‹ L'amour des lèvres et l'amour du cœur (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · un roy cQ^wm · texte numérisé non relu

un roy cQ^wm

ces jeunds geas qui, le matin encore, ne voulaient. pas quitter la Suède et les délices du château royal. Le château royal n'existait plus. -

LES LANTERNES UUNES.

C'est du port de Carlscrona que plus de quaranle-sîx vaisseaux suédois appareillèrent dans le plus bel ordre pour aller se joindre aux forces navales hollandaises et anglaises déjà réunies devant Copenhague, et dans le but de mettre à la raison le Danemark. Le prétexte appa- , rent de cette collision était le duché de Holstein, sur lequel le roi de Danemark prétendait avoir des droit* que lui contestait Charles XII, beau-frère et protecteur du duc de Holstein. La cause réelle, . du côté des Danois, était l'intention de se partager la Suède avec le roi de Pologne, Frédéric-Auguste de Saxe, déjà descendu en Livonie, et le czar de* la Moscovie, chez qui le génie de la civilisation n'excluait pas l'esprit de conquête, en prose l'esprit de rapine. Du haut du Charles XI, magnifique vaisseau, le plus formidable qu'avait eu jusqu'alors et qu'ait peut-être jamais eu la Suède, Charles XII vit son escadre larguer ses voiles au bruit d'une artillerie de trois mille pièces, à laquelle répondaient majestueusement les batteries des forts semés sur la côte. L'air était glorieux. Un vent favorable poussa vile en pleine eau ces vaisseaux de toutes formes et de toutes dimensions ;y]»ientôt ils n'apparurent plus du rivage qu'ils venaient de quitter aux acclamations belliqueuses de la population, qiie comme unQ troupe de cygnes émigrant.vers des con-

09 FOU GOUBORIIK. i%^

trées plus douces. Tous les bâtiments de commerce qui naviguaient sur la Baltique se voyaient dépa;ssés par ces maîtres souverains d^ la mer. Les sujets faisaient place au roi ; ils s'écartaient avec respect, hissant leur pavil-r Ion au haut du mât. L'horizon n'avait aucun obstacle pour ces proues gigantesques, et ces voiles si nombreuses, qu'elles produisaient des ombres d'une lieue d'iéteudue sur la mer.

Du moins il en fut ainsi pendant deu^ jours* Le troisième, une goélette étrangère ^i l'escadre, oubliant ce respect universel qui semblait continuer sur les flois l'étiquette de la cour de Stockholm, osa louvoyer insolemment devant la ligne des vaisseaux sans mêoie 0U)ntrer son pavillon. Cette agacerie peu révérencieuse, fut remarquée; elle devint des plus blessantes quand la goélette mal. élevée se permit, de licence en licence, de tourner autour du Charles XI, comme pour s'amuser à narguer sa forme plus maitiale que légère. On eut dit un tambour faisant le tour de son géaéral et le toisant des pieds à la tôte. Du Charles Xli molesta de cette façon, partit enfin un signal qui ordonna à une frégate d'aller tirer l'oreille à cette railleuse écolière et de lui donner le fouet, La frégate s'empressa d'obéir. La goélette s'aperçoit de la manœuvre, mais au lieu de s'amender, de solliciter sou par-r don, elle recommence avec la frégate le jev peu décent qu'elle a tenu avec le vaisseau amiral. La frégate se fâche, elle cherche à rallier de plus près l'impertinente; mm l'impertinente redouble de moquerie, elle se joue, de lafrér gale, l'attend, l'évite, lui échappe, revientencore et finit par la laisser derrière elle dans son sillage moqueur. Noijivel ordre plus impératif, communiqué par le Charks 17 à un brick Veçpnuu comiue le plus fin voilier de l'eicadr^» de venger sans délai la défaite de la frégale et d'obteuiri fut-ce par trois cpitps de canou, le premier d'abord à

414 Dir FOU couBoifni.

poudre, que la goélette coupable fasse voir son pavillon, mette humblement sa chaloupe à la mer, et envoie le capitaine et deux officiers recevoir leur châtiment à bord du vaisseau amiral. A Tinstant môme le brick, toutes voiles dehors, s'élance à la poursuite de Tironique goélette; celle-ci laisse venir tranquillement son adversaire jusqu'à la portée de la voix; alors elle s'arrête, et le brick de lui crier :

^- D*où venez-vous?

La goélette de répondre :

— Du pays du plaisir.

— Où allez-vous T

— Au pays du bonheur.

— Comment vous nommez-vous?

— Les Deux Sirènes*

— Votre nation ?

— La plus spirituelle du monde, après la Suède.

— Pas de plaisanteTries. Voire drapeau ?

— Notre drapeau? Vous voulez voir notre drapeau?

— Oui... et sur-le-champ!

— Le voici . . . regardez I

. Et Téquipage du brick, qui était déjà à bout de patience dans la personne de son capitaine, vi^ s'élever, à sa grande et miraculeuse confusion, au lieu d'un pavillon, la partie la moins douteuse du costume d'une femme, une jupe brodée.

L'escadre entière, qui examinait au bout de toutes ses lunettes d'approche, avec une curiosité qu'on devine, cette scène de la piquante comédie que donnait la goélette, rit aux éclats sur huit lieues de circonférence, et de manière à donner envie aux tritons d'en faire autant. Le capitaine du brick, moins porté à s'amuser de la bizarrerie de la chose, ordonne de faire feu sur la goélette : un coup de canon partit à Tinstant de la gueule irritée do ses sa-

UN FOU GOUBOKIfi. 421

bords. Heureusement la charge n'était qu'à poudre» ce qu'avait parfaitement prévu la malicieuse goélette, qui, prévoyant aussi que le boulet accompagnerait la poudre s'il lui était tiré un second coup de canon^ ajouta quelques toiles à son immense voilure, et défi^ par cette nouvelle manœuvre le brick de l'État de l'atteindre.

Le brick accepta le défi; mais il ne recueillit que la risée de la flotte attentive ; le malheureux capitaine ne parvint jamais à se placer qu'à deux grandes portées de canon de la charmante et espiègle goélette, qui continuait à garder arborée bravement à son mât d'artimon son insolente jupe, au lieu de déployer le pavillon de sa nation.

— Ce qui me porte à croire, disait le chevalier Megret à Charles XII qui ne riait qu'à demi de voir rester impi» nie cette offense quelque petite qu'elle fût; c^ qui me porte à croire que cette goélette n'est pas hollandaise, c'est qu'elle est très-spirituelle. Elle aurait mis un fromage de Hollande au lieu d'une 'jupe; mais une jupe, c'est charmant...

— Charmant! charmant I grommelait le roi...

— » Et ce qui me prouve encore, poursuivit Megret, que cette goélette n'est pas anglaise, c'est que si elle l'eût été,elle nous aurait fait voir une culotte au lisu d'une jupe -- du grotesque sans esgrit ; — mais une jupe, c'est adorable. . .

— Adorable 1 adorable I murmura encore le roi avec un dépit concentré.

— A votre avis, aimable Français! Français trop aimable I cette petite coquille de noix serait donc française, aurait dii Olof, si Olof eût été là. Mais le géant étaitembarqué sur la frégate le Calmar qui faisait aussi partie de l'expédition.

— Danoise ou anglaise, russe ou française, chinoise ou turque, je veux, dit le roi, dont le mécontentement éclata, que cette goélette soit coulée bas demain matin ;

Iti uir wojTcocMmiy

qu'on s'arrange I II 6st trop tard aujourd'hui» la tiuU vient... mais demain matin... vous entondez?...

— Oui, Sire, répondit l'amiral, qui n'ignorait pas ce que valait l'ordre du roi exprimé de celte mapière.

— C'est une bonté, une véritable bonlç , reprit-il en se retournant vers son état-major &il^ncieuîc, qu'il »'y ait pas dans notre escadre, où se lyouve représwté0 tout entière la marine suédoise, une des premières du monde, un bâtiment capable de lutter de vitesse avec celte g^ë* lette, comme si la rapidité en mer n'était pas nm force ! Ceci est la condamnation de l'ancien système ^e oonstruction navale suivi parla Suède : la leçon est boaae, profitez-en tous. -^

• Le jour baissail sensiblement : le souper fil la prière . vinrent lui donner le temps d'étendre ses longues ombres sur les eaux vives et violettes de la Baltique.

Quand la prière du soir fut achevée, Cbaries XII dit à quelques-uns de ses compagnons intimes de le suivre dans la visite qu'il allait faire aux principaux vaisseaux de son escadre afin d'animer les équipages par sa présence et de les bien disposer à combattre les Danois, si, comme tgut le laissait présumer, on se rencontrait avec eux le lendemain. Celte promenade du roi reçut raccuail qu'on en attendait. On lui jura de vaincre ou de ne plus retourner en Suède. Il avait déjà passé en revue la moitié de son escadre, lorsque le vent, jusqu'alors assez fort pour rendre pénible la ronde navale de Charles Xlï, devint si impétueux, qu'il lui fut tout à fait impossible de la continuer sans grave péril. Pendant sa dernière inspection à bord de la frégate le Calmar, le gros temps l'arrêta. D'ailleurs, par la nuit épaisse qui s'abaissait «ur les flots, le danger eut été double. ChariesXII se résigna à attendre jusqu'au jour le moment de retourner à bord du vaisseau amiral. La frégate U Calmar était un refuge

vjn trou çou^oniqt iVf

assez beau même pour un roi. C'est ce navire de premier rang que le roi avait destiné à aller chercher en Scanie neuf mille hommes de troupes. Olof, le géant Olof^ un des commandants de ces troupes, y était embarqué.

Le roi s'assit sur raffut d'un canon et 11 invita Réginold à prendre place auprès de lui.

— Demain, lui dit le roi, nous serons sur les côtes de Zélande, devant Copenhague, la capitale de ce Danemark <]ui fait cause commune avec nos ennemis : c'est par là que nous commencerons l'attaque. Si nous sommes vaincus, tout est perdu, et leur projet s'accomplira.

— Sire, nous ne serons pas vaincus, repartit Réginold, quoiqu'il ne sût pas plus que Charles XII ce qu'é" tait une bataille et de quoi dépendait la victoire.

