‹ L'amour des lèvres et l'amour du cœur (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · LA PROPHÉTIE · texte numérisé non relu

LA PROPHÉTIE

Le roi Charles XII eut lieu d'être satisfait de sa réception à la joyeuse taverne du Paradis terrestre^ où il s'était rendu sans faste et sans appareil militaire, pour connaître par lui-même Teiïet que produisait sur la population la déclaration de guerre proclamée au conseil et déjà dénoncée dans toutes les formes diplomatiques aux souverains de l'Europe. Des acclamations sonores et patriotiques, comme le gosier de fer de la multitude sait seul en moduler, l'accompagnèrent constamnwînt à travers les rangées de tables d'un bout de la salle à l'autre bout. Marins, bourgeois, ouvriers, soldats, étudiants, fabricants, gens de la campagne, furent unanimes dans leurs vœux de le voir sortir vainqueur d'une guerre juste et nationale. Ils lui offrironl le secours^de leurs bras et de leur, bourse pour la soutenir. Mais autant ces braves Suédois avaient mis d'empressement à faire preuve, aux yeux de leur roi, de leur dévouement solide, autant Olof, Megret, Renschild, Lieven, Herman et Rcgrnold se^ hâtèrent de se cacher, en jetant sous la table les dés, les cartes, les goblets et les bouteilles de vin. Ils auraient fui eux-mêmes sous eux, s'ils avaient eu assez de liberté de mouvement pour exécuter sans se trahir ce coup de théâtre. En passant près de leurJable, le roi fit semblant de ne pas les voir, ce qui inspira au chevalier Megret, dès qu'il fut passé, la pensée aussitôt mise en action de se lever et de se mêler au cortège nombreux et animé attaché à ses pas. Les amis du chevalier imitèrent soa exemple, et bientôt

ils semblèrent être venus avec Charies X££ à la taverne du Paradis terrestre, A mesure qu'on criait vive le roi! ils se découvraient avec un aplomb admirable, comme s'ils faisaient réellement partie du cortège ofiBciel.

— \ Mais où éiiez-vous donc? leur demanda le roi, quand il se retourna pour revenir sur ses pas. Je ne vous a\ais pas encore remarqués...

— 3ire 1 lui répondit le chevalier Megret, nous avons toujours été avec vous; mais le soleil ne voit pas les étoiles.

— Français trop aimable! murmura Olof, malgré Tinsigne mauvaise humeur qu'il éprouvait d'avoir approché son gobelet si près de sa bouche et de ne l'avoir pas seulement humectée.

— Eh quoi 1 vous étiez avec moi?

— Oui, Sire.

— Depuis le' château?

— Oui, Sire, depuis le château.

— Eh bien! vous m'y reconduirez,*dil le roi.

— Sire, votre salut l'exige de notre part.

— Comment cela?... mon salut, dites-vous?

— Sire, vous seriez étouffépar l'enthousiasme de votre peuple...

Olof ouvrait la bouche pour répéter son dicton flatteur envers le chevalier Megrel, mais le maître de l'établissement l'arrêta :

— Mon digne seigneur, un mot, s'il vous plaît.

— Que voulez-vous?

•—Vous avez bu...

— Moi, j'ai bu? Voilà une plaisanterie !

— Votre seigneurie, du moins, s'est fait servir tantôt une certainequantilé do différents vins-de premier choix, qu'elle n'a pas eu sans doute la pensée de me payer avant dû quitter la table... voici la petite note...

«-«- Quelle petite note?..

««-Celle des vins consommes par votre seigneurie*..

*-*« Dix leuÎB d*or I

— C*e8t au plus juste*

. *4^ Mais il n'-est pas entré, malheureux tavemier I une goutte de liquide dans mon palais altéré. .. Jamais je ne paierai ce que je n'ai pas bu... Dix louis d'or I j*aim«raÎ8 nrieux les avaler que de te les donner.

Pendant cette discussion entre Olof et le tavemier, le roi et son cortège, toujours grossissant, avaient franchi le seuil du Fa/radis terrestre et se dirigeaient du eoté du «bAleau royal aux mêmes houras fanatiques de la foule.

