‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 6 sur 74 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Dieu qu'il la l'ait bon regarder,

La gracieuse, bonne et belle !

Pour les grants biens qui sont en elle,

Chacun est prest de la louer.

Qui se pourroit d'elle lasser?

Tous les jours sa beaulté renouvelle :

Dieu qu'il la fait bon regarder, La gracieuse, bonne et belle!

Par deçà ne delà la mer; Ne scay Dame ne Demoyselle, Qui soit en tout bien parfait telle :

C'est ung songe que d'y penser; Dieu qu'il la fait bon regarder.

(Poésies.) Charles d'Orléans.

Charles d'Orléans (1391-1465) était fils de Louis d'Orléans et de la belle et touchante Valentine de Milan. Il n'avait que seize ans, lorsque, le 23 novembre 1407, son père fut assassiné par les gens du duc de Bourgogne.

Des tragédies avaient ouvert sa vie, qui se continua dans les tragédies : il batailla sans répit pour venger son père, perdit sa

première femme après trois années de mariage, fut fait prisonnier à Azincourt, exilé en Angleterre, où il dut rester vingtcinq ans.

Malgré tant de malheurs, sa poésie reste claire, alerte, plus soucieuse des agréments de l'expression que du sentiment. C'est plus un délassement qu'une confession, malgré que l'on y remarque parfois des traces de lassitude morale.

On croit que le grand amour de sa vie fut Bonne d'Armagnac, avec qui il n'y aurait eu que fiançailles.

Quoiqu'il en soit il faut ou bien une rare domination de soi, ou plutôt des principes littéraires singulièrement impérieux, pour que si peu des tourments dune vie transparaisse dans l'œuvre.

l\2 MOYEN \<.i:

SONNET

Des plus beaux yeux et du plus clair visage Qui oncques fut, et des beaux cheveux longs Qui faisaient l'or et le soleil moins blonds, Du plus doux ris et du plus doux langage;

Des bras et mains qui eussent en servage, Sans se bouger, mené les plus félons; De celle qui du chef jusqu'aux talons Semblait divin plus qu'humain personnage,

Je prenais vie. Or, d'elle se consolent Le roi céleste et ses coursiers qui volent, Me laissant nu, aveugle en ce bas estre.

Un seul confort attendant à mon dueil, C'est que là haut, elle, qui sait mon vueil 1 1 . Mimpétrera (2) qu'avec elle puisse être.

(Elégies.) Clément Marot.

(i) Ma volonté.

(2) M'obtiendra.

Clément Marot (né à Cahors vers 1497, mort à Turin en 1544) eut une vie des plus aventureuses. Sa poésie amoureuse, qui n'est pas encore dégagée de l'afféterie et des apprêts traditionnels, vaut plus par la grâce, par les pointes, par la clarté de la langue, que par le sentiment.

STANCES

Il n'est rien si puissant que l'Amour el la Mort,

La Mort destruit les corps, F Amour destruit les âmes,

Mais encore l'Amour me semble le plus fort :

Car la Vie et la Mort reposent sous ses fiâmes.

Amour, comme il lui plaist, nous fait vivre et mourir Ses rigueurs font mourir, ses douceurs font revivre : La Mort, ayant blessé, ne nous peut plus guarir, Et l'Amour, pour mourir, l'Amour ne se délivre.

Jusques dans les enfers, Amour nous va suivant, La Mort, tout seulement, nous suit jusqu'à la tombe, Au pouvoir de l'Amour l'on retombe souvent, Au pouvoir de la Mort jamais on ne retombe.

La Mort, dont le pouvoir samortist dans les cieux, Contre des cœurs de terre exerce sa puissance ; L'Amour va triomphant des hommes et des dieux, Et prend force du Ciel dont il prend sa naissance.

Le malheur de la Mort, fin de tous nos malheurs, Noyé au fleuve d'oubly nos pénibles pensées : L'Amour, commencement de toutes nos douleurs, Nourrit le souvenir de nos peines passées.

Si la Mort, nous ayant au tombeau renfermez, D'un bandeau ténébreux nous sille les paupières, L'Amour, aveugle enfant, nous tient si bien charmez, Qu'il prive la raison de toutes ses lumières.

Amour, fils de Vénus, Mort, fille du Destin, Seules divinités que mon âme révère, Hélas! je vous invoque et réclame sans fin; Mais Tune m'est trop douce et l'autre trop amère.

