‹ L'amour des lèvres et l'amour du cœur (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · LE PARADIS TERRESTRE · texte numérisé non relu

LE PARADIS TERRESTRE

Réginold se dirigea d'un pas désespéré vers Thôtel de la comtesse de Koanigsmarck, maudissant à pleine bouche la soudaine détermination du roi de faire la guerre, Tapplaudissant au fond de Tâme de Tavoir conçue, sentant qu'il perdait tout en perdant la comtesse, mais sentant aussi qu^ son titre d'ami du roi lui commandait le sacrifice de sa passion. Comme tous les amants possibiesi il croyait à la sincérité de sa résolution; iï se croyait aussi fort que la situation où les circonstances le plaçaient; il affrontait la tempête avec ce vent-là dans les voiles. Nous verrons si son héroïsme le conduira à bon port.

Il remuait les paroles les plus éloquentes et les ré-

69 un FOU COUBONIIB.

flexions les plus sérieuses en se préparant à dire à la fausse comtesse de Kœnigsmarck tout ce qu'il éprouvait de contrariété et de douleur de n'avoir pu empêcher le roi de quitter Stockholm pour aller faire la guerre, Icntsqu'il heurta dans le brouillard, à une petite distance de rfaôtel de la comtesse, un homme en manteau brun et à chapeau rabattu sur les yeux. Ils se choquèrent si fort Tun contre Tautre, que les lourdes poignées de leurs épées faillirent les blesser en se rencontrant. Après avoir reculé quelques pas, ouvert lestement son manteau pour saisir la sienne, le chevalier Megret dit à Réginold avec un étonnement que celui-ci partagea :

— - Mais c'est donc un miracle?

— J'en dis autant, chevalier.

— Alors, mon cher Réginold, nous sommes deux saints de même force, puisque nous nous rendons miracle pour miracle. Comment! je vous ai laissé, il n'y a pas un quart d'heure, au milieu de la plus glorieuse orgie que j'aie traversée de ma vie , quoique j'en aie vu de pimpantes à Versailles quand j'étais dans les pages ; il' y a une bonne demi-lieue du château du roi ici, si je ne me trompe; il fait un brouillard sur lequel on pourrait écrire son Crfido avec la pointe d'une épée, et je vous trouve déjà à cette place !

— Vous y êtes bien, chevalier Megret, vous aussi.

— Je m'attendais à cette réponse ; mais moi j'avais un motif si impérieux pour m'en aller et faire si rapidemeut le chemin...

— Supposez-moi le même motif et la même agilité.

— La même agilité, oui, repartit en riant le chevalier Megret; mais le même motif... ohl non, c'est impossible.

— Je veux dire, reprit Réginold dont les mouvements indiquaient le désir de terminer au plus vite l'entretien,

UN FOU goubouré. 69

que j*ai pu avoir un motif d*uu caractère tel, que i*ai été forcé d'arriver ici, à ce point même de notre rencontre, en aussi peu de temps que vous. Ma discrétion, dont vous avez mal interprété le sens, m'oblige à vous laisser passer et à ne pas vous retenir davantage... Adieu...,

— Merci, monsieur Réginold, dit le chevalier MegTet en souriant du bout des lèvres, mais je ne passe pas. C'est à moi plutôt à vous dire combien je suis honteux de vous avoir retenu si malencontreusement quand vous alliez si vite... Je vous livre donc passage en vous rendant votre adieu, et en y ajoutant, à revoir 1

— Merci, chevalier, repartit à son tour Réginold; mais je ne passe pas plus que vous.

— Ah ! vous ne passez pas plus que moi?.. .

— Mais non, je vous l'assure, chevalier. -^ Cependant vous alliez?...

— Et vous aussi...

— Mais on s'arrête, cher Réginold.

— Je m'arrêtais.

— Ah I très-bien ! mais si je ne fais erreur, en nous arrêtant tous les deux à la même place, nous nous persuaderions réciproquement que nous tendions au même but...

— Cela paraît assez vraisemblable, chevalier, *dil fort contrarié Réginold, pressé d'entrer chez la comtesse de Kœnigsmarck, arrêté, pris par les pieds au moment de franchir le seuil de rhôtel.

Il est nécessaire de dire ici que le magnifique hôtel de qu'habitaient la comtesse Aurore de Kœnigsmarck et sa demoiselle d'honneur Georgina était alors, comme le sont encore en très-grand nombre aujourd'hui la plupart des hôtels de Stockholm, entouré de campagnes qui l'isolaient, disposition singulière à laquelle cette ville capilale doit une étendue nullement en rapport avec sa po-

70 vm nov goubovnb.

pulatipn. De l'endri^it où Kéginold et Ibgrel s*étaieni heurtés, iis voyaient à travers les branches d'arbres le dévelop()6(Dent latéral de Thôtel, mais iis n'en découvraient pas eacore la façade quoiqu'ils D*en fusseol qu'à une viogtaioe de pas. ^

— £n ce cas, reprit le cbey«lier Ueigret, j*irai attendis ua peu plus loin, afin de ne pas vous gêner...

7- C'est une politesse que j'allais vous faire, dit Régi* noldy^voulant à tout prix se débarrasser du chevalier avaot de s'introduire dans rhôlel de la comtesse...

Comme le chevalier avait le même désir à l'égard de Réginold, il lut dit avec vivacité en faisant quelques pas en avant :

— Bien charmé de votre courtoisie, mais j'ai été le premier à vous exprimer l'intention de quî4ler Ul placci et je me manquerais à*moi-méme si je vous cédais.. •

Megret marcha donc devant lui, fort importuné à son tour de cette obstination de Régin^Id, dont la présence en cet endroit, si près de l'hôtel de la comtesse, commençah à lui paraître beaucoup moins naturelle.

Régioold l'accosta aussitôt.

— Afa ça ! cher Réginold, m'épieriez- vous?

— Et vous, auriez-vous deviné mes intentions et voudriez-vous les contrarier sans motif?

— Je vous jure que je ne prétends pas le moins du monde vous porter ombrage. . .

— Et je veus proteste de mon côté, chevalier, que je ne vous épie pas.

— Cependant...

— En effet...

Megret prit alors Réginold sous le bras, se dirigea d'un pas précipité vers l'hôtel de h comtesse de Kœnigsmarck, et il ne s'arrôta que devant la porte même ; là il lui dit : IK est parfaitement fastidieux de nous donner

un FOU COt

plus longtemps la comédi6, cher k.

un jeu qui finirait toujours par... finir, à^, x^^^. v noûment. G*est ici que je viens... comme il êg^^^xt^^ bable que vous y veniez.. . ^^ ^^«^

— Mais j'y viens au contraire, chevalier.

— En vérité?...

— Sur l'honneur t je ne veux pas avoir moins de fran* chise que vous.

Alegret décocha en dessous un regard pensif et scrutateur à Réginold, qui lui en rendit un oii il avait un dé^ menti orageux et bien près d'éclater.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit le chevalior Megr«t, entrons tous les deux, la porte est assez grande..

— Tous les deux I dit avec une froideur déjà blessante Réginold.

— Parbleu ! ne voudriez-vous pas que je vous regardasse entrer?...

— Mais, pardon, monsieur Megret, ne vous trompezvous pas?

— En quoi, s'il vous plaît!

— Cet hôtel est celui de la comtesse de Ko&nigsmarck-

— Charmant I repartit en riant aux éclats le chevaliw. A mon tour, permettez-moi de vous apprendre, cher monsieur Réginold, mais toujours sous le sceau du secret, que nous sommes à Stockholm, capitale de la Suède.

— Vous comptez donc, monsieur , poursuivit Réginold décontenancé de ce ton railleur du chevalier Me« gret, fort entrepris de son côté, pénétrer chez la corn* tesse de Kœnigsmarck?

