la trompait. Alors elle avoua tout — mais il fallut bien
confronter l’homme et la femme. — D’abord, ce fut une dispute ignoble; tout à coup, la fille, prise d’une crise de larmes, tomba aux genoux de son amant, disant : « Pardonnemoi tous , ces mensonges. C’était pour aller avec toi à la Nouvelle, pour que tu ne puisses plus me quitter. » Devant cette rétractation de la femme, il fut impossible de condamner l’homme...
La jalousie est, de toutes les passions bu maines, celle qui a le plus grand nombre de crimes à son actif. Et c’est parmi cette classe de souteneurs qui, au premier abord, semblet-il, devraient n’avoir pas à souffrir de cette faiblesse, que la jalousie est la plus féroce.
L’histoire de Kaps, à cet égard, est typique ; je ne sais pas de monographie plus saisissante du boulevard extérieur.
Une nuit de mars 1889, dans un bouge de barrière, les agents ramassèrent le cadavre d’une fille publique, nommée Léontine. On arrêta presque immédiatement son souteneur, qui avoua avoir tiré un coup de revolver sur sa maîtresse.
La balle avait frappé la malheureuse dans la tempe, et la mort avait été instantanée.
L’affaire semblait des plus simples : le souteneur, un nommé Kaps, un gamin de dix-
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neuf ans, le même type que Beaujean, pâle, maigre, presque imberbe, les cheveux collés aux tempes en rouflaquettes, s’était contenté de dire qu’après s’être disputé plusieurs heures avec son amie, exaspéré, il avait pris son revolver et l’avait tuée. »
L’instruction paraissait devoir être courte ; le juge ne s’occupait guère que d’établir la préméditation, qui, d’ailleurs, en l’espèce, n’avait pas une grande importance ; il était clair que ce mauvais gamin n’avait pas un intérêt sérieux à tuer la femme qui le faisait vivre. « Sa marmite dorée, sa poule aux œufs d’or », comme me dit un jour un souteneur qui avait de la littérature.
Kaps, en outre, était d’une docilité extrême envers le magistrat. Il se serait bien gardé de refuser de répondre à une question.
A Mazas, Kaps passait aussi pour un des détenus les plus obéissants ; les geôliers avaient des douceurs pour lui, le consolant quand il revenait de l’instruction, en lui disant :
— Bast ! Vous n’en mourrez pas pour cette fois : il paraît qu’on est très bien en Nouvelle- Calédonie.
Enfin, uq jour, très respectueusement, il demanda au juge de fairq assigner comme
témoin une fille Sophie,, qui avait été l’amie intime de sa maîtresse, et qui savait quelles tendresses il avait eues pour la femme qu’il avait tuée dans un moment d’égarement. Il supplia même le juge de le confronter avec elle, afin qu’aucun doute ne fût plus possible.
La demande était si naturelle que le magistrat, dans un excellent sentiment d’humanité, fit ce que demandait l’inculpé.
Un après-midi, on introduisit Kaps dans le cabinet du juge, où se trouvait déjà Sophie, laquelle, d’ailleurs, loin de donner sur lui de bons renseignements, avait déjà dit que c’était le dernier des bandits.
Kaps, souriant d’unmauvais sourire, s’avança vers la femme comme pour lui dire bonjour, mais tenant soigneusement sa main droite dans la poche de son veston.
Tout à coup, il bondit sur la malheureuse, et, avant que le garde eût pu l’arrêter, il avait frappé Sophie avec l’arme qu’il tenait cachée.
Un flot de sang avait jailli. On crut un instant que la fille, qui n’était qu’évanouie, était morte. Fort heureusement, le coup avait dévié et ne l’avait blessée qu’à l’épaule.
Kaps, d’une force herculéenne, sous son
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apparence grêle de voyou parisien, avait notamment des mains extraordinaires, rappelant celles de Troppmann. Elles étaient démesurément longues et larges, et la dernière phalange du pouce s’élargissait en forme de spatule.
C’étaient de véritables étaux !
Donc Kaps se démenait, saisi par le garde, et bientôt celui-ci, malgré l’aide du greffier, s’avoua impuissant à maîtriser ce gringalet, qui déjà l’étranglait.
— Laissez-moi ! criait le souteneur; il faut que je la crève. C’est à cause de ce veau que j’ai décollé l’autre !
D’autres gardes accoururent ; on lui passa le cabriolet et il fut bien obligé de se tenir tranquille.