— Il faut que les rois de l'Europe aient, en vérité^ conçu une étrange idée de notre faiblesse depuis la mort de mon père, continua Charles XII, pour avoir considé^ ré comme chose facile le partage de mes États I... Dans quelle estime nos finances, nos chantiers, nos arsenauxi notre marine, nos troupes, nos moyens de défense sontils tenus enfin? Le sang bouillonne autour de iQon cœur révolté et monte en courant vers mon cerveau qui s'embrase, quand je mesure la profondeur de notre abaisse^ ment à la hauteur de tant d'insolence 1 Mais patience I dit le roi en se mordant les lèvres et en frappant avec son poing fermé sur la culasse de bronze du canon où il était assis... Patience!... nous ne sommes plus séparés que par une nuit des joies des reprcsailles.«. Il était temps d'y songer I reprit encore le roi, entraîné de nouveau par le poids de Thumiliation. Encore un mois d'oubli, d'illii^ sions, d'aveuglement sur ma situation, et les Danois et leurs dignes alliés entraient à Stockholm !.*• c'est s^oi qui entrerai chez eux !..« Quel bon r4vail j'ai e\i aifir^ Q§ sommeil de mort !•••

42â m von GOUBoiiini.

— Un noble réveil, Sire.

— Oui, et ppur toù8 les deux, mon Réginold.

— Oui, Sire, pour tous les deux.

— Est-ce que je te sépare de ma pensée dans tout ce que j'éprouve d*heureux? dans tout ce que je ressens de grand pour mon avenir, dans tout ce que je crois avoir fait de généreux pour ma gloire, pour mon nom, en...

Le roi n'acheva pas sa phrase, qui se fondit dans un silence affectueux. II ne le rompit que longtemps après pour dire à Réginold en lui prenant la main et en Tap* puyant fortement contre le canon : — Mon ami, nous avons tous nos douleurs sourdes, voilées, que nous soyons nés au milieu de l'éblouissante auréole de la royauté, dans les langes de la pauvreté, ou dans l'ombre du mystère...

— Comme moi, murmura Réginold le front plongé, ainsi que celui du roi, dans la brume de la nuit qui enveloppait de plus en plus l'escadre, le ciel, les eaux, les montagnes lointaines de la côte.

— Je t'ai dit l'autre jour, ajouta le roi en réduisant encore l'émission de sa voix, tout ce que je savais sur ton origine, au risque d'ébranler l'édifice brillant de tes rêves.. • mais mon amitié te devait la vérité au moment suprême d'une crise qui peut t'emporter demain ou m'enlever le premier.

*— Sire, je vous remercie... je ne me faisais aucune illusion sur ma naissance... ce n'est pas à quoi s'attachait uniquement ma pensée...

— Pour le mal que je t'ai peut-être causé, Réginold, poursuivit le roi, je te dois de tedire celui dont j'ai souffert... dont je ne souflre plus...

Cette dernière partie de la phrase confidentielle du roi fut proférée d'un ton qui donnait un démenti au sens qu'elle cherchait à rendre. Un soupir comprimé et un

UN FOU coubonrA. 4M

regard bref qui se perdit d^ns la vaste obscurité répandue autour de la frégate, acheva de tuer le reste de sincérité que le roi croyait avoir mise dans cet aveu.

— Dont je ne souffre plus, redit le roi en outrant encore sa fausse fermeté. Réginold, je puis te le dire main^ tenant que nous sommes loin de Stockholm, — à plus de cent lieues de la ville de nos erreurs, de nos folies, ce -^ qui produit sur moi Teffet d^un passé de plusieurs années; et à toi, Réginold?...

— A moi, non... Sire... je suis ici, mais mon cœur...

— Le mien est guéri, interrompit vivement le jeune roi ; mais je poursuis...

Au Heu de poursuivre, le roi baissa la tête en silence, tandis que Réginold leva U sienne vers le ciel ou plutôt vers la voûte sombre et confuse qui cachait le ciel.

Ce ne fut que quelques minutes après que Charles XII reprit ainsi :

— Réginold, tu connais toutes les femmes de ma cour ; parmi elles n'en as-tu pas distingué une qui fait douter même au plus indifférent si les autres sont belles, jeunes, charmantes î

— Sire, ce que Tun voit avec enthousiasme, l'autre ne le voit souvent qu'avec une simple admiration.

Le pressentiment de Réginold ne le trompait pas... il allait être question...

— La comtesse de Kœnigsmarck, reprît le roi, est venue apporter à ma cour des séductions ignorées^ des en* chantements et des plaisirs. que nous ne soupçonnions pas^ une vie nouvelle, n'est-ce pas, Réginold?...

— Sire, la comtesse est belle... on le sait.

— Très-belle l Réginold.

— Sa grâce... est connue...

— Parfaite, mon amil £h bien I mon Réginold, je ne

130 W tQD CpUBOHni.

sais ce que les auti^es et toi-même avez ressenti à sa vue, mais moi...

— Sire, n'achevez pas! dit Réginold.

— Pourquoi?... mais pourquoi 7 ... Tu as .raison au jfond peut-être, à quoi bon repuer ces ceodres encore chaudes ? Lais$e<-ipoi toujours achever, m demain h cett^ beure^ci nous serons peut-être, toi et moi, au fond de cette mer qui nous porte de minute en minute sous les batteries de Copenhague.., QI) 1 les Danois 1 les traîtres ! les écumeurs de royaumes I*. Est-qe que je ne ferai pas passer la quille de mes navires sur leurs flottes 7 £st*ce que je ne brûlerai pas Copenhague, et si bien qu*on apercevra de Stockholm le feu et la fumée , et qu'on dira... oui, je veux que vous puissiez dire, mes bons Suédois, en admirant cet incendie : Notre roi est arrivé à bon port. — • C'est bien, mais si un boulet nous coupe en deux?.. Laisse-moi donc achever mes confidences, cher Réginold, continua le roi en jetant amicalement son bras autour du coù du jeune favori.

Réginold essaya de vaincre son émotion.

— Je te disais que vous êtes tous restés indifférents à la merveilleuse beauté de la comtesse Aurore, tandis que moi, plus fou que vous tous, j*ai senti que je l'aimais.

— C'était une fantaisie royale... balbutia Réginold avec un sourire des plus forcés...

' — Non, de l'amour I

— Un caprice de prince fatigué de la table et de la chasse.

— Non, Réginold, un profond amour...

— Mais non I Sire... mais non!

— Mais oui! te dis-je... s'écria lei-oî avec la violence de son tempérament, et en faisant brusquement tourner de son côté le visage de Réginold que Charles XÎI n'apercevait que de profil ; «^ mais oui 1 1& dis-je, un véri-

table amour, comme il y a une véritable faim, un véritable sommeil. Je te dis que c'était de l'amour... D'ailleurs, si tu veux des preuves plus fories, je te dirai que J9 l'aimais au point qu'il n'eût tenu qu'à elled^obtenir de moi tout ce qu'elle aurait désiré en richesses, çn dignités; il n'aurait tenu qu'à elle d'élre même...

— Reine de Suède?...

— Oui...

— Mais, Sire...

— Ce n'est pas la première fois qu'un roi, sans déroger, épouserait une comtesse...

— Elle ne l'a donc pas voulu ?

— Elle ne m'a rien demandé.

Réginold respira... mais la fatuité qui se glisse dans les cœurs les plus primitifs, le poussa encore à dire :

— ' Cette modestie de la part de la comtesse de Kœ-^ higsmarck, provient peut-être de ce qu'elle n'éprouvait pas au même degré que vous une passion...

— Tu te trompes, Réginold, interrompit le roi ; la comtesse... n'es-tu pas assez discret pour tout savoir?...

— Jîh bien 1 la comtesse?...

— Elle m'aimait, Réginold. ..

— Elle vous aimait 1...

— Plus bas I plus bas I Réginold, les sentinelles, le timonnier, les hommes de quart pourraient nous entendre, ïu m'obliges à te le dire : oui, elle m'aimait...

— Non I Sire, elle ne vous aimait pas !

— Je ne conçois pas, reprit le roi avec un rire de colère, tes étonnements sans cause, tes démentis perpétuels... Je sais que ton incrédulité résulte de ce que tu ne veux pas voir de faiblesse à ton ami, qui est roi, qui a un État puissant à gouverner; mais écoute-le jusqu'au bout, et tu croiras tout si tu ne veux rien croire qu'au prix de mon repentir»* de mes regrets.. • pour

t,32 im FOU COUEORlfi.

une faiblesse... Ah I oui, Réginold, elle m'aimaiti

— Je respecte votre conviction, Sire , dit Réginold d'une voix étouffée parla rage et tout à la fois par le res^ pect.

— Tu ne crois donc pas à l'amour de la comtesse pour moi?...

— Sirel...

— Tu vas finir, le sais-tu? par blesser mon amour-propre, Réginold.

— Non, sire. Est-ce que les meilleurs parmi c^ux qui aiment sont toujours les plus aimés?

— Courtisan I... tu t'amendes... C'est parce que je n'étais pas le meilleur que j'ai été aimé, tendrenCient aimé...

Réginold se leva brusquement pour quitter la place qu'il occupait... il n'était plus maître de ses mouvements, de ses pensées, de ses paroles... Un dernier instinct de prudence lui donna ce conseil... Le roil'arrêta.

— Je vois, lui dit-il, qu'il le faut des preuves que j'ai été tendrement aimé de la comtesse.

— En auriez-vous. Sire ? demanda Réginold.

Son sang-froid en ce moment n'était qu'une extrême fureur.

Le roi répondit par un silence affîrmatif. A ce moment le vent grossit considérablement ; il souilla par brusques rafales dans les voiles, souleva les vagues en dessous et tripla répaisseurde Tobscurité. C'était ce que les marins du ^^ord appellent une tempête sèche. Cette éventualité barométrique rentrant dans les prévisions du voyage, on vit, d'un mouvement universel, tous les vaisseaux de l'escadre suspendre une lanterne jaune à leur mât. Cela voulait dire qu*ils allaient se guider sur le vaisseau amiral Ckarles XI qui marchait entête, éclairé pareillement par une lanterne de couleur, mais qui était rouge au liea

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d*être jaune. Ueffet de ces lanternes jaunes, se rangeant sur une seule ligne afin que chacun des vaisseaux qui la portait ne s'égarât pas au milieu de la tempête, produisait un effet des plus pittoresques.

