‹ L'amour des lèvres et l'amour du cœur (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · LES DEUX PRISONNIÈRES · texte numérisé non relu

LES DEUX PRISONNIÈRES

Après bien des courses. périlleuses dans la forêt de Peïpos» Charles XII et son compagnon Réginold rejoi*^ gnirent Tarmée suédoise, fori inquiète sur leur sorti La présence du roi éiait d*autant plus désirée des troupes et des généraux, qUeleezardeMoscovieaUaquaitla YÎlle de NarVaaveo plusdëoent mille. hommes. Trente mille étaient placés à une lieue de la ville; vingt mille strélitz barraient plus loin le chemin au roi de Suède ; Tavant-garde mos* oovite ne comptait pas moins de cinq mille hommes. Ajoutez un camp de quatre-vingt mille hommes, Charles XII , sans même prendre le temps de rallier son at'mée , neuf ou dix fois moins, nombreuse, s'avance avec quatre mille fantassins et quatre mille cavaliers seulement. Il voit à quelle formidable force il a affaire. Un autre aurait renoncé à se mesurer avec une pareille armée, aurait cherché son salut dans une retraite prudente : lui, il ordonne Tattaque ; il renverse les cinq mille hommes d*avant>garde ; il chasse les vingt mille strélitz, qui fuient vers le camp où ils portent Tépouvante, et il se montre devant ce camp d^ quatre-vingt mille hommes avec ses quatre mille cavaliers et ses quatre mille fantassins, harassés de fatigue et la plupart blessés malgré leur bravoure ou plutôt à cause de leur incroyable bravoure. Un de ses officiers lui ayant dit combien il était périlleux de

M8 m von commoiA.

combattre avec des chances' aussi inëgales, il lui répondit : « Quoi ! vous doutez qu'avec mes huit mille braves « Suédois je ne passe sur le corps à vingt mille Mes- « oovites?»Puis, se repentant de ces paroles un peu fanfaronnes, il se hâta d'ajouter : « N'étes-vous donc pas € de mon avis ? n*ai-je pas deux avantages sur les enne- € mis : l'un, que leur cavalerie ne pourra leur servir, et « l'autre que le lieu étant resserré, leur grand nombre ne € fera que les incommoder? ainsi je serai réellement plus € fort qu'eux. »

Il ordonna donc l'attaque : le signal était deux fusées et le mot d'ordre en allemand : avec Vaide de Dieu!

Charles oubliait un troisième avantage en se mesurant avec cette armée renouvelée de celles de l'antiquité ; ils oubliaient la neige. Elle tombait en abondance et donnait ^ans le dos de ses troupes ; le vent en la dirigeant ainsi la renvoyait au visage des Busses qui s'en trouvaient aveuglés. On se battit en furieux au milieu de ce tourbillon, à travers lequel piétinaient, marchaient, tonnaient chevaux, soldats, boulets, bombes. Une balle morte frappa le roi au cou ; il l'arracha des plis de sa cravate ; il allait la glisser dans sa poche, son cheval fut tué sous lui* — Sire,' prenez le mien, lui dit Réginold. Le roi sauta sur ce nouveau cheval et dit en riant à Réginold : — Je te donne cette balle en payement. Mais à l'instant même dix dragons russes percent la mêlée, et croyant enlever Charles XII, s'emparent de Réginold. Trompés par la simplicité de son costume, ils l'avaient confondu avec le roi dont la mise plus simple le désignait autant et plus qu'un panache éclatant. A coups.de pistolet et de sabre le roi brise le cercle qui s'est fermé autour de son favori et qui l'emporte ; il tue, il écarte, il pare, il blesse; il a sauvé Réginold.

La bataille de Narva dura trois heures. Huit mille

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Suédois vainquirent ce jour-là plusdecent mille Russes, commandés par un Allemand, le duc de Croï. Il est vrai qu'un fou conduisait les Suédois et que ce jour-là il neigeait. Yoilà comment, arrivent les grandes choses s'accomplissent les plus fameux événements dans ce monde !

L'histoire n*a jamais expliqué d'une manière satisfais santé l'absence du czarà cette bataille, une des plus considérables des temps modernes.

La vicioire de Narva fpt cent fois plus glorieuse pour Charles XII que la descente en Danemark. Avoir fait mettre bas les armes à plus de cent mille hommes !

En vrai roi guerrier qu'il était, Charles XII voulut passer la nuit sous sa tente, quoique le froid eût été rendu très-vif à la suite de la grande quantité de neige tombée. Il aurait pu rentrer dans Narva, délivré par lui, et où Tattendait, pour le bénir, une population exaltée. Il préféra sa tente. C'était, d'ailleurs, d'un bon général, pensait-il, de ne pas quitter sitôt le champ de bataille. Que de victoires, pour avoir trop tôt voulu en jouir, n'ont paâ^ été suivies de défaites ! Enveloppé dans son manteau de guerre, il se jeta sur quelques peaux étendues par terre ; et après avoir félicité ses principaux officiers, Renschild, Milius, Eric, jeunes gens qu'il élevait à sa rude école, il retint près de lui Réginold. Quand ils furent seuls, il lui dit :

— Toi aussi tu t'es vaillamment battu, Réginold. — Je vous voyais, Sire^ et je tâchais de faire comïne vous. — Tu allais bien de'toi-même, et tout seul. Et où as-tu été blessé? — Un peu partout, mais grièvement nulle part. Je crois que je ne l'aurais pas été du tout, sans cette invasion de dragons russes dont, grâce à vous, j'ai été délivré. Je vous dois la vie. — Comprends-tu, continua Charles XII avec la volubilité de l'homme qui sort de la

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lournaise du snceësi un czar, un chef d'armée, qui ne se montre pas un jour de bataille î II n'a manqué que lui à mon bonheur pour être complet. Que d'hommes! que de canons 1 que de munitions de guerre! que de chariots pleins d'or nous laissent les Taincus ! Dieu est pour nous ; il nous a permis de triompher en Danemark, il a voulu que nous ayons soumis le ozar. Encore une preuve de sa bonté pour nous, et nous aurons mis à la raison le roi de Pologne, le vaniteux Frédéric-Auguste. J'avoue ma joie, elle est profonde, immense...

Réginold^soupira...

— La tienne ne serait-elle pas complète? reprit le roi avec raffabilité onctueuse du bonheur. N'es-tu pas jeune, n'aimes-tu pas le péril comme moi ? N'as-tu pas vaincu aujourd'hui comme moi? — Sans doute. Sire, sans doute... — £nvie-t-on quelque chose dans notre position? — Non... — Que resle-t-il à désirer? cherche... imagine... rêve... — Rien. — Peut-être, dit Charles... Cela t' étonne, ami?-— Les ambitions sont si nombreuses et si cachées... — Je n'appelle pas cela de l'ambition. Ce que j'éprouve et ce que tu sens toi-même en ce moment, c'est le besoin de dire à quelqu'un ce qu'on a dans l'âme, c'est de partager ces ravissements de joie et d'orgueil trop vasles pour être contenus par un seul, trop précieux pour être confiés à tout le monde... L'amitié a l'habitude d'être une confidente ; ce n'est plus un plaisir de lui dire ce qui ne lui causera pas une assez grande surprise, ce n'est qu'un devoir.

Après un temps de silence assez long, pendant lequel se croisaient hors de la tente royale les cris des sentinelles, Charles XII reprit :

— Par quelle bizarrerie le portrait de la comtesse de Kœnigsmarck s'estril trouvé sous ma main, l'autre jour, dans la chaumière de ce bûcheron?

xm voir cotmonmi. 191

Le moment est venu, pensa Régiûold qui n*avait pas souhaité qu'il vtnt.

— Sire, répondit-il en remontant au propos qui précédait la question que lui adressait le roi, je crois que ce besoin de répandre au dehors Témotion heureuse dont on est plein, appelle un sentiment moins calme que Tamitié. —L'amour? — Oui, Sire. — Les poètes le veulent ainsi. Mais le& poètes savent-ils ce qti'ils disent ?... Revenons à ce -portrait. Gomment était-il dans ta poche quand je te Tai vu jeter dans la mer... ou que je l'ai cru ainsi?... — Je ne l'avais pas jeté, bégaya Réginold. — Et pour*» quoi m'a voir trompé ? Dans quel but?

Réginold ne savait que répondre. La vérité était impossible à dire après l'avoir tue jusqu'alors... Le mensonge.. . franchement, il ne sut pas s'il en commettait un en répondant, dans le trouble où il était :

~ Je ne l'ai pas jeté, Sire, parce que j'ai pensé que votre ordre n'était pas sincère .. J'ai pensé que le sacrifice que vous me commandiez était au-dessus de vos forces, puisque vous n'osiez pas Taccomplir vous-n^ême... J*ai pensé... — Tu as beaucoup pensé en si peu de temps, interrompit le roi à demi satisfait. — Sire, si j'ai mal fait, excusez-moi. . . votre intérêt seul.. . — Tu tenais donc beaucoup à ce que je ne cessasse pas d'aimer h comtesse de Kœnigsmarck ? — Won zèle , Sire ,• ne raisonnait pas aussi scrupuleusement peut-être... -^ Je ne t'en veux pas, continua le roi en souriant, car je serais injuste. Je puis te le dire sans crainte, maintenant que nous sommes au-delà de la Baltique, sur le chemin de Moscou, sur la grande roule de l*Asie, loin de Stockholm, qui ne nous reverra peut-être pas de longtemps; oui, je puis te le dire, ami, je n'ai jamais sincèrement rompu avec cette ardente et dangereuse passion pour la comtesse. Ainsi, ta désobéissance était au fond d'accord avec ma pensée.