Naturellement, le juge voulut savoir la raison de cette haine et de cet assassinat soigneusement prémédité ; car Kaps, avec une patience extraordinaire, était parvenu à fabriquer son arme à Mazas. Il avait défait un boulon de son lit de fer, et, pendant des jours et des jours, il l’avait aiguisé sur une pierre... . fi jusqu’à ce qu’il fût suffisamment pointu.
D’abord, l’homme ne voulut rien dire. Puis, peu à peu, sa haine étant irop forte, il finit par parler. Il avait besoin de crier à quel point
il détestait cette créature, et quelle était son infamie !
Alors, il raconta que cette Sophie était une vilaine femme qui avait des goûts contre nature, une Sapho du ruisseau, qui avait perdu sa Léontine.
C’était à cause de cette misérable qu’il avait tué la malheureuse, par jalousie, par colère.
Il expliqua ensuite la théorie des souteneurs sur l’amour. Théorie, du reste, qui a un grand succès non seulement aux boulevards extérieurs, mais encore sur le boulevard des Italiens, chez tous [les hommes qui ont des maîtresses pourvues d’amants ou même des maris plus riches que le petit homme chéri.
Que pouvaient lui faire tous les clients qui achetaient les faveurs de sa Léontine ? A ceuxlà elle ne donnait qu’une illusion de l’amour ; et c’était par amour pour lui, pour lui , donner de l’argent, qu’elle se livrait à ces hommes... tandis que l’autre, l’infâme, elle lui avait volé les tendresses, les baisers, auxquels seul il avait droit.
La jalousie, d’après lui, l’avait, seule, décidé à tuer sa maîtresse, et c’était encore ce même sentiment qui l’avait poussé à fabriquer
une arme pour tuer cette Sophie qui lui avait pris tout son bonheur.
Mais, à partir de ce moment, Kaps changea tout à coup d’attitude. Lui, si calme avant son dernier crime, avant sa tentative d’assassinat sur la femme qui avait été l’amie intime de sa maîtresse, devint sombre, agité.
Il insultait les gardiens de Mazas et un jour, en entrant chez le juge, il dit avec colère :
— Le garde vient de me serrer le cabriolet, c’est un misérable !
Et avant que le municipal eût pu lui remettre cet utile cabriolet, Kaps, saisissant un flambeau qui se trouvait sur la cheminée, le lui lança à la tête.
Une fièvre particulière semblait s’être emparée de ce gamin criminel. Il était devenu brutal, grossier.
Enfin, un jour, il dit au juge :
— Tenez, vous ne savez rien sur mon compte ! C’est moi qui, il y a quatre ans, ai tué le père V...
En effet, quatre ans auparavant, un vieil ouvrier imprimeur de ce nom avait été étranglé et dévalisé dans sa chambre.
Ce crime avait été accompli dans des condi-
tions ignobles, le vieil ouvrier ayant les mœurs les moins recommandables.
Bien que la police sût parfaitement à quelle catégorie spéciale appartenaient les assassins, il avait été impossible de les découvrir. Le père V... avait racolé dans la rue deux vilains gamins, deux hommes-filles... Longtemps on avait cherché et vainement.
Tout d’abord, le juge crut que Kaps, désirant conserver le plus longtemps possible les petites douceurs que la justice réserve aux prévenus, se moquait agréablement de lui ; mais le jeune assassin donna une description si exacte du logement du père V..., il détailla avec une précision telle la façon dont le vieux sadique avait été tué, que Ton dut ouvrir une instruction sérieuse, et que bientôt il ne fut plus douteux que le jeune souteneur avait dit la vérité.
Une voisine du père V... le reconnut positivement pour un des jeunes gens que le vieux amenait chez lui.
Enfin, on finit par [retrouver sur les habitudes du jeune gredin des détails si précis, qu’il fut clairement établi que, comme les filles publiques dont il était le souteneur, il - faisait commerce de son corps; donc, double profit.
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On peut dire que celui-là était l'incarnation même du mal ! Et la nature l’avait si bien préparé au crime, que chez lui la meilleure éducation n’aurait pu modifier ses instincts de bête méchante.
Il avait, il est vrai, grandi comme la plupart de ses pareils dans la boue des boulevards extérieurs, n’ayant guère sous les yeux d’autres exemples que les mauvais coups faits par ses camarades.
Son instruction criminelle avait marché très vite, si vite, qu’à dix ans on le mettait dans une maison de correction, c’est-à-dire dans l’école d’apprentissage du crime.
