‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 18 sur 74 · SONNET DE JOB · texte numérisé non relu

SONNET DE JOB

Job, de mille tourments atteint, Vous rendra sa douleur connue; Mais raisonnablement il craint Que vous n'en soyez pas émue.

Vous verrez sa misère nue :

Il s'est lui-même ici dépeint;

Accoutumez-vous à la vue

D'un homme qui souffre et se plaint.

Quoiqu'il eût d'extrêmes souffrances, On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n'alla.

Il eut des peines incroyables ; Il s'en plaignit, il en parla.

J'en connais de plus misérables.

Benserade. (*)

(1) Voir précédemment la note sur Voiture

WII SIÈCLE m

STANCES W

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront, Et saura faner vos roses Gomme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :

On m'a vu ce que vous êtes; Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore, Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

(1) Adressées à la du Parc, comëdienne: connue sous le nom de « la Marquise

112 XVII* SIKCLE

Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Pensez-y, belle marquise :

Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.

(Poésies diverses.) Corneille.

Le lecteur ou le spectateur des seules tragédies du grand Corneille, de cette âme hautaine que la raison plus que la passion domine, ne s'attend guère de sa part à des poèmes d'une tendresse si touchante, si faible même. La fierté d'un homme qui ne perd pas, même dans les souffrances de cœur la conscience de son génie, y subsiste néanmoins, et ces petits poèmes d'un individualisme aigu ne laissent pas que d'être très symptomatiques pour l'étude des principes littéraires de Corneille et aussi pour la connaissance de son âme.

SONNET (0

Usez moins avec moi du droit de tout charmer : Vous me perdrez bientôt, si vous n'y prenez g-arde. J'aime bien à vous voir, quoi qu'enfin j'y hasarde; Mais je n'aime pas bien qu'on me force d'aimer.

Cependant mon repos a de quoi s'alarmer : Je sens je ne sais quoi dès que je vous regarde; Je souffre avec chagrin tout ce qui m'en retarde ; Et c'est déjà sans doute un peu plus qu'estimer.

Ne vous y trompez pas : l'honneur de ma défaite N'assure point d'esclave à la main qui l'a faite; Je sais l'art d'échapper aux charmes les plus forts ;

Et quand ils m'ont réduit à ne me plus défendre, Savez-vous, belle Iris, ce que je fais alors? Je m'enfuis, de peur de me rendre.

(Poésies diverses.) Corneille.

(I) Adressé à la du Parc.

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