INVECTIVE A IMPATIENCE D'AMOUR
Astres paresseux, dormez-vous?
Hastez vos ambles (1), vieilles Heures, Que je ne pique vos demeures Des aiguillons de mon courroux !
Courrez au secours de l'amant, Tournez le sable ou au moins l'urne, Bastardes du coqu Saturne Qui vous fit y vre ou en dormant !
Vous volez la nuict et le jour Quand la mort par vous est servie, Vous serviez à regret ma vie, N'ayant point d'ailes pour l'Amour !
Rien n'est au brave combattant Si fascheux qu'une longue trêve.
Il n'y eût jamais nuict si brève, Jamais un jour ne dura tant !
(1) Pour: hâtez le pas, hâtez coin- course...
Volez impatiens Amours, Phébus vous apelle en justice, Car il dit que c'est son office D'abréger ou croistre les jours.
Mais qu'est-ce qui peut retarder Des cieux la course mesurée?
Cachez la beauté désirée, Tout s'amuse à la regarder!
Au contraire, que de ses yeux Le Soleil puisse voir la belle.
Luy, pensant coucher avec elle, S'ira coucher en amoureux.
Aussi, fait-il tout à rebours, L'Equateur dedans le Tropique, Je le sens au chant qui me pique, Aux courtes nuits et aux longs jours
[Le Printemps.) Agrippa d'Aubigxé.
SONNET w
Suzanne m'escoutoit soupirer pour Diane Et troubler de sanglots ma paisible minuict. Mes soupirs s'augmentaient, et faisoient un tel bruit Que fait parmi les pins la rude tramontane.
« Mais quoy ! Diane est morte, et comment dit Suzanne, Peut-elle du tombeau plus que moy dans ton lit? Peut bien son œil éteint plus que le mien qui luit?... Aimer encore les morts n'est-ce chose profane?
Tires-tu de l'Enfer quelque chose de sainct ? Peut son astre esclairer alors qu'il est éteint Et faire du repos guerre à la fantaisie? »
« — Oui, Suzanne. La nuit de Diane est un jour Pourquoy ne peut sa mort me donner de l'amour, Puisque, morte, elle peut te donner jalousie? »
Agrippa d'Aubigne.
(Inédit. Extrait par M. Ad. Van Bever, du Ms. Tronchin.)
(1) La grande passion, qui occupa toute la vie d'Agrippa d'Aubigne, fut pour Diane Salviati. Il l'avait connue au château de Talcy (Loir-et- Cher). Elle était catholique. D'abord sensible à la tendresse de d'Aubigne, son humeur changea bientôt, puis, l'on prétend, que plus tard, et mariée, jugeant mieux des mérites de celui qu'elle avait dédaigné, elle serait morte de regret. Quoi qu'il en soit, Agrippa ne cessa jamais de soupirer pour elle, et dans ce sonnet la Suzanne dont il parle n'est autre que Suzanne de Lezay, sa première femme!...
Agrippa d'Aubigne (1550-1630), huguenot illustre et fanatique, poète de génie, a eu la vie la plus pathétique et, poétiquement,
le destin le plus injuste. Esprit de grande élévation, cœur passionné et libre, il s écarta de tout sentier battu et incompris de ceux de son temps, il n'a commencé à être prisé à sa valeur qu'après les travaux que lui ont consacré Mérimée, de Ruble, Reaume et Caussade, M. Henri Monod et plus récemment, par une réimpression de ses œuvres poétiques, M. Ad. Van Bever (1). Sa poésie fougueuse et pittoresque, toujours d'une inspiration spontanée, atteint parfois des grandeurs épiques. Dans le transport amoureux, il garde cette même ardeur et cette originalité de langue et de style qui le font le rival des plus grands lyriques. Ici toute convention dans l'expression ou dans la pensée a disparu ; seul demeure l'éclat d'une très libre individualité.
(i) Thlodoiie-Agrippa d'Aubigné. Œuvres poétiques choisies, publiées
par Ad. Van Bever, Paris. Sansot, éditeur. 1005, in-18.
IDILLIE
Pasteurs, voici la fonteinette, Où tousjours se venoit mirer, Et ses beautez, seule, admirer La pastourelle Philinette. .
Voici le mont où de la bande Je la vis la dance mener, Et les nymphes l'environner Comme celle qui leur commande,
Pasteurs, voici la verte prée Où les fleurs elle ravissoit, Dont, après, elle embellissoit Sa perruque blonde et sacrée.
Ici, folastre et décrochée, Contre un chesne elle se cacha :
Mais, par avant, elle tascha Que je la visse estre cachée.
Dans cet antre secret encore, Mille fois elle me baisa; Mais, depuis, mon cœur n'apaisa De la flamme qui le dévore.
