‹ L'amour des lèvres et l'amour du cœur (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · DANS LA FORÊT · texte numérisé non relu

DANS LA FORÊT

Depuis une heure ils galopaient à perdre haleine, l'un près de l'autre, sans se dire un seul mot. La terre était couverte de feuilles jaunies par les pluies d'automne; l'horizon se rétrécissait de plus en plus autour d'eux à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la forêt de Peïpus, qui aboutit du grand lac de ce nom. On n'entendait de temps en temps que le reniflement de leurs vigoureux chevaux ou le bruit de quelques pièces de fer du harnais secoué trop vivement par cette course rapide. Où allaient-ils ainsi, dans une direction qui n'accusait pas une connaissance très-approfondie de cette immense forêt , en fort mauvaise réputation parmi les honnêtes voyageurs livoniens , russes , allemands qui la traversaient pour leur commerce T

•16$ tJn'Von couioimi;

— Sire, à\l Qégipold à h pramière halte qu'ils furent obligés de faire à un carrefour , je croU cette forêt peu sûre.

Im roi^ en s'essuyant le front avec la manche de sa grosse veste de drap bleu :

— S'y cacherait-il des voleurs? -^ Beaucoup, et même des brigands. — Ils attaquent de face... laUson»^ les venir. — Mais c'est que je crains aussi pour vous ceux qui attaquent de profil. •— Que veux-tu;;^dire? — Nous sommes en guerre , Sire. — Je le sais assez pour ma part. — Cette forât est ocjcupée par les Russes ; ils sont quatre-vingt mille autour de Narva et dans les environs ; des troupes de maraudeurs pourraient fort bien être venues jusqu'ici... — Pour voler des poules î — ^Vous seriez une b^lle poule à enlever. Sire; vous vaudriez tout un poulailler à celui qui vous prendrait par les ailes et vous emmènerait à Pierre Alexiowiiz. Je pense donc qu'il serait prudent de charger nos pistolets avant de reprendre notre course. — Gljarge^les, puisque tu crois que les Russes, qui ne m'ont jamais vu , pourraient me reconnaître... — Sire, répliqua Régioold en chargeant les pistolets de Charles XII et les siens, les Russes sont très-fins; ils connaissent votre esprit aventureux autant que votre visage. Nou^ sommes en guerre avec eux , comme nous venons de le dire. Quoi de plus naturel qu'ils aient répandu leurs émissaires; — ignorent^ils que votre flotte est mouillée à Pernaw? -^ Je ne le suppose pas. — Que votre armée est déjà débarquée ! — Non plus. Mais fus* sent-ils cent fois plus fins encore,' je les défie de deviner xfue le roi de Suède, sans autre escorte qus ctHe da son fidèle ami Réginold, traverse seul en ce moment la foréi

de Peipus pour — Pourquoi, Sire? car vous ne me

l'avez pas encore appris , demanda Réginoid. -r^ Pourquoi?... pour répondre à ce besoin d'espace qui ma dé-

OR fnm eouBoiiinf. 167

irore, pour complaire à ce mépris du danger dont je ne puis me guérir, pour obéir à celte impulsion qu'éprouifèrent Alexandre et César, te premier quand il toucha le sol de la Perse , le second celui des Gaules. Leur armée les crut perdus. — Votre armée aussi vous croira perdu, dit Réginold sans songer à la flatterie. — C'est le seul rapport que j'aurai jamais avec Alexandre et César, lui répondit Charles XII en soupirant et d'un ton sincère, car il fut toute sa vie d'une modestie qui allait quelquefois jusqu'à la pudeur. Mais, à cheval !...

Charles XII appuyait le bout de sa botte sur Tétrier, une balle passa en sifflant entre lui et Réginold.

— Sire, une balle! ~ Mais, oui... je les connais depuis^ mon débarquement à Copenhague... — On en veut à votre vie I — Peut-être à notre bourse , repartit le roi en riant et en ajoutant : •— Ne déshonorons pas les voleurs.

Il reprit le galop, mais en perçant une allée si étroite que Réginold ne put faire marcher son cheval auprès du sien. Le confident était fort inquiet depuis ce coup de mousquet dirigé sur Charles XII. A cette anxiété se joignait en lui la tristesse dont le déclin du jour vint le saisir au milieu de celte forêt, sur laquelle s'abaissaient des montagnes de nuages sombres et glacés. Il ne fut quelque peu soulagé que lorsque l'allée , en s'élargissant, finit par aboutir à une espèce de plaine d'oîi il put découvrir le ciel et l'horizon, quoiqu'ils fussent l'un et l'autre bien voilés par le brouillard. C'est au centre de cette plaine que Réginold, arrêtant son cheval avant l'ordre du roi, dit à Charles XII :

— Sire, faites cesser mes inquiétudes , ou du moins diminuez-les , je vous en prie. — Quelles craintes nouvelles éprouves-tu? — Ce coup de mousquet n'a que trop justifié mes appréhensions : un second coup peut amener

