‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 14 sur 74 · LE BLASON DE LA MARGUERITE · texte numérisé non relu

LE BLASON DE LA MARGUERITE

En apvril où naquit Amour,

J'entray dans son jardin un jour,

Où la beauté d'une fleurette

Me pleut sur celles que j'y vis :

Ce ne fut pas la pâquerette.

L'œillet, la rose, ny le lys :

Ce fut la belle Marguerite,

Qu'au cueur j'auray tousjours escritte.

Elle ne commençoit encor Qu'à s'éclorre, ouvrant un fond d'or; C'est des fleurs la fleur plus parfaitte. Qui plus dure, en son taint naif.

Que le lys, ny la violette, La rose, ny l'œillet plus vif.

J'auray tousjours au cueur escritte.

Sur toutes fleurs, la Marguerite.

Les uns louront le taint ileury D'autre fleur, dès le soir flestry.

Comme d'une rose tendrette Qu'on ne voit qu'en un mois fleurir; Mais, par moy, mon humble fleurette Fleurira tousjours sans flestrir.

J'auray tousjours au cueur escritte.

Sur toutes fleurs, la Marguerite.

Pleust à Dieu que je peusse un jour La baiser mon saoul, et qu'Amour Ceste grâce et faveur m'eust faille, Qu'en saison je peusse cueillir Geste jeune fleur vermeillette Qui, croissant, ne fait qu'embellir!

J'aurais tousjours au cueur escritte, Sur toutes fleurs, la Marguerite.

(Chansons.) Jean de la Taille.

Cette poésie si alerte, si ailée, est l'œuvre d'un poète qui atteignit l'un des premiers en France la plus grande force tragique. Le Saûl furieux de Jean de la Taille (vers 1532-vers 1612) est en effet une des premières tragédies où le sujet soit dominé par une grande idée, les caractères bien définis, le développement soutenu par l'unité de lieu, et la langue enfin énergique et claire. Jean de la Taille a donné aussi quelques comédies d'un vif naturel, et cela explique le ton aisé du « Blason de la Marguerite. »

STANCES

0 vous pleins de pitié, plaignez, pleurez ma perte Qui ne sera jamais par le temps recouverte.

En ces ténèbres lieux ; Et l'aictes entre vous des complainctes funèbres, De moy qui n'ay recours, vivant par les ténèbres

Qu'aux larmes de mes yeux.

Je ne suis plus au rang des âmes bien heureuses, Je cherche çà et là les cavernes hideuses

Pour y faire séjour.

Les plus obscures nuicts me servent de lumière, Je n'attends seulement que mon heure dernière

Pour anuiter mon jour.

Quand j'entendz murmurer ces fontaines si claires, Je redouble mes cris de cent peines amères.

En me resouvenant De la belle clarté que la mort m'a ravie Pour changer mes plaisirs en la piteuse (1) vie

Où je suis maintenant.

(1) Ce mot est pris dans le sens : qui inspire de la pitié.

Ah ! que n'ai-je le cueur faict d'une pierre dure, Pour supporter l'ennuy que sans cesse j'endure,

Et ronge (1) mon cerveau; Mais pourquoi suis-je né si comblé de misère, N'eust-il pas mieux valu qu'au ventre de la mère

J'eusse faict mon tombeau !

Je ne me plaindroy pas, si ma peine irritée, Avoit en sa fureur une heure limitée

Et que l'on peut guérir ; Mais je me plains à toi, ô fortune cruelle, Qui me fais esprouver une mort éternelle,

Et si je puis mourir.

Et que ne faictes-vous, ô Parques infernalles Que je soys compagnon de ces ombres si pâlies,

Qu'on desvalle (2) au cercueil.

Vous chasseriez par là mes trop cruelles peines Aussi bien n'ay je plus ne poux (3), ne sang aux veines

Qui ne soit plein de dueil.

Agrippa d'Aubigné.

{Inédit, extrait du Ms. Monmerqué, publié par M. Ad. Van Bever).

(1) Pour : Et qui ronge.

(2) De dévaler (descendre .

(3) Pour : ni pouls, ni sang

Page 1