LA BELLE VIEILLES
Cloris que dans mon temps j'ai si longtemps servie
Et que ma passion montre à tout l'univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers?
N'oppose plus ton deuil au bonheur où j'aspire. Ton visage est-il fait pour demeurer voilé? Sors de ta nuit funèbre, et permets que j'admire Les divines clartés des yeux qui m'ont brûlé.
Où s'enfuit ta prudence acquise et naturelle? Qu'est-ce que ton esprit a fait de sa vigueur? La folle vanité de paraître fidèle Aux cendres d'un jaloux m'expose à ta rigueur.
Eusses-tu fait le vœu d'un éternel veuvage Pour l'honneur du mari que ton lit a perdu Et trouvé des Césars dans ton haut parentage, Ton amour est un bien qui m'est justement dû.
(i) L'inspiratrice de cet admirable poème fut une dame de la cour d'Henri IV. Maynard l'avait aimé en vain jeune fille ; la retrouvant veuve vers 1642, il fut repris de l'ancien amour; mais hélas I âgée, i'aimée ne fut pas plus sensible.
Qu'on a vu revenir de malheurs et de joies, Qu'on a vu trébucher de peuples et de rois, Qu'on a pleuré d'Hectors, qu'on a brûlé de Troies Depuis que mon courage a fléchi sous tes Lois !
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête.
Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,
Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête
Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.
C'est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née. C'est de leurs premiers traits que je fus abattu ; Mais tant que tu brûlas du flambeau d'hyménée. Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.
Je sais de quel respect il faut que je t'honore Et mes ressentiments ne l'ont pas violé. Si quelquefois j'ai dit le soin qui me dévore. C'est à des confidents qui n'ont jamais parlé.
Pour adoucir l'aigreur des peines que j'endure Je me plains aux rochers et demande conseil A ces vieilles forêts dont l'épaisse verdure Fait de si belles nuits en dépit du Soleil.
L'âme pleine d'amour et de mélancolie Et couché sur des fleurs et sur des orangers, J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
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Ce fleuve impérieux à qui tout fit hommage Et dont Neptune même endure le mépris A su qu'en mon esprit j'adorai ton image Au lieu de chercher Rome en ses vastes débris.
Gloris, la passion que mon cœur t1a jurée
Ne trouve point d'exemple aux siècles les plus vieux.
Amour et la Nature admirent la durée
Du feu de mes désirs et du feu de tes yeux.
La beauté qui te suit depuis ton premier âge Au déclin de tes jours ne veut pas te laisser, Et le Temps orgueilleux d'avoir fait ton visage En conserve l'éclat et craint de l'effacer.
Regarde sans frayeur la fin de toutes choses, Consulte le miroir avec des yeux contents. On ne voit point tomber ni tes lis, ni tes roses, Et l'hiver de ta vie est ton second printemps.
Pour moi, je cède aux ans; et ma tête chenue M'apprend qu'il faut quitter les hommes et le jour. Mon sang se refroidit ; ma force diminue Et je serais sans feu si j'étais sans amour.
C'est dans peu de matins que je croîtrai le nombre De ceux à qui la Parque a ravi la clarté ! 0 ! qu'on oyra souvent les plaintes de mon ombre Accuser tes mépris de m'avoir mal-traité.
Que feras-tu, Cloris, pour honorer ma cendre? Pourras-tu sans regret ouïr parler de moi? Et le Mort que tu plains te pourra-t-il défendre De blâmer ta rigueur et de louer ma foi?
Si je voyais la fin de l'Age qui te reste, Ma raison tomberait sous l'excès de mon deuil ; Je pleurerais sans cesse un malheur si funeste Et ferais jour et nuit l'Amour à ton cercueil!
(Œuvres poétiques.) François de Maynard.
François de Maynard (né à Saint-Céré, non loin de Toulouse, vers 1582. mort à Saint-Céré en 1646) qui fut, comme tous les siens, magistrat, a eu, comme poète, le plus injuste destin. Fameux de son temps, il est peu à peu tombé dans l'oubli, et c'est avec raison que M. Pierre Fons, dans un choix de ses Œuvres poétiques (Sansot, éditeur), s'indignait récemment d'une aussi absurde rigueur. « Son lyrisme, dit M. Pierre Fons, à la fois réaliste et aspiratif, se dresse du plus sûr envol ; l'image chez lui est presque toujours pittoresque, visuelle, non point abstraite ou purement littéraire comme l'ont trop aimée ses contemporains. » En un mot, la sincérité de Maynard dépasse son art, et son art est tout classique. C'est plus qu'il ne faut pour une glorieuse réhabilitation. C'était exactement les qualités qu'il fallait pour atteindre à une émouvante éloquence dans la célébration de l'amour.
3e PERIODE