‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 54 sur 74 · ODELETTE · texte numérisé non relu

ODELETTE

Un petit roseau m'a suffi

Pour faire frémir l'herbe haute

Et tout le pré

Et les doux saules

Et le ruisseau qui chante aussi ;

Un petit roseau m'a suffi

A faire chanter la forêt.

Ceux qui passent Font entendu Au fond du soir, en leurs pensées Dans le silence et dans le vent, Clair ou perdu, Proche ou lointain...

Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant, au fond d'eux-mêmes, L'entendront encore et l'entendent Toujours qui chante.

Il m'a suffi

De ce petit roseau cueilli

A la fontaine où vint l'Amour

Mirer un jour,

Sa face grave

Et qui pleurait,

Pour faire pleurer ceux qui passent

Et trembler l'herbe et frémir l'eau ;

Et j'ai du souffle d'un roseau,

Fait chanter toute la forêt.

(Les Jeux rustiques et divins.) Henri de Régnier.

Mercure de France, édit.

Dans maints autres poèmes plus longs, plus solennels et plus complexes en leur symbolisme systématique, Henri de Régnier a célébré l'amour. Mais nulle part il n'a révélé une aussi vive sincérité, un charme aussi bucolique et profond que dans cette odelette et aussi dans celle qui la suit.

A cette pensée émue, à peine dévoilée, se joint aussi l'originalité d'un rythme varié qui est ce que le « vers libre » a donné de plus parfait, du moins dans l'expression de l'amour, — car l'amour étant un sentiment qui unifie l'âme, égalise par absorption la sensibilité, il impose, d'ordinaire, de ce fait, des rythmes réguliers.

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