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le résultat fatal évité d'abord. — Sais-tu un moyen me mettre à Tabri des balles? — Entièrement, non; m si c*est au roi qu'on en veut, ôtons à vos assassins moyen de vous distinguer de moi-même. — Mais i ne distingueront bientôt plus rien : la forêt devient noi comme un four. — N'importe, Sire ; d'ailleurs, qui si demain nous ne nous y trouverons pas encore? Si qu que guide ne vient pas nous indiquer notre chemin, j' peur qu'il n'en soit ainsi. Souffrez donc, Sire, quejevo propose d'échanger réciproquement nos habits. — Boa pour qu'on te lue à ma place... Laissons cela et courofij toujours. Aussi bien la tempête va éclater... Entends-tuj La forêt gémit, les branches balaient la terre... — Je q| ferai pas un pas de plus, Sire, si vous ne consentez à o| que je propose. — Ma volonté... — Sire, votre vie avaoj votre volonté. — Tu veux une chose, Réginold, peu dign^ de courage... — Vous aurez, Sire, bien d'autres occasioû^ de vous faire tuer sans celle-là, la moins glorieuse de toutes... «^ J'en conviens sans peine... Réginold, faisons un arrangement. — Pourvu qu'il mette votre vie à l'abri, je l'accepte. — Donne-moi ton habit, voici le mien. Es-tu content? — Presque. — CommenM cela ne te suflBt pas! ^ Je désire maintenant. Sire, que nous échangions no^ cravates. Je la porte jaune, vous l'avez noire. — Non! non! dit 1(3 roi; et voilà précisément l'arrangement que je proposais. Je consens bien à endosser ton habit noir et à te donner le mien qui est bleu; mais je veux garder ma cravate. — Il n'y a que vous. Sire, en Europe, qui portiez au cou une cravate noire. — Je ne la quitterai pas! Il sufiît que je n'aie plus cette veste bleue pour qu'on hésite à me reconnaître... — Mais on ne fera qu'hésiter— — Allons, mon Réginold, sans attendre l'explosion delà tempête au milieu de cette plaine, d'où plus tard il nous serait impossible de sortir I

en FOU GOUBOIINB. f (>9

Le roi 9 sous son nouveau costume , avait repris le gaip en se dirigeant vers un point de ce vaste cercle d'arres tracé autour d'eux, et qui ne présentait de loin au- Lino issue. S'ils en sortirent, ils n'en surent rien , car ientôt la nuit et la tempête s' unissant, il eût été difficile, lême à un voyageur habitué à traverser cette forêt , de ire où il se trouvait.

Il importe de dire, sans aller plus loin dans cette forêt eu sûre, comment il se faisait que Charles XII et Régi-* old la parcourussent ainsi.

La flotte suédoise, après avoir quitté Copenhague^ était ntrée dans le golfe de Riga en Livonie , et avait débar- [ué à Pernaw seize mille hommes d'infanterie et près de ;uatre mille chevaux. CeUe armée était destinée à délirer la ville de Narva,*qu'assiégeait le czar de Moscovie, >lus tard Pierre-le-Grand. Narva , aucun lecteur ne Ti- ;nore , est en Ingrie , et Tlngrîe est une province russe [ui appartenait autrefois aux rois de Suède.

 peine débarqué , le roi s'était élancé sur \xn cheval, it, suivi de Réginold, il avait gagné la. forêt de Peïpus, tvec cette fièvre conquérante dont Napoléon fut lui-même iaisi quand il toucha le sol russe. C'est une espèce de )remière entrevue secrète entre le conquérant et la conquête, dont il veut être le premier à lever le voile.

Mais le vent de bise, le brouillard gris, le froid redoublant d'efforts , s'acharnèrent l'un contre l'autre et tous contre la forêt qu'ils remuaient, roulaient, soulevaient et laissaient retomber comme un fagot de vieux bois mort. D pleuvait des feuilles, de petits morceaux de branches bâchées et des flocons de neige en quantité. L'incommodité était grande, et la nuit s'épaississait de plus en plus sur ce tas de choses en désordre. Les chevaux ne trouvaient plus où poser le pied; ils enfonçaient quelquefois dans la neige jusqu'aux genoux , qXielquefois ils allaient

no xm wov oomomi*. '

se heurter contre des troncs d'arbres, jetés comme de grands cadavres, en travers du chemin , si Ton peut appeler chemin le sentier a peu près tracé à coups de hacM dans le cœur de la forêt. La neige s'était tellement amom celée et collée autour d'eux et de leurs cavaliers , qu'iU formaient les uns et les autres deux statues équestres df marbre blanc descendues de leur socle. Décidément Char* lesXIIetsoncompaj^non, payant cher une témérité in mile, étaient perdus autant qu'on peutl'être. Il n'y avait pasplui de salut pour eux à se diriger dans un sens que dans ui autre : le seul parti qu^iis eussçnt à prendre ^ c'était celui de ne pas s'arrêter, à moins de se condamner i périr de froid au milieu de cette nuit d'heure en heure plus noire et plus glacée.

*— Mon frère Pierre Alexlowltz, dit le roi en regardant le ciel, me paiera cette oourse dans les domaines qu'il a voulu me prendre; car enfin je suis chez moi, si l'endroit n'est pas beau. — Et si bien chez vous, Sire, que voici vos vassaux qui accourent vous rendre hommage. Entendez-vCus ces hurlements? — Des loups?

Réginold n*eut pas besoin d'affirmer davantage ; trois loups, atfx yeux élincelants , jetèrent trois ctm et trois flammes en coupant le chemin do leurs bonds affamés.

— Ceci devient sérieux.

Réginold saisit un de ses pistolets et L'arma.

