‹ L'amour criminelChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un matin, rue Payenne, au Marais, dans une vieille maison, une bicoque, haute seulement de deux étages, ayant une seconde entrée sur la rue du Parc-Royal, se passait la scène classique de la découverte dun crime, scène qui fut tant de fois reproduite à l’Ambigu, mais rarement rendue avec toute l’exactitude nécessaire.

En sortant de chez lui, vers six heures du matin, un locataire de cette maison avait été fort surpris de trouver grande ouverte la porte d’une 'de ses voisines, une nommée Marguerite Dubois. Or, il savait que, très ordonnée, ayant peur des voleurs, cette femme s’enfer-

72 l’amour criminel

mait soigneusement la nuit et se levait très tard.

Il eut, me dit-il, comme le pressentiment d’un malheur, et cria très fort :

— Marguerite ! Marguerite !

On était très familier avec elle dans cette maison qu’elle habitait depuis très longtemps» et on l’appelait par son petit nom.

Je sus, par la suite, que cette pauvre créature, de son vivant, remplissait en quelque sorte les fonctions d’arbitre dans toutes les. querelles survenues dans le voisinage.

Marguerite ne répondant pas, de plus en plus inquiet M. X... frappa très fort sur la porte entre-bâillée. Même silence - alors effrayé, n’osant pas entrer seul dans l’appartement, il alla chercher la concierge.

— On a sûrement assassiné cette pauvre Marguerite, lui dit-il.

— Oh ! mon Dieu ! fît la concierge — une si bonne femme !

La portière était si émue, et elle avait une peur si intense des morts, qu’elle refusa de sortir de sa loge.

M. X... dut donc remonter seul, et entrer bravement dans l’appartement. Une lampe à pétrole, dont la mèche était baissée en veilleuse, éclairait très imparfaitement la première

pièce servant de salle à manger, dont les volets étaient mis et les rideaux tirés.

En s’avançant presque à tâtons vers, la chambre à coucher, dont il connaissait la porte, M. X... heurta quelque chose du pied.

Vivement il se baissa, et à la lueur vacillante de la lampe, il reconnut le corps de Marguerite Dubois.

Il s’élança aussitôt dans l’escalier en criant:

— A l’assassin ! à l’assassin !

En quelques secondes, toute la maison fut sur pied, les persiennes furent ouvertes, et le petit appartement se trouva inondé de lumière.

Marguerite Dubois, entièrement vêtue, sa jupe légèrement retroussée jusqu’au mollet, la face contre terre, gisait auprès d’un canapé.

Un filet de sang coagulé traçait un sillon rouge sur le corsage noir de la robe.

Un médecin du voisinage, appelé en toute hâte, ne put que constater la mort.

Alors, dans cette vieille maison, et même dans cette vieille rue du Marais, ressemblant d’une façon si extraordinaire à une rue de province, ce fut un concert de lamentations.

La concierge pleurait.

— Une si bonne locataire ! A elle seule elle donnait autant d’étrennes que tous les autres habitants de la maison !

l’amour criminel

— Une femme qui payait si bien, qui jamais ne réclamait, disaient la fruitière et le boucher.

— Et puis généreuse, le cœur sur la main ; jamais elle n’a refusé un sou à un pauvre, continuait le charbonnier.

— Et quelle tenue ! Une femme d’ordre, une femme régulière qui jamais n’avait fait de scandale dans la maison ; pas une dette, pas une contestation, finissaient en chœur d’autres voisins.

L’on fit tout de suite une souscription pour acheter une couronne.

Or, Marguerite Dubois était une fille publique, inscrite à la police.

Dans cette maison si calme, si bourgeoise, elle avait arrangé discrètement sa fenêtre en « chapelle », comme disent les agents des mœurs dans leur argot. Des rideaux, habilement disposés, ne laissaient apercevoir qu’une figure de femme souriante et un doigt faisant au client le geste qui engage à monter.

Elle était la seule fille publique, non seulement de la maison, mais de la rue.

Et tous ces gens-là qui la regrettaient, qui lui faisaient une si belle oraison funèbre, étaient des petits bourgeois pudibonds.

Quand j’arrivai, aussitôt prévenu, pour faire

mon enquête, sur le lieu du crime, on m’expliqua le plus naturellement du monde pourquoi cette bonne Marguerite Dubois était aimée à ce point, malgré cette carte de tille publique que tout le monde connaissait.

