‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 53 sur 74 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

Quand la nuit verse sa tristesse au firmament. Et que, pâle au balcon, de ton calme visage Le signe essentiel hors du temps se dégage, Ce qui t'adore en moi s'émeut profondément.

C'est l'heure de pensée où s'allument les lampes. La ville, où peu à peu toute rumeur s'éteint, Déserte, se recule en un vague lointain, Et prend cette douceur des anciennes estampes.

Graves, nous nous taisons. Un mot tombe parfois, Fragile pont où l'âme à l'âme communique. Le ciel se décolore; et c'est un charme unique Cette fuite du temps, il semble, entre nos doigts.

Je resterais ainsi des heures, des années,

Sans épuiser jamais la douceur de sentir

Ta tête aux lourds cheveux sur moi s'appesantir,

Comme morte parmi les lumières fanées.

C'est le lac endormi de l'heure à l'unisson, La halte au bord du puits, le repos dans les roses; Et par de longs fils d'or nos cœurs liés aux choses Sous l'invisible archet vibrent d'un long frisson.

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Oii! garder à jamais l'heure élue entre toutes, Pour que son souvenir, comme un parfum séché, Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché, Console notre cœur, seul, le soir, sur les routes.

Voici que les jardins de la Nuit vont fleurir.

Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues.

Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.

Ma sœur, entends-tu pas quelque chose mourir!...

Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau

[pure, Mets sur mes yeux tes mains douces comme des fleurs; Et que mon âme, où vit le goût secret des pleurs, Soit comme un lis fidèle et pâle à ta ceinture.

C'est la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous; Et tout ce que la terre a de soupirs qui montent, Il semble qu'à mon cœur enivré le racontent Tes yeux levés au ciel si tristes et si doux.

[Au Jardin de l'Infante.) Albert Samain.

Mercure de France, édit.

Albert Samain, qui mena une vie si discrète et toute consacrée à la poésie, était né à Lille en 1858. Nature maladive, il mourut prématurément le 18 août 1900. 11 a trouvé, dans son âme toujours angoissée, quelques-uns des plus fluides, des plus pénétrants hymnes de notre poésie, sans toutefois marquer aucune originalité saillante dans la forme. Son drame, Poly-

LES CONTEMPORAINS -k\:\

phème, qui est au répertoire de la Comédie-Française, est un long cri de détresse amoureuse. Sa poésie est d'ordinaire plus estompée. Nul ne l'a mieux caractérisée que M. Léon Bocquet dans son «Albert Samain» [Mercure de France, édit.) : « Tout ce qui se devine, se suggère, mais s'exprime à peine : les ardeurs values, les défaillances, les horizons brumeux de nos rêves, les divins crépuscules du cœur, l'obscure émotion de la solitude, l'inquiétude des heures méditatives, tout ce que nous sentons, à certaines minutes supérieures, affluer des âmes vers notre humanité, Samain a su le rendre perceptible et insinuer en nous de l'inconnu et du mystère qui y dormaient

« Il y a des âmes femmes » a observé un jour Albert Samain. Il portait en lui une de ces àmes-là, frêle, délicate et faible, calme, mystique et impressionnable... Et c'est elle qui unit, à la grâce de ses qualités, les aimables défauts du caractère féminin, la peur et comme le recul en face de l'action, l'irrésolution devant la vie, un parti pris de fatalisme, de passivité et d'abandon qui se marque en ses vers. »

N'est-ellc pas d'Albert Samain cette strophe :

Pourquoi nos soirs d'amour n'ont-ils toute douceur. Que si l'âme trop pleine en lourds sanglots s'y brise? La Tristesse nous hante avec sa robe grise, Et cil a nos côtés comme une grande sœur.

Et aussi ces vers où l'âme frissonne d'une sorte de mal'aria morale :

Là-bas la lune écoute, accoudée au coteau,

Le silence qu'exhale en glissant le bateau...

Trois grands lys frais coupés meurent sur mon manteau.

Vers tes lèvres, 6 Nuit voluptueuse et pâle. Est-ce leur âme, est-ce mon âme ((ui s'exhale?... Cheveux des nuits d'argent peignés aux longs roseaux...

Comme la lune sur les eaux.

Comme la rame sur les flots, Mon âme s'effeuille en sanglots.' ....

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