**-- Le plus tard possible , mon arâi , car si nous ne tuons pas, nous serons tués. Allez où diable vous voudrez, dit ensuite le -roi en lâchant la bride à son cheval. Nous vous avons assez conduits, conduisez-nous.

Et les deux chevaux furent abandonnés à leur propre instinct : c'était à eux à sauver leurs maîtres du péril commun. Les chevaux comprirent : la peur surtout agrandit leur intelligence, et, courant ventre & terre sur la neige entre deux rangées dô loups dont la timidité ne

durerait peut-être pas toujoui's, ils etnporièrent les deux cavaliers dans Fespace qui tourbillonnait.

— ♦ Vive la guerre I s'écria le jeune roi dans Tivresse de cette course périlleuse. Je suis heureux que mon royaume se gouverne et que mes passions se taisent devant la grande passion de la guerre !

Un loup se précipita sur le cou de son cheval, mais ses dents avaient à peine effleuré la peau de la bêle dont tout lé corps avait frémi, qu'il lui cassait la tête d'un coup de pistolet et passait outre.

Il reprit tranquillement :

— Qu'as-iu fait à Copenhague pendant le$ fêtes qu'on vous y a données, HéglnoldT On dit qu'il y avait de trèsjolies femmes à celle du baron de Sandél î — Oui , Sire ; lïiëis 6e loup.;. -^ Je ne te parle pas de loup , repartit le roi en riant , niais des femmes danoises. — Vous savez qu'elles sont fort aimables pour les étrangers , et qu'en général elles sonfassez faibles pour les vainqueurs... — ^ Je te trouve mélancolique en disant tine chose assez gaie, Réginold; liie cacherais-tu quelque passion qui galope avec nous en ce moment? Mieux vaut avoir à ses trousses

des loups, même enragés... vois-iu? — Ohl oui —

Décidément, Réginold, je crois que tu as gagné le mal que j'ai quitté. —S'en débarrasse-t-on comme on veut? — Gomme on peut. — Peut-on toujours? — As-tu fait comme moi? as- tu jeté dans la mer les lettres, le portrait de celle que tu aimais, car je vois que tu as aimé, que tu aimes encore?... Mauvais fardeau à la guerre.

Par un mouvement purement machinal, produit par le ressort si puissant du souvenir, Charles XII, oubliant qu'il avait troqué son costume contre celui de Réginold, enfonça sa main dans les poches de Thabit... Réginold poussa un cri... il se souvint avec un indicible sentiment de terreur, que dans >$on zèle à cacher le roi

•I7S un tOU COUSONIIS*

sous son habit, il avait oublié que dans une des poches de cet habit se trouvaient les lettres et le portrait de la fausse comtesse de Kœnigsmarck, de.Georgina enfin, lettres et portrait que le roi lui avait dit pendant la traversée de Stockholm à Copenhague de jeter à la mer.

— Qu'as-tu? demanda le roi en retirant brusquement sa main de sa pocha pour saisir un pistolet dans les fontes. — Encore un loup, Sirel... — Où? — Là.

Par un concours miraculeux de circonstances , un loup, ce qui n'était pas un miracle, bondissait d'un fossé du chemin sur le roi, qui le tua au vol.

— Un moment ! dit le roi, en prenant ensuite une cartouche dans le gousset de sa culotte, où il n'y avait heureusement ni lettre ni portrait. ... il faut que je charge ces armes pour d'autres loups. — Lumière! cria à l'instant même Réginold. — De quel côté? — Devant nous, Sire; droit devant nous. — Si c*es| une ville, c'est infailliblement la capitale des loups. Les chevaux ne nous ont pas trompés... Allez, mes braves bêtes, vous aurez bonne litière et bon sommeil , et vous les aurez bien gagnés, par ma foi I En avant t. en avant 1

Le bonheur de trouver un gîte aurait été bien doux pour Réginold aussi, car il était glacé et brisé de fatigue; mais cette malheureuse imprudence qu'il avait commise de ne pas retirer ce portrait en prêtant son habit au roi!... Une pareille pensée empoisonnerait un fleuve de joies.

Il ne fut pas nécessaire de stimuler Tardeur des che* vaux; ils coururent d'eux-mêmes vers la chaumière^ où Todeur du foin les attirait. A l'approche de cet endroit habité, les loups s'étaient enfuis. Nos deux cavaliers suivaient l'allée de bouleaux au bout de laquelle brillait k travers les fentes des cloisons, cette petite lumière, quand Js estendireni dans la direction opposée à celle

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qu'ils suivaient, le bruit d'un galop qui leur sembla d'abord un écho de celui de leurs chevaux. Mais ayant un instant fait arrêter ceux-ci et le même ^ruit se continuant, ils ne doutèrent plus que ce ne fussent aussi des gens montés sur des chevaux qui passaient tout près de là. Us poursuivirent leur chemin, et, au bout de quelques minutes, ils se trouvèrent dans l'endos qui cernait la chaumière. Mais la lumière venait tout à coup de s'éteindre.

— Signe évident d'hospitalité, dit le roi. — Comme la balle que nous avons reçue tantôt est un signe d'amitié, ajouta Réginold. Je n'augure rien de bon de cette obscurité soudaine. — Ni moi non pljis. — Voyons, dit Réginold en (happant du poing, sans descendre de cheval , contre la porte de la chaumière. Holà, bel...

Aucune voix du dedans ne fit accueil à cet appel.