La frégate le Calmar, où se trouvait Charles XII, hissa aussi sa lanterne jaune.

Cette manœuvre exécutée, le roi reprit la confidence où il Tavait laissée, prolongeant ainsi, comme à plaisir, le supplice intolérable de Réginold.

— Voici les preuves certaines que j'ai été aimé de la comtesse de Kœnigsmarck, incrédule Réginold. D'abord ce portrait reçu en échange du mien...

— Le portrait de la comtesse !

— Rogarde, assure-t'en» . . il est, du reste, d'une grande ressemblance...

Prendre le médaillon que lui offrait le roi, courir l'examiner à la lueur vacillante de la lampe qui éclairait la boussole et revenir aussitôt le rendre à son rival couronné, fut l'écfbir d'un instant pour l'impatience nerveuse de Réginold. *

— Eh bien!...

•— Eh bien 1 Sire, je ne doute plus maintenant...

— C'est fort heureux.

- — Oui, ce portrait est celui de la comtesse Aurore... vous .étiez aimé. . . vous l'êtes encore. . . Je vous le rends.. . ^ue ne puis-je le garder! pensa Réginold... Oh! que ne puis'je le garder! pour k confondre... Comme je la confondrais avec ce témoignage de sa fausseté I ... si je la revoyais jamaisi... Sire, répéta Réginold, je vous rends ce portrait...

Le médaillon tremblait dans sa main en sueur.

— Non... qu'en ferais-je?... C'est le plus doux... mais c'est aussi le plus accusateur des souvenirs d'un passé qui a failli me faire perdre mon trône... Toutes les

t%i tK FOD COCllONlfiî.

faiblesses se tiennent... j'en ai brisé la chaîne... Oui, je l'ai Krisée.., cette femme... ce portrait I,..

Le roi saisit convulsivement le portrait de la comtesse de Kœnigsmark commme pour le porter a son cœur et à ses lèvres, mais s'arrêtant d'un geste sec et violent, il dit: Non! non! Réginold?...

-^Sire!

— Reprends ce portrait.,.

— Vous me le donnez, Sire ?

— Jette-le dans la iper..,

— Mais, sire?

— Obéis!

Le bruit d'un corps qui tombe dans l'eau prouva à Charles XII qu'il élait obéi.

Réginold, en glissant le portrait de la comtesse dans la poche de son habit, avait laissé tomber sa Course dans la mer.

Le roi y fut trompé.

— Il ne reste plus qu'une preuve de cette passion, continua Charles XH, que tu ne nieras plus désormais...

— Encore une preuve, Sire?

— Plus convaincante que le portrait, si c'est possible.

— Je ne veux pas la connaître ! s'écria Réginold. S'imaginant que Héginold ne repoussait cette dernière

preuve que par délicatesse, que pour n'avoir par l'air de mettre continuellement en doute sa véracité, Charles XII répliqua :

— Parcours ces lettres.. .

— Des lettres!...

— De sa main...

— Trahison !...

— Que dis-tu?... Elle ne m'a pas trahi...

— Non, Sire... pe n'est pas làmapepaée,,,c'estfM de« lettres di*elle ! I,..

xm rou oonioirni# 4 II

/ — . Je ne la trahis pas non plus,.% Je roublie... je veux rignorer... Je ne Tai jamais connue...

Le roi avait glissé dans la main de Rëginold le petit portefeuille ou étaient serrées les lettres de la comtesse.

Pendant quelques minutes^ Fun et l'autre gardèrent la même attitude, le même pli, le roi semblait ne pas pou^ voir se séparer de ce portefeuille, que Réginold, en le désirant, craignait de posséder, de peur de voir sa dernière espérance rendre son dernier souffle entre ses mains. . C'est pendant cep quelques minutes qu'il y eut de lindécision dans les mouvements de Tescadre, dont nous devons dire la position exacte au milieu de cette nuit de tempêtes. Elle n'était plus qu'à vingt-cinq lieues de Co-* penhegue, et elle allait se trouver, d'après les calculs desr officiers, dans une situation difficile, mais plus difficile encore que critique, puisqu'elle était prévue. Trois passages s'ouvraient devant elle à ce point de navigation auquel ils étaient parvenus : l'un entre la terrô-ferme et une île, l'autre entre cette île et une autre ile à peu près de la même étendue, le troisième passage entre la seconde de ces fies et le large ou la mer libre. Le passage entre l'île et la terre-ferme était occupé par la flotte danoise, que protégeaient les formidables batteries de la côte : le tenter, c'était faire pulvériser l'escadre suédoise, dont pas un seul vaisseau ne serait arrivé le lendemain en vue de Co' penhague; quant au second passage, celui que formait le rapprochement des deuxiles, il était réputé impossible pour les gros vaisseaux depuis des siècles ; ils ne le prenaient jamais : c'étaient douze ou quinze lieues d'îlots, d'ëcueils ou de roches à fleur d'eau, disait-on. Restait donc le troisième passage, celui qui s'ouvrait entre la seconde des deux îles et la pleine mer. Naturellement c'était celui que Tamiral suédois avàfit ordonné de prendre en (quittant Stockholm ; et l'on ne devine pas comment

4s 9 tn FOU GOUBOHNit.

la moindre indécision pouvait se manifester au moment de le fronchir. On va connaître l'étrange, reffroyable cause de cette hésitation. II ne faut pas oublier que Tescadre entière se dirigeait avec ses lanternes jaunes sur la lanterne rouge du vaisseau amiral placé en tête de la ligne.

Surmontant une dernière faiblesse, Charles XII dit à Réginold ce qu'il lui avait déjà dit au sujet du médaillon :

— Jette ces lettres dans la mer, que le portefeuille, ajouta-t-il, aille rejoindre le portrait.

Et Réginold s'était conformé à cette seconde injonction de la môme manière qu'il avait exécuté la première : en place de jeter les lettres, il s'était débarrassé de sa montre. Dans l'obscurité ténébreuse qui régnait autour de la frégate^ rien n'était plus facile qu'une pareille substitutioi^.

— Maintenant! s'écria le roi f qui ne s'apercevait pas plus que Réginold de la confusion de Tescadre, me voilà libre 1 Nous voilà tout entiers aux travaux , aux chances de la guerre !•.. Encore quelques heures, et les premiers coups de canon auront balayé jusqu'à la dernière trace de cet amour.

C'est à ce moment que le capitaine du Calmar, pâle et tremblant, accourut dire au roi :

— Sire, je ne dois pas vous cacher ce qui se passe.

— Et que se passe-t-il, capitaine?.,. Le désordre de vos traits.. .

— Regardez I Sire...

— L'escadre n'est plus en ligne, en effet; une moitié suit une direction que ne prend pas l'autre , celle doDt nous faisons partie...

— El cela, lojcaque nous sommes aux Trois Passages! Sire, l'événement va être suivi de quelque grand désastre.

UN PO0 couBomii. 4-S7

— Mais pourquoi Tescadre s'est-elle ainsi divisée ?••• répondez !

— Sire, cela lient du sortilège.. .

— Un homme de mer comme vous , tenir un pareil langage I

— Voyez vous-même, Sire, si j'ai tort de parler ainsi... Mes instructions portaient que chaque vaisseau de l'escadre arborerait, avant d'entrer dans le passage, une lan* terne Jaune au grand mâv

— Cela n'a-t-il pas été fait T

— Ponctuellement, Sire. Mais il était ajouté dans ces instructions que toutes ces lanternes jaunes se rallieraient sur une seule ligne derrière le vaisseau-amiral, qui porterait au grand mât une lanterne rouge.

— Le vaisseau-amiral a sa lanterne rouge au grand mât , il me semble.

— Oui, Sire... Mais daignez regarder de cc^côlé.». Que voit Votre Majesté en tête de la moitié de l'escadre qui s'est séparée de notre moitié 7

— Mais... c'est singulier... Oui , j'aperçois une lanterne rouge... Uy en a donc deux? celle que nous suivons et celle-là ? D'où vient?...

— Oui, Sire, tandis qu'il ne devrait y en avoir qu*une seule.

— Et qui donc a élevé à son mât cette seconde lanterne rouge, cau^e de la confusion ?

— Quelqu'un à coup sûr qui veut perdre la moitié de votre escadre, Sire, et qui la perdra.

— Oh I les Danois... c'est une ruse danoise, dit le roi en grinçant les dents.

— Je l'ignore, Sire ; mais, je le répète, la moitié de votre

escadre est perdue (et c'est précisément celle dont nous

faisons partie), si elle persiste à s'engager dans le péril.

La lanterne rouge que nous suivons est la fausse; la vé-

hi xm ton COtlHOHIflî.

rkable, qtil est celle de Tamiral, est dans la bonne voie, puisque nous sommes dans la mauvaise. Sire , un parti prompt, décisif, instantané est à prendre. Nous voici à l'endroit des Trou Passages. Il ne faut pas penser âu premier des trois. Non I Sire, nous y trouverions notre tombe... Tescadre danoise y est embos&ée sous le canon des forts, le second passage est infranchissable , vous le savez , et il ne nous est plus permis maintenant de recourir au troisième , si nous voulons être demain à Copenhague , il nous faudrait louvoyer plus de deu^ jours pour Temboueber. Je conseille donc a Votre Majesté de faire tirer le canon d'alarmé, de prévenir, autant que la tempête le permettra, les vaisseaux qui nous suivent dùpéril commun qui nous menace, et quand ils nous auront entendus, de leur dire de retourner en Suède.

— Quel démon a trahi nos ; signaux,, jles a découverts t

— Sire, vous Tavez dit, c'est un démon. Jamgiis la mer n'a vu de pareille supercherie , de manœuvre si déloyale pour obtenir, sans Combattre , la destruction entière d'une flotte.

— Que faire? se demandaient avec angoisse tops les officiers de marine.

— Attendre le jour, disaient les uns.