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si elle trahissait ma volonté. Le roi te blâme, l'homme te pardonne; il fait plus, il t'en aime davantage.

Réginold sentit de nouveau, et plus acérées que jamais, les pointes triangulaires de la jalousie lui entrer au vif dans le cœur.

•^ Juge, poursuivit le roi, si j'ai le droit de t'en vouloir beaucoup pour n'avoir pas exécuté mes volontés quand je te commandais de noyer ce portrait de la comtesse : persécuté par son souvenir, poursuivi par son image depuis Stockholm jusqu'à Copenhague, douloureusement préoccupé de la pensée que je ne la reverrais plus ; car, enfin, j'ai un cœur, je suis homme pour toi, pour mon ami, si je ne dois et ne veux être qu'une tête de fer et un cœur de bronze 4)our Thisloire ; jour et nuit, calme ou l'épée à la main, n'ayant jamais qu'elle devant mes yeux, je donnai l'ordre, pendant notre séjour à Copenhague, qu'on la ramenât près de moi, ne pouvant plus me passer de sa vue... Un rapidevaisiseau fît voile pour Stockholm...

— Sire, qu'avez-vous fait? s'écria vivement, trop vivement Réginold, oubliant que son cri de jalousie le trahissait. — Tu ne sais pas tout encore. — J'écoule, Sire, dit Réginold, sur le cœur duquel chaque parole du roi faisait maintenant l'effet de la piqûre d'un serpent : c'était douloureux et froid. — Non, tu ne sais pas tout encore. La comtesse de Kœnigsmarck, sa demoiselle d'honneur Georgina, qu'en partant nous avions laissées à Stockholm,

bien ! elles étaient toutes les deux à Copenhague pendant que nous y étions aussi. Ne t'élonnes-lu pas de cela? — Oui... Sire... mais oui, beaucoup... et ensuite?...

— Le baron de Sandel donna, tu l'en souviens, une grande fêtedansson palais? — Il saittout, pensa Iléginold.

— Les rois, poursuivît Charles XII répondant à la pensée de son favori, savent tout quand ils le veulent bien... or ces deux dames — tu vas être encore plus surpris —

pu von GOtmoimii; I9S

assistaient Tune et Tautre à cette fête sous des habits de nymphe... — Vous les y avez vues vous-même î vous y étiez donc?... vous... — Je n'étais pas à ce bal... — Cependant, Sire, comment?... -y- Écoute-moi toujours... Mais est-ce que je n'entends pas comme une rumeur, une plainte dans l'éloignement ? prêtons l'oreille... — On dirait la voix d'Olof... — Effectivement... mais j'achève le récit de mon aventure. Dans une de ces minutes d'i* vresse où l'on se croit tout permis parce qu'on aime, parce qu'on est jeune, parce que... — Parce qu'on est roi , Sire. — Hélas oui, mon Réginold, un peu parce qu'on est roi.. . Mais comme tu me semblés pâle I dit le roi après avoir écarté le rideau de soie qui couvrait le petit carreau enchâssé dansie corps de sa tente, par où il découvrait une grande partie du camp. La lune, brillante comme le soleil pendant cette nuitde neige, avait alors éclairé le visage de Réginold et le roi avai^ été encore plus frappéde l'extrême et subite décolc^ation de son confident. Oui, continua-t-il, on ose tout parce qu'on est roi ...J'osai donc commandera quatre agents secrets et masqués de s'introduire au bal du baron de Sandelei d'enlever pour la conduire à mon vais* seau la comtesse de Koenigsmarck... — Elils l'ont enlevée!

Réginold porta la main à la poigne de son sabre qu'il tira à demi.

— Tu oublies, Réginold, qu'ilsexécutaientmesordres... Ta colère chevaleresque en ce moment... — Vous avez raison, Sire, j'oubliais cela... La comtesse deKœnigsmarck fut donc enlevée à ce bal et conduite à bord de mon vaisseau. — Mais, rengaine ton sabré, puisque je t'ai dit et je te répète que tout ceci se faisait par mon ordre, pour mon bon plaisir, comme on dit à la cour de France. — Sire, votre liistoireest longue... — T'ennuierait-elle?— Non, Sire, elle... je vous dirai plus tard ce qu'elle m'a fait éprouver.

4M m Mv oomtomÉ.

II ne lut îamais possible à Réginold, en écoutant ta fin

du récit que lui faisait le roi, de repousser dans le fourreau la lame de son sabre.

— Et ils l'ont enlevée I répéta Réginold- — J'étais couché quand la comtesse fut conduite à bord du Charles XL,. — Vous étiez couché... murmura Réginoid.*. — On me prévient alors que mes quatre émissaires Tout enlevée à la fin du bal, dans la confusion de la sortie. — Dans la confusion de la sortie... redit en frémissant Réginold... — Elle était masquée et dans son costume de nymphe. — Enfin, Sire, enfin I,.. — ^Tu es bien pressé, mon Réginold. Le plaisir te rend exigeant... — L'histoire est en effet si intéresantel — Je m'habille, je passe au grand salon du vaisseau... nous voilà en présence. Je prie la comtesse de se démasquer... elle résiste...

Toute la lame de Réginold était presque hors du fourreau, sans que ni lui ni le roi se fussent aperçus de cette incroyable action.

— Elle résiste, répète le roi, je tombe à ses pieds... elle retire enfin son masque... Ce n'était pas la comtesse !l

La poitrine de Réginold ne se brisa pas ; il respira, il retrouva quelque sang-froid.

•— Et quelle était, Sire, cette femme ?

Avant de répondre, Charles XII se mit à rire si long* temps et si franchement au souvenir de cette bizarre mystification, que la sombre jalousie de Réginold se trouva presque dissipée.

— Cette femme, dit-il ensuite, qu'on avait enlevée parce qu'elle était exactement masquée comme la comtesse de Eœnigsmarck...

Réginold se souvint , en effet, que douze ou quinze femmes étaient déguisées en nymphes au bal du baron de Sandel, et que cette uniformité de costume l'avait trompé lui-même.

• xm tov corao9li<. 495

«^ Eh bien luette femme, poursuivit Charles XII, était laidd, peu jéuRO, rouge feu, et était, ce qu*elle m'avoua, la propriété légitime d'un conseiller danois. Mon embarras fut grand. Heureusement qu'elle ne savait pas que j'étais le roi de Suède.. . Je lui fis des excuses, et un trèsbeau cadeau qu'elle remporta avec sa vertu. — Quelle romanesque aventure, Sire !— Pas plus romanesque que notre victoire sur cent vingt mille Russes. — Votre Majesté a raison. — Comment mes quatre hommes s'étaientils trompés 7 comment cette femme de conseiller danois portait-elle le même costume de nymphe que la comtesse de Kœnigsmarck...? Je n'ai pas eu le temps de méditer là-<lessus. La guerre m'a emporté. Mais ceci nous prouve que les plus énergiques résolutions ne sont rien si leur sacrifice n'est pas sans cesse renouvelé; et surtout si l'objet de la passion combattue ne demeure pas toujours loin du désir qui raUîre, l'appelle, l'aspire de son souffle de feu.. . Trop près de la comtesse, j'ai voulu la voir encore... j'ai cédé... j'ai fléchi... J'ai été trompé... tant mieux I Je dois, il est vrai, mon triomphe au seul hasard... n'importe 1 ... jen profiterai comme si je l'avais conquis et mérité... Nous sommes déjà loin de la Suède par cette victoire de Narva qui nous appelle à Mouscou... J'ai mis mon cœur au bout de mon épée et j'en ai tourné la pointe vers l'Asie.

La même voix plaintive et gémissante que le roi et Réginold avaient déjà entendue, éclata, mais cette fois à quelques pas de la tente royale : il ne fut plus permis de dout^ que c'était celle du géant Olof. En chancelant, il entra dans latente. Il brandissait un large sabre de dragon.

— Sire... bégaya pesamment Olof, mais d'une voix pleine de sensibilité et les yeux mouillés de larmes... Sire... le cœur me saigne, je frémis quand je songe aux

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horreurs, aux crimes que la guerre entraîne apr^ elle... La guerre... voyez-Yous... c*esl la guerre... et Is^guerre, c'est. . . — Olof, interrompit sévèrement le roi, lu t'es conduit en bon soldat, j'en conviens; pendant la victorieuse journée d'aujourd'hui ; mais ce n'est pas une raison pour enfreindre l'impérieuse loi que j'ai proclamée en Suède, la loi qui défend sous peine de mort à mes officiers de boire quelque vin, quelque liqueur que ce soit. Tu passeras, j'en suis désolé, par un conseil de guerre... et il fera son devoir. — Je disais donc que la guerre... poursuivit Olof, est un amas de crantés les plus noires... si bien, Sire, qu'ayant trouvé sur mon chemin, en rentrant au camp, dix prisonniers moscovites qui n'ont pas voulu crier : Vive le roi de Suède!... qui est vous... je les ai fait immédiatement passer tous les dix par les armes... pauvres gensl... tous lés dix I... Ah ! c'est un dur sacrifice... ils m'ont déchiré l'ame,.. Mais quel est le monstre qui a inventé la guerre? — Tu les a fait passer par les armes?... mais non... — Mais oui. Sire... — Dix prisonniers ? l'indignation du roi sortait par ses yeux.— J'en pleurerai toute ma vie. ..ma sensibilité... Sire... ma pitié dans ce moment^là . . . mon émotion. .. ma tendresse. . . — Au diable ta tendresse et ton .émotion 1 — Je croyais n'avoir plus qu'à pleurer sur leur sort, quand j'ai rencontré encore, à quelque trois cents pas d'ici, cinq jeunes enfants, tous cinq charmants, qui vous maudissaient parce que leurs pères, en fuyant, se sont noyés dans la rivière de Narva... ils ne pouvaient se consoler de cette perte... ils m'ont fait véritablement pitié... sait-on bien cequec'estque des enfants... des pères ?... cinq enfants... cinq pères I...