[Les Bigarrures.) Estienne Tabourot.

Estienne Tabourot (1549-1590), surnommé par lui-même le Seigneur des Accords, fils d'un avocat fameux de Dijon, s'est rendu célèbre par sa virtuosité dans la « fabrication » des petits tours de force poétiques (acrostiches, rébus, équivoques, calembours, etc.), et aussi par la verdeur rabelaisienne de ses Bigarrures.

C'est lui qui imagina, ayant oublié les noms de ses innombrables amies, de les numéroter jusque dans ses sonnets : « Ma 5e, ma 30e », dit-il gaillardement. Les Stances que nous donnons sont d'une note assez grave dans son œuvre, mais assurément la plus intéressante, celle qui révèle, avec originalité, la notion tragique de l'amour.

2e PÉRIODE

Platonisme et Sensualisme

SONNET W

Depuis qu'Amour cruel empoisonna Premièrement de son feu ma poitrine, Toujours brulay de sa fureur divine, Qui un seul jour mon cœur n'abandonna.

Quelque travail dont assez me donna, Quelque menasse et prochaine ruine :

Quelque penser de mort qui tout termine, De rien mon cœur ardent ne s'étonna.

Tant plus qu'Amour nous vient fort affaiblir,

Plus il nous fait nos forces recueillir,

Et toujours frais en ses combats fait estre :

Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise, Cil (2) qui les Dieux et les hommes méprise ! Mais pour plus fort contre les fors paroitre.

SONNET m

Tant que mes yeuz pourront larmes espandre, A l'heur passé avec toy regretter, Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix et un peu faire entendre :

(1) Sonnet IV».

(2) Celui.

(3) Sonnet XTV«-

Tant que ma main pourra ses cordes lendre Du mignart lut, pour tes grâces chanter : Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien hors que toy comprendre.

Je ne souhaitte encore point mourir.

Mais quand mes yeus je sentiray tarir, Ma voix casser et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour,

Ne pouvant plus montrer signe d'amante :

Priray la Mort noircir mon plus cler jour.

SONNET

Baise m'encor, rebaise moy et baise :

Donne m'en un de tes plus savoureux :

Donne m'en un de tes plus amoureux :

Je t'en rendray quatre plus chaus que braise.

Las, te pleins tu? Ça que ce mal t'apaise, En t'en donnant dix autres doucereux.

Ainsi meslans nos baisers tant heureux Jouissons nous l'un de l'autre à nostre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.

Chacun en soy et son ami vivra

(1) Sonnet XVIIK

Permets m'amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, vivant discrettement, Et ne me puis donner contentement, Si hors de moy ne say quelque saillie (1).

(Œuvres.) Louize Labbé.

(1) Sortie.

Louize Labbé, lyonnaise (vers 1520-1566), est de la race des grandes amoureuses lyriques qui va de Sapho à Desbordes- Valmore. Elle ne vécut que pour la passion et eut deux passions majeures : l'amour et les belles-lettres. Elle aimait l'aventure et la vie libre. On prétend qu'elle suivit les armées du Dauphin (Henri II), au siège de Perpignan, sous le nom du « capitaine Loys ». Elle aimait alors, dit-on, un «homme de guerre» qui faisait partie de l'expédition et se souciait peu d'elle. Mariée vers 1550 à Ennemond Perrin, riche cordier de Lyon, elle eut un salon fleuri de toutes les illustrations lyonnaises ou de passage qui aimaient les lettres.

La société du temps accusa naturellement, celle que l'on surnommait la Belle Cordière, de tous les libertinages. Il est incontestable qu'après la mort de son mari (vers 1560), elle n'eut guère de gêne. Mais cette âme ardente se devait sans doute à des licences qui, répréhensibles au point de vue commun, ont laissé à la poésie française une des plus fortes et des plus chaleureuses expressions de l'amour. Sa passion la plus fameuse est celle qui l'unit à Olivier de Magny. La plupart de ces sonnets sont de ceux qu'elle échangea avec les sonnets des Soupirs de Magny, véritable correspondance lyrique, tandis que Magny voyageait en Italie.