— Holà, hé! dit à son tour Charles XU en frappant plus fort.

Rien, aucun signe de vie.

— Nous sommes deux pauvres marchands de toiles qui allons de Pernaw à Tolchef ; il fait un temps bien* mauvais ; l'hospitalité pour cette nuit, s'il vous plait.

Pas de réponse.

— Et quand on songe, murmura le roi, que c'est là la maison d'un de mes sujets 1

Réginold reprit après quelques secondes d'attente :

— Quand nous vous disons que nous sommes des marchands, nous pourrions ajouter que nous sommes des contrebandiers. — Pas mal, dit le roi, et si après ce titre ils n'ouvrent pas, nous n'avons plus qu'à nous pendre. — Ou à les pendre, dit Réginold avec humeur. — Doucement, Réginold, ces gens-là sont chez eux. — Et n'êtes-vous pas chez vous?...

Pendant ce dialogue à voix basse entre le roi et son compagnon, les personnes à cheval qu'ils avaient enten-

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174 m VOT coimcmiiir

diias paBsot dans les taillis se irouTèrént tout à tsoup à la porte de la chaumiëFe* Le peu de brUit qu'elles avaient fait s'expliquait par le chemin qu'elles avaient pris : leurs deux chevaux, car ils étaient deuk cavaliers, avaient foulé une espèce de fossé plein de neige oreusé derrière la chaumière. Leur présence subite causa quelque étonnement à Charles XII et à Réginold, qui répondit en langue allemande ainsi que le roi au salut des deux étrangers^

-— Peut-^tre^ leur dit Charles XII, serez-voUs plus heureux que nous auprès de ces braves gens qui n'ont pas voulu nous ouvrir. *^ Ah t ils n'ont pas Voulu vous ouvrir t dit celui qui paraissait le plus âgé et le plus grand des deux étrangers. Et il donna avec sa botte un coup si violent à la porte, que toute la ohaûmière en fut ébranlée comitae si elle eût été en eatton.

La voix de cet étranger était formidable. ^

— Ouvrez I cria-t-il d'un ton qui annonçait la résolution de se passer bientôt du eodsentemetit dii locataire pour ouvrir sa porte* Ouvrez, au nom dd roi! -^ En voilà un, pensa Charles XII qui ne tne sait pas si près de lui. — De quel roi? derlianda une voix qui sortit et descendit de la seule croisée placée.sous le pignon de la chaumière. •—La question est plaisante, dit Réginold.

Elles quatre étrangers se mirent à rire, malgré le feu J*erivie qu'ils en avaient.

— ^ Comment de quel roi? — C'est que nous en comptons trois dans ce moment-ci en Livonie et en Ingrie : d'abord, le roi de Pologne, qui assiégeait Riga, il n'y a pas quinze jours; pui^ leczar Pierre Alexio^itz, qui s'est emparé de ITngrîe où nous sommés ; puis le roi de Suède, qui vient pour la reprendre. Ceci fait bien trois fols. — Drôle, au nom du czar, dit îe plus ^gî'and de^ quatre étrangers. *- Je trouve assez original, dit Chartes XII tout bas à Réginold, que (jet étranger invdqUë l'autorité

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du czap ikm un pays qui m'appartient. — Je n'ouvre pas au nom du czar, répondît Tétrange bûcheron, car quelle autre profession lui supposer? — ^Très-bien, ajouta mentalement le roi Charles, il tient pour nous. Je m'en souviendrai. — Et pourquoi n'ouvres-tu pas, maître insolent au nom du czar? — Parce qu'il peut être battu bientôt par le roi Charles XII, comme vient de l'être le roi de Danemark.

L'étranger se tut un instant, et ce fut son compagnon qui poursuivit:

— On ne bat pas le czar... — Je ne dis pas... niais.r. Charles XII riait en silence, courbé sur la croupe de

son cheval qui avançait toujours ses naseaux de la cloison de planches, parce qu'il devinait bien que là était la bonne provende.

— lia quatre-vingt mille hommes... — Je ne dis pas... mais... — Eh bien! au nom de Charles XII, interrompit le roi de Suède, ouvre-nous ta porte. — Je ne l'ouvrirai pas davantage, répondit le maître delà chaumière. — Comment, pas davantage?

— Non. — Charles XII qui vient, comme tu Tas dît toi-même, de baUre les Danois? — Sans doute. — Charles XII assuré d'infliger le même sort aux Russes, quoiqu'il n'ait que vingt-quatre mille hommes au plus...

Celui qui accompagnait l'étranger de haute taille ayant fait entendre un ricanement de doute, son compagnon le prit vivement par le bras, et le bruit dédaigneux s'arrêta,

— Il peut être battu tout Charles XII qu'il est, et je ne veux pas me compromettre en ouvrant ma porte à ses partisans.

Ce fut au tour de l'étranger qui était arrivé le dernier à rire sans bruit.

— On ne- bat pas Charles XII, s'écria Régînold, impertinent fondeur de bûches ; apprends cela de moi. On

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ne bat que ton czar, on le battra comme il a toujours été battu. — Vous allez vite, seigneur étranger, interrompit avec humeur le compagnon du grand cavalier.Le czar n'a pas encore éprouvé la supériorité de Charles XII. — II réprouvera.— C'est possible, mais jusque-là, je vous prie...

— Alonsieur est donc Russe? — Non, monsieur, je suis Allemand ; mais Monsieur est donc Suédois? — Non, monsieur, je suis Allemand aussi.