Olof sortit un long mouchoir de sa poche pour essuyer ses larmes qui coulaient en pluie d'orage sur ses baudriers.

UN FOU CÛUAOSHB* 407

Il continua les yeux levés a'u cfel :

— - Touché du sort de ces cinq malheureux enfants... ah I Sire, si vous les aviez vus ! ils vous auraient inspiré le même inférôt... je les ai fait jeter dans la rivière pour qu'ils ne fussent pas séparés de leurs pères... Ohl la guerre!... laguerrel... mon cœur saigne... se brise... se fend... s'indigne... — Olof, s'écria Charles XII, dont les pieds creusaient le sol de la tente, tant il contenait difficilement sa colère, ta sensibilité est des plus rares... tu as le vin cruellementtendre...-^Je ne lésais que trop, Sire... c'est mon malheur... c'est le malheur de ma vie... Je suis trop délicat pour faire la guerre... — Nous verrons comment te récompensera demain de cette incomparable humanité le conseil de guerre qui va s'assembler pour juger ton cas d'ivrognerie. Ignorais-tu la loi que j'ai publiée à Stockholm? l'as-tu oubliée?

•i — Non, Sire... elle n'est ni oublié... ni ignorée... — Pourquoi l'as-lu violée alors? — Je ne l'ai pas violée. — Olof 1 Olof 1. M — Sire, je suis gris depuis la loi... Il vous souvient que vous la fîtes après avoir dîné... eh bien I c'est toujours le même vin... je n'en ai pas bu d'autre... jamais d'autre... jamais 1 — Quoi! voudrais-tu me faire croire? — Sire, m'a-t-on vu boire?... qui donc m'a vu boire? — Ton ivresse dure depuis si longtemps? — J'espère qu'elle durera toujours... Sire... C'est une ivresse solide, éternelle... chronique comme la sensibi-

lilé qui m'honore et qui m'oppresse Quand donc

mes yeux cesseront-ils d'être témoins du douloureux spectacle de la guerre? Oh! lo sangl le sang!..I *

Malgré l'étonnement sans fin que lui causait l'étrange sensibilité d'Olof, excellent soldat du reste, Charles ne put s'empêcher de se tourner vers un coin obscur de son immense tente^ pour rire sans bruit aux raisons qu'il lui donnait, le plus naturellement du monde, pour expli-

I9S mr vov tomwmi.

que?^ commenter, annoter el justifier son ivresse, celte miraculeuse ivresse qui, s'engendrant d'elle-même, se prolongait sans interruption depuis plusieurs mois. L'excuse lui parut à la fois si na'ive et si colossale qu'elle arrêta sa colère.

Toujours inondé de pleurs, Olof reprit :

^- Je me repliais vers le camp, ému comme vous me voyez, Sire, quand j*ai rencontré deux jeunes femmes qu'on emmenait prisoniëres. Elles m'ont reconnu, m'ont appelé par mon nom... leur prière m'a touché... — Et tu les as aussi fait passer par les armes? — Non... — Que leur as-tu fait? parle t — Elles se sont réclamées hautement de vous. — Ensuite? — Elles m'ont dit : présenteznous au roi... Nous voulons parler au roi... rien qu'au roi... — Où sont-elles? — A cent pas de votre tente. Elles attendent... — Qu'elles viennent... Accompagne-les jusqu'ici et va ensuite te reposer. — Ab ! Sire, dit Olof en se retirant, si je rencontre sur mon chemin des gens du parti ennemi, de malheureux vaincus, quelques vieillards ruinés parla guerre, ce fléau des nations... — ^^Dieu les préserve avec le plus grand soin de ta présence et surtout de ton humanité ! — D'ailleurs, je te défends, entends-tu bien, de t'attendrir... Si tu es sensible à l'égard de qui que ce soit, femme, vieillard, enfant, prends garde à toi, Olof! — Sire, mes larmes... — La peste soit de tes larmes !... — Sire, un cœur généreux... — Tu m'as entendu I... Fais entrer ces femmes.

Et Olof sortit de la tente du roi comme il y était entré, c'est-à-dire en inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, et en versant abondamment des pleurs.

— Olof I — Sire ! à vos ordres.

Le roi avait rappelé le géant beaucoup trop sensible.

— Olof, a-t-on à me donner aujourd'hui des nouvelles du paBvre chevalier Megret?<^Sire... il va mieux...

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»«- J'ea suis eb«rmë. — Beaucoup mieux. •«<- Est-il tau**

\éf Que disent les médecins? Je donaerais vingt de mes meilleurs officiers pour la conserver ; mais sa blessure était si profonde, si dangereQse...^*-On espère beaucoup, Sire... 11 a déjà demandé... — Quoi? Qu'on lui donne tout ce qu'il voudrai... que ses moindres caprices soient satisfaits t — Il a demandé... —A manger ? C'est le ori.de tous les malades ; mais qu'on soit prudent. .• •— - N0D9 Sire, il n'a pas encore demandé à manger. Il a demandé.. • — ^A boire ? — Non, Sire... dès que le cheva* lier Megret a eu recouvré l'intelligence, il a aussitôt d^ mandé des cartes à jouer.

Le roi sourit, très-heureux d'apprendre ces bonnes nouvelles. Il fit signe à Olof de sortir pour introduire les deux jeunes prisonnières échappées par miracle à la désastreuse sensibilité d'Olof.

— - Il me semble, dit le roi à Réginold, un instant après la vineuse sortie d'Olof, qu'il s'opère un mouvement particulier dans le camp. D^uis minuit je crois entendre un grand bruit... Qudle heure est-il? — Deux heures, Sire. — Regarde par le carreau... examine au loin. ^ Réginold écarta le petit rideau jeté sur la vitre. — *Sire, dit-il des masses considérables d'hommes se portent de ce côté. — Sont-ce des Suédois î... — Je ne crois pas, Sire. — Mais, à combien estimes-tu leur nombre ?

Après un moment de silence, Réginold dit : —Sire, ce sont des Moscovites, et ils sont au moins trente mille. — Allons donc ! trente mille! tu ne vois pas bien. — Sire, la lune éclaire le camp comme s'il était midi. J'assure à Votre Majesté qu'ils sont au moins trente mille. IJs couvrent le camp... Ils s'avancent toujours... *- Mais y songes-tu? II y a là de quoi avaler dix armées

2M TOI MO CNHmOKMi;*

comme la nAtre, réduite à six mille hommes... — Il se détache de ce corps d'armée un homme à cheval... Je croîs reconnaître le général *Renschild. — Il y a donc des Suédois parmi eux ? Quel récit me fais-tu là ? . .. Estu bien éveillé? — Parfaitement éveillé, Sire. — Tu prétends voir des Suédois?... — Beaucoup plus, maintenant que ces troupes s*approchent de nous. — En vérité...— Quelques-uns, Sire, ont l'air de servir d'escorte. — Et ils conduisent les Moscovites dans mon camp-?... Hais ce serait une trahison ! une trahison est impossible.

Le roi qui s*était renversé sur son lit de peaux, se leva brusquement pour voir lui-même...

. Mais le côté de la tente, diamétralement opposé à celui par oùRéginold avait aperçu ce fantastique corps d^armés russe^ qui marchait, en silence, guidé par des Suédois, s*écarta tout à coup, et Olof, précédant deux femmes, les deux prisonnières, s'écria :

— Sire, les voici I

Leur visage était voilé, et une corde les liait Tune à l'autre par le bras.

Le roi et Réginold furent un instant partagés entre le désir de connaître ce qu'était celte masse d'hommes répandue dans le camp, et celui déjà si éveillé en eux de voir les deux prisonnières amenées par Olof.

Une main du dehors ouvrit, sur ces entrefaites, l'autre côté 4e la tente royale ; c'était le généralJ^enschild.

— Sire, dit-il, je vous amène une aile entière de l'armée ennemie, trente mille soldats moscovites qui demandent à capituler. — Et sans condition ?— Sans condition. Sire. Le général Yède, qui les commande, vous remet son épée... — J'accepte, dit le roi, en ouvrant largement sa tente et après avoir fait signe aux deux prisonnières d'y demeurer et d'attendre.

UN Fcni couiioiiifil« 20t

Alors un tabléaa que la victoire seule peut offrir à un roi, se produisit soùs le plus doux, le plus limpide clair de lune d'une nuit d'hiver dans le Nord. Trente mille soldats russes, le front nu, défilèrent devant le jeune roi de Suède et entre deux haies formées de sept mille Sué"» dois. Sept mille hommes en virent trente mille déposer les armes à leurs pieds. Ces armes étaient des épées en petit nombre, des lances d'une prodigieuse longueur, des flèches comme au temps de Mithridate, des bâtons noueux, quelques fusils et beaucoup de massues. Car les troupes du czar, appelées des quatre points cardinaux, venues^ de tous les vents, ramassées dans les bois, les forêts et tous les coins enfin de son vaste et sauvage empire, réunissaient d'innombrables types de population. Attila avait moins jde Barbares dans ses poudreuses ar« mées.