Donc, à toutes ces belles places, A la fontaine, au mont, au pré, Au chesne, à l'antre tout sacré, Pour ces dons, je rends mille grâces.
(Idillies). Vauquelin de la Fresnaye.
Né en 1536, mort en 1606, Vauquelin de la Fresnaye, gentilhomme et magistrat normand, brilla avec beaucoup d'esprit dans la poésie légère et a publié des fables, des contes et des épigrammes. Dans ses Satires et dans son AH poétique, qui offrent quelques traits de ressemblance avec les compositions analogues de Boileau, il rendit pour la première fois hommage à toute la littérature pittoresque qui précéda la Renaissance et que Ronsard oublie par trop. Sa poésie amoureuse a beaucoup plus de sincérité et de naturel qu'il n'est accoutumé de son temps. Sous le nom de Philanon et de Philis il raconte dans ses Idillies ses amours avec sa femme, Anne de Bourgeville. Quarante ans après leur mariage, il célébrait encore leur mutuelle tendresse.
ÉLÉGIE ZELOTYPIQUE (*>
Aymant comme j'aymois, que ne devais-je craindre? Pouvois-je estre asseuré qu'elle se deust contraindre? Et que, changeant d'humeur au vent qui l'emportait, Elle eust, pour moy, cessé d'estre ce qu'elle estoit? Que laissant d'estre femme, inconstante et légère, Son cœur, traistre à l'Amour, et sa foy mensongère, Se rendant en un lieu, l'esprit plus arresté Peust, au lieu du mensonge, aimer la vérité? Non, je croyois tout d'elle, il faut que je le die, Et tout m'estoit suspect horsmis la perfidie. Je craignois tous ses traits que j'ay sçus du depuis. Ses jours de mal de teste, et ses secrettes nuits; Quand se disant malade, et de fièvre enflammée. Pour moy tant seulement sa porte estoit fermée. Je craignois ses attraits, ses ris, et ses courroux, Et tout ce dont Amour allarme les jaloux.
Mais la voyant jurer avec tant d'assurance, Je l'advouë, il est vray, j'estois sans défiance.
(1) Cette élégie est la troisième qui porte ce titre bizarre, tiré du grec et qui signifie : Elégie contenant les plaintes et reproches d'un amant jaloux. Elle est, en quelques passages, imitée d'Ovide.
Aussi, qui pourroit croire, après tant de sermens, De larmes, de souspirs, de propos véhémens, Dont elle mejuroit que jamais de sa vie Elle ne permettroit d'un autre estre servie ; Qu'elle aymoit trop ma peine, et qu'en ayant pitié, Je m'en devois promettre une ferme amitié; Seulement pour tromper le jaloux populaire, Que je devois, constant, en mes douleurs me taire, Me feindre toujours libre, ou bien me captiver, Et quelqu'autre perdant, seule la conserver?
Cependant, devant Dieu, dont elle a tant de crainte,
Au moins comme elle dit, sa parole estoit feinte ;
Et le ciel luy servit, en cette trahison,
D'infidèle moyen pour tromper ma raison.
Et puis il est des dieux témoins de nos paroles !
Non, non, il n'en est point, ce sont contes frivoles,
Dont se repaist le peuple, et dont l'antiquité
Se servit pour tromper nostre imbecilité.
S'il y avait des dieux, ils se vengeroient d'elle
Et ne la voiroit-on si fière ny si belle.
Ses yeux s'obscurciroient, qu'elle a tant parjurez,
Son teint seroit moins clair, ses cheveux moins dorez;
Et le ciel, pour l'induire à quelque pénitence,
Marqueroit sur son front son crime et leur vengeance.
Ou s'il y a des dieux, ils ont le cœur de chair :
Ainsi que nous, d'amour ils se laissent toucher;
Et, de ce sexe ingrat excusant la malice,
Pour une belle femme, ils n'ont point de justice,
(Œuvres complètes.) Mathurin Régnier.
Mathurin Régnier (1573-1613) est surtout fameux, dans la littérature française, par ses Satires. Diplomate, il ne put réussir dans ces fonctions, car son aspect rude, négligé, ses « façons rustiques », a-t-il dit lui-même, déplaisaient. Sa poésie est l'image de sa personne; elle est rugueuse, vive d'expression, puissante d'observation, colorée, mais quelque peu vulgaire et rocailleuse.
Vivant en débauché, usant sa santé, exaspérant ses nerfs, si bien qu'il mourut dans toute la force de son génie, à quarante ans, il ne peut guère parler d'amour sans arriver à des descriptions, non de l'amour, mais du vice et sans employer des termes crapuleux et bas.
98 RKNAISSANU;