— Ils n'ont guère ni Tun ni l'autre l'accent de leur pays, pensa le singulier bûcheron.

— Alors, si vous n'êtes pas Russe, pourquoi prenezvous si chaudement la défense du czar? — Et vous, si vous n'êtes pas Suédois, pourquoi faites-vous prévaloir' si partialement le roi de Suède, un fou ? — Comme si le czar n'était pas un ivrogne. — Comme si Charles XII n'était pas un enfant têtu, qui mériterait le fouet pour ne l'avoir pas reçu plus tôt. — On dit que le czar n'est pas très-brave; qu'il tremble quand il passe sur un pont par la peur ridicule qu'il a de l'eau. -— Il s'est guéri de cette peur, tandis que Charles XII ne se guérira jamais de son ambition qui le mènera loin. — Pourvu qu'elle le mène à Moscou. — Oui, derrière le char de triomphe du czar.

— Non, ayant le czar attaché à la queue de son cheval de victoire. — Assez, messieurs! assez 1 dirent d'une commune voix les deux cavaliers qui étaient restés témoins silencieux mais non pas indifférents de cette scène.

— Et toi, au nom du diable! s'écria le plus grand des deux, tu vas nous donner ta chaumière; nous ne te demandons plus de l'ouvrir.

Et les deux vigoureux étrangers, comme s'ils s'étaient entendus, s'appuyèrent avec force contre la porte, la poussèrent, elle ploya, elle revint, puis, pressée une seconde fois, elle craqua, se fendit et tomba en deux morceaux dans la chaumière. — Si vous vous étiez d'abord

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exprimés ainsi, dit le bûcheron qui avait rallumé sa lampo à la hâte Je vous aurais ouvert depuis longtemps;mais vous dites tantôt que vous êtes des marchands de toile, tantôt yeus m'ordonnez d'ouvrir au nom du roi; tous ces mensonges m'effrayaient... vous auriQz fini par me dire que vous étiez l'un le roi de Suède et l'autre. le czar de Moscovie ; mais heureusement vous avez changé de système... — Nous avons enfoncé ta porte et nous allons t'enfoncer les côtes si tu ne mets {>as ces quatre chevaux à l'écurie. — ^Tout de suite, messieurs. — Et donne-leur de l'avoine. — En abondance, messieurs. — Et du foin î — En quantité, messieurs. — Va! — Je vais.

Pendant que le bûcheron conduisait les quatre chevaux à l'écurie, les quatre étrangers allumaient du feu dans râtre et s'arrangeaient pour goûter quelque repos après les vicissitudes d/une nuit passée dans la neige. Tout en se secouant ils s'observaient en dessous avec beaucoup d'attention. Celui des deux voyageurs qui avait gardé le silence tandis que Réginold se disputait avec son compagnon, était d'une taille très-haute et noblement dégagée; sa bouche était grande mais expressives; son front, dur et développé sur deux sourcils farouches et mobiles, couronnait deux yeux d'une extraordinaire puissance de jet et de pénétration. Les os maxillaires et les muscles de son visage étaient toujours en action, signe d'une grande sensibilité nerveuse. Il av^it le cou libre, les épaules fines m^is pleines; la poitrine avancée. Ses mains annonçaient la force, ses jambes la vigueur primitive qu'on ne rencontre que chez les chasseurs des montagnes. Une teinte de finesse féroce couvrait cet appareil énergique, fait pour lutter non-seulement avec les hommes, mais avec les éléments.

Toute sa supériorité se résumait dans la /orce sans mélange d'autres qualités. Il regardait avec force, parlait

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â^76e ibree, pensait avec force. Sa personne, si l'on peut s'exprimer ainsi, cassait l'air au milieu duquel elle existait. Quant à son compagnon de voyage, sans être aussi grand que lui, il avait une taille très-avantageuse; du resté il était beaucoup plus jeune. Il paraissait n'avoir pas plus de vingt-cinq ans. C'était la beauté sereine et froide du Nord, la beauté slave dans toute son exubérance et toute sa mollesso. H semblait être aussi attaché à son compagnon queRéginold l'était à Charles XII. Son amitié pour son maître, si toutefois cet homme était son maître, éclatait dans ses regards à la fois affectueux et respectueux, dans ses moindres mouvements, dans toutes ses paroles, n voyait avec peine que celui qu'il entourait ainsi de soins prît part aux fatigues d'une hospitalité si mal offerte; qu'il cassât des branches sèches pour alimenter le feu, qu'il s'arrangeât par terre une espèce de lit avec la selle de son cheval et son manteau.

Le bûcheron revintderécurie, et alors Réginold lui dît:

— One nous donneras-tu pour souper? — Je voudrais bien vous offrir du pain, mais je n'ai que de la farine; je voudrais vous verser du vin, mais je n'ai que de l'eaude-viede grain, qui brûle comme du feu. — Si tu crois par ces mauvaises raisons être quitte envers nous, lui dit l'étranger qui semblait mériter le respect de son compagnon, tu te trompes. Mon ami que voilà saura faire du pain et des gâteaux avec ta farine et ces quelques œufs que j'aperçois sur cette planche. A l'œuvre, .camarade!

Et le second des deux étrangers commença sa besogne avec une dextérité merveilleuse.