— ^ le te dis, indigne tavemier, que je ne paierai jamais ce que je n'ai pas bu... Ce serait une lâcheté...

— Votre seigneurie veut-elle que j'aille chercher sur la table les flacons de vin que Sa Majesté, par sa présence, Ta empêchée de vider?

— Sur la table!... c'est sous h table, que tu veux dire?

— Je ne comprends pas votre seigneurie...

— Laisse*la passer, si tu ne la comprends pasl

— Mais, monseigneur...

— Veux-tu te taire 1..

**- Monseigneur, il y a .des lois.*.

-^ Tavemier, il v a des bâtons.

— Je me plaindrai... ,

. — Va le plaindre aux enfers! dit le violent Olof, fort calme excepté lorsqu'il était question de vin»

Il prit le tavernier par le milieu de l'estomao, le souleva aussi facilement qu'une botte de paille et le précipita ensuite à la distance de dix pas* dans la cave de rétablissement, liy eut un affreux déplacement et oraquement de paniers et de boutâUes à la suite de e^te chute.

Tout le Paradis ierreêtre s'émut; les buveurs, déjà

tm VQQ cotrAOïnni. 141

agitas par la visite du roi, quittèreat leurs places avec une avide curiosité pour eotaunitire la cause de cet acte incroyahle de brutalité.

Tout géani qu'il était, Olof aurait couru le risque de prendre le même chemin que le tavernier ^ s'il n'eût trouvé un mot d'une admirable re^ource dans la situation difficile où il se trouvait.

— C'est un Danois I dit-il àla foul^ soulevée contre lui.

Il faudrait ignorer, ce qui est impossible , la haine incarnée, innée du Suédois pour le Danois et réciproquement, pour ne pas supposer tout ce que ce mot admettait d'excuses et de justifications , surtout dans un moment où la Suède déclarait la guerre au Danemark.

— Oui I c'est un Danois 1 c'est un Danois f répéta-t-on aussitôt de tous côtés.

MonseignW, vous avez bien fait... très-bien fait!. •

— Assommer un Danois... mais c'est tput simple.

— Vive le général Olof I

— Le Danois n'a que ce qu'il mérite.

— A-t-on jamais vu qu'un Danois?..

Au nombre des ennemis du malheureux tavernier^ il ne faut pas omettre ses débiteurs, qui ne l'avaient jamais trouvé si Danois.

. — Buvons avec le vin dô ce scélérat de Danois à h saaté du roi Charles XII T

-^ Qu*0Q apporte le meilleur bordeaux de ce traîlreda Danois!

«^ Le cbampagne de ce conspirateur Danois I

^- Mort à sa cave danoise I

Un pareil vomi n« pouvait manquer d'être proroptement exéottté t ia cave du tavernier fut mise au pillage, sai-^ gnée et éventrée; les gobelets s'emplirent; on plaça lo pk» vèsle dana la main d'Olof et on lui dit :

iùS UM FOU coijnoitiv^.

— A la wnlédu roi!

Comment en un pareil moment ne pas boire à la santé du* roi?

— A la santé du roi! général Olofl Olofbut-

— A la santé de la reine-mère!

Olofbut encore.

— A la gloire de la Suède 1 Olofbut encore

— A la mort des Danois!

Olof but encore.

— Des Moscovites !

Olof but encore.

— A votre santé, général !

Olof but encore.

— A la nôtre I Olof but encore.

Ici toute la taverne, trop gorgée de santés, tomba ivremorte sur le plancher; Olof, un peu gai pour sa part, se dit en gagnant la rue :

— Ah! diable! je crois que j'ai oublié mon serment... Il ne faisait qu'en douter !

Lorsque Charles XII fut arrivé à sa royale résidence, il s'enferma avec Réginold; les jeunes confidents du roi se étirèrent dans d'autres pièces du château. Ils supposèrent que le favori profiterait de cette audience secrète pour dire au roi l'intention où ils étaient tous de ne pas le suivre à la guerre. Lui seul était en position de faire une communication aussi délicate, au prince le. plus co* 1ère qui se fût jamais assis sur le trône de Suède. C'est avec cette confiance dans leur jeune interprété, ami et favori intime de Charles XII, qu'ils attendirent la fin de cette entrevue.