— Mais attendre le jour pour prendre un parti, objectaient d'autres officiers , c'est toujours faire que l'autre moitié de l'escadre arrivera seule demain matin sous les murs de Copenhague, et sera détruite à cause de son isolement et de son insuffisance.

— Sire I dit le capitaine avec fermeté , vos ordres ? Nous voici à l'entrée des Trois Passages , ou- plutôt des deux qui se présentent à nous et aussi impraticables l'un que l'autre. Sire, retournerons-nous en Suède?

— Pir^nez ce passage, dit le roi froidement.

— Mais , Sire , c'est celui par où on n'e«t jamais passé ; celui dont les écueil$«.«

— Qu'on y passe 1

— Mais, Sire I vos vaisseaux...

— Qu'on y passe !

— Mais, Sire, mon devoir^,

— Qu'on y passe 1

— Sire, je suis maître , après Dieu , sur cette frégate , et je réponds de votre vie...

— Et moi , je suis maître avec Pieu du royaume da Suède, et vos vies m'appartiennent.

-^ Oui, Sire I cria l'équipage de la frégate.

— Donnez dans la passe ! cria d*une voix émue le capitaine, dont la/ frégate fut suivie à peu d'intervalle des vingt-trois vaisseaux de ligne séparés des vingt-trois autres vaisseaux qui étaient dans la bonne direction.

Quand il eut donné cet ordre funeste , le capitaine brisa son épée , jeta son chapeau à la mer et foula aux pieds ses glorieuses épaulettes. Un enfant insensé jduait la vie de dix-huit mille hommes, l'existence de vingt-trois vaisseaux , et envoyait au fond des mers cent millions d'argent. Et sacrifier ainsi la plus belle partie d'une population, la moitié d'un royaume la veille d'une ba-^ taille!

Les mains crispées dans ses cheveux , le capitaine du Calmar pleurait comme une femme.

Au milieu du silence solennel qui régnait dans ce mo^ ment suprême, une voix se fit entendre; elle chantait avec des variations prodigieuses et des agréments sans nombre cette vieille chanson française :

« Les canards l*ont bien passé, ,

« Tire lire» lire,

«Tirelire, lire, « Les canards Fonl bien passé.. •

440 mt voo eouHonmf.

* — Aimable Français f

— Chut, Olof , vous êtes ivre, el le roi est là.

— Français trop aimable, où sommes-nous ?

— Nous allons passer un fichu quart d'heure qui durera deux heures et pendant lequel vous mettrez peutêtre beaucoup d*eau dans votre vin.

— Encore de Teau î

— Oui... mais salée, cher Olof-

Et le chevalier Megret reprit, à la grande stupéfaction des Suédois :

« Les canards l'ont bian passé ,

« Tire lire,, Ure,

« Tire lire, lire, « Les canards Tont bien passé.»* « Etc. 9

Ce fut un spectacle à la fois saisissant et magnifique, celui de ces vingt-trois vaisseaux, hardis nageurs, s'engageant à pleines voiles dans un couloir de douze lieues de {j^ofondeur, où les eaux et les vents qui s'engouffraient en faisaient une espèce de caverne. A droite , à gauche , des rochers monstrueusement entassés , les uns sciant l'air de leurs gigantesques dentelures, les autres le déchirant avec des pointes , ici l'arrêtant brusquement pour Tobliger à serpenter avec des sifflements de reptiles entre les lames d'un éventail pétrifié, plus loin lui ouvrant d^ fausses issues où il entrait pour en sortir aussitôt avec le bruit d'un mortier qui éclate. La seule lumière de ce passage redoutable était produite par l'éblouissante blancheur de l'écume que les vagues amoncelaient aux pieds des rochers , et lançaient ensuite en fusées de neige , en poussière gazeuse au haut des airs.

Les vingt-trois vaisseaux couraient dans la cavité de cet entonnoir en suivant toujours la lanterne rouge qui ks menait à leur perte. On la regardait en silence, tantôt

un FOU GouaoNnK. 44l

montée sur la pointe d'une vague, tantôt descendue dans l'abîme ; un instant l'air étant devenu moins sombre sous les efforts du vent qui balayait le ciel, et cet accident s'étant combiné avec quelque autre effet de la. lumière factice produite par cette mousse blanche dont se tapissaient les rochers , le fantastique navire qui conduisait ainsi ce grand convoi funèbre se montra aux équipages. Excepté celui de la frégate , résigné à faire la téméraire volonté du roi, tous les autres poussèrent un cri d'épouvante. Ce n'était pas le vaisseau-amiral qu'ils avaient en tèle. C'était... ici la surprise frappa également la frégate montée par Charles XII. . . c'était la goélette qui avait si insolemment défié et bafoué la flotte suédoise. Ce reptile de goélette complétait la raillerie par le guet-apens : le frisson courut dans l'âme de tous les équipages avec un caractère superstitieux. Cet acharnement du petit contre le grand, cette audace impunie, impossible à punir, cette implacable poursuite, dont la cause n'était pas le moindre mystère, et enfin cette victoire sur le point de s'accomplir par l'extèrminalien de quinze ou vingt mille hommes, jetèrent des idées de sortilège dans l'esprit des matelots, si enclins au merveilleux. Leur fin leur parut prochaine et certaine, lis n*agirent plus ; la peur coupa leurs nerfs ; ils se laissèrent aller^ spectateurs inertes, à la pente rapide du désespoir, sur les ailes furieuses de la tempête. * — Megret, vous ne chantez donc plus? lui dit Charles XII.

— C'est que je crois , Sire , que les canards ne la passeront pas.

— Réginold , dit ensuite le roi à son favori, que penses-tu de celte sorcière de goélette? Crois-tu, comme ces matelots effrayés, qu'elle ait Satan pour capitaine ?

La réponse de Réginold fut tragiquement arrêtée. Une galiole à bombes , qui s'était un peu écartée de la lic^ne ^

'142 un von coDi^omix.

talonna sur un rocher, chancela i crâva , s^ouvrit > 8*em** plit d*cau et disparut. Un seul cri sur les flots ^ -<- tous les hommes sous les flots !

Les vingt-trois vaisseaux passërenf en silence auprès de ce cercueil submergé*

Après ces terreurs d'autres terreurs.

La nuit s'effaça cependant.

— Hors de danger! cria d'une seule voix l'équipage aux premières lueurs visibles.

Le détroit était franchi. .

— Fatalitéldit Je capitaine en se présentant devant le roi, qui lui répondit aussi calme dans la joie que dans le dauger :

— Les hommes forts croient à la fatalité , capitaine. J'y ai cru... j'y croirai toujours.

— Oui, Sire, vous nous avez sauvés ; car voici l'autre moitié de la flotte qui fait voile sur nous, et Copenhague est: là.

— Décidément , dit le chevalier Megret , les canards Tonl bien passée.

— Et la goélette? demanda le roi.

— Sire, répondit le capitaine de la frégate après avoir braqué sa lunette sur i'ile de Zélande, elle entre en ce moment dans Copenhague.

— Il faudra que j'aie cette goélette demain.

— Et comment , Sire ?

— En m'emparant demain de Copenhague.

— C'est juste, Sire.

On ne comptait que sur un blocus ; le roi , dé son propre mouvement , ordonna une descente pour le lendemain. Dans la journée, Olof alla chercher en Scanie, qui est la partie la plus méridionale de la Suède, neuf mille hommes de troupes de débarquement. Cette détarminaiion étonna beaucoup de la part d'un roi qui n'a-

UN FOU GODRONint- 143

vait pas encore fait la guerre. Quatre frégates , deux anglaises et deux hollandaises, furent chargées de couvrir de leur protection celte tentative aussi hardie qu'imprévue.

— C'est à vous maintenant, capitaine Megret, dit ensuite le roi à l'ingénieur français, à m'indiquer le meilleur point de débarquement. Connaissez-vous la côleî

— Parfaitement, Sire. Je l'ai relevée autrefois avec le plus grand soin.

— Eh bien 1 donnez-nous votre avis.

— Sire, voici une plage dont les abords sont faciles; l'eau est profonde jusqu'à la grève; nos chaloupes pourront en approcher de si près que vous le voudrez. Je n'aperçois aucune batterie qui la défende Vos troupes n^auront qu*à sauter à terre. Dieu et leur bravoure feront le reste. Sire, je vous demande seulement l'honneur d'être avec elles.

— Je vous dispute cet honneur, dit Tarabassadeur français, M. de Guiscard, qui avait accompagné le roi depuis Stockholm.

\ — Continuez, Mogret, dit le roi de Suède, tandis que les troupes d'infanterie désignées pour opérer la descente chargeaient leurs armes et se rangeaient sous les ordres de leurs ofiBciers; continuez, Megret...

-7- Si l'endroit que j'ai indiqué à Votre Majesté ne lui convient pas, j'aurai l'honneur de lui recommander celui-ci.

— Il est fortifié! dit le roi.

— Oui, Sire, mais les quatre frégates anglaises et hollandaises qui sont déjà embossées, auront éteint le feu des batteries flottantes en moins d'une demi-heure.

Le roi exprima, par un mouvement d'épaules et des lèvres, qu'il serait fâché d'avoir recours à l'assistance des forces étrangères pour assurer son débarquement.

444 DU FOU GOUaORNB.

— N'avez-vous rien autre, Megret, à me proposer T De petits bateaux plats s'encombraient, pendant ce dialogue entre Charles XII et Megret, de chevaux de frise, de fascines, de gabions, de sacs de terre, de pelles, de pioches et de pionniers.

— Non, Sire... répondit Megret, je ne vois pas... Ici la mer est houleuse, là je crains un piège...

— Et là- bas, là-bas? fit Charles XII.

•7- Votre Majesté me montre en ce moment le village de Humblebeck...

^- Qu'en pensez-vous, Megret?

-^ Je pense. Sire, qu'il ne faut pas songer ua seul instant à débarquer des troupes sur ce point.

— Et pourquoi?... vos raisons?

— Parce que les chaloupes, chargées comme elles le sont, se verraient obligées, faute de fond, de demeurer à trois cenls pas du rivage. Les Danois tireraient comme à la cible sur nos troupes ; pas un homme ne parviendrait vivant au riyage.