— Quant à ton eau-de-vie de grain, reprit celui qui avait déjà parlé, elle ne sera jamais assez forte pour nous empêcher* de la boire, n'est-ce pas, monsieur? -^ Je ne bois pas d'eau-de-vie, répoadit Charles XII, à qui il venait de s'îrdresser» r-£t que buvez-vou» donc, du vin?

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— Ni vin non plus, et pas plus mon camarade que moi, ajouta Charles XIÏ. — Vous ne buvez ni vin ni eau-devîe ; alors vous ne buvez pas du tout? — Nous buvons de l'eau. — De Teau !... ahl deTeauJ... vous vous moquez... et c'est mal entre gens qui se voient pour la première fois.

Le bûcheron, pendant cette dissertation sur les boissons, avait posé sur la table une énorme cruche d'eaude-vie de grain qu'il penchait avec effort sur la coupe de l'étranger ennemi de l'eau et sur celle de son compagnon.

— Si vous n'étiez un marchand comme moi, reprît Réginold en admirant le savoir et l'adresse de l'étranger en train de mettre au four et d*en retirer déjà des gâteaux, je vous dirais, ma foîl que vous êtes quelque pâtissier déguisé. — Pourquoi un pâtissier se déguiseraitil ? repartît celui-ci avec un visible mouvement d*amoùrpropre blessé. — Ne vous fâchez pas, continua Réginold, on peut être pâtissier et digne d'estime. Ignorez-vous que le général JVIenzicoff, le bras droit du czar Pierre Alexiowitz, est fils d'un pâtissier, qu'il a été pâtissier lui-même à Moscou ?

Le pâtissier improvisé se tut sur-le-champ, soit qu'il ne voulût pas prolonger l'incident, soit qu'il trouvât que l'exemple d'un général issu de pâtissier réhabilitait sa position momentanée.

Après avoir versé de l'eau-de-vie de grain aux deux étrangers, le bûcheron était allé chercher dans un pot de grès de l'eau pour les deux autres. Il revenait avec la froide boisson, quand le grand étranger arrêtant le bras de Charles XII, qui tendait déjà te gobelet de plomb, lui ^it :

— Vous ne savez peut-être pas une chose ? — Non, laquelle?—Je vais vous Rapprendre, camarade. — C'est

iM un FOU couaoïfiiK.'

qu*il n'y a que vous, votre compagnon et Cliarles XII qui buviez de l'eau dans toute rAllemagne, la Russie et la Suède. — Alors à la santé de Charles XII ! répondit le roi de Suède beaucoup moins interdit que son compagnon Réginold en entendant faire cette remarque.

Le bûcheron dont nous n'avons pas encore esquissé la physionomie, ne portait pas précisément sur ses traits le caractère brutal et naïf des gens de sa profession. C'était un homme jeune encore; de petite taille, blond, mais ferme et alerte dans ses jambes, sa taille et toute son encolure; ses yeux étaient vifs, pénétrants, et l'on aurait remarqué, si Ton avait eu quelques doutes sur lui, que tous ses efforts tendaient à modérer et à dissimuler leur feu et leur action incisive. Quoiqu'il parût tout entier à ses hôtes, il avait sans cesse Toreille au guet et le regard rôdeur. Plusieurs fois il s'était absenté et à ce moment-là précisément des coups de sifflet avaient' retenti dans le bois. Aucun des quatre étrangers n'avait observé ces mouvements et ces bruits mystérieux qui ressemblaient à des signaux.

— Ah ! ça, nous diras-tu maintenant, bûcheron mal appris, pourquoi tu t'obstinais à ne pas nous ouvrir ta porte? — Vous savez comme moi que le pays est. bouleversé par la guerre. — - Et qu'as-tu à perdre avec la guerre, loi qui n'as rien? reprit le grand étranger, celui dont le compagnon avait cessé de faire griller des gâteaux pour venir boire à pleins verres de Teau-de-vie de grain. — Ce que j'ai à perdre? répondit le bûcheron... beaucoup. — Quoi donc? — Quand ce ne serait que la \ie. — Tu y tiens donc, imbécile,?

Le mot désobligeant appela une réponse désobliganlo.

— Oui, j'y tiens, mais pas autant que le czaer Pierre en ce moment... répondit le bûcheron blessé. — Qu'est-ce qui te fait donc dire cela, gro/id parleur, que le czar

un vou oou&oicNs. 4SI

Pierre lient plus que toi en ce moment à la vie?... — C'est que lorsqu'on a une armée de quatre-vingt mille hommes sous les murs de Narva, on ne la quitte pas ainsi qu'il vient de le faire il y a vingt-quatre heures. — Qui t'a dit cela ? cria spontanément le grand étranger en se redressant de toute sa fiôre taille. — Quoi, Pierre Alexiowitz n'est plus avec son armée? s'écria presque avec la même énergie Charles XII.

Le compagnon du grand étranger avait pâli et perdu contenance, malgré la quantité d'eau-de-vie qu'il avait bue.