Les uns, au nez écrasé, montaient, sans selle, de petits chevaux barbus comme des chèvres ; les autres en montaient qui étaient hauts comme des tours. Les uns laissaient pendre des chevelures incultes qui leur tombaient jusqu'aux jambes, qu'il avaient nues^ou grossièrement entourées d'épaisses toiles. Toutes les nuances de cheveux se montraient pêle-mêle : le noir crépu, le rouge ardent, le blond soyeux; les visages de ces troupeaux d'hommes n'étalaient pas de moindres contrastes. On voyait la chair rose de l'Allemand des bords du Rhin, et le teint jaune cuivré de l'habitant du Caucase. Ces phalanges bariolées, sombres, vaincues, inconnues les unes aux autres, rappelaient les armées bibliques d'Ârtaxerxès Longue-Main , et de Darius, fils d'Hystaspe, au temps des mages. Un roi de dix-neuf ans était le héros de ce triomphequi n'avait coûté qu'une bataille de trois heures. Charles XII se montra grand, comme tout ce qui est véritablement puissant. Il ne garda auprès de lui, que les généraux moscovites.

SM mr wôv eoraoïmi.

Offieîen et soldats furent libres. Jameis, il est vrai, il n'aurait pu les nourrir... sa grandelir fut aussi de Téoonomie. *^ '

Quand ce oortëge de plusieurs lieuos se fut ëeoulé, le roi rentra dans sa tente, et il dit aux deux prisonnières :

•^ Maintenant, à vous. Vous êtes Russes, par conséquent mes prisonnières. Je vous ordonne d'abord de montrer vos visages. — Regardez, Sire.

Charles XII et Réginold reculèrent. L'étonnement de Tun ne peut se comparer qu'à l'étonnement de l'autre, en voyant le visage des deux prisonnières :

L'une des deux prisonnières était la belle comtesse de Kœnigsmarck, l'autre la belle Oeorgina, sa demoiselle d'honneur.

La fausse comtesse, en soulevant gracieusement son voile autour du front , avait ri comme on a peu Thabitude de rire dans une pareille position.

— L'aventure est unique, ajouta la demoiselle d'honneur ou la véritable comtesse, nous sommes vos prisonnières, Sire. Oh 1 c'est bien nous; vous nous regarderiez encore plus longtemps et vous seriez encore plus surpris, que vous auriez toujours devant vos yeux la comtesse de Kosnigsmarck et moi sa fidèle suivante. — Ne pas avoir vu aujourd'hui le czar, repartit Charles XII, était déjà un prodige assez grand , mais vous voir toutes deux est, je l'avoue, un prodige plus étonnant encore. Mais commeut étes-vous ici, à Narva, sur un champ de bataille qui fume encore, parmi les troupes ennemies? Toute ma raison ne suffît pas pour croire à ce que je ne puis pourtant pas nier. — Ni la mienne, ajouta Réginold en coupant avec son sabre la corde qui liait les deux prisonnières. -

Les deux femmes rirent encore beaucoup , pendant cette opération, mais la comtesse ou la fausse Georgina s'abandonna à sa gaieté beaucoup plus naturellement que

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Tautret dont le vbago porfaii les alléraliona d'un vive souJBrrance physique et morale.

— Je trouve, continua la demoiselle d'honneur sana perdre son hilarité , que vous nous rendez bien vite à la liberté. Quoi I sans jugement... e^est d*une générosité... -*— Mais non pas sans interrogatoire; dit Réginold... Comment étes-vous iei? encore une fois, encore mille fois, permettez-nous cette question. —^ Pour vous faire la guerre.. • — Expliquez autrement ce miracle. — Non, nous étions réellement avec nos amis vos ennemis pour les aider à vous battre... — Je vais m*adresser à votre compagne, reprit leroi,sivous ne répondez pas plus raisonnablement. — Nous voulions voir la guerre; cette émotion nous plaisait... nous désirions nous trouver à une bataille, puis« que vous tenez tant à connaître le secret de notre présence ici. Quelle femme dont la curiosité est un peu épuisée n'a eu comme nous ce désir dans sa vie 7 Mais nous deux, madame la comtesse et moi, nous nous sommes senti le mâle courage de notre désir. Nous rêvions avec l'impatience naturelle à notre sexeles délices du danger, nous voulions voir le feu de cent pièces de canon, le choc, la mêlée, la

lutte ardente, les grands coups de sabre, la bataille

et nous nous sommes embarquées à Copenhague le jour de votre départ ; nous vous avons suivis... Nous nous sommes satisfaites, mais la curiosité nous a punies. Dans une retraite rapide, les Russes ont enveloppé l'endroit où nous avions placé notre observatoire. A votre tour vous avez poursuivi pied à pied les Russes que vous avez chassés de cette position. Et naturellement alors le terrain où nous étions s'est trouvé occupé par vos soldats, qui nous ont faites prisonnières en votre nom. Et voilà comment, ajouta la charmante historienne, nous sommes ici, dans votre tente, Sire, où nous n'aurions pas manqué de venir de-* mm vous complimenter sur votre brillant succès, quoi-

M4 m MO cMiiiâOfiiiii*

que nous Appartenions , madame la comtesse et moi , à une autre cour que la vôtre. Une telle fantaisie à satisfaire ne coâte pas moins, Sire, mais on s'en souvient du moins toute la vie. — Celle-ci pouvait vous coûter la vie, répliqua le roi. Les balles ne respectent pas les jolies femmes. -— Pourquoi donc, Sire, puisqu'elles ne touchent pas aux jeunes rois braves et téméraiires? — Ne nous y fions ni vous ni moi, madame, dit le roi en cessant déparier à la demoiselle d'honneur pour prendre la* main de la fausse comtesse et lui dire : Madame, la tente d'un roi, quelque .lustre que lui donne la victoire, est peu faite pour une personne habituée comme vous aux mille délicatesses de la vie. Je vais ordonner qu'un détachement de mes troupes vous accompagne jusque dans Narva même ; j'espère qu'elles sauront vous empêcher d'être une seconde fois prisonnières.

Georgina, à qui le roi parlait pour la première fois depuis qu'elle était sous la tente, remercia Charles XII par quelques paroles moins brillantes que celles de sa compagne, et laissant tomber son voile, sur lequel la neige avait brodé des perles, elle salua pour se retirer. Réginold s'empressait de la suivre pour commander l'escorté chargée de l'accompagner jusqu'à Narva, lorsque le roi, qui poursuivait aussi sa pensée, se hâta de dire à la. prétendue demoiselle d'honneur qu'il avait à s'entretenir un instant avec elle. Il la mena ensuite au fond de la tente, ce qui permit à Réginold de rester seul avec la fausse comtesse de Kœnigsmarck. Le roi veut éclaircir, pensa Réginold, Ténigme du portrait ; la scène dans la forêt a rempli son esprit de doutes ; si la demoiselle d'honneur parle trop, je suis perdu ; le roi sera instruit de mon amour, et lésion dontil m'a confirmé la puissance, le sien qui s'est rallumé par le hasard bien inexplicable qui ajnèneici la comtesse, se révoltera d'un rivalité dont je vais

subir le châtimenJL La clarté précédera rexplosion, et rexplosioQserafatate; jesensquecetteminutdest suprême : qu'ell6décidedoricdeinonavenir»demavieou dénia mort.

— Madame, dit-il à la fausse comtesse de Kœnigsmarck, une explication orageuse est restée suspendue entre nous depuis le bal chez le baron de Sandel, à Copenhague. Vous échappâtes par la fuite à réclaircissement qui allait tomber malgré vous de vos lèvres. Inutilement je vous chercbai partout dans ce bai : on eût dit qu'une main Invisible prenait soia de confondre mes poursuites en vous dérobant à moi dès que je croyais vous tenir. Le hasard, puisque ce n'est que le hasard, nous réunit sous la tenfe du foi ; le hasard veut que cet instant soit à lAoi seul ; la victoire que vient de remporter mon maître, m'apprend qu'il faut profiter de la fortune. Que le passé s'éclaircisse donc pour moi... — Mais si ma pensée, monsieur, répondit Georgina, était pour toujours prisonnière? — - Je trancherais le lien qui l'enchaîne, comme j'ai séparé celui qui vous retenait tantôt au bras de votre demoiselle d'honneur. — Vous ne le pourriez pas aussi facilement. — Que je connaisse au moins ce lien, dit d'une voix plus haute Réginold, dont le regard ne cessait d'ac* compagner l'éloignement du roi et de la comtesse dans une des profondeurs de la tente.

Georgina se tut.

— Yotre silence, madame, n'arrêtera pas ma résolution ; je parlerai, et ici du moins vous n'éviterez pas les explications par la fuite. — Je vois que je suis toujours votre prisonnière. — Sur parole, du moins. Mais que s'est-il donc passé dans votre âme, poursuivit Réginold,parfaitement rassuré par la distance où se trouvaient le roi et la comtesse de Koenigsmarck, pour qu'après m'avoir aimé en Siiède, vous ayez prêté une oreille facile aux confidences du roi ?... Vous l'avez avoué chez le baron da

SindaL.» Je n*at plus d'atea à tous arraeber sur ce point... — Non... — Et vous en conTenex une seconde fois? — Si j'ai dit la ▼ërité alors, pourqooi craindre aujonrd*hoi de la redire? — Horrible vérité I Mais pareil supplice n'a jamais été enduré par personne... D'abord, votre étrange conduite m'avait semblé le résdtat d'une coquetterie de femme de cotir qtn veut plaire à tout le monde de peur d'en aimer trop un seul..* — Moi, de la

coquetterie I avec vous? — Tenez^ madame, c'était

plus que de la coquettme, et je ne sais plus qod nom donner à cela... carie roi» de son côté, pouvait se croire comme il peut toujours se croire aimé de vous. . . el, tandis qu'il vivait sous le charme de cette erreur... si toutefois c'est une erreur... vous m'engagiez à Stockholm à le détourner de faire^la guerre... vous m'entraîniez adroite<> ment à le trahir, lui, mon ami,mon bienfaiteur... mon roi I... Je l'ai soupçonné depuis, et votre silence en ce moment n'affaiblit pas en moi cet affreux soupçon . . .