— Ainsi, vous croyez, Megret, que les Danois n'ont jamais supposé qu'un débarquement pourrait avoir lieu à Humblebeck.

— Jamais, Sire, ils seraient fous.

— A Humblebeck 1 cria le roi en descendant dans la première chaloupe. A Humblebeck ! répétèrent les officiers de marine, et la flotille de débarquement s'éloigna à coups de rames de Tescadre suédoise.

Dès que les Ds^nois, dont les regards ne perdaient pas do vue l'escadre suédoise, s'aperçurent du mouvement qui porldit les troupes de Charles XIÏ du côté d'Humblebeck, ils se jetèrent en masse sur ce point et élevèrent à la hâte des retranchements.

Ce qu'avait prévu Megret, un des meilleurs ingénieurs du temps, se vérifia «ralmnl à la loliro; les haloupes

vu von eouAoïmi;. 44!(

suédoises se trouvèrent arrêtées par le manque d'eau à trois «ents pas du rivage, bordé de troupes prêtes au combat.

Il fallaitrecuierousejeterà Teau : Charles XII ne pouvait pas hésiter un instant. Il se tourna vers l'ambassadeur de France, qui avait voulu le suivre dans cette descente année (étrange rôle pour un ambassadeur], et il lui dit avec infiniment de raison: < Monsieur l'ambassadeur, « vous n'avez rien à démêler avec les Danois; vous n'irez « pas plus loin, s'il vous plaît. — Sire, lui répondit le o comte de Guiscard, le roi mon maître m'a ordonné de « résider auprès de Votre Majesté ; je me flatte que vous ne « me chasserez pas aujourd'hui de votre cour, qui n'a ja- < mais été si brillante. >

Ceci dit de part et d'autre, Charles XII se jette l'épée

à la main dans la mer, et il est immédiatement suivi de

M. de Guiscard, de Megret,de Réginold, d'Erie, de Rens-

child. Us marchent vers le rivage avec de l'eau jusque

sous la ceinture. La mitraille les accueille en plein visa*

ge. Quel est ce petit bruit que j'entends? demande le roi

au major-général Stuart. « C'est le sifflement des balles,

« Sire. — Boni ce sera désormais ma musique. » Une

note de cette musique tua au même instant, à côté du roi,

un lieutenant et cassa l'épaule au major-général Stuart.

La résistance desJ)anoisne /ut pas longue; Olofet

Renschild massacrèrent leur cavalerie et leurs milices;

le peu qui se sauva alla porter la terreur dans la ville

de Copenhague, située à sept millet seulement d'Humble-

beck.

Une heure après, cette capitale si fière, d'où était partie la menace du partage de la Suède, envoyait une députalion solennelle pour demander humblement au vainqueur de ne pas la bombarder. A cheval, à la tête de son régiment des gardes, le roi reçut cette députation, dont le

'146 w FOU cooAoïmi.

chef lui présenta à genoux les clefs de la ville dans ua plat d*or.

L'Eumiliante cérémonie était finie, le chef de la députa lion se levait pour haiser la main du roi, lorsque Megret poussa un cri si aigu et si baroque, que le roi, l'armée et la députation, restèrent interdits au dernier point.

— Sire, excusez-moi...

— D'où vient, semblait lui demander chaque regard, la cause de cette exclamation inconvenante?...

Tout à coup le chef de la députation, celui qui s'était levé pour baiser la main au roi, poussa un cri à peu près semblable à celui de l'ingénieur Megret.

— Pardonnez-moi, Sire", balbutia à son tour le chef de la députation.. .

— Qu'avez- vous donc tous les deux? dit le roi.

— C'est que cet homme. Site... essaya de dire Megret.

— C'est que cet homme, Sire. . . tenta de dire à son tour le chef de la députation.

— Êh bien 1 cet homme, interrompit brusquement le roi, est le chevalier Megret, officier français à mon service, qui a quitté la France, où il aurait été pendu pour avoir tué un baron danois à la 4»uite d'une querelle de jeu.

— Et moi. Sire, je suis ce baron danois que le chevalier Megret a tué. Voilà pourquoi...

— Oui, Sire, voilà pourquoi... ajouta l'ingénieur.

— Monsieur voulait mon nez,

— Monsieur voulait ma perruque.

— Monsieur Megret joue très-mal.

— Monsieur le baron deSandel, il paraît, ne meurt pas très-bien.

— Monsieur croit m'avoir tué.

*r- Monsieur me supposait pendu.

. ^'^ n'étais pas entièrement mort, du temps, se

Ulf FOU GOURONNB. 447

— Je n'étaîs pas du tout pendu.

— Quand je revins à la vie*et à la santé je demandai mon rappel en Danemark.

— Je m'engageai au service de la Suède.

— Et vous vous trouvez aujourd'hui face à face, dit le roi ; je comprends votre étonnement. -^

-r- A revoir, dit Megret au baron de Sandel, en posant avec un sourire fin et impercepti]}lement railleur son doigt sur le bout de son nez,

— A bientôt ! lui répondit à demi-voix le baron dô Sandel en étouffant un sourd éclat de rire moqueur, en clignant un œil et en lui indiquant avec affectation sa perruque, sans préjudice de la longue révérence qu*U faisait en même temps au roi»

— A revoir doue, baron I -»- Donc, à hml6\ chevalier 1

LE NEZ DU CHEVALIER ET LA PERRUQUE pU BARRON-

Apres la victoire , le plaisir. Les vainqueurs furent priés de passer quelques jours chez les riches habitants de Copenhague , heureux d'avoir obtenu de Thumanité de Charles XII qu'ils ne seraient pas bombardés* Au nombre de ceux qui se distinguèrent par le faste de leur réception , le' baron de Sandel fut un des premiers. Son palais, le plus élégant, le mieux situé de la capitale , fut généreusement ouvert aux officiers de Farmée suédoise» qull invita, le troisième jour de leur arrivée, à une fôtd, donnée en leur honneur. On peut se reposer sur le bon goût des vaincus ; ils ne laissent jamais rien h désirert

448 m Tov eouBoimi.

Les jardins du palais , qu'entouraient de petits cours d*eau traversés par des ponts de marbre sous lesquels nageaient des cygnes, furent illuminés comme un salon, et les salons furent parés comme un jardin aux plus beaux jours de Tété. Rien ne fut oublié de ce qui peut rendre une nuit du Nord aussi radieuse qu'une matinée d'Orient. La musique, les parfums , les lumières dont Louis XIV et les seigneurs de sa cour avaient appris à faire un si délicieux emploi , se combinèrent pour charmer les vainqueurs, déguisés , comme toujours , sous le nom d'alliés, et pour consoler les vaincus. Qui s*amusera, si ce n'est le malheur? La fête résidait surtout dans le bal, et un bal masqué où devaient se montrer , dans toute la coquetterie et la variété de leurs costumes , les dames de Copenhague.

La brillante soirée a déjà commencé; les voitures armoriées se pressent aux grilles dorées du palais ; elles défilent devant le perron en déposant sur les marches des groupes de ligueurs en habits de fôte, des femmes qui se hâtent d'assurer leurs masques de leurs mains délicieusement gantées, et des oiBciers de l'armée suédoise qu'on enivre d'acclamations flatteuses.

Des flots de lumière éclairent la foule splendide répandue à travers les salons, les cabinets , les galeries qui s'ouvrent devant ses pas. Elle se divise, se rejoint, se brise encore au choc moelleux de vingt autres courants. La musique est partout : sous ces voûtes somptueuses les dames françaises , italiennes , espagnoles , polonaises soulèvent leurs paillettes et balancent leurs aigrettes d'or. Plus loin on joue, plus loin on danse, plus loin on joue 'encore. Autre fantaisie sortie comme tant d*autres de la magnifique imagination de Louis XIY, des buffets sont dressés dans une pièce spacieuse où des domestiques polis comme le bonheur vous délivrent tout ce que vous

UN FOO COUBONNlf. J||^

leur deman^dez de mels délicats , de fruits rares, de- vins fameux. Et à tous les points de l'horizon, sous ces arcades dorées, au fond de cette perspective embrasée et lumineuse , derrière une gaze d'argent produite par l'éclat bouillonnant des glaces et la blancheur mate des bougies, on voit passer des femmes qui échangent la fraîcheur dl leur haleine, les reflets de leurs yeux , le charme de leur sourire avec ce bonheur d'être belles que leur apportent la nuit et le bal, ces deux choses faites pour elles.

Réginold , qui par extraordinaire n'avait pas suivi le roi, peu jaloux de se montrer à Copenhague, d'où le souverain était absent , était pensif et appuyé contre un des piliers de la salle dubal, ne prenant qu'un plaisir fort distrait aux joies générales. Depuis une demi-heure il rêvait, et il rêvait d'amour,— car à quoi peut rêver un jeune homme au milieu d'un bal ? — lorsqu'un coup léger sur son épaule l'éveilla.

— Dormir au bal !

La main qui avait frappé Réginold s'attachait à un bras qui sortait blanc et rose d'une manche de soie verte relevée au coude, le bras à un buste de Diane chasseresse. Quant au visage, on n'en pouvait rien dire, il était m'asque jusqu'à la bouche; mais la bouche avait vingt ans : c'était un sourire, un rayon, une fleur.

— Je ne dors pas. — Vous rêviez. — Peut-être.