Le chevalier, en affectant le même accent de surprise :

— Apparemment, monsieur Réginold, et votre intention n'est pas dé vous y opposer, j'imagine. Mais auraije aussi le droit de vous demander si votre projet est de vous introduire pareillement chez la comtesse Aurore I

72 UN TOU CODBONNB.

Oui, monsieur le chevalier, répondit Réginold.

Votre réponse m'étonnerait si je n'arrivais de Paris. Après tout, monsieur, la difficulté n'est pas nouvelle et la manière d'en sortir est connue.

— J'ai une épée, s'écria Réginold.

— J*en ai une aussi, monsieur, répliqua le chevalier, mais nous les laisserons dans le fourreau, si vous vouiez bien écouter les inspirations de mon expérience. Faisons mieux, monsieur Réginold, expliquons-nous froidement sur l'événement qui nous met en présence et qui doit rester secret entre nous. Nous en savons assez sur chacun de nous, je présume, pour désirer d'en savoir davantage. La comtesse Aurore vous a donné un rendez* vous ce malin chez elle?

— Non, monsieur.

La voix de Réginold avait été incisive.

— Comment, non? maïs alors...

— J'entre chez elle quand il me plaît.

— Mais c'est merveilleux de bonne fortune...

— Monsieur, cette expression...

— Voyons, je la retire... Vous aimez honnêlemeut la comtesse?...

— Il y a de ces réponses qu'on ne fait qu'à Dieu.

— Pourquoi vient-il donc ici?

Megret se senlil bouleversé par cette façon de répondre qui aurait été bien nette même pbur lui dans'un autre moment, s'il n'eût pas été sous le voile d'une préoccupation qui offusquait son intelligence d'ordinaire si clairvoyante.

Il réfléchissait de toutes ses forces cérébrales sur celte réponse, quand Réginold lui dit :

— Mais vous, monsieur, vous aimez donc la comtesse de Kœnigsmarck ?

Dépité à l'excès, Megret, retournant d'abord la réplique de Réginold, lui dit :

UR FOU COUROHIIÉ. 1^

— Monsieur, il y a de ces répons^ qu'on ne fait qu*au diable...

Puis se ravisant et croyant qu'il avait été découvert par ce jeune homme lancé à la poursuite du même but que lui, il reprit d'un ton plus doux :

— Vous êtes joueur T monsieur, vous êtes joueur?

— Je l'ai été , répondit Réginold étonné dé la vivacité et de rétrangelé de cette demande.

— On l'est toujours. C'est indélébile. Ainsi vous êtes joueur effréné...

— Effréné... non...

— Oui, comme moi, enfin.

— Soit... mais quel rapport î...

— Votre présence ici me le prouve.

— Croyez-vous?

— > Ne jouez pas au plus fin avec moi, vous perdriez à ce jeu.

— C'est si peu mon intention , reprit Réginold , qui crut voir dans cette accusation tombée des nues d'être joueur, un hors-d'œuvre dont le but unique était de l'empêcher d'aller chez la comtesse de Kœnigsmarck , que j'entre de ce pas même dans cet hôtel...

— Pardon î encore un mot, dit brusquement le chevalier Megret en arrêtant Réginold.

— Qu'avez-vous encore à me dire? répliqua Réginold en frappant. trois coups de marteau a la porte de l'hôtel.

Avec un grand air de mystère, mais de parfaite réso* lution, le chevalier répondit à Réginold :

— Consentez-vous à ce que nous l'ayons chacun pendant un mois ? C'est un bel arrangement.

— Misérable I

— En ce cas, Tépée à la main I dit le chevalier Megret en prenant une seconde fois le bras de Réginold , qui de nouveau venait de frapper trois coups, lés trois pren\iers

74 un vdv couHomiB.

oaups de tnartaaa ne Jui ayant pas fait ouvrir la porte de rhôtel...

— T Attendez du moins qu'on m'ait ouvert, lui répondit Béginold ; nous aurons un domestique pour gard^ nos manteaux.

Et Megrel d'un ton moqueur :

-^ C'eal qu^on ne se hâte pas de vous ouvrir...

Et Réginold plein de confiance :

*-^0n n'aura pas entendu*..

Réginold, mais d'une façon à ôtre entendu, laissa tomber encore trois fois le pesant marteau de fer... Il ne lui lut pas répondu davantage.

— Que signifie?...

— Cela signifie qu'on ne veut pas vous ouvrir... câr il n*y a que les morts, qui sont morts depuis longtemps, qui ne répondent pas au tintamarre aflfreux que vous avez fait. Maintenant , poursuivit le chevalier Megret , voulez-vous que j'essaie de me faire ouvrir?.,, peut-être serai- je plus heureux que vous...

Un fronomnent dédaigneux, et toutefois affîrmatif, plissa les ievres de Réginold à cette proposition du chevalier. Il était pleinement convaincu, dans sa conscience, de rinutilité d'une pareille tentative, après Tinsuccès de la sienne ; mais pourquoi refuser cette défaîte à un fat?

Le chevalier Megret ne frappa pas brutalement avec le marteau de l'hAtel Koenigsmarck ; il introduisit seulement la pointe de son épée dans le gros éteignoir en fer placé le long des piliers de la porte , et il l'agita comme si la lame eût été le grelot de cette vaste sonnclle. Le Lruit, comme on l'imagine, n'était guère assourdissant; il paraissait presque impossible qu'il parvînt jusqu'à Thôtd à travers la distance d'une cour fort spacieuse. Pendant le temps qu'on mettrait à ne pas venir, selon Régi-

un vou GocfiONifÉ. n

nold, celui-ci appliqua son œil contçe le trou de la serrure, et il aperçut , avec un sentiment de surprise qui n'échappa pas au chevalier Megret, un fort traîneau de voyage, ac'^ compagne de d^ux chariots deslinéâ à porter des malles. Ces préparatifs de dépari, rapprochés des intentions de . la comtesse de Kœâigsmarok de quitter la Suède si la guerre se déolarait , causèrent un alSreux pressenliment à Régindld. Sa subite douleur a'atigmenta d'iine humiliation aussi grande.

A peine Tespèee de bruit de crécelle produit pat Tépée du chevalier avait fait grincer l'écho de la solitude ré- • |>andue lautour de Thôtel^ ^u'un vtlet aooourut et entrouvrit la porte.

— i Puisque Vous êtes bien convaincu^ dît Megret à Kéginold f que c'est k moi qu'on a ouvert et non à tous:, vou(Jriez-yous me faire la politesse de ne pas trouMi^r mon entrée et de remettre jqsqu^à mon retour notre petite collation d'épées?

On ne sait pas si Régînold éjlt accepté la prdpositton ; mais le volet, arrêtant le chevalier Megret sur le seuil de rhôtel, lui dit sans voir Réginold :

— Je n'ai encore rien, monsieur le chevalier.

•— Comment tu n'as encore rien ?.. Mais c*ést ma vib. . .

— Mademoiselle Georgina ne la quitte pati*

— Elle ne to quitte pas?...

— Non, monsieur le chevalier, ell^ sont toujours ensemble. ..

•"-•^Qâel abominable contre^temps I Réginold, dans son eoin, cherchait à écouler avec un frémissement de rage.

— Mais pourtant quand elle se couche?... — Pas même quand elle se couche.

— Ehbien! alors il faut a voif recours au graffd moyen... ^v je ne puis attendre plus longtemps...

75 im I^U COUBONNÉ.

— Le narcotique ?.. .

— Chutî... s'écria Megret, "sachant que Régînold

écoutait.

Et quand ^lle dormira , continua le valet , je prendrai l'empreinte avec de la cire... C'est bien hairdi !

Plus bas 1 ^arle plus bas!... Oui, tu la prendras

avec beaucoup de soin et tu me 2a remettras.. .

Ah! monsieur le chevalier, il me vient' des scrupules I...