— Vous ne pouvez vous imaginer, monsieur le chef de la Sûreté, me dit-on, à quel point elle était régulière dans son irrégularité ! Pas de souteneurs ! Toujours le sourire sur les lèvres, faisant honnêtement et discrètement son métier.

Ce n’était pas un joli, joli métier, sans doute, mais après tout, il faut bien vivre.

N’allez pas croire que ces appréciations fussent une exception. Les filles qui exercent bourgeoisement leur vilain commerce comme le faisait Marguerite Dubois, sont nombreuses, et, dans les milieux populaires, dès qu’une fille, même publique, n’est ni dévergondée, ni tapageuse, on met en pratique beaucoup plus souvent qu’on ne pourrait le croire le proverbe fameux :

« II n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens. »

Mais, on le voit par l’exemple de Marguerite Dubois, cette correction dans l’exercice de leur industrie ne garantit pas ces malheureuses filles des dangers inhérents à la profession.

l’amour criminel

Dans les affaires du genre de celle-ci, quand l’assassin n’est pas le souteneur, l’amant connu, il est bien difficile à découvrir — j’allais dire impossible, — si le hasard ne vient pas, d’une façon toute providentielle, au secours de la justice.

J’ai déjà dit dans mes Mémoires que c’était miracle qu’il n’y eût pas un plus grand nombre de filles assassinées ; dans ce récit, je prouverai, par des exemples, que le policier a une inconnue presque impossible à résoudre, quand il a devant lui le cadavre d’une fille égorgée et personne pour parler.

Dans le petit appartement de la rue Payenne, je trouvai tous les meubles ouverts, les tiroirs retournés ; à terre, des lettres, des papiers déchirés, froissés.

Il ne restait pas une pièce de vingt sous. Il semblait donc que le vol fût le mobile du crime et que l’assassin avait emporté tout ce qu’il avait pu trouver, représentant une valeur quelconque.

Les médecins disaient que la mort remontait à la veille, onze heures du soir. Marguerite, qui avait l’habitude de sortir, était restée ce soir-là, attendant sans doute quelqu’un.

Sur le fourneau de la cuisine, nous trouvâmes le restant de son modeste dîner : une

moitié de poisson et un litre de vin à peine entamé.

Quels étaient les gens que connaissait Marguerite Dubois ?

Quels étaient ses clients ? Il semblait que c’était surtout parmi ces derniers que devait se trouver l’assassin.

A moins que ce ne fût quelque parent, ou quelque escroc ayant voulu profiter de la manie qu’avait cette fille de chercher un mari.

Un des premiers renseignements que je recueillis auprès des voisins, fut que la pauvre femme, peu de jours avant d’être assassinée, avait fait insérer dans un journal la petite annonce traditionnelle : « Une femme jeune encore, possédant une dot de 40,000 francs, demande à se marier. »

D’un autre côté, parmi les lettres froissées, à moitié déchirées, qui jonchaient le parquet, j’en trouvai une d’un cousin de la morte, artilleur dans une garnison voisine de Paris.

Jaume partit aussitôt chercher l’artilleur; mais c’était un très brave garçon, un excellent soldat, et il ne voyait sa cousine que très rarement. Au moment où le crime avait été commis, il ronflait les poings fermés dans la chambrée, au milieu de ses camarades.

Pauvre Marguerite ! dit-il quand il apprit

l’amour criminel

la mort de sa cousine. Elle avait mal tourné,, mais c’était tout de même une bonne fille.

Ainsi Marguerite Dubois voyait après sa mort ses qualités appréciées même par sa famille !

Les recherches du côté de la clientèle ne furent pas plus heureuses. Cette fille n’avait pour habitués que des gens très honorables il y avait même un capitaine d’artillerie qui lui rendait une visite hebdomadaire.

Pas belle pourtant, l’horizontale de petite marque qui faisait ainsi les délices des débauchés du Marais.

Il faisait pitié, ce pauvre petit cadavre aux membres grêles, à la poitrine plate, sur les dalles de la Morgue, où je le vis avant l’ autopsie.

Enfin, une fille de Paris, en allant à la Morgue voir le corps de son amie, raconta que la morte connaissait très intimement les époux Sauer ; elle s’était même récemment brouillée avec eux et venait seulement de se réconcilier.