Quoique la tente royale ne fût éclairée que par la lumière brumeuse, vacillante d'une lampe de fer posée au bord d'une table^ Réginold aperçut l'effet produit par ses dernières paroles' sur l'esprit de Oeorgina. Il Vit pâlir ses joues, frémir ses lèvres sensibles et fières, le sang descendre rapidement au cœur et. les larmes monter aux yeux.

— Qui éies-vousî demanda-t-il ensuite avec» véhémence... — Mais, monsieur, pareille question faite à une personne comme moi... — C'est que je ne vous comprends guère, madame, reprit le jeune Héginold, qui ne voulait laisser en arrière aucun doute, et qui comme Empédocle se jetait dans l'ablme embrasé pour mieux l'étudier. Qui ôtes-vousî... osa-t-il répéter... Je vous parle aussi à Stockholm du chevalier Megrel, autre rivalité qui gravite autoujr de la rivalité du roi; je vous dis

que le chevalier, homme d*entreprise et d'audace, rôde autour de votre palais^ qu'il a dés inteHigences nocturnes avec vos domestiques^ qu'il s'est introduit chez vous... Vous me répondez en riant que voua n'avez jamais vu, que vous ne connaisse pas le chevalier Megret... Je vous crus alors, je ûe vous crois plus maintenant... je ne crois plus rien de ce qui vient de vous...*— Oh I sans doute, le chevalier Megret, répondit avec une hauteur émue Georgina, avait des intelligences avec mei^ domestiques pour s'introduire chez moi ; sans doute, il rôdait nuitami^ent autour de mon palais, mais savezvous ce qu'il attendait de mei?... voici ce qu*il vou^ laite.. — Qu'est-ce donc?...

Georgina tira de sa poche un petit écrin qu'elle remit à Réginoldà

— Vous verrez....

Réginold, qui voulut voir tout de suite, ouvrit récrin, s'approcha delà lampe, et quand il eut examiné ce qu'il contenait , il sourit, le referma et le rendit à Georgina.. <

-^ En effet, dit^il, quand on connaît le chevalier Megret, 6n ne peut douter ni du prix qu'il doit attacher à un pareil trésor, ni des folies qu'il est capable de faire pour se le procurer. Que n'ai-jeles moyens d'interpréter ainsi en votre faveur œs lettres écrites par vous au roi, et le don si expressif de votre portrait.... Mais ce porttait que V0U6 lui avez donné, est-ce bien, madame, celui de la cotntesse de Kœnigsmarck?... ajouta Réginold en posant son regard sur celui de Georgina, qui fléchit, et qui, pour ainsi dire, tomba moralement écrasée. — Mais oui, ce portrait, balbutia Georgina.... c'est le mien.^.. — Sans doute.. .. mais est-ce celui de la comtesse de Kœnigsmarck? -^ Je ne Vous comprends pas, monsieur... — Vous ne me oompreneg pasf... >— Non...* — Cette dis-

SM ini voD oêuxmnrt.

tinction entre vous et la comtesse de Kœnîgsmarck vous parait obscure...', subtile.... impossible? —

Georgina n'eut plus le sentiment de- la réplique.

— ïenezl madame, s'écria Réginold, voulez-vous, que je vous le dise, vous et votre demoiselle d* honneur, vous nous jouez tous les deux, le roi Charles XII et moi... Dans quel but? jel'ignore... j'ai cherché sans résaitat... mais je jurerais que vous et elle nous trompez depuis longtemps... Le roi a trop d'occupations sérieuses pour voir les fils de cette intrigue tramée par vos jolies mains autour de lui et de moi... Il s'y prend, il. tombe, il se relève sans se douter de rien... Il n'en est pas ainsi de moi... mille -doutes m'assiègent, me pressent... mille questions que vous avez fait naître en moi demandent une réponse... je n'en ai qu'un^ leuf donner jusqu'ici, c'est celle-ci : Nous sommes joués par vous. Votre pâleur m'a déjà confirmé tout ce que je soupçonne, madame... Dites la vérité. Il n'y a plus que cela à dire. — Vous l'avez dite pour moi, monsieur, répondit Georgina en baissant la tête et en exbaSànt un soupir qui sembla la soulager du poids d'un lourd mensonge longtemps porté sur le cœur... — Je ne me trompais donc pas ! s'écria Réginold, tout aussi épouvanté de cette révélation que s^il ne l'eût pas pressentie... — Non, moûsieur...

— Tout était un jeu, ua mensonge, une comédie, votre nom, votre titre... -t Oui... — Yolre amour pour moi?...

— Oh 1 cela, non... dit Georgina avec un profond accem de vérité... -^ Mais vous n'êtes pas la comtesse de Kœnigsmarck? — Je ne la suis pas... c'est vrai... mais si vous me trahissez, je suis perdue . — Vous?.... — Mon père est perdu, ce qui est plus que moi. — Votre père?

— Oui.. — Comment se trouve-t-il mêlé à cette intrigue, qui, après m'avoir étonné.... me fait réQéchir d'une manière plus grave Votre père est perdu si je par-

IM foo iioinMMinÉ. Mt

le (....Qui donc le pwdrahT.... — Je ne sais passeiute ici.. . — Mais, quelle est donc, en effet, cette dame qui TOUS accompagne? — Vous me jurez... — Tout ce qui ne pourra nuire ni a l'honneur ni à la yih du roi... —

— EL bien I Oh 1 non, je ne puis le dire... Dieu me punirait de cette imprudence. — Madame, plus de réticence» plus d'hésitation, plus rien ; parlez, ou je vous ab-* cuse de mensonge et d'infamie. .. car le roi est en jeu ici... . et mon honneur veut que j'édaire ce mystère ou que je le dévoile à Tinstant. — Je ne crains que votre opinion...

— Parlez. •• — Mais mon père passera de la prison au cachot éternel. — Votre père est prisonnier?... — Du czar... -— Son nom.? — Le comte de Mélander. — N'importe son nom !... Où est il prisonnier? — A Tornéa^ au fond du golfe de Bothnie. . \

Réginold s'approcha de la table, ei en écrivant, il continua à dire :

— Nous avon^ici^de quoi racheter dix mille prisonniers comme votre 'père. Ce que j'écris est un cartel d'échange... Je rends deux généraux russes pour votre père...

Réginold souleva ensuite le pan de toile qui fermait l'entrée de la tente ; il appela un soldat : — Ceci au général Vèdel la réponse tout de suite I allez. — Dans cinq minutes, madame, vqus auree dans vos mains la liberté de votre père, dans vingt jours il vous pressera dans ses bras. Vous pouvez parler maintenant.

Mais Georgina ne parla pas tout de suite : les remerciements, les sanglots, la joie, le bonheur, l'étonnement suspendirent pendant plusieurs minutes le libre usage de ses facultés. Celui qu'elle aimait lui rendait son pèrel...

— Puisque je puis tout dire maintenant.... — Sans crainte.... — La personne qui m'accompagne.... — Ne,

eÉatgnee plus mn, ?o«» did-j6... i*^EHq a tant d'infla*enee, de crédit, d'esprit... « — Parlez.... oh 1 parlez! — C'est la comtesse de Kœnigsmarck ! — Elle t — Comme je suis Gei^gina Méiander, la flUe da isomte de Mélander qui vous devra la vie et la liberté. -^ Voilà sa liberté, madame, dit Réginold en remettant à Creorgina l'acceptation par le général Ybde de rechange de son père avec deux ^népaux russes faits prisonniers dans la journée. L'autre est la comtesse dé Kœnigsiiiarck I... répéta Réginold... Mai6 pourquoi cette substitution?.. . dakls quel intérêt que je ne devine pas encore T-^ Vous m'èvez parlé en'terméS'de reproches du conseil que je volië donnai d'engager le roi à ne pas faire la guerre lotsq'ue noas étions à Stockholm. Savez *vous quelle personne me poussait à vous inspirer cette idée?.;. La conitesse de Kœnigsmarck...' Ah 1 elle m*a tenue isi longtemps sous sa dépendance que je n'ai plus à balancer entre elle et vous, die qui ^nait deâ chaînes suspendue^ siir la tête de mon père, et vous quim'dccusez de tromper votre amour.