— Il me vient vingt louis dans la main. — - Comptez sur moi . . .

. 0 Georginat s'écria Megret en glissant les vingt

louis dans la main du valet qui se retira.

Aussitôt Réginold, qui n'avait entendu bien clairement que cette dernière invocation, dit au chevalier Megret :

-^ Quoi l vous aimez donc mademoiselle Georgina ! .. .

c'est donc elle, et non...

: — Je l'aime. . . il faut s'entendre. . .

Oh I ne craignez pas de me l'avouer, chevalier...

Plus de rivalité entre nous. .. mais de l'estime, de la confiance...

Béginold prit les mains du chevalier^e\ les enveloppa

amicalement des siennes.

— Ah çal lui dit Megret, c'est donc autre chose que vous venez convoiter ici, vous aussi ?

— Mais oui... chevalier...

— Eh bien 1 moi pareillement , lui repartit Megret en s'en allant et en laissant Réginold dans la même obscurité, le même doute, les mêmes transes de jalousie dont il se croyait délivré. Indigné à la fin d'être joué de tant de manières et de tant de personnes à la fois, il employa le même moyen c^ue le chevalier Megret pour se faire ou* vrir la porte de l'hôtel. Il agita son épée dans l'éteigooir

UN POU COUBOWNi. 77

de tôle qui servait à éteindre les torches de résine que ';

portaient alors la nuit les domestiques en accompagnant C

leurs maîtres ; le valet accourut et ouvrit :

— J'ai ordre , lui dit celui-ci , de ne pas vous laisser entrer dans Tappariement de madame la comtesse.

— De qui le tenez-vous cet ordre?

— De madame la comtesse elle-même.

— C'est impossible... laissez-moi passer !

— Monsieur Réginold ne voudrait pas me réduire h employer la force?...

— J'entrerai.

Le valet donna un coup de sifflet, et une nuée de domestiques armés parurent.au haut du perron.

— C'est bien 1 Puisqu'il en est ainsi*, je n'insisterai pas davantage pour pénétrer dans les appartements de madame la comtesse; mais comme je présume qu'elle n'a pas ajouté à cet ordre celui de me chasser, je resterai dans cette cour..,

— Vous êtes libre d'y demeurer.

— Et je saurai tout, pensa Réginold en s'asseyant sur un des bancs de pierre placés le long de la cour ; je saurai ce que veulent dire ces préparatifs de départ, de fuite... On me dira ici comme on m'aurait dit là-haut pourquoi on m'a refusé la porte des appartements ; on me dira enfin • sur quel droit se fonde le chevalier Megret pour être reçu si facilement dans un hôtel où je suis si étrangement accueilli... Je suis peut-être joué !... Oh! quelle pensée!... * Mais pourtant, cet ordre? c'est assurément un malentendu... Un malentendu ?.•. mais ce chevalier Megret qui Trappe à peine à la porte de Thôtel... à qui Von vient tout '. de suite ouvrir?... et cette conversation, à voix basse, avec ce domestique?.,. Ce chevalier Megret, échappé de

la potence, est-il particulièrement connu de la comtesse? où l'aurait-il vue? Ja m'y perds... et qui donc s'y relrou-

Yg ' Vn FOtl COUBONNÉ.

verail? Scrail-il aimé do la comtesse?... Mais alors j'ai une vengeance aisée, terrible... toute prête... jo dis tout au roi... le roi aime passionnément la comtesse... il les punit tous les deux... lui par la mort... elle par Texil... Mais cette vengeance est tout uniment une lâcheté pour moi qui Taurai conseillée , murmura Réginold indigné contre lui-même, broyant de ses deux mains le banc de pierre sur lequel il attendait la fin de la crise qu'il subissait.— Attendons... ajouta-t-il en regardant le ciel... Attendre ! ô mon Dieu 1 attendre I... c'est le démon qui a créé cette chose et ce mot... Attendre I c'est le plus cruel des supplices...

Or, tandis que Béginold dévidait ce monologue dans la cour de Thôtel , la comtesse de Kœnigsmarck et Georgina I sa demoiselle d'honneur^ qui ignorait entièrement les projets de sa maîtresse , échangeaient entre elles des paroles animées , auxquelles la gravité des circonstances donnait une valeur prodigieuse.

— Oui, madame la comtesse, disait Geor^ina rede* venue la véritable Georgina^ c'est-à-dire simple demoi^ selle d'honneur, de grande dame qu'elle semblait être à la chasse à l'ours noir; oui, madame la comtesse, je vous le répète dans toute l'innocence et toute la terreur de mon âme, le rôle que vous me faites jouer me fait peur...

— Enfant que vous êtes! vous avez peur d'un fantôme...

— C'est bien sérieux, au eontraire, madame... dire au roi que je l'aime I à un roi 1 1 i

— Eh bien !... qu'y a-t-il à cela d'étonnant? Louis XIV a-t-il entendu autre chose toute sa vie?

— Quand je ne l'aime pas...

— Qui vous dit que Louis XIV a été aimé î

— Vous plaisantez... madame la comtesse... nuis moi ; je souffre.,. ,

, un roo GouBOimE. 79

— Ce serait autrement dangereux si vous Taimiez... oh alors!...

T- L'encourager... Técouter avec complaisance!,, avec tendresse... vous Tavez voulu ainsi, madame,,. Quelle comédie I..,

— Mais il faut beaucoup d*esprit pour la soutenir... qui pouvaîs-je mieux choisir que vous ?..,

— Oh Imadame, on n'en a plus quand ij faut mentir.. .

— Mais, au contraire» c'est alors qu'il faut en montrer beaucoup, exlraordinairement.

— On n'en a plus, madame^ vqu$ dis-je, quand il s'agit de mentir à son cœur.

— Je sais que vous aimez ce jeune confident, ee charmant favori de Charles XII.*.

— Oui, vous le savez, madame, et comment supposQzvous que je ne ^ucxombe pas tristement à la peine, si je dois encore longtemps jpuer avec son amour, m'en amuser quand j'en éprouve un semblable au sien au fond du cœur, et tandis que je me plais devant lui à écouter les protestations si brusques, si peu ménagées du roi? Avoir deux*masques, c'est étouffer... a'est mourir entre deux hypocrisies.

La poitrine de Georgina se âouleva.

— Non^ ce n'est ni mourir, ni étouffer, c'est tout simplement use;: de coquetterie..,

— Je viens vous supplier, madame la comtesse, et cette fois plus fermement que jamais, de me dispenser de cet emploi au-dessus de mes facultés de cœur et d'esprit, dont vous avejs exagéré la force $n les comparant aux vôtres.

— Que vous itas mpdastCt Georgina I «^ Je ne fus jamais plus sincère^

«^ Je vous eoMW mi^ux, GoorgiAd, qu^ vqdj» 00 yous conoaisses.

80 UN FOU COUBOWNÉ.

— Non, madame, vous voua méprenez sur mon ëner gie, surtout sur la souplesse de mon intelligence. Quamll je vous prie de ne plus m'exposer à mentir au roi, c'esi que je sens que le moment n'est pas loin où je me trahirai devant Ipi, et lui laisserai voir toute la fausse^é da mon âme et de mes paroles : un instant, un seul instant peut me perdre...

— Dites donc tout perdre... releva la comtesse Auror^ «n suivant le mouvement des lèvres de la belle et ému^ Georgina.

— Qui, madame, tout perdre.

— Ma|s je serais perdue la première, si cela arrivait..| songez-y I

— Je le sais, madame, mais mon amitié, moti dévooej ment, ma reconnaissance pour vous n'empêcheraien rien... n'arrêteraient rien.

— Ma chère Georgina, soyez plus docile, soyez meil" leure, reprit la comtesse de Kœnigsmarck après un lempi de silence assez prolongé, et en passant amicalomenl so^ bras autour du cou de sa demoiselle d'honneur. '

— Je le voudrais! madame la comtesse...

