‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 13 sur 74 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Douce et belle bouchelette Plus fraiche et plus vermeillette Que le bouton aiglantin

Au matin; Plus suave et mieux fleurante Que l'immortel Amaranthe.

Et plus migriarde cent fois Que n'est la douce rosée, Dont la terre est arrosée Goûte à goûte au plus doux mois.

Baise-moy, ma douce amie, Baise-moy, ma chère vie, Autant de fois que je voy Dedans toy

De peurs, de rigueurs, d'audaces, De cruautez, et de grâces Et de sousris gracieux, D'amoureaux et de Cyprines Dessus tes lèvres pourprines Et de morts dedans tes yeux.

Autant que les mains cruelles De ce Dieu qui a des aelles A fiché de traits ardans

Au dedans De mon cœur : autant encore Que dessus la rive More Y a de sablons menus Autant que dans l'air se jouent D'oiseaux, et de poissons nouent Dedans les fleuves cornus.

Autant que de mignardises De prisons et de franchises, De petits mors, de doux ris,

Et doux cris, Qui t'ont choisi pour hostesse; Autant que pour toy, maistresse, J'ay d'aigreur et de douceur, De souspirs, d'ennuis, de craintes ; Autant que de justes plaintes •Je couve dedans mon cœur,

Baise-moy donc, ma sucrée, Mon désir, ma Gythérée, Baise-moy mignonnément.

Serrement, Jusques à tant que je die :

Las, je n'en puis plus, ma vie, Las, mon Dieu, je n'en puis plus!

Lors ta bouchette retire, Afin que mort je souspire, Puis me donne le surplus.

Ainsi, ma douce guerrière,

Mon cœur, mon tour, ma lumière

Vivons ensemble, vivons;

Et suyvons Les doux sentiers de Jeunesse; Aussi bien une vieillesse Nous menace sur le port, Qui toute courbe et tremblante Nous attraine chancelante La maladie et la mort.

(La Bergerie.) Rem y Belleau.

Remy Belleau (1528-1577), qui fut surtout un versificateur, atteignit à une dextérité telle dans la mignardise que Ton ne peut laisser de côté cette figure un peu tarabiscotée de l'amour, mais dessinée avec de si amusantes et prestes arabesques!...

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