L'appartement où le roi et Réginold s'étaient enfermés

UN FOU COUAONIIÉ. 404

occupait la partie la plus élevée du chfttéau. On découvrait la rade, la mer, un vaste horizon.Xe roi dit à Rér ginold de s'asseoir et de l'écouter.

Une notable transformation se remarquait déjà dans les manières phis contenues de Charles XII.

Réginold s'assit et écouta.

— Il y a dix-huit ans de cela, commença le roi, mon père le feu roi Charles XI était assis près de cette croisée qui donne sur la mer, comme nous le sommes tous les deux en ce moment. L'hiver était rude; la glace^ s'étendait non-seulement de ce palais au bord de la rade, mais elle se prolongeait jusqu'à l'autre côté du golfe, jusqu'en Russie. La Baltique était fermée : fermée aux vaisseaux, mais non aux intrépides voyageurs qui osaient la sillonn^ir eu traîneaux jusqu'à une certaine distance des côtes. i/oau élail devenue pierre elles vaisseaux s'étaient trans« formés en voitures, ainsi que le peuple le dit chez nous. A propos, dit brusquement le roi, as-tu jamais fait un retour réfléchi sur le mystère de ta naissance, Réginold ?

En rougissant Réginold répondit :

— "Oui, Sire, et même fort souvent; mais les bontés de voire père, les vôtres, m'ont toujours distrait d'une recherche que j'étais trop heureux pour poursuivre avec quelque durée. Satisfait au delà de mes désirs, de mes souhaits — qui oserait en douter? — je regrettais moins ujnèrement que je ne l'eusse fait dans une autre position Tabsence-d'un père, d'une mère, d'unefamille. Ensuite, je l'avouerai à Votre Majesté, la discrétion des Butres commandait la mienne... Cependant, Sire, je n'aurais pas manqué de vous interroger un jour, et ce jour n'était pas loin, sur les particularités de ma naissance, quelle que dût élre la portée de la révélation.

— Et quelles sont, reprit Charles XII, les suppositions

110 UN FOU COUBOIflUÎ'

que tu as faites dans l'attente de cette révélation que j*ai devancée?

La rougeur étendue sur les joues de Régihold redoubla d'écl$it, ses paupières s'abaissèrent avec une lenteur pudique sur ses yeux; son front se voilà de tristesse et ses lèvres ne s'ouvrirent pas.

— Que supposes-tu donc? demanda de nouveau le roi avec une instance qu'un maître seul ei un amî ont le droit d'employer, si toutefoia un ami même peut aller si loin.

*^ Sire, balbutia Réginold, il me semble que vous aviez ouvert le propos en me parlant du feu roi Charles XI, votre auguste père... suis-je un objet assez digne pour avoir détourné votre attention au point ?.,•

Charles XII sourit avec réflexion*

' — Mais, reprit-il, c'est le même sujet, je n'ai pas changé de propos en arrivant par le souvenir de mon père au mystère de ta naissance. Je serais curieux de savoir ce que W penses à cet égard...

— Sire, faut-il vous le dire 7

— Je le veux.

' — Puisque vous le voulez, Sire.- j'ai toujours pensé que le mystère et Thonneur allaient rarement ensemble dans le monde, surtout dans le monde de la cour. J'ai eu lieu d'observer depuis que j'ai rintelligence de mon âge que les enfants élevés dans cette ombre silencieuse tombaient de trop haut pour ôtre ramassés parleurs parents. En général; ils n'ont pas de nom, parce qu'il leur .en faudrait un trop grand. Pour dire les choses dans toute leur crudité.. .

Réginold s'était arrêté les yeux pleins do larmes.

— Continue, lui dit le roi.

— Sire, ces enfants de la nuit et du silence, ce sont de» b'&tards de grands soigneurs. Ain&i donc je suisu*.