— Ces gens-là, dit la femme, sont certainement ceux qui pourront donner à la justice les renseignements les plus utiles.

Je fis rechercher immédiatement la femme Sauer, qui était cuisinière rue de Sévigné.

C’était une grosse fille, pas belle non plus, mais exactement l’antithèse de Marguerite Dubois,

Immédiatement, elle donna de fort mauvais renseignements sur son mari , avant même que je lui en eusse demandé, disant notamment que c’était un ivrogne fieffé, avec lequel elle était en train de divorcer.

On trouva ce Sauer chez un plombier de la rue Oberkampf, où il travaillait.

Il parut étonné en voyant venir un agent, mais le suivit docilement.

— En effet, lui dit-il en route, j’ai beaucoup connu Marguerite Dubois ; mais il y a plusieurs jours que je ne l’ai vue.

Sauer était un petit homme maigre, chétif, très pâle, à la petite moustache hlonde, aux yeux bleus. Son visage n’exprimait guère que l’indifférence.

Certes, il aurait été impossible au physiologiste le plus passionné de. dire que celui-là portait sur son visage tous les stigmates du crime. Cette formule,’ d’ailleurs fort à la mode, est, à mon avis, simplement absurde.

S’il en était ainsi, les magistrats seraient véritablement atteints de cécité, puisqu’ils laissent -circuler dans les rues des gens portant l’indication certaine qu’ils sont des criminels.

La vérité, c’est que rien ne ressemble plus

à un honnête homme qu’un assassin... Le lendemain seulement de l’arrestation d’un criminel, les physiologistes s’aperçoivent tout à coup qu’il suffit de regarder ce visage pour constater qu’il porte tous les signes auxquels on reconnaît ceux que la nature a voués au crime.

Malgré sa figure indifférente et niaise, Sauer avait pourtant un casier judiciaire beaucoup plus significatif que la couleur des cheveux ou les bosses du crâne...

Il avait été condamné trois fois pour vol et escroquerie ; ce n’était évidemment pas une raison pour qu’il fût devenu un assassin ; je ne crois pas outre mesure à la « pente savonnée du crime ».

Néanmoins, il est certain que j’interrogeai Sauer avec beaucoup plus de minutie que s’il avait eu le prix Montyon.

Il répondait cependant avec un calme parfait, et il donna sur l’emploi de son temps à l’heure du crime des renseignements en apparence très précis.

Mais, coïncidence singulière, il ne se rappelait ni les établissements où il était entré, ni les personnes qu’il avait pu rencontrer. Il prétendait avoir passé toute la soirée à parcourir les boulevards à la recherche de sa femme.

Cette attitude me frappa au point que je l’emmenai aussitôt chez lui, et que je fis dans sa chambre une perquisition minutieuse, qui ne me fit rien découvrir.

Il y assista avec l’impassibilité qu’il avait montrée depuis qu’il était entre mes mains.

Me voyant fumer, il me demanda avec beaucoup de politesse si je ne pourrais pas lui donner du papier à cigarettes.

- — Excusez-moi, monsieur le chef de la Sûreté, me dit-il ; j’ai oublié le mien à l’atelier et cela me gêne.

Malgré ce calme parfait, preuve d’une grande pureté de sentiments, j’estimai que je devais le garder à ma disposition. Vraiment il m’avait donné sur sa longue promenade sur les boulevards des détails trop filandreux et trop inutiles, tout en. se gardant bien de m'en indiquer un seul qui pût être l’objet d’une vérification.

Sans l’arrêter précisément, je le fis conduire à la Sûreté et garder dans une chambre, sous prétexte que j’avais besoin d’obtenir de lui quelques renseignements complémentaires.

Il dîna dans un bureau en compagnie des agents, parmi lesquels se trouvait précisément Barbaste, dont on a beaucoup parlé depuis

l’amour criminel

surtout que j’ai quitté la Sûreté; cet agent r qui a l’énorme défaut de voir un coupable dans tout inculpé, possède, en revanche, un don précieux pour la police ; si par hasard il parvient à mettre la main sur un vrai coupable, il réussit presque toujours à lui arracher des aveux. Avec le nouveau Code d’instruction criminelle, les beaux jours de Barhaste ne peuvent être de longue durée, puisque les inculpés devront être de suite pourvus d’un avocat.