Donc vous dormiez, Réginold. — Vous me connaissez I belle nymphe? — Qui ne vous connaît pasî L'ami , le confident du jeune roi de Suède, un des vainqueurs que

Ton fête ici Il est vrai que vous n'avez pas l'air d'y

prendre la part que vous méritez. L'esprit n'y est pas , si le corps s'y trouve. — Qu'en savez-vous ? répondit Réginold avec ce sentiment d'inquiète recherche qu'on éprouve lorsque la bouche mystérieuse d'un joli masque vous intrigue. Et celui-là était certes des plus jolis. Nous

450 mr von coimcmKÉ.

avons dil son oorsage Vert, semé de petites roses de rnai ; mais sa robe rose relevéô aux genoux, mais sa jambe fine et hardie modelée par un sculpteur d'Athènes, mais son pied aux articulations harmonieuses, mais ses mains qui tenaient un thyrse , mais tout oe costume de nymphe et lout 06 Corps de nymphe^ qui le dira? — Je vous ai dit, reprit la nymphe, que l'esprit n'est pas ici, j'ajoute (|ue le cœur n'y est pas non plus. Il est bien loin. — Où donc, charmante fée ? demanda Réginold en soulevant doucement la barbe dentelée du masque de cire , dont la froide immobilité contras<tait d'une façon si étrange avec les deux yeux si vivants qui le regardaient. — Il est à Stodcholffly itu bord du lac Mêler. — On laisse tant de choses Qu'on aime, dans la patrie, qu'un bal ne peut les faire ou bliertoOteSk^^Vous les avez toutes oubliées, excepté une sètile. Il est vrai qtie c'est la plus douce. '—Et laquelleT dit Réginold, intéressé de plus en plus à cette conversation, qu'il ne croyait être d'abord que cô bavardage banal, impôt des bals, comme la poussière est l'impôt des grands chemins.— Laquelle? veux-tU doftc le savoir ? reprit la nymphe, en se familiarisant jusqu'à passer son bras sous celui dé Réginold.-^ Oui, je veux le savoir.' — Ce que tu n'as pas oublié^, c'est ton amour. — C'est mon injurel dit impétueusement Réginold.— J'avais donc deviné juste, tu pensais icià une femme ?^-.OUl.i. et je n'y Veux plus penser. — Excellent moyen pour y petisèr toujours. — Oh! non, on se délivre avec de ta force, et j'en aurai I de l'obsession) de la tyrannie d'un amour qui n'est qu'une longue trahison»... ^^ On t'a dono trahi? dit la nymphe du ton de pitié le plus comique. — Mais je me vengerai !».♦ *— Contre un rival? -— Non ! dh ! non, c'est impossible... ce rivaMà. .—Est-ce qu'il n'est pas comme un autre?

- Réginold se tatw

«1 rou couBomii. 4M

— Ainsi, reprit la nymphe, tu ne t'es pas encore ven«

gé?... Je comprends ton impatience — Personne ne

peut la comprendre. — Exagération depoëtaet d'amant! — État réel réel de mon cœur. J'aime bien le roi , mais je crois que je donnerais son amitié pour tenir là, à mofi bras, pendant dix minutes , comme je te tiens.« . je den^ nerais ma vie, et pourtant je ne voudrais, pour beaucoup^ la quitter avant d'avoir édairci un mystère de naia^ sance... Je donnerais tout ce que j'ai eu de joies dans le passé, tout ce qui m'est promis de gloire dans l'avenir, pour la tenir là pendant dix minutes. «^ Que lui diraia»tu? — Elle serait plus pâle et plus morte que ne l'est cette empreinte de cire eoUée à ton visage, quand elle m'aurait entendu, — Tu la reverras un jour. — * Un soldat n'a pas de ces certitudes-là à avoir. J'ai eu deux chevaux tuds sous moi en me battant l'autre jour contre les Danois ; une autre fois le cheval aura son cavalier tué sur lui. Bt mourir sans l'avoir confondue , humiliée , écrasée sous le poids de ses mensonges I -r- Veux-tu. la voir ?

Réginold crut si peu avoir entendu, qu'il ajouta :

— Dût-elle mourir avant d'avoir dit : Pardon ! -*• Veux-tu la voir? — Qui?... demanda d'un air égaré Réginold. -— Elle... — Elle..- mais.,. Réginold se retint^ il allait prononcer le nom de la comtesbe de Kœnigs^

marck Mais, repriMI, je ne te comprends pas... elle

est bien loin d'ici... — Veux-tu la voir? — Mais où? Je partirai bientôt... je... — Veux-tu la voir ici? — Mets le prix que tu voudras à ce miracle : des bijoux, de l'or» des parures... les coffres du roi me sont ouverts... j'y puiserai... Que veux-tu?...-— Hélas! je suis riche, répondit la nymphe profondément affligée de n*offrir aucune prise à la corruption par l'or et les diamants. — Aiats que veux-tu? parle I... — - Tu m'as dit, il n'y a qu'un instant, ({ue tu donnerais ta vie pour voir la oomieâde ?

452 mi vou gôubonhb.

— Ai-je dit la comtesse? — Non, maïs je suppose qu'elle est comtesse... il n'y a ià rien d'offensant.

Ré|finold; interdit de cette réponse, dit à la nymphe :

— Oui, j*ai dit que je donnerais ma vie pour voir la

^comtesse... — Tu as ajouté que tu ne voudrais pas pour

beaucoup quitter la vie avant d'avoir éclairci un mystère

de naissance — Eh bien? — Eh bien! dis-moi ce

mystère... L'or ne peut pas me séduire , mais l'extraordinaire peut encore m'amuser, ajouta la nymphe avec un accent de lassitude et d'indifférence qu'elle sut feindre admirablement. — Mais je ne la connais pas , reprit Bé* giaold. — Dis-moi ce que tu en sais. — Mais... — Tu ne veux donc pas la voir? — Je te dirai tout ce que j'en ai appris... Oh I mais toutes ces paroles, reprit Réginold, ce sont propos de bal que le vent et la danse emportent au loin, amusements du quart-d'heure, plumes folles qui se détachent des coiffures... Va, charmante nymphe , va reprendre ta place trop longtemps vide au milieu de ces quadrilles qui te regrettent et te recherchent... — Je croyais ton amour et ta vengeance choses plus sérieuses, reprit la nymphe, dont le ton de sincérité ramena de nouveau Réginold à son premier étonnement. — Mais lu serais magicienne, si tu me faisais voir ici la comtesse, et depuis longtemps les fées ne sont plus de ce monde...

— Yeux-tu que je te dise ce qui est arrivé pendant ton voyage de Suède en Danemark? — Pour me prouver ta iQagie? Beau moyen I tu me diras qu'il a fait du vent, que la nuit a élé froide ; le premier venu peut en débiter autant... — Vous avez éprouvé pourtant des accidents moins communs dans la traversée... Je croîs qu'une certaine lanterne rouge a failli vous perdre au trajet des Trois-Passages. — Tu sais celaî — De point en point.

— J'avoue... — Tu commences à croire à ma sorcellerie? — - Après tout, dit Réginold, mille, deux millleper*

cm FOU GOCBONNJ. 453

sonnes de Téquipage peuvent t' avoir appris les détails de cet événement, auquel je ne sais trop comment nous avons échappé. Ainsi cette preuve n*est pas convaincante... Il s'est passé pendant cetle nuit mémorable des faits plus graves, ajouta Réginold en froissant des papiers dans sa poche, des scènes plus terribles pour le cœur et l'âme que ne l'étaient pour le corps ces menaces de naufrage, toutes sinistres qu'elles fussent. — Il a des papiers... il a touché avec rage à des papiers, pensa la comtesse de Kœnigsmarck, car on n'a pas douté un seul instant que c'était elle qui parlait à Réginold; ces papiers... ce sont

des lettres — Oui, reprit-elle, il a dû se passer des

scènes plus terribles sur le vaisseau pendant cette nuitlà je n'osais vous en parler. — Que savez-vous, madame?

Le changement de voix de Réginold montrait déjà qu'il était ébranlé...

— Ces lettres... — Eh bien ! madame, ces lettres? — Ce sont des lettres , se dit la comtesse ; le reste va venir tout naturellement. — Ces lettres, qui semblent prouver... — Qui prouvent, madame , qui prouvent avec la plus franche netteté le caractère sans foi, sans loyauté...

— Mon Dieul sont-elles bien d'elle? — Son écriture!.., — Comme si Ton ne contrefaisait pas toutes les écritures?

— Ses pensées ! — Toutes les femmes ont les mêmes pensées. — Mais celui qui m'a remis ces lettres est incapable...—Sans doute, la délicatesse des rois en amour est bien établie 1 — Vous ai-je dit que c'était le roi? — Vous ne m'avez rien dit... c'est moi qui vous apprends tout... prenez garde I... — £h bieni madame^ je consens au traité que vous me proposez sans cherchera deviner Tintérêt que vous avez à le contracter. — Je vous l'ai dit cet intérêt, la curiosité ; croyez-vous que cela ne soit rien chez une femme? — Oui ; je consens à ce traité, cepen-

A^Jk BU 900 COUBOHNÉ.

iAXiU.. — Eh quoi! vous hésitez encore?... Que m'a r&mis le roi avec ces lettres? dites...

La comtesse chancela ; cependant elle dit :

-^Incrédule! — Mais dites I dites, madame. — Sceptique I — J'attends, madame, que vous disiez...

La comtesse cherchait à pénétrer...

—Quoi! vous doutez que je sache?... — ^Je ne doute pas, mais parlez.—^ Eh I mon Dieu I le roi, en vous donnant ces lettres, vous a aussi remis un portrait... — Assez, madame, assez! s'écria Réginold, je suis convaincu... Que vous soyez sorcière, magicienne ou non!... je. signe d'honneur le pacte que nous faisons ici... Montrez-moi la comtesse de Kœnigsmarck, et. .. — Et vous me direz tout ce que vous savez sur votre naissance. — Tout... mais allons! mon impatience... — Il y a encore une condition... — Laquelle? je meurs d'attendre... par grâce! madame... — Vous vous contenterez de voir la comtesse de la distance où je vous placerai. . . — Eh quoi I je ne lui parlerai pas l

— Puisque vous la verrez... — Il faut que lui parle! madame... mais ne m'arrêtez pas davantage ou dites-moi que tout ceci n'est qu'un jeu.. . Avez-vous encore quelque chose à me demander? -i- Oui. . . — C'est accordé.. . mais venez. — Voilà deux mille louis dans deux bourses...;