UN FOU goubonr£. 444

Le roi fit h Réginold un signe qui Tempècha d'achever sa phrase douloureuse.

Au bout d'une minute de silence, Charles XII reptit ainsi le récit commencé plus haut :

-^ Mon père était donc assis près de cette croisée, il y a dix-huit ans de cela, lorsqu'il vit un point noir s'avancer du fond de rhorîzon. Ce point grossit vite, car l'objet dont il était formé allait rapidement entre la plaine unie comme une lame d'acier et le ciel vitrifié par un froid rigoureux. Mon père s'attacha d'abord par distraction, puis avec intérêt, à suivre du regard ce point unique et mobilequiglissaittoujoursdansladirection de Stockholm. Ce n'était ni un traîneau ni une barque ; cependant le roi fut bientôt oonvaincu que c'était quelque chose dont la forme ressemblait beaucoup à un bateau, car il aperçut autour d'un mât une espèce de voile enroulée. Sa curio* site redoubla ; il n'appela personne. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il reconnut facilement, à l'aide d'une lunette assez faible dont il se servait ordinairement en voyage, que l'objet sur lequel il concentrait son atten* tion était une petite nacelle de cuir pouvant tantôt naviguer à l'aide d'une voile, tantôt, redevenue traîneau, être poussée par un homme à la surface de la mer cbngelée, à fleur de glace. Ces sortes de voyages en semblable bateau ne sont pas communes :vles rois seuls les inîposent dans des circonstances extraordinaires à des courriers dont le retour n'est pas toujours certain. D'où venait cette étrange barque par le temps sinistre qui régnait sur la Baltique depuis six moisi Quel était le marin téméraire qui la montait? « C'est ce que je saurai, se dit le roi; je € donnerai l'ordre d'arrêter la barque et le voyageur dès < qu'ils auront touché Stockholm, et je n'aurai pas bien « longtemps à attendre. » Sans perdre de vue la nacelle de cuir, le roi porta la maia au cordon de la sonnettOi;

^^2 VK ^^ cçoftONinK.

afin de faire exécuter à temps ce qu'il venait de décider dans sa pensée. Mais tout à coup, et à une dislance assez grande encore du rivage,, la barque s'arrôte, un homme en descend ; cet homme dépose sur la glace un coffre ou une espèce de colfre, et, âu grand éloonemenl de^ mon père qui ne s'attendait pas à ce dénoûment, il s'élance aussitôt vers la même barque et disparaît comme un flocon de neige en la poussant devant lui. Mon père appela aussitôt ses officiers de service pour qu'ils donnassent l'ordre d'aller chercher ce qui avait été laissé sur le rivage par l'aventureux marin, mais il prévoyait bien qu'ils arriveraient trop tard pour s'emparer de celui-ci. Etait-ce un contrebandier?... était-ce un pirate? Mais les uns et les autres, les pirates et les contrebandiers, ont ordinairement l'habitude de prendre et non de laisser... . Tandis que mon père se creusait l'esprit à pénétrer cette obscurité, les gens envoyés par lui allèrent au rivage et en revinrent avec un berceau ingénieusement fait. Il était fourré de pelisses chaudes entourées de bandelettes de cuir, et si bien disposé entre quatre planches en bois de thek, que ni l'air m Veau ne pouvaient y pénétrer. Rien n'avait été négligé pour que l'enfant vécût dix ou douze heures sans éprouver de malaise ni de danger sérieux; car ce berceau, cherRéginold, renfermait un enfant, et cet enfant, c'était toi !

— Hoil...

Le cri de Réginold partit du fond de son cœur.

— Mon père voulut, reprit le roi, qu'on te confiai aussitôt aux femmes de ma mère pour qu'elles prissent le plus grand soin de toi.. .

— Après Dieu, je lui dois la vie, murmura pieusement Réginold.