— Quoi I vous ne vous croyez pas assez forte, asse adroite, pour jeter une chaîne autour du cou de cet out et un cordon de soie autour de celui de ce jeune homme?.mais ce n'est qu'un facile amusement pour une femme-

— Ohl madame la comtesse, les mots déguisent biei des choses dans la conversation, mais dans l'action h réalité est là.... C'est une terrible réalité que Charles XI et un amour vrai comme celui de Réginoldl

— Vous êtes charmante... murmurait la comtesse Au rore en embrassant encore plus étroitement la belle Geor gina... Vous ne déployez jamais tant de canictère qu lorsque vous vous imaginez en manquer. Voyons, amie ne vous affligez pas, je vous délivrerai de toute contrainte

un FOU OOUHORNÉ. 81

nais accordez-moi encore deux, mois seulement de cette coquetterie qui vous cause une si grande, et permetteznoi d'ajouter une si ridicule épouvante.

La comtesse Aurore attendait.

Georgina gardait un silence souriant mais froid. * — Quoil s*écria la comtesse Aurore, pas même ces leux mois dont j*ai besoin pour déchirer en trois mor- ;eaux ce royaume que j'ai remis entre vos jolies mains, es croyant plus dociles, plus dévouées I...

■— Pour dévouées, elles le sont, madame... Oh ! oui... 3lles le sont... n'en doutez pas... Si vous voulez une preuve à l'instant môme, mais une preuve qui ne blesse 5ue mes intérêts, que moi, sans couler à ma franchise, je suis prête à vous la donner, comme vous avez donné un^ seconde fois la vie à mon père en le faisant descendre de réchafaud<«ur lequel il était déjà agenouillé.

— El quelle est celle preuve, enfant exallée? demanda la comtesse en admiration, malgré elle, devant tant de fermeté.

— Si je refuse de servir plus longtemps vos projets en trompant le roi Charles XII par les marques d'un amonr que je ne ressens pas, je puis, afin de ne pas irriter sa suseeptibililé et le changer en ennemi, éloigner de moi Réginold par un silence et une indifférence affectée dont je serai seule à souffrir.

— Mais ce n'est pas de votre neutralité, cruelle enfant! mais de votre aide que j'ai besoin, s'écria la comtesse impatientée... Vos scrupules si prolongés soulèvent bien des souvenirs contre vous, Georgina... Tenez, entre un ennemi et un ami inactif je n'ai jamais trop bien compris la différence.

-— !Moil voire ennemie, madame !

— A peu près... une ingrate...

-* Mais je n'ai rien oublié, madame... rien oublié de

S2 xnx von coinioinii.

vos bienfaits, madame.* . Oh I ne m'appelez pas ingrate...

— Vôuâ avez oublié, Georgina, que vous êtes la fille du comte de Melander; que le comte de Melander a conspiré contre son bienfaiteur, contre son maître, Frédéric- Auguste, grand-électeur de Saxe, lorsqu*îI s'est présenté pour être roi de Pologne concurremment avec M, le prince de Conti ; vous avez oublié que, poussé par la France, par le prince de Conti, ou par le parti polonais qui voulait un prince du sang français sur le trône de Pologne, votre père, le comte de Melander, a porté la main sur le grand-électeur Frédéric-Auguste; que dans sa main mal assurée se trouvait un poignard. Tout ceci fut secret, secret comme son arrestation, secret comme son jugement aux flambeaux et sa condamnation au milieu de la nuit.

Georgina, défaillante, renversée dans les bras de la comtesse de Kœnigsmarck, pleurait à flots et soupirait à briser Tare de sa poitrine ; elle se mourait d*effroi au souvenir de cette terrible histoire sommairement mais incisivement dio par la comtesse de Kœnigsmarck.

— L'échafaud, reprit la comtesse, fut dressé dans la cour de la prison au milieu de la nuit; vous seule de la famille fûtes admise dans le cachot de votre père, pour lui donner vos dernières larmes et un dernier baiser en échange de son dernier soupir. Vous vous souvenez de cela. Autour de vous il n'y avait personne qui pût, qui voulût, qui osât s'intéresser au comte dé Melander, conspirateur, traître, régicide. Quel crime ! quelle nuit 1 Vous n'aviez que deux hommes devant vous : votre père et le bourreau. Tout à coup vous pensâtes à moi.

— Obi madame!... madame!... madame!,..

— Le bourreau suspendit sa hache pour dix minutes. Du cachot vous allâtes au châleau de l'électeur... Je vous écoutai, j'essuyai vos pleurs, npble enfant! j'étouffai vos cris dans un baiser, et je courus, mot^iUâe de vos lar-

UN FOl^ couBONné. 81

mes et des miennes, à l^appartement de Télecteur*.. L'électeur accorda la vie au coupable aux conditions que ^ j'y mettrais... Ces conditions, vous les connaissez... vous les avez oubliées...

— Non, madame!... elles sont toujours là...

— Oh! vous les avez oubliées... Votre père, le comte de Melander, fut aussitôt arraché de sa prison... et le lendemain le bruit fut répandu qu'on l'avait exécuté pendant la nuit...

— Que ne vous devrai-je pas toute la viel

— Et vous me promîtes, il faut bien quQ je vous le rappelle, de vous dévouer à ma personne tout le temps qui me serait nécessaire pour accomplir, dans l'intérêt de rélecteur Frédéric-Auguste, qui en mon nom avait fait grâce à votre père, un projet des plus vastes que la politique ait jamais conçus, le partage d'un royaume, le partage de la Suède, qu'un roi indigne de ce nom qe sait pas gouverner.

— Cela est vrai, madame, je vous Tai promis...

— Je jetai les yeux sur vous, Georgina, parce qu'un hasard dont je suis fièro m'a faite presque aussi belle que vous, aussi séduisante, ep nous donnant à peu près les mêmes traits, et une tournure d'esprit que l'usage a ^ rendue plus piquante peut-être chez moi, mais que l'emploi à un moindre degré de cet usage a faîte plus originale chez vous, Je projetai, heureuse de cette ressemblance, de vous faire passer pour moi en me faisant passer pour vous à la cour de SuèdiB, afin que vous décpuvrissiez tout ce qui m'échapperait, afin que j'apprisse tout ce que vous ne verriez pas. Je vous ai laissé le rôle le plus brillant, j'ai pris le plus difficile. Vous êtes la comtesse de Kœnigsmarck, et je suis votre demoiselle d'honneur, de compagnie. Tout allait bien jusqu'ipi. On ' ne soupçonne rien, et nous savons, de point en points

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tout ce qui se fait; tout ce qu'on pense, tout ce qu'on médite, tout ce qui arrivera. Mieux encore, nous arrangeons ici les événements à notre guise quand nous eu sommes prévenues, et nous les dirigeons dans le sens d'une crise prochaine. Un événement plus grave que tous ceux qui ont eu lieu jusqu'ici se présente : le projet de Charles XII de faire la guerre a^x rois qui l'attaquent. Ce projet vient d'éclore comme un miracle dans son cerveau exalté par l'orgie. Je viens de son château, je sais tout. C'est au moment où je vais contre-miner ce projet désastreux, c'est au moment où je vais redoubler d'efforis pour retenir le roi dans le réseau de soie, mais irruptible, d*un amour nouveau, inconnu pour lui, qu'il se croit assez fort pour vaincre, de Tamour qu'il a pour vous, que vous me refusez votre concours I... Et si j'avais refusé le mien à vos larmes quand la hache était dans le coin de la prison de votre père?... Georgina ne répondait encore que par ses larmes.