Quand il fut libéré, il était déjà complètement perverti. Quelques jours après sa sortie, il se faisait condamner pour vol et peu à peu son casier judiciaire se remplit.
Enfin il pensa profiter des habitudes vicieuses et ignobles contractées en prison et en maison de correction.
Il devint un de ces petits prostitués mâles, « fleurs fauchées », comme a dit un poète qui osa mettre en vers les amours contre nature.
Kaps ! Ah ! celui-là était bien à lui seul toute la lyre !
En lui se résumaient toutes les infamies.
Et pourtant, en cet être, que la nature ellemême avait fait vil et odieux, il y avait un coin de passion étrange... Il avait aimé sa Léontine en sauvage, mais il l’avait aimée...
Sur ses bras, il s’était fait tatouer deux pensées et le nom de sa maîtresse. Il l’avait même aimée au point d’avoir vis-à-vis d’elle ce besoin de confidences qui perd les criminels.
Un beau jour, il lui avait raconté le crime qu’il avait commis, et depuis cette imprudence, toutes les fois qu’il la battait, Léontine lui disait :
— Prends garde, je vais te dénoncer.
Quand tous ces détails furent connus, il fut facile de reconstituer la scène du crime, la querelle qui avait précédé l’assassinat de la malheureuse Léontine.
Kaps lui reprochait l’affection qui l’unissait à Sophie-Sapho, oubliant qu’il était lui-même un antiphysique.
La femme violente et mauvaise, en ce moment-là tout entière à son vice, lui répondait avec des gros mots et des insultes.
— Je te hais, assassin ! Tu finiras sur la guillotine !
Alors | une réflexion était venue don-
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ner un coup d’aiguillon aux colères de Kaps. Il s’était dit que désormais cette femme était pour lui un danger.
Imbécile et maladroit, comme tous les criminels instinctifs, il n’avait vu qu’une chose, c’est qu’en tuant sa maîtresse, il supprimait un témoin.
Les criminels d’instinct, souvent des fous, disent les savants, mais toujours des brutes, n’ayant pas plus de réflexion que les fauves, foncent sur leur idée fixe, comme le taureau sur la cape du toréador.
Chez Kaps, il est probable que dans la solitude de la prison, l’idée fixe s’était accusée encore ; il avait réfléchi que cette Sophie, cause de tout le mal, devait à son tour avoir reçu les confidences de Léontine, qui l’aimait trop pour ne pas lui raconter tout.
Ce n’était pas uniquement par jalousie qu’il avait essayé de tuer également celle-là. Si elle savait tout, ne devait-elle pas être à son tour un témoin dangereux?
La plupart du temps, les mobiles des criminels sont ainsi multiples, et parfois insaisissables pour eux-mêmes, surtout quand ils sont comme Kaps des êtres dégénérés.
Quand il avait vu Sophie blessée légèrement seulement, il avait tout à fait perdu la tête, et
pour prévenir une dénonciation, il avait préféré parler et avouer.
En cour d’assises, Kaps fut timide et poli ; il raconta tous ses crimes, comme le dit alors un chroniqueur judiciaire, « avec une indifférence lassée ».
Et cependant le parquet, voulant éviter un scandale, avait cru devoir déférer à l’une des fantaisies du jeune criminel.
Kaps, qui avait essayé d’assommer un garde de Paris dans le cabinet du juge, avait crié bien haut, à Mazas, qu’il avait horreur de l’uniforme, et que si op lui donnait des gardes pour lé conduire, il leur ferait leur affaire. On fît donc pour Kaps une exception, et il s’assit sur le banc de la cour d’assises entre deux agents en bourgeois.
Ce qui prouve que les magistrats eux-mêmes sont obligés, comme un simple chef de la Sûreté, de faire des concessions aux plus grands bandits.
Kaps resta indifférent, quand il s’entendit condamner à mort. Pendant la lecture de l’arrêt, il jouait avec ses doigts, et regardait avec un vague sourire au fond de la salle, dans le public debout.
Cherchait-il du regard son complice dans l’assassinat du père V..., complice qui fut re-
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cherché et qui eut la chance de ne pas être arrêté ?
Donc Kaps fut seul condamné... et guillotiné.
Il se laissa couper le cou avec la même indifférence qu’il s’était laissé condamner à mort. Il n’eut même pas la pensée de refuser son corps aux médecins et d’échapper à leur scalpel.
On fit donc son autopsie, et il fut reconnu que son cerveau, comme celui de Menesclou, présentait des lésions fort graves.