Il voulut que tu fusses élevé avec moi et comme

moi : nous eûmes les mêmes plaisirs, les mêmes joies, les mêmes maîtres...

un vou couRoififfÉ. IIS

— Aurai-je jamais en mon pfttivoir assez de trésors de reconnaissance pour payer tant de générosité f... Mais ne chercha-t-ii jamais à savoir, le digne roi votre père, comnient et par qui j'avais été déposé sur le rivage de Stockholm? quelle personne en avait chargé une autre de consommer cet abandon?

— On n'eut que de simples soupçons.

— Ahl Ton eut des soupçons?-..

— Tu ne venais pas de la Suède; les linges, lesétoffes, les dentelles dont tu étais enveloppé indiquaient une autre origine...

— Une autre origine ! .. . redisait à demi-voix Réginold, aussi étonné que s'il eût écouté un conte de fées, plus étonné encore, car le héros du conte c'était lui.

— Et disait-on quelle était cette origine ?

— JPas affirmativement. On était indécis si ce berceau avait été façonné en Allemagne, en Danemark ou en Russie...

— Ainsi, ajouta Réginold, il est peu probable que je sois né en Suède?

— C'est peu probable, comme tu le dis; en sorte, cher Réginold, que tu n'es pas mon sujet.

— Je veux l'être. Sire, toute ma vie, par le dévouement le plus ferme, le plus pur, s'écria Réginold.

— Nous verrons, dit le roi en souriant.

Ce sourire glaça le satig dans les veines de Réginold. Il crut lire dans cette réponse du roi une poignante moquerie. Il lui sembla que Charles XII savait qu'il osait aimer la môme femme que lui et qu'il venait de détourner de jeunes et braves officiers de le suivre à la guerre, lui réternellemenl obligé du roi et de sa famille jusqu'à son dernier souffle, vécût-il vingt siècles.

— Douteriez-vousde mon dévouement, Sire?s'écria-t'il.

— En douter 1 lui répondit le roi avec un ton de fran-

J|44 inx FOU COUBONNIB.

chîse qui le rassura un peu... Mais revenons : Mon përe le feu roi Charles XI, qui n'avait pas voulu que tu fusses éle'^é avec la domeslicilé du château , prévit pourtant l'embarras de t^ position s*il contiiluait à te maintenir au rang élevé pu sa bonté toute providentielle t'avait placé. Chez-nous, en Suède, tu le sais comme moi, cher Réginold, malgré des lois d'égalité dont nous sommes fiers, la naissance seule ouvre les carrières et les agrandit. Ta naissance était profondément inconnue. Comment, sans exciter la jalousie de la noblesse, conservatrice scrupuleuse de ses droits, te favoriser comme elle, autant qu'elle? Quelle charge t'accorder dans le clergé, dans les armes ou dans la politique, sans soulevej aussitôt les réclamations haineuses et les cris puissants de l'aristocratie? C'était t'exposer à ses coups sans résultat possible pour toi. Ces gens-là finissent toujours par triompher. Le roi voulut alors, puisque tu ne pouvais faire partie de sa maison à titre officiel, que tu fisses partie du moins de sa famille, volonté contre laquelle nul n'aurait assurément le droit de protester. Ne pouvant te faire un jour ni son aumônier, ni son général, ni son ambassadeur, il voulut que tû devinsses le cçmpagnon de son fils unique, miQn ami enfin...

— Il me donna, Sire, le plus beau des titres, en croyant mêles refuser. tous.

— Oui, mon ami, car il nje permet de compter sur toi, quand dans ma position de roi il ne m'est permis ào compter sur personne. Puique tu n'attends de mQÎ, Réginold, ni dignités, ni rang, ni honneurs, tn n'auras jamais aucune raison, j'imagine, pour me trahir si je t'oublie.

Kéginold, reçut le coup sur un cœur»

— Mais, poursuivit le roi, pernoune ne saurait t'accorder, avec autant de bonheur que n)oi, tous les autres

.avantages que tu as le droit de réclamer.,. Tu eslo frère du toij^elun frère qu'on ne craint pas de voir unjouf

tir Tûo eojmofnri. 4\i

escfthdèr le trône, Impatient d'attendre son tour... yoilà, Réginold, reprit le roi après un moment de silence onc-^ tueux, voilà ce que tu es...