— Qu'en ferai-je, madame? — Suivez le bout de mon thyrse : voyez-vous là-bas, dans la quatrième travée de la galerie latérale, des tables de jeu? — Je les vois, madame... mais pourquoi? — Autour de ces tables occupées par des joueurs, voyez-vous aussi un officier qui, Jes mains dans soj? poches, l'air pensif comme je vous ai trouvé tantôt, regarde tantôt le ciel et tantôt l'or amassé sur le tapis vert? — C'est un officier français, savant et brave ingénieur, le chevalieurMegret... — Je le connais... prenez ces deux mille louis, mettez-les dans votre poche et abordez-le indifféremment... — Je le veux bien... en-

s m wu eêVMmxsL 45$

suite I n m tardera paa à vous dire que s^il ne joua pas, c'est faute d'argent, **-r Ah i oui, madame... vous avez raison de dire que vous le couDaissez.-^ Quand il se sera p)aini plusieurs fois à vous de cette manière, vous lui of« frirez quelques louis, puis quelques autres encore, et s'il perd toujours, offrez-lui en jusqu'à ee qu41 ait perdu les quarante mille livres en or que je vous ai données. — Et ensuite? — Rien de plus. Le hasard fera le reste... — • Me conduirez-^vous maintenant auprès de la comtesse, quoique je douterai jusqu au dernier moment qu'elle soit ici? — Raposez*-vous sur moi .. allez d'abord auprès du chevalier Megret ; attendez, ce qui ne sera pas long, qu'il vous ait fait comprendre qu'il n'a pas d'or pour jouer^ prétez^lui'Cn , attendez que la partie soit engagée entre lui et quelque joueurs, et dans un quart d'heure — - tous c^a incidents ne dureront pas plus d'un quart d'heure — *rendfiz^vQus aous la coupole. La coupole est la dernière pièiee de la grande galerie : c'est un boudj^ir orné de gla-* ces; au fond est un canapé... sur ce canapé sera assise la comtesse de Kœnigsmarck... — Ah I madame^ en vérilé, il faut aimer pour croire. ■— Et croire pour aimer... ^^ Mais c'est de la magie...— Qui vous dit que cela n'en est pas ? quand tout ce que nous venons de dire sera accompli, vous accourrez me rejoindre ici où je vous atten-** drai. .. Allez maintenant trouver le chevalier Megret...

Régjnold et la nymphe se séparërenk

Le bal passait de son aurore à son mfdi : d'abord contenues comme les fleurs quand le soleil les touche à peine de sa lumière horizontale, les femmes s'épanouissaient^ éclatantes et radieuses, à la chaleur des bougies, au souffle ardent 41e la musique. Riéginold traversa tous ces parterres^nimés pour se rendre auprès du chevalier Megret, qu'il trouva en effet fort soucieux, tournant sans cesse comme undamoé autour des tables 46 jeu sans pouvoir

15 du voD cauJBDiiir]^

en approcher. Chaque coup un peu remarquable le mettait hors de lui, et sa figure se contractait de joie et d'envie. Il aspirait les cartes, dévorait des yeux les dés. Juste au moment ou Réginold, galion tout à fait imprévu, l'abordait, rhôie splendide de la fête, le baron Sandel,venait vers lui en lui disant:

-r J'espère, chevalier, que vous ne m'en voulez plus dem'avoir tué?

Megretlui sourit en lui tendant la main.

— Charmé, au contraire, de vous voir en si bonne santél Votre coup d'épée fut rude.— Le vôtre fut bon, baron. — Le vôtre meilleur, chevalier. — D'ailleurs, reprit Megrfet, on n'en est que plus lié quand on a mangé du fer ensemble. — C'est mon avis, chevalier. Ah ça I mais vous êtes là comme en sentinelle auprès de ces tables de jeu ; auriez-vous peur de les loucher? — Non... mais... voyez-vaus, monsieur le baron, te plaisir de la danse m'absorbe... me suffit... — Ne jouerez -vous pas un peu? — Je ne joue plus, monsieur le baron... —Vous ne jouez plusl... c'est donc un vœu fait à quelque jolie femme, jalouse de vous posséder tout entier? —Pas précisément... mais... toute passion s'éteint... — Jamais le jeu, chevalier... Vous me cachez la véritable raison de votre étrange éloignement pour le jeu... — Non... monsieur le baron... Que lui dire? pensait avec rage Megret.— r Ne ferez-vous pas une petite partie avec. moi? — Mort et enfer! murmura chaque dent du chevalier ; laisser perdre une si belle occasion de prendre ma revanche! — Vo«s ne répondez pas? — La délicatesse, monsieur le baron.,— De quelle délicatesse pa/'lez-vous? Je vous ai gagné à Paris tout ce que vous possédiez, et vous avez peur de me gagner à Copenhague quelques poignées de louis? — Voyons !... votre revanche, chevalier... Cette table est libre...

Megret allait exprimer un des plus douloureux refus

iJlf FOU GOUAONNi. 457

que jamais martyr ait prononcés, quaad Réginold lui glissa cent louis dans la main.

La figure de Megret se détendit tout à coup ; ses yeux ternes brillèrent comme des yeux de chat dans l'ombre : les mains des joueurs ont des lèvres, il sentit que c'était . de l'or. Il jeta sur Réginold un regard qui voulait dire: Demandez-moi un jour d'aller tuer^ pour vous, le Grand Turc, et j'irai.

— Eh bien I s'écria le chevalier Megret , avec lin geste d'ab^andon parfumé de courtoisie, je suis à vous, monsieur de Sandel ; asseyons-nous à cette table de jeu cil vous me faites l'honneur de me convier. — A la bonne heure, chevalier. — A vos ordres, baron. — Je vous reconnais enfin... — Que voulez-vous 7... — Je veux que vous gagniez... — Trop bon, monsieur le Won. — A vous les cartes I chevalier.

Des que Réginold vit la partie engagée avec le baron de Sandel et le chevalier Megret, il glissa encore neuf cent louis sur les genoux de celui-ci, qui ne savait que penser de cette générosité fabuleuse, et il se leva. Il courut à la coupole, lieu du rendez-vous que lui avait donné la nymphe pour voir la ct)mtesse de Kœnigsmarck, ou celle du moins qu'il regardait toujours comme la comtesse de Kœnigsmarck.

Quel ne fut pas Tétonnemeut de Réginold, quand il aperçut, en écartant les rideaux de la coupole, une femme qu'il prit pour celle qu'il venait de quitter depuis à peine un quart d'heure. Même corsage vert, même jupe rose: même coifl'ure, un ihyrse à la main. Comme les murs de celle coupole étaient à pans coupés, ornés de glaces qui accompagnaient cette singulière forme, Timage de la personne assise sur le canapé se trouvait reproduite plusieurs fois. Mais de quelque côté que se tournât Réginold, il ne

458 cif von couBOimâ.''

parvenait pas à se persuader que la nymphe du bal ne fût pas celle delà coupole. ^'

-* Mais, madame, vous li'ètes pas la comtesse de Kœnigsmarck. — Vous vous trotppez, répondit Georgina en retirant son masque. — Oui, c'est bien vous 1 s'écria Réginold... cette ressemblance de costume avec une autre personne a causé mon erreur... Puis le hasard (si hasard a jamais été si merveilleux] de vous rencontrer id quand je vous ai laissée en Suède... Mais rêve ou réalité, madame, je remercia le sort de m'avoir mis en votre présence afin de pouvoir vous dire. ..

Le trouble qui régnait dans la voix et dans les paroles comme dans les regards et tous les mouvements de Réginold, fut si bien senti de lui-même, qu'il passa brusquement de ces tâtonnements à une explosion franche.

— Madame, ces lettres écrites au roi sont de vous... ee portrait aussi vient de vous...

Une grande pâleur blanchit aussitôt le visage de Gteor-' gina; elle répondit faiblement :

— Oui, monsieur... — Vous l'avouez 1 — Oui... — ♦ Mais alors... — J'ai écrit ces lettres... j'ai donné ce portrait... — Mais ces lettres sont des lettres d'amoTir... ce portrait est un gage d'amour... — Je le sais... — Votre franchise m'étonne encore plus que votre lâche infidélité. Vous ne m'aimiez donc pas ?...

Georgina regarda Réginoldavec une tendresse si plaintive, si suppliante, que les larmes qu'elle roulait dans ses yeux appelèrent aussi des larmes dans les yeux de celui qui l'aecaMait de reproches.

— Si vous aimiez le roi, que ne me le disiez vous, que ne me le fdsiez-vous comprendre ? — Je croyais que vous auriez tout compris... — Qu anrai»-]e compris?... que vous l'aimiez î. . .

m vov tKMJHOHini. 459

Le gouiire q«i monta des lèvres de G^fgina fut encore piys désolé que son regard meuillé de iannes.

-*- C'est done le roi que voiis préférez?

G«prgina tendit la main à Réginold, qui ne s'avança pas près du canapé, et Georgina fut obligée de retirer peii à peu sa main suppliante, qui rampa !e long de sa robe jusqu'à son cœur. — Mais défendez- vous, madame... -^ Je n'ai rien à vous dire... - — To^ut est donc vrai 7... -*T, Tout — Toutl.. . jusqu'à ces réponses favorxibles à la pasiriofi du roiT... jusqu'à ces expressions dont rhabileté iBÊt*élonûe «ous une plume aussi peu expérimenlée que je atoym la vôtre?... jusqu'à cet espoir qui accorde plus q«Ml ne promet?.. — Monsieur!...

Quand Georgina fut debout, après avoir poussé un cri, tifi seul <jri, elle remplit la pièce où elle se trouvait d'une majesté de statue ; elle ressemblait à la divinité de ce petit 4eiBpie... *

-— EsHîe tout ce que vous niez? demanda cruellement Héginold.

Georgina retomba sur le canapé en cachant son visage tl^tM ses mains. *

— Mais parlez I — Je ne le puis... — Oh! parlez! parlez 1 Quelle force mystérieuse vous ferme la bouebe?...

Les larmes ruisselaient à travers la claire-voix émue et ro«e formée par les deux mains qui cachaient la figure èelle, superbe, attendrie, outragée de Georgina.

— Madame, faut-il enfin vous demander mon pardon ou le vôtre?...

Georgina ayant tendu encore une fois la main * RéginoW, celui-ci lui répondit :

-^On ne touche pas au bien du roî, madame.

En poussant un second cri de martyre, Georgina se teva et qtiitta en courant la coupole.