Cette cuisine de la Sûreté n’était peutêtre pas très morale, mais c’est égal, elle a fourni bien des clients à la Guyane et à la Nouvelle. — L’expérience démontrera s’il y a lieu de la regretter.

Que se passa-t-il dans l’esprit de Sauer? S’imagina-t-il qu’après tout il valait mieux en finir tout de suite ?

Manquait-il de l’énergie nécessaire pour nier jusqu’au bout et ne pas s’embrouiller dans ses dénégations ? Ou bien l’éloquence de Barbaste était-elle parvenue à lui persuader que pour un criminel il vaut mieux avouer, et que les jurés tiennent compte aux assassins deleurs aveux ?

Toujours est-il qu’après avoir mangé d’excellent appétit, il huma lentement son café, sans dire mot, regardant la fumée de sa cigarette

s’élever au plafond en longues spirales. Puis, il se leva et dit à un agent :

— Allez prévenir votre patron que je veux lui parler. '

Je venais justement de voir le juge chargé de l’instruction de cette affaire, M. Couturier, qui, accablé de besogne, et obligé d’interroger Jacques Meyer, ce financier qu’on venait d’arrêter à Bruxelles, m’avait prié de m’occuper exclusivement de l’affaire de la rue Payenne.

Je fis donc venir Sauer immédiatement.

— Asseyez-vous là, mon ami, lui dis-je en lui désignant une chaise près de mon bureau. Voyons, qu’avez-vous à me dire?

— Ab! non, fit-il, c’est à vous seul que je veux parler ; je ne dirai rien devant votre secrétaire, qui sournoisement a déjà pris la plume. Non, je veux que vous écriviez vousmême, ajouta-t-il, avec une grimace qu’il croyait sans doute être un sourire.

J’ai toujours pensé qu’il était indispensable de passer beaucoup de choses aux inculpés qui se décident à entrer dans la voie des aveux. Je fis donc un signe à mon secrétaire, qui sortit non sans hésitation, car tout mon personnel redoutait toujours quelque incident quand je voulais rester seul avec un assassin présumé.

l’amour criminel

Dès que nous fûmes seuls, je pris la plume et dis à Sauer :

— - Eh bien ! maintenant, il n’y a plus personne, vous pouvez parler. Je vous écoute.

— • Non, pas encore, répondit l’homme ; réflexion faite, je ne veux parler que quand ma femme sera là.

Il est impossible de s’arrêter dans la voie des concessions, quand on a commencé à en faire avec un assassin.

Je donnai l’ordre d’aller chercher en voiture madame Sauer.

Quand la porte s’ouvrit et qu’il aperçut sa femme, l’homme lui sauta au cou, s’écriant :

— Ma petite chérie, c’est pour toi que j’ai fait cette bêtise-là !

Puis, se tournant vers moi, il commença d’une voix lente et monotone le récit du crime.

On eût dit un écolier qui ânonnait une leçon mal apprise.

— C’est parce que ma femme me trompait, dit-il, que j’ai tué Marguerite Dubois.

Alors, se tournant vers sa femme :

— Tu sais, ma chérie, tu m’as trompé, tu le reconnais toi-même ; mais je te pardonne.

Sauer remarqua alors que j’écrivais un peu nerveusement, ayant dans ce temps l’habitude de dicter à mes secrétaires.

^ M V» ’ .'yï- n7<7-T»| • ' .- V •/ W*J ni ^ ',.

— Allons, monsieur Goron, dit-il avec une bonhomie curieuse, vous pouvez maintenant faire venir votre secrétaire. Voyez-vous, on lit comme ça dans les journaux que c’est un gros succès pour le chef de la Sûreté, quand un assassin fait des aveux : je voulais vous faire gagner votre succès.

On s’étonnera peut-être de la facilité avec laquelle un chef de la Sûreté se prête ainsi aux caprices d’un assassin.

Que voulez-vous ? il faut bien passer quelque chose à un homme qui vient vous apporter sa tête!

Mais je me demandais comment Sauer avait pu tuer Marguerite Dubois sous prétexte que sa femme le trompait.