— Je ne suis rien... s'écria Régînold d'une voix étouffée, je n'existe que par votre famille... par vous... J'ignorais. Oh1 si j'avais sul.. Pourquoi n'al-je pas su?..

— Qu'aurais-tti fait, Réginold?

— Rien... je...

-*- Pouvais-tu me prouver ta reconnaissance avant de savoir quel bienfait tu me devais t Réginol s'était levé.

— Jô n'ai qu'une manière de vouslaT)rouver n^ainte-

nant.

— Allons! Réginold, lui dit le roi, touché et à la fois inquiet de cette exaltation fiévreuse qui n'avait pas le caractère calme et sain de la noble gratitude quand elle coule sans efforts de sa véritable source... allons t Réginold, ne t'exagère pas ainsi... le devoir... Tamitié...

— Je n'ai qu'une manière, vous dis-je, Sire, de vous prouver ma reconnaissance, c'est de recevoir la première balle qui vous sera destinée et de mourir à vos pieds.

— Mais tu trembles?

— Oui, Sire... oui... je tremble...

*-^ Mais tu pâlis...

— Oui... oui. Sire...

— Mais qu'as-tu à médire? On supposerait qu'un regret... qu'une erreur... qu'une faute...

•—Sire...

"- Parle I... ouvre-moi ton cœur comme j'ai dû t'ouvrir le mien, comme j'ai dû l'apprendre tout ce que je savais sur toi avant de te lancer à travers les périls d'une guerre d'où nous ne reviendrons peut-être plus ni toi ni inoî... parle à ton tour... que sais-tu sgr moi?

"— Sire, vous n'êtes pas trahi... non...

440 m von cputoimi*

— Trahi !••. s'écria le roi en reculant avec son fauteuil,'et qui aurait eu la pensée de me trahir?

Réginold continua :

— Mais une longue paix a amolli votre noblesse^ elle a contracté des habitudes d'oisiveté et de plaisirs...

— Parbleu 1 je ne lui en fais pas un crime, moi qni Tai poussée dans cette voie d'où je ne suis sorti que depuis quelques jours, quelques heures.

— Vous, Sire, vous avez pris la résolution héroïque d'en sortir; mais elle, elle a fléchi quand vous vous êtes montré si ferme en lui donnant Texemple...

— Tû te trompes, Réginold, ou je ne comprends pas...

— Je ne me trompe pas, continua Réginold en frémissant de faire cette révélation de sa faute ou plutôt des tristes résultats de sa faute... non, je ne me trompe pas...

— Que veux-tu dire alors?

— Je veux dire. Sire, que les chefs nommés par vous, ceux que vous avez désignés. pour vous accompagner dans l'expédition contre le Danemark...

— Eh bien I ils me suivront..

— Non, Sire...

— Non?...

— Sire, ils ne .vous trahissent pas, je vous le dis encore; mais le plaisir, le jeu, Thabitude du repos, le goût delà débauche les attachent ici... En refusant de vous suivre, ils espèrent que vous ne quitterez pas, que vous serez dans l'impossibilité de quitter Stockholm, et que vous retomberez mollement avec eux dans le fond volup-

' tueux.de cette existence douce... la seule qu'ils connaissent, qu'ils comprennent...

— Oui, ajouta mélancoliquement Charles XII, et que je leur ai fait connaître.

Réginold, sombre, avait soulagé son cœur d'une partie du lourd fardeau qui l'étouffait...

Charles XII, plus sombre encore, gardait un silence orageux.

— Tu le savais?...

— Oui, Sire...

— Tu ne m'as rien dit? ,

— Je vous Tai dit...

— C^est vrai!...

Ni Tun ni Tautre des deux jeunes gens n'était bien satisfait de ces réponses.

Tout à coup ils entendirent venir, des parties les plus reculées du château, avec des murmures de voix qui s'enflaient de seconde en seconde, comme les bouffées du vent pendant une tempête , ces cris sinistres : Au feu I au feu I au feu! au feu !