— J'avais prévu votre défection, continua la comtesse de Kœningsmarck ! je me la suis confirmée dès que je vous ai vue éprise de ce jeune Réginold. Ihest des âmes que l'amour élève et rend fortes; il en est d'autres qu'il abaisse, qu'il éarase..«

— Oh! madame, s'écria Georgina les yeux au ciel, vous n'avez jamais aimé I

— Vous devriez être la dernière à douter que j'aie aimé.

Cette réponse, poussée par le reproche, fut un ^oup de lumière pour Georgina : elle comprit pour la première fois' à quel titre la comtesse de Kœnigsmarck avait pu obtenir de l'électeur la grâce du comte de Melander.

— J'avais prévu votre trahison, reprit et répéta la comtesse Aurore, parce qu'en bonne politique il faut toujours tout prévoir... et j'y ai mis ordre d'avance. En

UN FOU COUBONNB. 85

accordant grâce pour la vie au comte de Melander, je ne lui ai pés rendu la liberté, ce qui, du reste, m'eut été impossible, car on pouvait le faire passer pour mort, mais non le laisser reparaître au milieu du monde. Cette nécessité favorisait extraordinairement mes projets sur vous et m*assurait. la fidélité de votre concours. De son cachot, votre père fut transféré dans une forteresse, au fond du golfe de Bothnie. Sans y souffrir de la faim ni de la soif, il y souffre beaucoup de la rigueur du climat et de la privation absolue de toute liberté.

— Ohl mon père!

•— Ce cri , demanda la comtesse , m'accuserait-ii de cruauté pour lui ?

— Non, madame... non... c'est le cri de ma tendresse, c'est l'accent irrésistible de ma douleur...

— Sans être entièrement maîtresse du sort de votre père, continua la comtesse de Kœnigsmarck, je puis dans quelque temps obtenir pour lui quelque adoucissement à sa position , puis un peu plus de liberté... puis...

— Ohl merci, madame... que de reconnaissance, madame!...

— Enfin ^a liberté entière 1

Georgina tomba toute baignée de larmes aux pieds de la comtesse.

— Me comprenez-vous, chère Georgina?

— Oui, oiadàme...

— Voulez-vous continuer, puisque vous m'avez comprise , à me servir comme une fidèle amie ?

Le commandement, les caresses, les flatteries, les séductions y les larmes , les menaces , se croisaient continuellement, on le voit, dans la bouche et les yeux de la comtesse.

— Faites de moi ce que vous voudrez,* madame.

— Dans un an, votre pèrn, le comte de Melander, sera

St mr it)n ooxmùvïïÈ.

libre, dit avec joie la comtesse à Georgina ; dans un an, ' vous serez peut-être la femme de RéginoM , si , comme j'ai lieu de le croire , ce jeune homme est par sa naissance digne de la vôtre, car il y a bien du mystère autour de sa jolie tête... Nous savons tout ici, excepté ce qui le touche... Ob 1 mais qu'avez-vous done là pour médaillon à votre collier d'ambre gris? demanda aveo surprise ta comtesse à sa jolie fille d'honneur; qu*est*ce donc que qe bizarre ornement?... quelle étrange chose I

— C'est une amulette , répondit Georgina ; quand je me séparai de ma famille pour vous suivie , mon oncle , le frère de ma mère » me Tattadha au eou à rextrémité de ce collier d'ambre gris. . . Cet oncle est très^superslitieux,..

— Quel singulier médaillon L< . ne se lassait de dire la ooo^tessd».. Mais tout à coup un bruit extraordinaire de paa et de voix se fit entendre dans l'escalier, suivi de ces mots : A mon aide 1 au seopurs I arrêtez i

La comtesse courut ouvrir la porte de son appartement pour s'informer*..

Eéginold, les yeux hagards, les cheveux hérissés, une épée nue à la main, pénétra dans cet appartement.

— Madame l... madame!... disait d'une voix tremblante , essoufflée , le chef des valets , monsieur, malgré notre consigne, fatigué d'attendre dans la cour... car il a voulu attendre dans la cour... supposant qu'on le trompait... /supposant que vous et mademoiselle Georgina étiez parties... que ce traîneau ne servait qu'à masquer votre fuite, effectuée depuis plusieurs heures... a voulu s'assurer par lui-même de la vérité.* . Il nous a renver* ses... foulés... battus... blessés...

— Reprenez votre rôle, dit bas la comtesse de Koénigsmarck à Georgina ; c'est à vous de parler comme je parlerais. Je redeviens <}eorgina«

m tOtS COUBORNIB. S7

*— Retirez-vous^ dit alor$ la fausse comtesse à tous les domestiques qui s'eiQpresçèrfinl d'obéir. Et la raison de cette violence ? (Jemanda-t-elle ensuite à Réginold^.

— r On vous Ta dit, madame, je vous croyais partie.

— Et c'e^t jpour cela que vous assommez mes gens ?

— r- Je vous démande pardon, ipadame, pour une conduite 3i peu mesurée... je suis honteux-. . je me trompais en eifet...la passion m'a égaré,., vous n*av.iez pas quitta la Suède... Jijais ce traînçau.., cet appareil de dépjart.,,

-t— Vous ne vous trompiez pa3, monsieur, feparût 1^ véritable comtesse de Kœnig§marckredevei),i|çGeor^ina^ nous quittons à Finstaut mêo)^ la Suèi|e, pù nul m^ ^mrait nous objiger à rester.

— Vou3 partiez ? dit ^avec ^^Q colèrç teiii;^ ^e (Jé^çsr poir, Réginold. .

— C'est décidé , ajouta la fausse comtesse eontini^jjjt avec effort le pénible men§onge<jde situation, ,.

— Nous devrions déjà être l^en Ipin dP Jjtockhoto p dit à son tour la fausse Georgina, et vous seul ii*ave? pas le droit d'être surpris d'une résoliition que voys saviez avant tout le monde. Nous comptions, et vous nous avie?: persuadé, de compter sur votre crédit auprès du roi, sur votre influence sûr lui pour empêcher la guerj'e i-éclaler. .. la gu,erre esjt déclarée...

— Et quoi I vous le savez déjà !

— Madgime la cofl)iessQ ue laisse jamais au temps le soin de lui apprendre les chQses qu'elle peut savoir par des moyens plus rapides^; n'est-ce pas ?

— Oui, flaa chère Georgiua.

-— D'ailleurs, toute la vilte en est déjà iasîruite : en sortant du conseil, les sénateurs triomphants ont eu soin de répandre la nouvelle que la guerre allait être proclamée.. . des ordres sont déjà partie pour toutes, les plagies fortes.. . on viJe les arsenaux... les officiers siont rappelés... qu'a-

S8 - UN FOU GOUAONNB.

Yons-nous à demeurer plus longtemps ici? Est-ce pour y être prisonnières d'un roi dont les caprices sont des tempêtes?...

— Je n*ai pas eu le temps d'agir sur Tespril de Charles XII, murmura Réginold , humilié du Ion d'ironie avec lequel étaient faits ces reproches que lui adressait la fausse Georgina. Il nous a tous surpris, je Tavoue le premier, par la métamorphose dont il nous a rendue témoins. Le feu et le bruit de la guerre sont sortis de son cerveau comme un volcan dont nous ne soupçonnions pas Texistence. Je ne comptais avoir à soumettre que le caractère faille, indécis d'un enfant couronné, j'ai rencontré un Achille de dix-huit ans, exhalant la guerre par tous les pores , respirant la vengeance, brisant les résistances, réchauffant les tièdes, soufflant son âme guerrière dans toutes les. poitrines, changeant en un instant une troupe de libertins, de joueurs, de paresseux, de querelleurs, en autant de chefs d'armée sur lesquels il peut se reposer pour réunir des milliers d'hommes prêts à le suivre jusqu'au bout de la terre ; car chacun de ces jeunes hommes dispose par sa naissance, son rang, le crédit de sa famille , ses grands biens , de deux mille , de quatre mille paysans ou pêcheurs , capables de devenir en un jour des soldats et des marins indomptables. Que pouvais-je seul contre un tel miracle ?