Quand mon secrétaire fut prêt à écrire, l’assassin reprit son récit :

— Ma femme m’avait quitté, et je savais qu’elle revoyait toujours Marguerite Dubois, avec laquelle nous étions liés, et que je l’avais autorisée à traiter en amie, malgré le métier qu’elle faisait, croyant alors que c’était une bonne fille. J’allai voir Marguerite, qui une fois ou deux fut gentille, et me remit avec ma femme.

» Mais celle-ci me quitta encore... Je retournai rue Payenne et demandai à la Dubois l’adresse de ma femme.

l’amour criminel

)> Elle me répondit qu’elle l’ignorait ; je retournai encore chez cette femme le soir où... elle est morte... Elle achevait de dîner, et elle, qui me recevait toujours assez bien, se mit à se ficher de moi. Elle me dit que j’étais un imbécile, de courir ainsi après ma femme ; que je devais bien savoir que j’étais cocu, archi-cocu !

» Elle ajouta qu’à ce moment même, ma femme était avec un vieux, qu’elle, Marguerite, lui avait procuré.

» J’ai perdu la tête, je l’ai « agonisée » de sottises, la sommant de me donner l’adresse de ma femme. Elle riait, la salle fille ! Elle riait aux éclats!

» Alors j’ai sauté sur elle, et la saisissant au cou, je l’ai renversée à terre. Je voyais rouge. Un couteau était là sur la table ; je l’ai pris machinalement et je l’ai frappée dans le dos...

» Quand elle n’a plus bougé, j’ai fouillé dans ses poches, et aussi dans les meubles, cherchant l’adresse de ma femme, j’ai tout bouleversé...

— Voyons, interrompis-je, avouez donc que vous avez pris tout ce qui se trouvait à votre convenance.

— Non, monsieur, me répondit Sauer avec

un grand accent de sincérité. J’étais fou, je ne savais plus ce que je faisais.

» En quittant la rue Payenne, j’étais allé aux Halles, je dînai dans un cabaret. En payant, je trouvai une pièce de deux francs qui ne m’appartenait pas... JC’ était tout ce que j’avais trouvé chez Marguerite Dubois.

» Dans mon trouble, je l’avais prise...

Ce fut pour avoir pris cette pièce de deux francs que Sauer fut' traduit devant la cour d’assises pour vol en même temps que pour meurtre... c’est-à-dire sous une inculpation pouvant entraîner la peine de mort.

Mon opinion fut toujours que cet homme n’avait pas tué pour voler. Je suis persuadé qu’il avait eu beaucoup plus de sang-froid qu’il ne voulait le dire, que tout au contraire il avait simulé un vol pour mieux égarer les recherches de la justice.

Il était certain que ce jour-là la fille Dubois n’avait que cette pièce de quarante sous.

La fameuse dot de quarante mille francs n’était qu’un mythe.

Quant aux mobiles qui avaient poussé ce misérable à commettre un crime, ils étaient multiples, et peut-être que lui-même ne se rendait pas bien compte de tous, résumant simplement son état d’âme dans le mot de jalousie.

l’amour criminel

Mais cette jalousie même était à compartiments spéciaux.

Il était jaloux de sa femme qui l’avait abandonné et qui le trompait. Il était jaloux de Marguerite Dubois qui avait, croyait-il, bien à tort, une amitié excessive pour sa femme.

A force de vivre avec sa femme dans l’intimité de cette marchande de plaisirs, à force de se frôler à elle, il était venu aussi à cette brute comme un vague appétit des plaisirs que les bourgeois achetaient...

La vérité sur la scène du meurtre, personne ne l’a connue exactement.

Seulement, j’ai toujours pensé que Sauer ■} disait la vérité quand il prétendait ne pas avoir prémédité son crime. L’arme avec laquelle il avait frappé, un tout petit couteau de cuisine, qui servait à éplucher des carottes, et qu’il avait trouvé par hasard sous sa main, était la preuve évidente de ce manque de préméditation.

Les jurés accordèrent à Sauer des circonstances atténuantes, et ils firent bien. Le procès se traîna dans les banalités.

Le seul incident amusant fut une réponse de la femme Sauer, qui caractérisait d’une façon pittoresque les mœurs particulières de

ce Pot-Bouille du Marais, où l’on avait la fille Dubois en si grande estime :

— Vous aviez des amants, lui dit à un moment donné le président.

— Oui, monsieur, répondit-elle, mais j’avais une raison : mon mari ne me donnait pas tout l’argent qu’il gagnait !...

Page 1