SOiNNET W

Je trouve en vous toutes beautez, ma Dame, Beau front, beaux yeux de deux arcz couronnez, Soubs deux rubis de lis environez, Ces belles dens qui tenaillent mon Ame,

Le sein sans per, dont TArcherot m'entame, Dix doigtz marbrins de perles atournez, Et mille œilletz avec l'aurore nez Et vostre teinct le motif de ma flame,

Cent mile filz de soye belle et riche,

Qui vostre chef dorent de main non chiche,

Et mille rais qui sortent de vos yeux.

Mile doux molz de nature immortelle,

Tous ces beaux poinctz vous portez en tous lieux.

Mais en mon cœur je vous porte plus belle.

(Les Amours.) Olivier de Magny.

(1) Sonnet XVIIe. — Ce sonnet fait partie du livre Lés Amours, entièrement dédié à la Castianire, surnom lyrique de la Dame d'Olivier de Magny. On suppose que cette « dame » fut Marguerite de Cardaillac, demoiselle d'honneur de Marguerite de France (vers 1536). Cette demoiselle, déjà de seconde jeunesse, ne répondit point aux hommages de Magny. Elle se maria avec le vicomte de Gordon, un Quercinois comme Magny, ce qui put servir, sans doute, à celui-ci de « soûlas » ! Olivier de Magny devait trouver sa grande passion, vers 1554-, auprès de Loui/.e Labbé.

SONNET W

Quel feu divin s'alume en ma poitrine?

Quelle fureur me vient ore (2) irriter? Et mes esprits sainctement agiter Par les rayons d'une flamme divine?

Ce petit Dieu de qui la force insigne Sur les grans dieux se peut exerciter, Viendroit-il bien dans mon âme exciter Cette chaleur d'immortalité digne?

C'est luy, c'est luy qui souffle ceste ardeur, Car ja, désja je fleure sa grandeur Me bienheurant d'une nouvelle vie.

Sus donc, sus donc, prophanes hors d'icy, Voicy le dieu, je le sens, le voicy, Qui de fureur m'a ja l'âme ravye.

[Les Soupirs.) Olivier de Magny.

(1) Sonnet I".

(2) Maintenant.

Olivier de Magny, comme Marot, naquit à Cahors. L'époque de sa naissance est incertaine; il mourut vers 1560, après avoir occupé diverses charges auprès du surintendant d'Avançon et à La cour de Henri II. Sa poésie amoureuse unit une sensualité charmante à un platonisme subtil, dont il fut en son temps lun des premiers fervents.

72 RENAISSANCK

SONNET

L'un chante les amours de la trop belle Hélène, L'un veut le nom d'Hector par le monde semer, Et l'autre, par les flots de la nouvelle mer, Conduit Jason gaigner les thrésors de la laine.

Moi, je chante le mal qui à son gré me meine : Car, je veux, si je puis, par mes carmes (1) charmer Un torment, un soucy, une rage d'aymer, Et un espoir musart, le flateur de ma peine.

De chanter rien d'autruy meshuy qu'ay je que faire? Car de chanter pour moy, je n'ay que trop à faire. Or, si je gaigne rien à ces vers que je sonne,

Ma dame, tu le sçais, ou si mon temps je pers :

Tels qu'ils sont, ils sont tiens : tu m'as dicté mes vers,

Tu les a faits en moy, et puis je te les donne.

Etienne de La Boétie.

(1) Chants.

Etienne de La Boétie, né à Sarlat en 1530, mort en 1563, conseiller au Parlement de Bordeaux, est connu surtout par l'amitié célèbre qui l'unit à Montaigne et par son livre d'individualiste révolté le Contre'un ou la Servitude volontaire. L'auteur des Essais tenait en haute estime le génie naissant autant que le caractère de son ami. Une mort prématurée ne permit pas à La Boétie de remplir toute sa destinée. Ses poésies françaises et latines, peu nombreuses, et qu'il écrivit en sa première jeunesse, sont aimables et pleines de grâce.

SONNET POUR MARIE (l)

Gomme on voici sur la branche au mois de may la rose

En sa belle jeunesse, en sa première fleur.

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose ;

La grâce dans sa fueille, et l'amour se repose, Embasmant les jardins et les arbres d'odeur ; Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt fueille à fueille déclose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté, Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de laict, ce pannier plein de fleurs, A fin que vif et mort ton corps ne soit que roses.

[Les Amours.) Ronsard.

(1) Marie, villageoise de Bourgueil. qui même, prétend Remy Belleau, servait dans une auberge du pays, consola Ronsard de maintes illustres dédaigneuses.

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