Ré^nolâ s'élança effaré après die, mais H la perdit

4êO m vou oouaoïTNB.

bientôt au milieu de la foule prodigieuse répandue dans le labyrinthe des salons ; il la perdit comme un chasseur trop ardent laisse échapper dans les blés l'oiseauqu'il poursuit. De détours en détours inutiles il arriva précisément au même endroit où il avait rencontré la comtesse de Kœnigsmarck déguisée en nymphe. Il crlit avoir atteint Georgina.

— Enfin, madame... enfin... je puis encore vous dire... que cette fuite... — Mais je n*ai pas fui, mon^ sieur I — Je vous ai poursuivie. •• — Moit que ditesvous?... je vous attends ici depuis une demi- heure... — Cessez, madame, cessez dé vous jouer de moi... — - C'est à vous, monsieur, dit la comtesse en riant^ de tenir votre promesse. Souvenez^vous de nos conventions. Je devais vous faire rencontrer avec la comtesse de Kœnigsmarck, et vous deviez m'instruise confidentiellement des particularités de votre naissance. J'ai tenu ma parole, tenez la vôtre. — Mais vous êtes la comtesse..; — Moi!... — Vous-même. La personne de la coupole et vous, n'êtes qu'une seule personne... même costume... même coiffure... même... — Ah I c'est chamiantl répliqua la comtesse en continuant de rire... Je vois qu'il faut vous tirer de votre singulière illusion...

La comtesse fit ensuite courir un rideau qui séparait une pièce de la galerie où elle était avec Réginold, et elle lui montra un quadrille formé de douze jeunes femmes, exactement costumées comme elle, déguisées en nymphes, masquées et dansant dans toute fa folle joie du bal.

— Voyez toutes ces nymphes, dit-elle à Réginold, et dites-moi pourquoi chacune de ces femmes plutôt que moi ne serait pas celle que vous avez vue dans la coupole?

La confusion de Réginold fut complète.

— Je vous écoute matntenant, reprit la comtesse de Kœnigsmarck. «— Eh bien 1 madame, soyez satisfaite. H

DU FOU GOUAOIINÉ» A ^4

y a dix-huit ans que mon roman a commencé et qu'il se continue. — Votre famille?... y^ Je ne connais pas ma famille. — Vous êtes né pourtant en Suède? — Les aigles qui traversent le ciel de nos climats peuvent seuls le dire, mais je ne le crois pas... . ^"^

La comtesse écoutait avec une extrême attention.

•— • J'ai été trouvé sur la glace. — Sur la glace 1 mais surs quels bords? — Quel intérêts! puissant auriezvous, madame?... — Un intérêt... de curiosité, je vous l'ai dit; mais poursuivez, je vous prie. — On m'a recueilli dans un berceau sur les grèves de Stockholm...

— Il y a dix-huit ans, assurez-vous?... -^ Le roi Charles XII me l'a dit, madame. — Le roi ? comment a-t-il su? — C'est le roi son père qui du fond de son palais m'aperçut sur la glace, m'envoya prendre, me plaça à sa cour... Sa bonté... ^— £t c'est tout ce que vous savez?... que sa vez-vous encore ? — C'est tout. La bouté de Charles XI, allais je vous dire, prit soin démon enfance, de ma jeunesse... je lui dois tout. — Et vous n'aviez sur vous aucun signe? — Aucun... aucun...

Les regards de la comtesse de Kœnigsmarck perçaient son masque...

— Permettez maintenant, madame^ que je continue à chercher dans ce bal celle que je brûle d'y retrouver...

— Encore quelques mots... — Mais, madame... — Comment était ce berceau?... — En bois de theck, je crois, et lié avec des bandelettes de cuir... — Vous étiez enveloppé?... — Dans de chaudes fourrures blanches... — ; Prince ! prince I cria la comtesse de Kœnigsmarck en ^'agenouillant devant Réglnold... Puis elle ajouta : Oh I mon Dieu!... mon Dieu!... et elle disparut avec encore plus de rapidité que n'en avait mis Georgina à fuir devant Réginold.

Une tête encore plus forte que celle de Réginold aurait

léfi mi von couBomri.

fléchi au choc de tant de surprises: il ne douta plus qu'il rêvait. Ce bal, ces lumières, ces deux femmes, cette révélation, ce titre de prince..^ Il aHa s'asseoir, dans i'hébétement d'un somnambule, auprès du chevalier Megret, qu'il avait laissé, jouant avec le baron àt Sandel.

Il arriva au bon moment: Megret avait déjSi perdu neuf cents iouis ; il ne lui en restait plus que cent qu'il se disposait à jouer par mise de vingt louis. Déjà il murmurait en luinnéme :

— Quel étrange Bfez, mon doux Seigneur î a ce baron de Sandel î — Atout, chevalier 1 — Je n'en ai pas. — Atout! — Je tfen ai pas. — A moi les -vingt louis, dit le baron.

Le murmure grossît, et on put entendre indistinctement :

— Ignoble nez I — Je fais encore vingt louts. — Accepté, répondit le baron qui avait les caries... Carreaul — Voilà. — Encore du carreau, chevalier. — Je n'en ai plus... — Carreau, carreau ; carreau, et gagné!

— Ah çà I monsieur le baron, vous n'avez donc pas profité de la leçon que je vous donnai à Paris pour changer de nez?

Le baron de Sande! gagna encore trois fois, et pendant le cours de ces trois pertes successives Réprouvées par le chevalier Megret, on entendit celui-ci dire sur tous les tons delà colère : Misérable nez 1 abominable nez ! hideux nezl et enfin au dernier coup qui lui enleva ses derniers -vingt louis, il s'écria, en écrasant le tapis vert d'un coup de poing : Copenhagois de ne? î

Le baron de Sandel n'avait pas soufflé mot jusque-là : mais, quand il eut tout gagné au chevalier, il lui dit comme autrefois à Paris et avec le même calme : « Voulez vous que nous parlions maintenant de mon nezT »

Réginold glissa la seconde bourse de mille louis sur

les genoux de Megrel, mais en lui disant t^ut bas : C'est la dernière, songez-y 1

Megret vit dans Réginold tm dieu descendant sur la terre. Il se dit : Je l'adorerai plus lard sous telle forme qui lui plaira.

— Non, monsieur le baron, nous parlerons de votre nez dans quelques minutes. Vous m'avez gagné mille louis : ma revanche en deux fois, — en voilà cinq cents, cinq cents sont là en réserve. Jouons. Je bats les caries, coupez... A vous! •— Valet de pique 1 — Aucun pique à offrir à votre fratricide de nez. — Dame de pique 1 chevalier. — J'aurai votre parricide de nez. -^ Pas de. pique. — Trois autres piques î — A moi votre régicide de nez dans une heure. — Jouez-vous les autres cinq cents louis, monsieur le chevalier? — D'un seul coup; fcomme d'un seul coup je veux enlever votre nez. -^ Vous savez que je fis sauter votre perruque au plafond, chevalier... Cœur! — En voilà... J'aurai votre nez ! — J'aurai votre hideuse perruque.. .Du cœur encore! — En voici... J'en ferai un éteignoir, de votre nez. — Quand vous l'aurez ! — Je Taurai 1 1 — Encore du cœur, chevalier.., — J'en sers! Votre nez va tomber. — Votre perruque va voler par la fenêtre. Deux cœurs encore ! — 'Tonnerre de nez ! j'ai perdu, s'écria le chevalier en saisissant violemment le jiez du baron de Sandel, lequel nez devint rouge, violet, noir, ce qui n'empêcha pas le baron de prendre la perruque du chevalier et de la jeter par la fenêtre.

Ce combat entre le nez du baron et la perruque du chevalier Megret soulevait déjà la salle, lorsqu'Olof entra, son sabre à la main, en disant, ivre-mort, à tous les officiers ses camarades : — Mais vous êtes tons des parjures, vous jouez ! vous buvez I Et votre serment? -;7 II n'y a plus de guerre, grand Goliath! •— Plus de

464 OH wov GonAoïmi*

guerre que jamais, la flotte met à la voile. — A bord ! à bordl... — Et contre qui va-t-on se battre? — Contre toute la terre à commencer par les Russes. — Suivezmoi!

Tous les ofiBciers suédois quittaient en hâte le bal, da reste bien avancé, car le jour luttait déjà avantageusement avec les lumières ; Megret dit alors au baron de Sandel :

— Baron I — Chevalier! — Vous savez! — Quoi?...

— Je vous ai promis de vous couper le nez... — Ah! c'est juste, puisque j'ai déjà pris votre perruque... — Je h ramasserai en sortant, mais je prétends vous mettre dans un état, vous, monsieur le baron, à ne jamais retrouver votre nez, quoiqu'il soit très-visible. — Vous me proposez donc, chevalier?... — La répétition du régal que je vous offris à Paris. — Un duel?... très-volontiers l

— Au pistolet, cette fois, baron. — Soit, chevalier ; mais comment ferons-nous, vous allez partir? — * Je ne partirai, croyez-le bien, qu'après avoir réglé mes comptes avec votre nez. — Où irons-nous? — Suivez-moi, vous et votre nez, je vous prie, monsieur le baron.

Le chevalier, après avoir ramassé sa perruque dans la rue, conduisit le baron de Sandel jusque sur la grève, et là en présence de deux où trois cents of&ciers. suédois et danois, il dit : Messieurs, faites place, M. le baron de Sandel et moi avons deux mots' à nous dire avant de nous séparer.

On comprit aisément que c'était un duel, et les seconds ne firent pas faute.

vQuand les pistolets furent chargés, les deux combattants se placèrent à quinze pas de distance.

Megret, après avoir salué avec courtoisie, tira le premier.

— Je vise au nez, s'écria-t-îK

vu FOU COUBONNB^ 165

Le nez du baron Sandel ne remua pas d'une ligne.

— C'est un nez enchanté ! s'écria amèrement le chevalier, plus qu'étonné d'avoir manqué à quinze pas un but si visible. — Et moi je viseà la perruque, dit froidement le baron de Sandel.

Le coup partit, Megret tomba : la baille avait traversé le front du chevalier.

Ses amis le jetëreirt dans une des barques qui allaient les mener à bord de leurs vaisseaux respectifs et ils gagnèrent vite le large.

En rouvrant les yeux pour les refermer aussitôt, le pauvre chevalier Megret murmura :

— Quel nez I

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