— Rien... oh! rien, répondit d'un ton glacialla fausse Georgina ; aussi madame la comtesse vous excuse-t-elle facilement d'avoir échoué dans raccomplissement impossible de vos engagements envers elle. Elle ne vous de-» mande plus que la faveur de ne pas éloigner plus longteinps l'instant do son départ par l'expression prolongée de vos regrets...

— Je le vois, ils sont à charge à madame la comtesse, . ^ dit amèrement Réginold. .>

UN FOU GOUBONIfÉ. Sd

— Oh ! noi), s'écria la fausse comtesse... Qui vous Ta dit?...

— Ne Tentendez-vous pas de la bouche même de votre demoiselle d'honneur ?

— Mais, voulut répondre Georgina...

— Madame la comtesse oublie, interrompit vivement la comtesse de Kœnigsmarck, que ses ordres sont donnés... que les relais sont indiqués par elle sur tout le chemin que nous avons à parcourir... que nous sommes bien en retard...

— C'est vrai , dit Georgina ramenée par une volonté de fer; et en tendant la main à Héginold : Adieu, mon*sieur... adieu ! J'emporie de vous un souvenir qui plaira toujours à ma mémoire...

— Dites à votre cœur!... et je vous suis... et je pars... et je m'exile avec vous, et je quitte pour toujours la Suède... je n'y reviens plus... je...

Un domestique parut sur le seuil , et dit à la comtesse que l'heure du départ était passée.

— Nous vous précédons, dit la fausse Georgina en ouvrant la marche , et en s'écariant pour laisser passer la véritable sous les habits de comtesse.

— Mais, madame la comtesse, s'écria amèrement Réginold... vous ne m'écoutez ^as... vous ne m'entendez pas..: vous n'avez pas de pitié!... Vous ne me dites pas où je vous reverrai... Oh 1 vous ne seriez pas si dure, si sourde, si impitoyable pour le roi... et pour le chevalier Megreil...

— Pour le roi I... répéta la fausse comtesse avec un doux et plaintif accent de reproche.... Qu'ai-j^ Jonc fait pour lui ?

— Et qu'a donc à voir en tout ceci le chevalier Megret? demanda presque en même temps la fausse Geopgina , fort curieuse de savoir pourquoi ce nom se trou-

v^U roulé au milieu de 00 torrent de dépits ^ de larmes > de soupirs, de tendresses.

— Le chevalier Megret n'est pas si inconnu dans cet hôtel que vous semblez le croire, répliqua Hégiooldf ne voulant pas laisser partir les deut belles fugitives âans soulager son cœur d'une dernière récrimination*

-^ Il n'y a jamais mis les pieds , riposta Id fausse Georgina^ -^11 en sort à l'instant, mademoiselle,

— D'ici?

^ D'ii^i même , mademoiselle. Vos dqm^stiqnQs , vos l^^ns pourraient Taffirmer* -^ Vous pkisantçz 1

— Ce valet qui nous écoute^ colni-d » m^d^moi^i^lla » ajouta Bégjnold en désignant le domestique qui avait ouvert les deux battants de La porte pour faire passage, 4^ui, celui-ci même a causé pendant dix minutes tantôt avoc 1§ cbevalijer Megret.

— Vous entendez? à\t, agitée d'un^ insurmontable crainte, la fausse Georgina en interrogeant le doniesiique d'une façon impérieuse.

— C'est vrai , mademoiselle^ répondit timideyo^eot cdui-ci.

— Et que vous a-t-il dit?... mais que veut-il?... mais pourquoi l'avez-vous reçu?,., mais qu^ vient-il faire ki?... C'est inouï, en vérité, que j^ppr^n^ sa visiie par hasard... par monsieur...* Vous ne r^ondez donc pas?... Que voulait-il ?...

•^Me corrompre, répondit sans se tr^uMer l'iaiperlinmt vaiet qui avait servi à Paris, ce qui l'avait fait oboisir de préférence par le chevalier Megret.

«-Vous oorrompne» diteA-vous? Daoâ qtiel but? demanda la fausse Georgina^ brûlant detout^avoir etjr«doutant que le valet, daiis cette confession eoloré» de

repentir, ne révélât devant Réginold quelque particularité dangereuse.

'^— Dans le but , madame , balbutia-t-il , de me faire remettre une lettre d'amour...

-*^ A qui ? demandèrent tous les trois à la fois la com*' tesG^, Georgina et Régiaold.

— Voilà ce que je n*ai pas voulu savoir, répondit 1^ valet ea baissant les yeux : j'ai repoussé si vite sa pro<position...

— Imbécile I murmura intérieuremant la fausse Georginn.

— Il me semble, pensa Réginold, qu'il a prêté un peii plus longtemps Toreille qu'il ne le dit au cbevalier Me-

— Allons t je ne saurai rien, pensa de 3on edté h fausse Georgina. — Le cbevalier Megret, a}outa-t-elle men- talement, n'a pas voulu remettre, j'en suis sûre, une lettre d'amour à ce valet, qui ment et me trahit, mais que je garderai néanmoins... Renvoyer un traitroi c'est se priver volontairement des moyens de le démasquer at 4e tout savoir..

-r* G'estr bien, mon ami, dit-elle à reSronté coquin de valet, mais tu aurais dû nous prévenir de cet événemeq^ BOUS instruire de cette visite un peu plus \Au..

— A quoi bon, mademoiselle ? Nous allons partir, ma suis-jedil.-.

— Tu as raison, en effet. , Au même instant des coups de fouet retentirent dans

la cour de Tbôtel, les chariots, les traîneaux et tous las fourgons de voyage s'agitèrent pour partir... *— Déjà! s'écria la fausse comtesse; quoi, déjà t Ce mot oausa une nouvelle explosion dans Régiiiold. -*- Qu'elle à été lente à le dire 1 peasa la fausse Georgina ; mais enfin elle l'a dit !.. .

d2 Ufl FOU GOUaOiHMB.

Réginold avait soudainement pris à sa ceinture, en entendant ce cri, un des deux pistolets qu'il y porlait toujours chargés, en disant : Non I non 1 je ne dois pas survivre à cet élan d'intérêt qui vous échappe au moment de quitter pour toujours la Suède. Je veux mourir avec la pensée que je n'y suis pas étranger... Adieu, partez! partez maintenant!

' Réginold arma le pistolet, qu'il appuya fermement contre son cœur.

— Qu'allez-vous faire?...

Les deux femmes avaient poussé le raéme cri d'effroi.

— Vous aimez la comtesse à ce point? demauda la fausse Georgina, en posant sa main sur le canon du pistolet pour l'écarter.

— En doutez-voûs, mademoiselle?

— Eh bien I dit-elle précipitamment, suivez-moi, monsieur Réginold, dans ce cabinet... Vous ne serez plus séparés, du moins cela^va dépendre de vous... venez... Dans une heure notre départ, dit-elle ensuite aux domestiques... Que madame la comtesse de.Kœnigsmarek veuille bien prendre la peine de nous attendre dans ce salon, où je la supplie de rentrer...

La véritable Georgina, éblouie de cette merveilleuse, de cette inimaginable activité d'esprit, de ces rapides volte-faces de résolutions de la comtesse, quoiqu'elle y fût habituée, rentra dans le salon pour attendre qu'elle vînt l'y retrouver avec des paroles qui allaient probablement changer la physionomie des choses... mais comment?... c'était son secret.