*- Je marche e/icôre dans la plus profondé obscurité, murmurait Rénigold, mais il me semble qu'une faible lueur m'appâraît au bout de ces voûtes ténébreuses. Continuez...— Le roi partît cependant ;' vous le suivîtes à la guerre î» la flotte appareilla du porl de Carlscronà. Vous vous souvenez de la goélette qui rallia l'escadre et lui échappa sans avoir été punie? — Oui... vous savez cela? Vous souvenez-vous de cette môme goélette qui, attachant une lanterne jaune à son mât, vous entraîna dans une passe bti devait infailliblement périr la moitié de Fescadre? — Cette nuit ne s'effacera jamais de mon souvenir... mais cohiment ce fait, parvenu à votre connaissance, trouve-t-il place ici?.... — Vous souvenezvdus des femmes habillées en nymphes au bal du baron de Sandel, et cause de la confusion de vOs recherches

lors<]fiie vous poursuivHes après notre entrevue dans le cabinet delà coupole ?*— Sans doute... mais quels àn-^ neaux réuniront tous ces événements? — Un seul anneau,— Un seul? — Vous n'avez pas oublié la scène de la forôt?».. — Ouoî, vous connaissez aussi ? — Vous n'avez oublié ni le bûcheron qui était un espion, ni ees deux voyageurs dont Tun était le czar... *^ Le czar^ dites-vous I... allons I... — C'était lui... — Le czar lui-mémet... mais en effet... cette haute taille, ce visage sévère, cette intempérance, c'était le czar I... et savaît-il qui nous étions? — Non... son compagnon, que vous n'avez pas reconnu davantage...— C'était le général MenzicoflF, sans doute? — Précisément.— 0 fortune! s*écria Réginold; Tun pouvait faire l'autre prisonnier et terminer d'un coup cette guerre... — Ce n'est pas à vous à vous plaindre de la foriune, puisque la victoire vous a donné gain de ûau* se sur le czar et sur nous... — Etsur vous?... vous étiez donc dans l'armée russe? — Oui!... Je n'ai plus qu'à vous dire quel était l'anneau qui nouait ces divers événements... c'est la princesse deKœnigsmarck...

Réginold fut si interdit, qu'il ne sortit aucune exclamation de sa bouche... aucune. Il leva les yeux au ciel. Tant de machinations, d'intrigues, d'habileté dépensées autour d'eux, le roi et lui, qui ne s'en étaient jamais doutés lui semblaient des faits appartenant à un autre monde.

— Mais pourquoi, ^emanda-t-il enfin, miner ainsi avec tant de patience et d'adresse le terrain sous nos pas? au profit de qui ce travail prodigieux?... — A qui allezvous faire la guerre maintenant que vous avez vaincu les Danois et les Russes ? — Au roi de Pologne qui l'a attisée, au roi de Pologne qui a mis en avant les Moscovites et les Danois, espéirant que nous n'arriverions jamais jusqu'à lui... Il sera le dernier» mais il ne sera pas le

SIS \ 011 ^MD GtUftOmÉ.

plus mal récompeasë. — Voilà ce qae vimlât empficher la comtesse de Koanigstuarck, que vous fissiez la gume à Frédérie-Augiiste. — Lui qui s*est emparé de la Uvoniel -—Elle voulait que la Suède Mt dépouillée de celte ricbie province et mettre Charles XII dans Timpossibilité de la recouvrer : Charles XII qu'elle a cherché à arrêter à chaque pas, ainsi que je viens de vous le confier, après ravoir dépeint aux autres souverains comme livré à la débauche au milieu de ses courtisans, abruti par les excès, incapable de recourir aux armes. — Mais quelle excuse à tant de trahison^ dont une seule mériterait la mort?... — Une grande excuse. — Et laquelle? — L'amour. Elle aime le roi de Pologne, Frédéric- Auguste... dont elleest la... maîtresse...

Réginold, qui par la force de Tamour avail arraché cette confidence à Georgina, fut un instant arrêté par cette réponse, mais se redressant aussitôt à la vue du roi qui revenait du food de la tente avec la comtesse de Kœnigsmarck, il courut vers lui . Sire, lui cria-t-il oubliant son serment, celte femme...

La comtesse de Kœnigsmarck pénétra tout d'un coup d'œil; le visage du jeune homme, celui de Georgina, ce cri poussé... Elle posa précipitamment sa main sur la bouche de Réginold, et se tournant du côté de Georgina, elle lui dit dans l'oreille : Vous iivez parlé?...

— Oui, madame, répondit froidement Georgina.

La comtesse entraîna Réginold avec une vivacité et une force incroyables loin de Charles Xll^ et elle lui dit :

— Écoutez-moi, monsieur I

— Ne vous étonnez pas, dit la comtesse de Kœfligsmarck en commençant, si je remonte un peu haut dans l'histoire d'un homme qui semble vous être tout à fait étranger.

Vn FOU GOUAONIfXv 2^3

Ce début calme annonçait un long rëeit à Réginold ; il ne s'y attendait guère en un pareil moment. Il fut sur le point d'éviter l'entretien pour courir de nouveau vers Charles XII et ravertir^ môme au prix d'un parjure, du danger que lui faisait constamment courir la trahison de la comtesse.

CMle-ci, s'apercevant du mouvement d'impatience du jeune confident du roi, le retint par ces paroles d'une adroite prévoyance : — Vous serez récompensé au delà de toutes les promesses si vous me prêtez pendant quelque minutes votre attention.^

Réginold se résigna à écouter, et la comtessese dit alors :

— Dans un des plus populeux villages voisins d'Amsterdam, vivait, il y a vingt ans, un riche forgeron du nom d'Andersen. H travaillait pour la marine. C'est de ses ateliers que sortaient tous les fers ouvrés, ancres, chaînes, canons, destinés à Tarmement d'un vaisseau. Ses forges avaient une célébrité européenne. L'Angleterre même, si jalouse de son habileté dans tout ce qui touche à la construction navale, envoyait ses ouvriers se perfectionner chez Andersen. Les richesses de ce maître forgeron étaient immenses. On disait de lui que c'était l'homme qui possédait lepius d'or et le plus de fer. La fortune, en le comblant de ses biens, ne l'avait pas changé ; son orgueil consistait à voir sous les voûtes de ses hangars toutes ses forges allumées et les marteaux tomber et retomber en cadence sur l'eficlume. Sa joie, que j'aurais dû mettre avant son orgueil, prenait également sa source dans son foyer; elle n'était jamais plus grande ni plus pure que lorsque ses yeux suivaient, de place en place, sa fille unique, Marie Andersen, car la blonde et modeste Marie Andersen, traversant l'atelier, soulevait toujours autour d'elle ces paroles : « Voyez comme elle est belle et gracieuse, la fille de notre maître ! » Ces simples mots trou-

244 Ull VOV HÙWMfltt

vaient si facilement son cœur paternel, qaHtsdominaiem, pour aller jusqu*à lui, le bruit infernal de cinquante forges. Il est vrai que Marie Andersen méritait ces éloges et cetle tendresse. Les Hollandaises sont belles ; inais jamais Rubens n*en peignit sur ses admirables toiles d'aussi blanche sous une chevelure dorée. Toutes les Flandres réunies n'avaient rien à comparer à ses yeux bleus animés d'une douce fierté, à sa bouche virginale et gaie, à son cou dont la ligne était un coup de crayon de Van- Diek à ses heures d'inspiration. Ces filles-là naissent pour être l'admiration et le désespoir des peintres, qui voient avec quelle simplicité de moyens la nature produit le beau. Elle est si belle, disaient les amis et les voisins du riche forgeron Andersen, qu'il n'a pas osé demander à Dieu un second enfant. Il s'en tient à son chef-d'œuvre. Marie, comme vous le pensez bien, étaitl'épouserôvée par toutes les famillesdu haut comerced'Amsterdam, quoiqu'elle eût i peine alors dix-huit ans accomplis; Chacune d'elles calculait les chances qu'elle offrait pour séduire, en faveur d'un fils, le père de Marie et la fille d'Andersen. L'amour seul n'eût pas sufii, la richesse seule non plus. Qui donc réunirait toutes les conditions pour entrer dans la maison de l'opulent Andersen ?

On oubliait un peu trop, mais lés ambitieux sontfirap* pés de cette sorte d'aveuglement, que le forgeron Andersen avait un frère non moins riche que lui, et que ce frère comptait autour de lui plus d'un garçon capable de devenir un gendre irréprocable. Ce second Andersen, qu'on avait surnommé de Velours, pour le distinguer de l'autre, et parce qu'il affectionnait beaucoup les habits faits de cette étoffe, était constructeur de vaisseaux, profession étroitement liée à celle de son frère. A eux deux, ils pouvaient bâtir de toutes pièces un vaisseau si grand qu'il fût. Leurs ouvrages remportaient, par

0» von oocaoïnrt* MB

le mérite, sur tous ceux de leurs confrères. Rien n'était

plus naturel que le mariage de Marie Anderfii^n avec un

des fils de son oncle ; restait la convenance personnelle

de$ deux enfants ; rien ne laissait supposer qu'elle ne

répondrait pas aux vœux des grande parents. L'alné des

fils d'Andersen le constructeur était destiné, pat la loi

des familles, à devenir Theureux époux de la belle Marie.

Les meeurs de la Hollande sont trop réservées pourqu*on

dit sans erreur que Guillaume plût excessivement à Marie,

bien qu'il fût laborieux et probe comme son père. Mais

comme ces mœurs sont douces, elles n'exigent pas, dans

les unions ordinaires, une passion très-vive. S'estimer,

se convenir sous des rapports de caractère, c'est tout ce

que demande le mariage aux habitants tempérés de cette

contrée. On espérait donc qu'un beau jour on dirait dans

la célèbre ville. d'Amsterdam : C'est ce matin que la

riche fille du forgeron Andersen épouse la fils du riche

constructeur de vaisseaux Andersen de Velours. Puis tout

reprendrait son cours ordinaire ; il n'y aurait que deux

heureux de plus.

