BAYSER
Sus, ma petite Columbelle (1),
Ma petite belle rebelle,
Qu'on me paye ce qu'on me doit :
Qu'autant de baysers on me donne,
Que le poëte de Veronne
A sa Lesbie en demandoit.
Mais pourquoy te fay-ie demande De si peu de baysers, friande, Si Catulle en demande peu?
Peu vrayment Catulle en désire, Et peu se peuvent-ilz bien dire, Puis que compter il les a peu.
De mille Heurs la belle Flore Les verdes rives ne colore, Cérès de mille espicz nouveaux Ne rend la campagne fertile, Et de mille raisins, et mille Bacchus n'emplit pas ses tonneaux.
(i) Faustine, dame romaine, fameuse par sa beauté, inspira à Joachim du Bellay ce petit poème sensuel. Le surnom do « Columbelle <> qu'elle porte ici vient du nom de Columba que lui donne l'Angevin, dans les poèmes en latin qu il lui dédiait dans le même temps. J. du Bellay habita Rome de 1552 à 1557 comme attaché à la personne de son parent, le cardinal du Bellay, qui y était ambassadeur.
Autant donc que de Heurs fleurissent, D'espicz et de raysins meurissent, Autant de baysers donne moy :
Autant je t'en rendray sur l'heure, A fin qu'ingrat je ne demeure De tant de baysers envers toy.
Mais sçais-tu quelz baysers, mignonne?
Je ne veulx pas qu'on les me donne A la Françoise, et ne les veulx Telz que la Vierge chasseresse Venant de la chasse les laisse Prendre à son frère aux blonds cheveux
Je les veulx à l'Italienne,
Et telz que l'Acidalienne (1)
Les donne à Mars son amoureux :
Lors sera contente ma vie,
Et n'auray sur les Dieux envie.
Ny sur leur nectar savoureux.
(Odes.) Joachim du Bellay
(1) L'un des multiples noms de Venu*.