Maintenant descendons dans la ville, qui en s'éveillant apprend la grande nouvelle de la guerre, la répand de rue en rue, de quartier en quartier, de maison en maison, et la brode de mille .commentaires à la louange du

UN FOU GOUBONNÉ. ~ 9S

roi. Les peuples sont toujours pour la guerre, jusqu'au moment où il faut la payer. On parle d'aller en masse remercier Charles XII d'avoir si bien compris l'instinct guerrier de la nation suédoise, insultée par iro(s peuples dont le châtiment mérite d'être exemplaire. Mais on s'étonne partout qu'il ait eu ce noble mouvement soudain au milieu d'une vie partagée entre la chasse et de grossières voluptés de table. Les uns disaient que sa mère l'avait menacé de reprendre la couronne puisqu'il se montrait si incapable de la porter, les autres que c'était pour ne plus être persécuté par la vision do Gustave Wasa, venant chaque nuit lui dire à l'oreille : En avant! en avant! Parmi d'autres groupes bavards, on assurait que le roi... mais que n'assure pas le peuple quand il ne sait rien? A travers ces tourbillons bourdonnant comme des abeilles à l'angle de chaque rue, au centre de chaque place, le long des quais, on aurait pu voir passer Réginold se rendant d'un pas empressé à la Grande-Caserne^ située à l'extrémité de la ville. Quand il y entra, il aperçut le brave Olof, le géant de la chasse à l'ours et des orgies, occupé à examiner des chevaux et à faire fourbir par des valets quelques parties de cuirasse qu'il était encore d'usage de porter en campagne. ■— Déjà à l'œuvre! s'écria Réginold...

— Eh \ mon Dieu, oui I puisque guerre il y a, répondit Olof.

— Ce n'est pas perdre de temps...

• — Avec un pareil roi, c'est ce qu'on a de mieux à faire. Hier c'était la paix, aujourd'hui c'est la guerre...

— Et demain peut-être ce sera...

— Quoi? demanda Olof en se courbant pour recueillir, ou, ce qui est mieux dit, pour aspirer la réponse de Réginold...

— Rien, rien... dit confusément entre ses dents celui'

94 un ïoa coimoiiinf.

ci... mais voudriez-vous marcher quelques pas avec moi,

et nous éauserioHs de certaines choses relatives à cette guerre que nous allons faire ensemble?

— Et hientôt?

— Et bientôt, mon digne Olof, comme vous le dites. Réginold, qui avait son projet, — et il est à croire

qu*il n'accomplissait tout simplement que celui de la comtesse de Kœnigsmarck, — tout en parlant avec le géant Olof, le conduisait du côté des remparts. • — Vous êtes donc bien décidé, Olof, non-seulement à suivre le roi à la guerre, mais à vous y faire accompagner des quatre mille hommes dont vous pouvez disposer par vos terres et vos mines?

— Très-disposé, Réginold, et je regrette de n'en pas avoir davantage à offrir au roi. La guerre 1 mais je voudrais me faire suivre des arbres de mes forêts...

' — Voilà de beaux sentiments, Olof.

— Je ne sais pas ce qu'ils sont, mais les voilà.

— Le roi en sera enchanté.

' — J'en aurai double prix, car pour mon compte personnel j'en éprouverai un trës-réel, je ne vous le cache pas, Réginold, à me servir de ces deux bras pour casser des Danois sur des Polonais et des Polonais sur des Moscovites ; et qui encore?..

' — C'est bien assez...

— Croyez-vous, Réginold ?

•— Mais le roi n'en demande pas davantage...

— Alors je me contenterai. . . mais n'est-ce pas Ilerman là-bas, qui fait embarquer des hommes et des munitions sur ces deux vaisseaux?...

— ^ C'est lui-même, Olof; il prend aussi ses dispositions pour la prochaine guerre...

— En effet, le roi, je crois, lui a donné le commandement de la flotte...

un FOU couaoRid. 9S

-— C'est UD bon marin, ajouta Réginold.

— Qui peut mettre au service du roi deux mille marins • au moins, employés dans ses chantiers de construction et sur ses vaisseaux de commerce...

— Abordons-le donc ! voulez-vous, Olofî.

— Abordons-le. — Bonjour, amiral I

— Pas encore^ cher Olof, répondit Henpan.

— Le roi vous a presque accordé ce titre hier... ^- Que je porterai lorsque je Taurai mérité.

— Vous êtes modeste, dit Réginold.

— Nous sommes tous modestes, dit Olof. Que voulonsnous î exterminer trois armées... et nous les exterminerons; n'est-ce pas, Herman 7

— Je compte plus sur vous que sui* moi pour cela, répondit Herman.

— Chacun de vous a le droit de ne compter que sur lui dans cette guerre, intervint Réginold, dont le but était de réunir le plus possible de jeunes* chefs sur son chemin, de les retenir adroitement, et de les conduire tous au même endroit sans affectation. Il était sûr de ses rencontres en continuant d'aller dans la direction qu'ils suivaient tous les trois depuis une demi-heure. -A quelque distance de la place où Herman avait été accosté et péché, pour ainsi diroj ils joignirent Renschild, occupé à enrégimenter des recrues, et Lieven qui essayait sur une plage voisine des , canons et d'autres grosses pièces à feu. Dès que Réginold les eut rassemblés et qu'il les eut intéressés à la même conversation, ce qui n'était pas irès-difiQcile, il doubla le* pas-, en sorte qu'ils se trouvèrent bientôt au pied des remparts et à l'entrée d'une taverne très-renommée et très-Connue à Stockholm sous la désignation beaucoup trop poétique du Pabàdis terrestre.

— Tiens, dit Olof, vieux saint de ce paradis, nous sommes donc ici ?

96 UN POU GOURONHB. *

— En effet, dirent Renschild, Hernian et Lieven, nous voici au Paradis terrestre.

— C'est singulier, ajouta Réginold, je m'en croyais encore bien loin. La rencontre est honorable. Si nous entrions un instant pour nous reposer?

— Mais trois frois oui, s'écria Olof ; entrons.

Les cinq amîs étaient déjà sous les voûtes bruyantes et enfumées du Paradis terrestre, vaste hangar couvert el peuplé sur plusieurs rangs de tables qu'entouraient des files pressées de consommateurs de loiît âge.

— Que désirent leurs seigneuries? vint aussitôt leur demander un garçon quand il les vit prendre place autour d'une table restée libre entre une douzaine d'autres tables occupées par des gens qui fumaient, jouaient et buvaient, comme on joue, on fume et l'on boit dans les grandes villes maritimes.

— Rien, répondit brièvement Réginold en tirant sa montre.

— Rien ! répéta dans le fond de la poitrine Olof avec une triste grimace... c'est peu rafraîchissant.

— Nous disions donc, reprit Réginold, que celte guerre conçue si spontanément par le roi a toutes vos sympathies?

— Toutes l dit Olof

— Comment en douter? ajouta Renschild, nommé général en chef la veille par le roi Charles XIL

— C'est à peine si je pouvais tantôt retenir l'élan de mes artilleurs, poursuivit Lieven ; ils voulaient partir surle-champ...

• — Comme moi mes marins, dit Herman.

— Eh bien ! mainienant que je vous voi« si bien disposés, continua Réginold, je suis enhardi à vous confier toute la pensée de Charles XIL

Les cinq amis se rapprochèrent.

. UN FOU GOUBOlfRÉ. 97

— Si ce qu'on doit présumer arrive, dit sans baisser la voix Réginold, car comme discrétion le bruit qu'on faisait équivalait au silence; si le roi, secondé par vous, est vainqueur des Danois erdes Moscovites... alors...

— Eh bien! alors?... demanda curieusement Olof. Déjà suspendue^ la question fut coupée par ce cri d'un

garçon du Paradis tesrrestre : Six bouteilles de mâcon vieux 1 auquel cri il fut répondu immédiatement par le môme cri : Voilà les six bouteilles de mâcon vieux!

Olof ne retrouva plus le fil du propos, — mdconmeux l'avait jeté dans un abîme de distractions.