Vers ce temps-là, continua la comtesse, qui n'était pas encore parvenue à vaincre entièrement l'impatience de Réginold, étonné du circuit de cette histoire au milieu de laquelle il ne soupçonnait pas la place qu'il occupait ; vers ce temps là, l'Angleterre étant sur le point de déclarer la guerre à la France et à TËspagne, fut obligée de remonter sa marine et de recourir aux chantiers de la Hollande pour lui venir en aide. Leduc d'Argyle, un des amiraux les plus distingués de la marine anglaise, alla à Amsterdam avec mission de commander plusieurs vaisseaux de transport, dans la construction desquels les Hollandais excellaient. L'amiral anglais se présenta chez les principaux constructeurs ; les deux frères Andersen ne devaient pas être ouUîés. Dans une de ses fréquentes

216 im FOU GOUHOHIIK*

visites ehez le célèbre forgeron, dont les ateliers étaient à Saardam même, un des plusvastes chantiers de l'univers, le duc-amiral rencontra un jour ia belle Marie^ de mois en mois plus merveilleuse de beauté. Il éprouva ce sentiment si difficile à analyser, si simple à qualifier d'un seul mot, Tamour. Il était jeune encore ; la grande vie du monde et de la cour n'avait pas entièrement émoussé ses sens. Le duc, au lieu de passer' avec légèreté sur une iihpression de surprise, s'y arrêta et s'y complut. Vingt fois il se montrait dans les ateliers du père de Marie, quand une seule fois aurait suffi à ce qu'il avaità ordonner. L'œuvre secondaire de ses officiers et de ses agents devint la sienne. Personne ne le remplaçait. Il aurait été désespéré de savoir qu'un autre aurait joui à sa place du bonheur de voir la divine Hollandaise. Marie ne soupçonnait pas ce vif amour qu'elle inspirait à l'amiral. C'était sans coquetterie qu'elle recevait des hommages dont une autre femme aurait été si fière ; il est vrai que c'était aussi sans crainte qu'elle entrait dans la familiarité que le duc sut habilement créer entre lui et la facile et honnête maison Andersen. Elle s'asseyait à table auprès du jeune étranger quand il venait diner\sans façon chez eux. Elle riait naïvement quand il lui jurait au dessert que le mot d'ordre qu'il donnerait le jour d'une bataille serait le sien, Marie; que la première terre" qu'il découvrirait porterait pareillement son heureux nom, Marie. Ces flatteries d'un marin, et d'un marin aussi illustre que le duc, gonflaient considérablement le cœur de^ M. Andersen, si elles n'enivraient pas au même degré celui de sa fille.

Un jour qu'ils étaient à souper à l'ombre d'une espèce de tonnelle placée au fond du jardin altenanl aux ateliers, un ouvrier qui fut forcé de plier son corps en deux pour pas8e|P sous la voûte de houblons et de vignes vierges,

QN fou Gouaoïiiii* '• 217

entra ayec brusquerie et alla vers M. Andersen. C'était

presque un géant. Dans sa main, large et robuste, il tenait

un boulet de fer d'un nouveau poids, pour des canons

d'un calibre particulier dontles Anglais comptaient faire

usage à la prochaine guerre. Voulant s'assurer qu'il avait

exactement suivi les indications données, l'ouvrier ap«

parlait le premier résultat de son travail. M. Andersen

examina la forme et la matière du projectile avec le coup

d'œîl qui ne lui faisait jamais défaut, et après une minute

de calcul, il dit, en reprenant son verre pour choquer

contre celui de l'amiral : « Vous en fabriquerez quatre

« mille de ce numéro pour monsieur le duc, qui en fera

« bon usage. »

A ce moment seulement l'ouvrier forgeron remarqua la présence de l'Anglais à la table de M. Andersen. — Trèsbon usage, répéta l'amiral animé par l'amour, par le bon vin de son hôte qui le tirait du Rhin en droite ligne , et par la conversation pleine de propos roulant sur la guerre. Entraîné par ce triple courant, il s'écria qu'il fallait vraiment s'émerveiller do ce qu'avec un pareil morceau de fer, l'Angleterre avait conquis tant de royaumes et soumettrait infailliblement dans peu la France et l'Espagne, et plus tard le monde entier. L'ouvrier s'étant mis à rire avec une visible et manifeste impertinence, l'amiral le regarda d'un air furieux et lui lança ces paroles à la face: — Qu'avez-vous à dire à cela, vile intelligence d'ouvrier? Oui, ce boulet est pour nous autres Anglaisla clef du monde. Noua l'ouvrons à notre gré. Mais il faut qu'il soit dans notre main. Et l'amiral, joignant legeste àlaparole, voulutprendre le boulet que tenait l'ouvrier entre ses doigts noueux, excoriés par le feu, enfumés par la vapeur du charbon. Il s'en empara ; mais à peine le tint-il , qu*il pâlit , poussa un cri terrible et le laissa tomber dans son assiette. La porcelaine de Chine éclata, la masse de fer roula

9fS m ton ooimoKiitf*

sur la nappe, et eericoebet d'accidents dispensa TAngldis de fournir l'explication de son cri douloureux. Des jets de fumée coururent sur la surface du lin damassé ; une odeur de roussi s'éleva : le boulet était ardent Tolérable pour la main métallique de l'ouvrier, il avait brûlé profondément tout l'intérieur de la main de l'amiral, qui ne put s'en prendre qu'à la délicatesse de sa peau. « Voilà comment, ajouta le forgeron insensible à la chaleur, il faut se garder de trop compter sur la guerre : bien souvent les boulets brûlent ceux qui, en s'en servant, n'ont pas de prudence. » Lorsque sa douleur fut passée, l'amiral demanda quel était ce jeune homme dont l'énergie physique l'avait surpris, ce jeune homme capable de garder dans le creux de sa main un boulet récemment retiré de la fournaise. Andersen invita sa fille à satisfaire sur ce point la curiosité de l'amiral.

Marie repondit que ce jeune homme ne parlait pas beaucoup ; elle savait seulement qu'il venait de la Norwégeou de la Russie, ce qu'elle avait deviné moins d'après ses aveux que par certaines distractions auxquelles il s'abandonnait en causant avec elle. Du reste, son père, aussi bien qu'elle, pouvait dire qu'il était le premier de ses ouvriers, autant par la force que par l'activité et l'adresse. En six mois, il avait su l'état; depuis six mois, il rendait des services considérables à le maison. M. Andersen, appréciant et voulant se rattacher un pareil talent, avait offert au jeune forgeron de le nommer contre-maître, et plus tard mieux encore, s'il consentait à passer un bail de plusieurs années. Il avait refusé, au grand étonnement de M. Andersen, convaincu qu'il ne gagnerait jamais autant, fût-il des plus favorisés, en travaillant pour son propre compte. Marie avait encore appris que dès que son travail était fini, le jeune étranger allait s'exercer dans d'autres industries, où il avait pareillement réussi à se

faire îemafquer. Elle en parla si chaleureusement» si longtemps, et avec une connaissatice si exacte et si suivie, gue^Tamiral, d'abord attetitif, puis distrait, puis dépité, désespéré, à l'insu de ses braves hôtes, trop Hollandais pour saisir ces nuances graduées de sentimeht, dit à M. Andersen qu'il voulait, au sortir de table, lui parler d*une affaire grave.

Je doisvousdire ici, continua la comtesse, qu'il s'éleva à cette époque quelques nuages entre les deux frères Ân-« dersen, précisément à r#(;casion de la présence du duc d'Argyle dans les chantiers d'Amsterdam. Les deux frères s'entendaient si bien, que lorsque l'un était chargé de construire un vaisseau, il ne manquait jamais de faire avoir la commande de toutes les piècesde fer, serrurerie et artillerie, à son frère le forgeron, qui de son côté se mon-* trait non moins porté à la ïnôme bienveillance envers le constructeur de vaisseaux, Andersen de Velours. Jusqu'alors il n'y avait pas eu l'exemple d'une seule exception. Malheureusement, soit que Tamiral se fût engagé avec un autre constructeur de vaisseaux avant d'entrer en relations avec le riche forgeron, soit qu'il ne se crût pas tenu d'â&ceptei' cette tradition de réciprocité créée entre les deux frères, il ne porta pas ses commandes chez Andersen de Velours, Celui-ci s'en fâcha ; il s'en plaignit à son frère, qui lui donna les meilleures raisons du monde, puisqu'il lui dit tout simplement la vérité ; mais pour combien de gens la vérité'est-elle seulement une raison î Le constructeur attribua à d'autres causes cette exclusion. Il s'éloigna de la maison de son frère qu'il ne vit presque * plus.

Dès ce moment, grand triomphe pour les aspirants à k main de la belle demoiselle Andersen. La plus forte éduse disparaissait et les eaux reprenaient leur cours. Il y eut inondation de sollicileurs : on ne saurait croire à

22(1 un wa GOtmoirnÉ.

combien de gens le malheur d'un seul profite. Tous furent parfaitement écoutés, mais aucun ne fut accueilli. En homme sage, le forgeron pensa que le froissement de son frère cesserait et que la réconciliation serait scellée par ]e mariage de leurs enfants. Quelques mois amèneraient ce changement si désirable. Attendons, se dit-il , le temps est le meilleur tiers qu'on puisse choisir pour arranger les affaires. Ne vous étonnez pas de né point voir intervenir Marie dans ces questions de mariage ; son père, ni meilleur ni pirequeTusage, ne supposait pas qu'elle refuserait jamais son consentement au parti qu'il aurait préféré. Ëst^ceq^ue cette flUe blanche, blondeet dorée, auraiten propre une volonté dans un acte aussi sérieux ? £st*ce que sa mère la consultait pour lui acheter un bonnet ou une robe ?pourquoi la consulterait-il pour lui choisir un mari! C'est transiger avec les passions, c'est les reconnaître, que d'entrer en négociation avec les enfants pour les marier. La Hollande ne connaît pas encore ce droit public.