— Écoutons, dit le roi.

Réginold courut à une fenêtre et l'ouvrit ; il se précipita sur les autres croisées.

— Sire, c'est un incendiel.. un effroyable incendie !..

— Où est-il?

— Ici môme, je crois...

Et ces cris redoublèrent : Au feu! au feul au feu !

— Oui, Sire, c'est icil... Voyezcette épaisse fumée... elle sort d'un foyer formidable.

— Et dans quelle partie du château est le feu ?

— Il est partout. Sire.

La cloche d'alarme sonna et toute» les cloches de la ville et de la marine , mises en branle , répondirent à cet appel lugubre...

— Et if fait un vent terrible , poursuivit le roi sans s'émouvoir davantage.

— Il alimente l'embrasement. Sire... Mais des secours arrivent ; les échelles sont posées contre lé mur... Voici les pompes !... 1« peuple est là... la garnison accourt au pas de charge. . • Sire 1

.418 mïïon cpqAQWi»

— :Quoi douûT^ — • Sauvez-vous !

— Pourquoi ?

' — Mais le danger I le feu qui va vous envahir,

— Silence , dit le roi en se montr^ni derrière un rideau d*étincelles, dans le cadre d'une oroiaéQ, au peuple épouvanté qui criait : Le roi! le roi! le roi l sauvez le roi!...

L'incendie suivait sa marche vagabonde, dévorant tout ce qui tombait sous ses dents de flamme ; il perça d'abord y il souleva les larges plaques de cuivre dont la vaste toiture du château était formée, et les dispersa h droite et à gauche, comme ferait le vent avec des jeux de cartes. Bientôt cette fumée, tordue en colonne^ jaspées, engouflré^ en spirale, se colora successivement de diverses nuances effrayantes de beauté* Quand c'était les bois de charpente qui brûlaient, elle était rouge pourprée; quand c'était les étoffes de soie, elle était blanebe et presque laiteuse ; quand c'était Tor, elle était verte. Les grands murs se fendirent sur les quatre faces et alors le château, qui s'écroulait sur lui-même entre ces quatre murs lézardés , sembla un immense chaudron de cuivre rouge , au fond duquel bouillonnait une matière coiï^po^sée des richesses royales de plusieurs règnes* Tout secours était inutile. Les hommes dévoués qui couraiqnty comme des démons, . sur liss balcons , au bord des corniches , à la crôte inclinée des murs, le long des terrasses, ressemblaient à des mouches; et le résultat de leurs efforts était proportionne à leur importance. Ils tombaient écrasés ou étouffés au pied du monument qu'ils cherchaient à sauver. L'eau lancée contre les murs, dont la chaleur rayonnante tenait les hommes à quarante pas de distance , rebondissait , comme sur une plaque de tôle (chauffée s^ blanc, en gouttelettes de feu qui aveuglaient ou perçs^eut la çh^.

W FOn GOUAONNlf. ^49

Le roiy dont le peuple voulait à tout prix le salut, avait éié enfin oJbligé de quitter la croisée et de se réfugier ailleurs, dans le château en ébullition.

Comment arriver jusqu'à Ipi ?..•

Cependant deux hommes parvinrent à placer une longue échelle faite de plusieurs échelles contre uri des quatro murs en coqibustion, et, après s'être plongés dans Teau, ils se précipitèrent aux cris de Vive le roi! sur les échelons déjà tordus et déjetés par la chaleur. Le premier en tête était le chevalier Megret ; le second était Olof le géant. Il y avait cent vingt échelons à monter 1 cent vingt incendies , cent vingt enfers à traverser, cent vingt enfers k franchir en descendant I

Le roi , qui avait trop attendu pour quitter ce lieu de désastre , n'avait pas pu descendre par le grand escalier de marbre : Tescalier s'était écroulé sous lui et sous Rér ginold* Ils s'étaient trouvés placés entre l'abime et l'incendie.