— Qu'est-ce que cela nous fait à tous les quatre, ajouta-t-il pourtant, que Pierre Alexiowitz ait ou non quitté son armée? — Au fait, qu'est-ce que cela nous fait? reprit le bûcheron de plus en plus convaincu que ces genslà n'étaient pas plus des marchands qu'il n'était un bucheron. — Ah! il a quitté son armée, murmurait Charles XII en ricanant dans son coin de cheminée, et en brûlant la semelle de ses bottes. — Une armée de quatrevingt mille hommes!... revint encore à dire le bûcheron. — Mais on dit, reprit l'étranger, en approchant un verre d'eau-de-vie de ses lèvres, afin d'empêcher qu'on vît l'expression convulsive de son visage, qu'il ne l'a quittée que pour aller au-devant d'un autre corps d'armée de quarante mille hommes... — Quoi! repartit Charles XII en détournant un peu son visage du feu, il n'avait pas assez de quatre-vingt mille hommes, il lui en fallait encore quarante mille pour se battre contre une armée six fois moins forte que la sienne?... — Allons I décidément il a peur de Charles XII, dit le bûcheron en examinant la figure de ses quatre hôtes. — Peur ! s'écrièrent à la fois les deux étrangers qui avaient bu de l'eau-de-vie. Tu en as menti I... — Eh bienl ce sera par excès de courage, si vous le voulez, qu'il s'en va la veille du jour où sou

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araiéB doit livrer bataille. ~ D'ailleurs, dit Charles XII au bûcheron, qui t'a dit en effet que le czar est parti, a qpuillé son armée?... Des preuves?... — Vous m'interrogez beaucoup, mes hôtes ! ... — Si je te forçais à répondre, ma l'étranger en frappant du poing sur la table qu'il fendit dans toute sa longueur. — Vous me forceriez en ce oas à faire des suppositions.. ^ Il y eut un sileûce général dans la chaumiëre.

— Écoute, dit ensuite Charles XII au bûcheron et en radoucissant beaucoup sa voix... j'ai quelque intérêt lié à celte guerre... voilà une pièce d'or... qu'y a-t-il de vrai dans ce que tu nous as dit?... tu peux parler devant ces gens-là qui sont comme nous des marchands allemands...

Le bûcheron, qui ne croyait pas le moins du monde à ces marchands allemands, fit semblant de n'avoir pas entendu la proposition.

— Voilà dix autres pièces d'or, parleras-tu ?

Même silence du bûcheron, qui douta plus que jamais qu'il eût affaire à des marchands.

— Je t'en donne cent, s'écria Charles XII qui était plus intéressé que personne à savoir s'il était vrai ou non que Pierre, son rival, eût quitté son armée Ja veille du combat. — Cent pièces d'or, pensa le bûcheron, je ne me trompais pas : — ce sont des marchands comme moi...

— Deux cents I ajouta Charles XII.

Le bûcheron souriait.

— Mille, reprit Charles XII. — Qu'est-ce que cela vous fait à la fin? demanda Fétrangeri Charles XII quand il le vit se surenchérir de cette manière exorbitante. — Et à vous?...— A moi?... — Oui...— Tenez, dit le bûcheron en se jetant au milieu de leur embarras et en les regardant tous les deux de côté, je sais maintenant qui vous êtes l'un et l'autre.

DUin même mouvement, les quatre étrangers portîDrent précipitamment leurs mains à leurs ceintures pour y prendre leurs pistolets.

— Voulez-vous que je vous le dise? — Non, répondirent en même temps Réginold etleeompagtion du grand étranger, tandis que celui-ci et Charles XII gardaient le silence; non, c'est inutile 1 — Pourquoi cela ? s'écria Charles XII en se mettant contre la porte, prêt, à tout, événement, à faire face au danger d'une révélation qui allait le découvrir à deux partisans acharnés et singulièrement vigoureux de Pierre Alexiowitz. — Je veux bien parler, répondit le bûcheron, qui avait aussi sauté sur sa hache I mais vous m'avez promis psille pj^èces d'or, vous I

Il désignait Charles XII.

— Tu les auras. — Qui m*en répond? — Ma parole. — Parole de marchand? — Non — De quoi ?..*

Charles XII, après être demeuré un instant interdit, répliqua, en fourrant la main dans ce qu'il croyait la poche de son habit : Tiens, voilà d'abord ma bourse !...

Un portait entouré d'un cercle de diamants roula par terre.

Le bûcheron se baissa aussitôt pour le ramasser.

Charles Xn, au lieu de jeter sabourse,avaitpris dans la poche *de l'habit de Réginold, qu'il portait, le premier objet trouvé sous sa main.

Sa surprise le trahit; sa prudence ne fut pas assez prompte pour l'empêcher de s'écrier :

— Le portrait de la comtesse de Kœnîgsmarck ! — De la comtesse de KœnlgsraarckJ répéta l'étranger en s'approchant du faux bûcheron, qui examinait le portrait à la lueur vacillante de la lampe. — Quand je le Croyais au fond de la Baltique, pensa Charles XII. Que veut dire?...

4M tni voc coimoiliif.

Réginold aurait voulu être au fond' de celle mer orageuse.

Et les quaire autres personnes qui. occupaient la chaujnière regardèrent avec des sentiments très-divers celle image, que tenait dans ses mains le bûcheron.

Le premier qui rompit le silence après celle longue contemplation» ce fut le grand étranger.

— Ce portrait, dit-il, n'est assurément pas celui de la comtesse de Kœnigsmarckw— Vous vous trompez, répliqua Charles XII, ce portrait est le sien. — Quelques faux airs de ressemblance, peut-être, mais ce n*est pas çlle. — J'affirme que c'est elle, dit Charles XII. — J'affirme le contraire, soutint Fétranger — Je la connais, ajouta le roi de Suède. — Je la connais aussi, monsieur. Pas autant que moi. — Plus que vous, monsieur.

