‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 17 sur 74 · LE GRAND SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE GRAND SIÈCLE

Bienséanees et Claeissisme

STANCES

Ce soir, que vous ayant seulette rencontrée, Pour guérir mon esprit, et le remettre en paix, J'eus de vous, sans effort, belle et divine Astrée, La première faveur que j'en receus jamais.

Que d'attraits, que d'appas vous rendaient adorable ! Que de traits, que de feux me vinrent enflâmer ! Je ne verray jamais rien qui soit tant aimable, Ny vous rien désormais qui puisse tant aimer.

Les charmes que l'Amour en vos beautez recelle, Estoient plus que jamais puissans et dangereux, 0 Dieux ! qu'en ce moment mes yeux vous virent belle ! Et que vos yeux aussi me virent amoureux.

La rose ne luit point d'une grâce pareille Lors que pleine d'amour elle rit au soleil ; Et l'Orient n'a pas, quand l'Aube se réveille, La face si brillante et le teint si vermeil.

Cet objet qui pouvoit émouvoir une souche Jettant par tant d'appas le feu de mon esprit, Me fit prendre un baiser sur votre belle bouche, Mais, las! ce fut plutost le baiser qui me prit !

Car il brûle en mes os, et va de veine en veine Portant le feu vengeur qui me va consumant. Jamais rien ne m'a fait endurer tant de peine Ny causé dans mon cœur tant de contentement.

Mon âme sur ma lèvre étoit lors tout entière Pour savourer le miel, qui sur la vôtre étoit : Mais en me retirant, elle resta derrière, Tant de ce doux plaisir l'amorce l'arrêtoit.

S'égarant de ma bouche, elle entra dans la vôtre, Yvre de ce Nectar qui charmoit ma raison ; Et sans doute elle prit une porte pour l'autre, Et ne luy souvint plus quelle étoit sa maison.

Mes pleurs n'ont pu depuis fléchir cette infidelle, A quitter un séjour qu'elle trouva si doux; Et je suis en langueur, sans repos et sans elle, Et sans moy-même aussi, lorsque je suis sans vous

Elle ne peut laisser ce lieu tant désirable Ce beau Temple où l'Amour est de nous adoré : Pour entrer derechef en l'Enfer misérable Où le Ciel a voulu qu'elle ait tant enduré.

Mais vous, de ses désirs, unique et belle Reine, Où cette âme se plaît comme en son Paradis ; Faites qu'elle retourne, et que je la reprenne Sur ces mêmes œillets, où lors je la perdis.

XVII" SIÈCLK 107

Je confesse ma faute, au lieu de la deffendre : Et triste et repentant d'avoir trop entrepris, Le baiser que je pris, je suis prêt de le rendre, Et me rendez aussi ce que vous m'avez pris.

Mais non puisque ce Dieu dont l'amorce m'enflâme. Veut bien que vous l'ayez, ne me le rendez point; Mais souffrez que mon corps se rejoigne à mon âme, Et ne séparez pas ce que nature a joint.

(Œuvres Poétiques.) Voiture (j).

(1) Rarement autant que dans ce petit chef-d'œuvre, Voiture, dont nous parlons dans la note du sonnet suivant, a laissé paraître, malgré tant de souple et virevoltant maniérisme, un aussi tendre naturel.

SONNET DURANIE

Il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie, L'absence ni le temps ne m'en sauraient guérir, Et je ne vois plus rien qui me pût secourir, Ni qui sût rappeler ma liberté bannie.

Dès longtemps je connais sa rigueur infinie, Mais pensant aux beautés pour qui je dois périr, Je bénis mon martyre, et content de mourir Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.

Quelquefois ma raison par de faibles discours

M'invite à la révolte et me promet secours,

Mais lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle,

Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants, Elle dit qu'Uranie est seule aimable et belle, Et m'y engage plus que ne font tous mes sens.

Voiture .

Vincent Voiture (1598-1648) a incarné l'affectation, la grâce compassée et striée de pointes à l'italienne qui caractérisèrent l'Hôtel de Rambouillet, ce cercle fameux où, cependant, le goût des seigneurs s'affina et se prépara à former le « grand siècle ».

Dans ses poésies d'amour, ordinairement occasionnelles, c'est

donc la même absence de naturel, le tour guindé et précieux, non sans délicatesse, qui domine.

Le « sonnet d'Uranie » avec son pendant le « sonnet de Job », par Benserade, fut l'occasion d'une querelle illustre entre les uranistes, partisans de la supériorité du sonnet de Voiture, et les jobelins, partisans de celui de Benserade. Nos lecteurs pourront eux-mêmes juger de cette querelle.

Voici le sonnet de Benserade (1612-1691), qui procède aussi des mêmes formules littéraires. Ce sonnet fut écrit sur un livre que Benserade offrait à une dame; le volume contenait une paraphrase du livre de Job.

Page 1