Au quarantième échelon , Olof hésita... Le chevalier Megret, feignant de se méprendre sur le genre d'émotion du géant, lui dit :

— Si vous trouvez, Olof, que je monte trop doucement, je puis vous laisser passer le premier î

Olof, qui était très-brave au fond de l'âme, et qui n'avait réellement contre lui dans cette position critique quQ la masse de son embonpoint, répondit :

— NonI vous allez très-bien ainsi... Mais cette diablesse d'eau que vous laissez tomber de vos habits sur ma tête... vous savez que l'eau et moi...

Cette effrayante clameur jaillit tout à coup à leurs pieds: Le mur s'écroule I il penche I il craque ! il va tomber ! descendez I yitel descendez!

— Vive le roi ! cria une seconde fois le chevalier Megret en grimpant comme un chat, suivi d'Olof qui grim*

4M iDH loo eouRomii.

paît comme un ours , et en posant enfin une main tremblantiddesueuretd^épuisementsur le rebord de la croi* sée.

Ils se précipitèrent dans Tintérieur du château.

— Sirel... Sire!... venez, lui dit Megret en l'attirant vers la croisée...

Kt le roi, descendant le premier, fut suivi de Réginold, d'Olof et de Megret. Le peuple en attente, dans Tangoîsse, priait, tremblait, frémissait à Taspect de cette périlleuse descente à travers là fumée plus lourde, plus brûlante, plus écarlate, plus soufrée. L'échelle était balancée par le vent de l'incendie comme une corde ; tantôt elle allait frapper le mur dans une courbe qui faisait pousser un cri délirant à cinquante mille personnes haletantes, tantôt la flamme semblait Tavoir atteinte et coupée en deux; les échelons semblaient aussi s*étre détachés et pleuvoir dans le brouillard ardent. Un instant on ne vit plus rien...

Le peuple s*agenouiIia terrifié.

— Vive le roi I cria une troisième fois Megret s'ouvrant avec ses deux- bras une percée dans la vapeur après avoir touché la terre.

— Sauvé! cria le peuple en voyant son roi arraché aux flammes du plus terrible incendie qui avait jamais éclaté en Suède...

— Sire, où coucheréz-vous ce soir? lui demanda Réginold devant toute la cour, devant le sénat, devant tout le peuple, devant Eric, Herman, Olof, Lieven, Renschild, Megret.

— A bord du Charles XI, répondit le roi, pour appareiller demain matin et faire voile pour le Danemark avec toute l'escadre et toute l'armée. Mon château royal est désormais un troîs-ponts de cent vingt canons; messieurs, celui-là ne brûlera pas.

un FOO COUHONJmi. 421

— Sire, vint lui dire un homme sorti de la foule, je suis Ëkerol le mineur, celui qui vous a prédit Tincendie de votre châleay le jour de la chasse à Tours noir... vous souvenez-vous?...

— A mort le sorcier 1 cria-t-on.

— -A la potence!

— A l'eau I

— Non, dans la flamme I On se jetait déjà sur lui.

— Arrêtez l dit le roi avant de mettre le pied dans la barque qui allait le conduite à bord du Charles XL

— Ekerot, de ma volonté royale et souveraine, je te nomme inspecteur-général des mines de la Suède...

— Sirel...

— Je te fais comte...

— Sirel...

— Tous tes descendants de mâle en mâle seront sénateurs...

1 — Mais, Sirel...

— tu m*as prédit Tincendie de mon château royal, mais tu ne savais pas que tu m'annonçais aussi la grandeur de mon règne et celui de la Suède.

— Messieurs, ajouta le roi en se tournant vers Renschild, Herman, Megret, Olof, Réginold, Eric, Lieven, Milius et toute la jeune noblesse de sa cour, un jour l'énigme vous sera expliquée.

— Parbleu ! dit le chevalier Megret à Olof, elle est tout expliquée : la cage est brûlée , il faut bien que l'oiseau

- aille chercher à vivre ailleurs.

— Je ne comprends pas, dit Olof.

— 0 géant, trop aimable géant, le contraire m'eût bien étonné de votre pari !

Et la vaste chaloupe dans laquelle le roi Charles XII venait de descendre, s'éloigna du rivage, emportant lou§

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