Quoique Renschild eût ressenti le môme coup, il fut assez maître de lui-même potir lui dire :

— Eh bien 1 si nous sommes vainqueurs, qu'arrivera- "l-ïl, Réginold?

— Il arrivera que le roi passera de l'Allemagne en Pologne, delà Pologne en Turquie, de la Turquie en Egypte.

— Huit bouteilles de vieux bourgogne! cria un autre garçon sur ces entrefaites. Qui est-ce qui a demandé huit bouteilles de vieux bourgogne ? répéta le garçon du fond...

— Moi, répondit Olof, le front rouge, le nez rouge, le menton rouge, les lèvres palpitantes; Olof, qui ne supposait pas qu'un autre que lui eût demandé huit bouteilles de vin de vieux bourgogne.

— Comment, vous? lui dit Réginold avec un soyrîre cruel ; n'avons-nous pas tous fait le serment hier au roi de ne plus boire que de l'eau jusqu'à la fin de la gfterreî

— C'est vrai, dit Renschild fort triste.

— C'est vrai, dit aussi Herman, qui ne se. montra guère plus résigné.

— Ce n'est que trop vrai, mumura péniblement Lieven.

^00 ' UN FOn COURONNA.

mftnift instant la porlo «rime salin vai^inn ne se fut ouverte pour laissefr échapper ces appels : Rouge perd!

— On joue donc ici? demanda Megret l'œil en feu, Toreille pleine de convoitise.

— Mais, oui^... répondit Réginold.

— Et à la roulette, encore 1 dit Megret.

— Noire gagne! cria de nouveau la voix du banquier. Il y a cent louis au jeu, ajoiita-l-il.

— JelesfaisI s*écria Megret en se levant pour se lancer dans la salle de jeu. Mais Olof le retint par les basques de son habit en lui disant : Français, aimable Français, Français trop aimable, nous avons tous prêté serment au roi Charles XII de ne pas jouer à quelque jeu que ce soit pendant la guerre.

— Qui doit durer quinze ans.

— Comme vous dites, Réginold, quinze ans I

— Quinze ans ! répétèrent tous les autres compagnons qui, pour n'être pas de la force de Megret au jeu et d'Olof sur la bouteille, ne sentaient pas moins la terrible imprudence qu'ils avaient commise en s'engageant ainsi par serment à ne plus- jouer et à ne plus boipfe. Ils faisaient pitié. D'autant plus pitié qu'autour d'eux, près d'eux, loin d'eux, à toutes les dislances, se croisaient sans cesse ces paroles et ces cri^ qui leur frappaient au cœur et à la tête :

— Champagne !

— Alouts, passe mon roi î

— Grave, six bouteilles !

— La vole !

•— Saint-Perray !

— Sauterne !

— Vingt et uni

— Quatre et blanc !

— Ermitage X

UN FOD COUBONNÉ. ^ iO\

— Domino !

— Madère sec! ^

— Quatre-vingt-dix-neuf points!

— Muscat 1

— Je retourne le roi !

— Alicante I

— Tout au banquier !

— Xérès I

— Cent louis au numéro 6 ! *

— Johannisberg !

-7- Mille louis pour le valet de cœur !

Olof fondaiten larmes ; Megret, quoique très-laid, espèce de bouc dont le visage était tout poils, les yeux deux escarboueles, le nez rien qui ressemblât à quelque chose, dont la bouiThe était un coup de sabre mal donné, mais bien reçu, était beau ou presque beau en ce moment de grande douleur.

— El la peine de mort, si je joue!

— Et la peine de mort, si je bois î

— Hélas! oui, répétaient les autres camarades.

— Eh bien ! la mort et des cartes ! s'écria Megret^ grand comme un Romain.

— Eh bien ! la mort et du vin I s'écria Olof, aussi grand que Ar|egret.

Le visage de Renschild, celui de Lieven et celui d'Herman eX]primaient à peu de différence près les mémos sentiments de lutte entre le désir et la crainte, 'et lé même degré de violence.

— Raisonnons-nous uh peu, conseilla hypocritement Réginold dont la ruse ou plutôt celle de la comtesse Aurore réussissait à merveille, n'y a-t-il aucun moyen de sortir d*une situation qui paraît au-dessus de nos forces?

Beux voix gémissantes murmurèrent :

— ^ Et quel moyen?

402 im rou goubornb.

Trois autres voix piailles dirent :

— Uq serment si terrible I * .

— Je regretterai toujours, dit Herman gaie par les autres camarades, ce beau château de notre gracieux souverain où nous étions si familièrement traités, oùie repos était si doux pendant les nuits si longues-»

— Le jeu si vif, ajouta Megret.

— Le vin si vieux, surajouta Olof tombé de là fureur dans la mélancolie, pour sortir bientôt de la mélancolie pour s'élever jusqu'à la frénésie.

-^ Quinze anSi sans y remettra les piedft dans ce beau château t

-*- Déoidémentt s*écria Uegret, j'ai trouvé un moyen de boire el de jouer sans violer notre serment. '

— Du vin 1 des vins I toutes sortes de vins ! demanda Olof avant de savoir quel était ce moyen... Ah 1 Français, aimable Français, Français trop aimable I

— Ce moyen, le voici.

— Écoutons l

— Nous avons bien juré, il est vrai, de ne plus jouer, de ne plus aimer ni de ne plus boire pendant la guerre.

— Oui... voilà ou nous en sommes.

— Mais...

~ Mais, répétait machinalement Olof, attaché de cœur et d'âme aux lèvres du chevalier Megret.

•x- Mais^ continua Megret, nous n'avons pas juré Je moins du monde de suivre le roi à la guerre.

«*-* C'est vrai, répétèrent les jeunes gens dont le cœur s'ouvrait à l'espérance.

*-^ Si oous n'accompagnions pas Charles XII dans une i^ampagne qui menace d'itre si longue...

-—Dans ce cas... dit Olof qui attendait une ed^iclusion, mais qui n'attendait plus les vins qu'il âTâildemandés à profusion, car ils étaient déjà tous rangés en brocs,

tm FOU GOUBOHlli. 403

en cruches, en flacoas» en bouteilles, devant lui^ avec des cartes et des dés pour le cUvalier Megret...

— Dans ce cas, acheva Megret, nous ne serions plus engagés envers le roi, puisque la défense ne porte qu'en cas de guerre.

-r- Mais laisser le roi I... dit Réginold, c'est grave.

— C'est mal, dit Renschild plein d'hésitation.

— Sans doute... balbutia Oiof, tenant déjà une bouteille d'une main, une cruche de l'autre.

— Il ne s'agit pas d'abandonner le roi, reprit le chevalier Megret; il s'agit tout simplement de lui dire qu'on le suivra à la guerre et jusqu'au bout du monde, s'il consent à lever l'interdit sur le jeu, Tamour et le vin...

— Et s'il ne veut pas? demanda Olof avec un redoublement d'inquiétude.

-^ Alors on boira de Teau, répondit Réginold, de Teau froide, de l'eau glacée, s'il le faut.

— Jamais ! cria Olof, jamais ! furieux de voir encore revenir la question menaçante de l'eau.

— Autant dire tout de suite qu'on renonce de suivre le roi à la 'guerre, car il ne cédera pas.

— Eh bîeni on y renonce!... dit Olof, à qui Megret avait versé un verre de vin blanc savoureux, limpide, parfumé d'un bouquet céleste, couronné de milliers de petites perles d'argent.

— Eh bien! on y renonce! répéta Megret, sous la main duquel Réginold avait glissé adroitement un cornet et des dés.

Olof, Megret et tous leurs compagnons parjures portaient déjà leurs goblets aux lèvres.

— Le roi I cria une voix qui venait de la porte.

Cinq ou six cents buvQurs se levèrent spootai^ément.

404 UN FOU COUBOIINB.

Le roi Charles XII ent^ dans la taverne du Paradis terrestre.

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