— Ami, dit Charles XII à Réginold, avec un sourire qui semblait dire : les explications entre nous viendront plus tard, attestez que ce portrait est celui de la comtesse de Kœnigsmarck. — Je l'atteste sur le salut de mon âme. — Eh bien 1 votre âme ne goûtera pas les 'douceurs du salut ; car, je le soutiens contre vous comme je l'ai soutenu contre monsieur, ce portrait n*est pas celui de la comtesse de Kœnigsmarck. — Il est de la plus grande ressemblance, prolesta Réginold. — C'est qu'alors, poursuivit l'étranger, il ressemble à toute autre personne qu'à la comtesse de Kœnigsmarck. — 11 ne ressemble qu'à elle seule, et quand mon compagnon et moi l'affirmons contre vous, qui n'avez que votre opinion isolée, vous devriez vous taire et vous ranger de votre avis. — Ni l'un .ni Tauire, objecta l'étranger, peu d'humeur à faire ces de«x concessions ; vous allez voir d'abord que mon opinion n'est pas isolée, camarade I

Il s'adressa à celui qui avait préparé les gâteaux. — Camarade, la main sur votre conscience, qui de

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nous a raison 7 — Vous. Ce visage ne fut jamais celui de la comtesse de Kœnigsmarck, je le jure.

Charles XII el Réginold se regardèrent. Devant tees deux, témoignages si fermement soutenus, ils commençaient à se sentir un peu déconcertés. Cependant, jamais ils ne se résigneraient à croire que ce portrait, dont la ressemblance n'était pas douteuse, ne fut pas celui et rien que celui de la comtesse de Kœnigsmarck.

— £h bien I camarades, êtes-vous convaincus, maintenant? demanda Tétranger à Charles Xfl et à Réginold. ^- Non, nous ne le serons jamais ; car que serait cette femme?... — Nous l'ignorons. — Comment la nommer 7 — Comme il vous plaira, excepté la comtesse de Kœnigsinarck. — Nous ne sommes que deux contre deux, après tout, ajouta Charles XII, qtii voulait des preuves et qui ne les acceptait pas. — Trois contre deux, dit alors le bûcheron, qui jusque-là n'avait pris aucune part à la discussion. — Et pour qui es-tu ? lui demanda Charles XII. — Contre vous. — Quoi I tu soutiens aussi ?... — Que ce n'est pas là Ja comtesse de Kœnigsmarck, et que c'est ignorance ou folie de le prétendre. — Mais tu la connais donc? demanda Charles XII au bûcheron. — Oui. — Mais comment? — Que vous importe? répondit le faux bûcheron^ en meUant le portrait dans sa poche. Réginold le lui arracha des mains... et le remit au roi. — Et mes mille pièces d'or? réclama le bûcheron. — Les voici dit'Réginold. — Amerveillor—Tu vas parler maintenant, ajouta Charles XII , qui serait plutôt revenu de la mort que d'une témérité. D'ailleurs , outre qu'il lui importait plus que jamais de savoir si Pierre Alexiowitz avait ou non quitté son armée, il tenait beau* coup à connaître ce qu'était cet homme si instruit des choses du monde au milieu des bois. — Parle, ou un coup de pistolet dans la tête, si tu ne parles pas. — Ëh

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bien I je vais vous dire qui vous êtes tous les quatre... — Parleras-tu ? — Eh tien ! vous êtes... quatre espions. Vous deuXf les espions de Pierre de Russie ; vous deux, ceux de Charles XII. — * II ne sait rien, pensèrent les quatre étrangers. — Est-ce cela? demanda ensuite l'espion.

Les deux étrangers gardèrent le silence.

— Et toi, qu'es-tu? demandèrent à la fois Charles XII et Tétranger de haute taille au bûcheron, en le prenant vlgouteusement par les épaules et en le soulevant comme pour récraser- — Je vous Tai dit : — un bûcheron. — Tu mens t ^-* Sauvez-vous I crièrent à ce moment et tous les deux à la fois Réginold et le compagnon de celui qui

étreignait le bûcheron, -t- Cette chaumière brûle

Voyesl...

L'étranger et Charles XII, lâchant le bûcheron, furent, en effet, obligés de songer bien vite à leur salut. Le feu était dans la cave de la chaumière, et les flammes perçaient déjà le plancher. L'espion avait embrasé les tonneaux d'eau-de^Vie qui s'y trouvaient pour consumer en quelques minutes l'observatoire où il avait établi son espionnage.

— A cheval 1 cria Charles XII à Réginold. —A cheval, dit l'étranger à son compagnon*

Tous les quatre, dans deux directions opposées, se lancèrent à travers la forêt.

A la lueur de l'incendie, l'espion écrivit au drayonsur un papier : *^ a Madame, Id roi de Suède et le c^ar de « Moscovie, le cotnpagnon du premier et le général de « Menzicoff, compagnon du second, ont passé une partie « de la nuit dans ma chaumière. Le czar a peur de se « trouver à la bataille sous les murs de Narva, et le roi « Charles XII va la livrer avec moins de quinze mille « hommes contre quatre-vingt mille. »

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L'elspioil thit^hsuile dap« le crmnc d'Un arbre ee qu'il avait écrit, donna un coup de sifflet et disparut dans le plus épais du bois.

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