Or, voici quel était le motif qu'avait eu l'amiral anglais pour demander un entretien secret avec le père de Marie. Il ne se faisait pas meilleur qu'il n'était, lui dit-il, en venant lui adresser la proppsition qu'il allait entendre. Il se blâmait, il se condamnait, de s'abaisser à une pareille faiblesse ; mais son parti était pris. Ses parents ne le lui pardonneraient jamais ; ses confrères de l'aristocratie ne le verraient pas de plusieurs années ; mais encore une fois son parti était pris : il lui denaandait la main de sa fille Marie. Sans doute M. Andersen aurait mieux aimé que la proposition fût formulée sans préface : le cortège gâtait un peu la cérémonie ; cependant il passa héroïquement sur les fausses notes du chant, poifr admirer et accepter la grandeur et la majesté des paroles. Il montra au coin de l'œil cette larme que se lèguent les pères, il eut dans la maiiï ce frémisgement qu'ils s^ transmettent

Xm POU COUAONNi» 221

dans Foccasion soleonelle, et il accepta la nom, la main, les titres, le rang du duc d*ÂrgyIe pour sa fille, à laquelle il ne s'empressa pas, comme on pourrait le croire, de courir répéter la proposition phénoménale, II alluma sa pipe, fit trois fois le tour de ses ateliers, et, en secouant la cendre du tabac, il se dit : Mon frère en sera fâché.

Il alla ensuite se coucher.

Tandis que tout le monde dprmait cette nuit-là dans rétablissement du brave Andersen, Marie et l'ouvrier étaient revenus sous la tonnelle fleurie où avait eu lieu, quelques heures auparavant, le dîner qui .avait précédé la proposition de mariage. La lune était d'une clarté d'ar* gant; elle niellait de filigranes chaque corolle de tulipe, chaque clochette de mauve et de volubilis, illuminant le ciel, rhorizon, toutes les profondeurs, comme l'aurait fait une lampe entretenue avec du lait au lieu d'huile : elle brûlait blanc. Marie était asise près de Pierre, — car Pierre était le nom de l'ouvrier forgeron, — sous une efflorescence de clématites, de chèvrefeuilles d'Espagne, de petites roses..

— Je suis moins qu'amiral, lui dit Pierre. — C'est toi que j'aime, répondit Marie en ceuillant deux tulipes et une branche de jasmin qu'elle réunit. — Je suis moins que capitaine. — Oui, mais c'est loi que j'aime, répliqua Marie en ajoutant aux deux tulipes et à la branche de jasmin deux jets de clématite. — Je suis moins qu'officier, Marie. — Qu'importe? si c'est toi que j'aime, dit encore Marie en glissant au milieu des clématites, des jasmins et des petites roses, une belle tulipe blanche e^ couleur de chair. — Je ne suis qu'un matelot avec mon état d'ouvrier forgeron. — J'aime le matelot et le forgeron, dit Marie en mettant un baiser sur le milieu du bou« quet et en plaçant le bouquet sur 1q cœur dé son ami, Fuis elle dit è son tour :

ta

222 DR FOD GOCÉONmf/

— ' Si tu étais plus que matelot, qu'ouvrier, Pierre?

— C'est loi que j'aimerais, répondit celui-ci en cassant aveo ses rudes mains une liane hérisséexi'étoiles blanches et de petites marguerites. — Si tu étais plus qu'officier?

— Toujours toi que j'aimerais. — Si tu étais amiral, duc? — Toujours toi que j'aimerais, répéta Pierre en souriant de. ce jeu d'enfant que lui faisait faire Marie, à qui ce jeu plaisait parce qu'elle était enfant et parce qu'elle aimait. — Si tu étais roi ?

Pierre se leva en frémissant. Puis, sourîant-encore, il posa la couronne sur le front de Marie en lui disant :

— C'est toi que j'aimerais.

Le fond de cette scène étaft triste, reprit la comtesse ; comme la mort, chez les peuples de l'antiquité, l'amour a ses jeux funèbres. Les deux jeunes gens avaient le même presenliment qu'ils se communiquèrent sans se le dire : Cet amiral assis à la table d'Andersen le maître forgeron, son ton de maître, celte entrevue soudaine qu'il avait voulu avoir... D'ailleurs le malheur est une électricité, il est dans Tair à l'état de fluide avant de se condenser en ton-^ nerre. Rien n'est plus vrai que cette vérité si peu prouvée.

Le lendemain, le riche Andersen prit sa fille sous le bras et, en se promenant dans les allées de son jardin,

il lui dit :

— Marie, j'ai à t'apprendre quelque chose. — Je sais ce que c'est, mon père. — Bah !...

Et' Andersen alluma sa pipe. • . ^

— Vous voulez me marier, — Alors tu vas me dire avec

qui.

Andersen lâcha une bouffée de fumée qui plana longtemps sur le ruisseau d'eau vive qui courait dans le jardin.

— Avec l'amiral. — C'est la vérité ; qui te l'a dit? — Personne. — Bah ! fit une seconde fois Andersen, sans s'infor^ner davantage ; et il aîouta : Tu seras duchesset

un FOU COUBONRlf. 22S

•— Je ne vetix pas rôlro. — Cela me fâchô, mais puisque tu ne le veux pas, ce ne sera pas, reprit Andersen, qui re«* dressa avec une baguette la tige d'une de ses belles tuli«f pes. -— Je suis sauvée, pensa Alarie; quand mon père a dit non, c*est non ; comme quand il a dit oui, c*est ouiJ On ferait plutôt changer de place à la Bourse d'Amsterdaoi qu'on ne lui ferait changer de résolution.

Au bout de cent pas, Andersen reprit :

— Cependant, je veux te marier. — Comme il vou» plaira, mon père. --* Je sais que cela te plait aussi. D*ail«t leurs, il le faut, parce que je dirai à Tamiral que tu re*^ fuses sa mainparcequetudimes quelq'un. —-Dites-lui cela. — Très-bien I — Je vais vous apprendre quelque chose,, poursuivit Marie, — Je sais ce que c'est, dit à son tour Andersen ; tu veux te marier avec le fils de mon frère. — ^ Avec mon cousin? — Oui. — Qui vous Ta dit? — Personne. — Mais... — Ce mariage rapprochera les deux familles, mon frère et moi) notre commerce le veut ; mon fer aime son bois, son bois aime mon fer. Nos enfants, sont des vaisseaux. — Mais, mon père I... — Celam*ap* range. Tu le veux, je le veux. Andersen retira sa pipe de la bouche, embrassa sa fille sur les deux joues et la congédia plus étonnée et plus anéantie que si, dans ce baiser, il lui eût arraché Tâme avec des tenailles ardentes.

Elle s'était déjà dit Tinflexible esprit dé détermination de son père. Il n'y avait pas d'exemple que cette douceur en apparence flottante et détachée eût jamais reculé ni fléchi.

Quelques jours après on apprit que la fille du forgeron Andersen avait disparu de la maison paternelle ; mais le. fait d'une évasion volontaire parut si monstrueusement incroyable, inadmissible^qu'il fut avéré pour tout le monde qu'elle avait été enlevée par violence. Jamais on ne vouluti supposer qu'une fille ai modeste, si retenue, avait consenti

2SI UN FOU COUBONni.

à fair avec un étranger. D'ailleurs, quel serait eet étranger I Un seul homme avait quitté les ateliers de Saardam, un obscur ouvrier, Pierre, le robuste forgeron. Le doute ne Tatteignit même pas. Comment supposer, en donnant le plus étrange essor à Fimagination, que Marie avait préféré s*en aller on ne sait où, avec un pauvre ouvrier, que de se marier à un duc, amiral des flottes d'Angleterre, ou à son cousin, jeune homme appelé à partager un jour avec ses frères les immenses richesses de son père ? Le rapt fut donc l'opinion à laquelle on se rangea unanimement ; et Marié fut regrettée comme une victime, pleurée comme une morte. Son père se. dit, en allumant une pipe de désolation : J'en mourrai, et il mourut.

Marie avait suivi Pierre, le jeune forgeron, le jeune charpentier, le jeune matelot, car Pierre avait appris tous les états manueb en Hollande, et elle traversa avec lui, comme la compagne du compagnon, l'Allemagne et le Danemark. Elle voyait le monde ; mais son monde à elle était celui qu'elle aimait, et sur les pas duquel elle serait allée au fond d'un précipice. Elle regrettait bien sa maison de Saardam, sa maison entourée d'eau, et le bruit des vastes ateliers qui reluisaient rouges du fond du jardin, et le jardin si régulièrement planté de tulipes, et les allées où elle se promenait toute petite entre son père et sa mère , qui la soutenaient entre deux sourires, entre deux baisers, entre deux petits cris de crainte et de tendresse pour qu'elle marchât sans tomber. Mais elle aimait Pierre, et la passion tuait en elle le sentiment. Son cœur combattait son âme. Pierre, d'ailleurs, était bon pour elle, quoiqu'il lui découvrit chaque jour de plus en plus un caractère ferme jusqu'à l'entêtement. Mais il faut qu'un homme soit homme, se disait* elle en Tadmirant, et elle voyait se fermer aveo moins do mélancolie derrière elle, à l'horizon, le pays qu'on a{H

m FOU COUMNNlf. 225

pelle la patrie, pour ne pas le confondre avec le [ciel.

— Mon amie, lui dit Pierre le jour qu'ils arivèrent au terme de leur voyage sur la Baltique , te souviens-tu de la soirée sous la tonnelle de ton père, à Saardam 7 -— J'étais avec toi, comment Taurais-je oubliée I

*— Tu souviens-tu que tu me disais : Si tu étais plus qu'ouvrier T. . . — Et que tu me répondais toi, Pierre : Je l'aimerais toujours.... — Eh bien I je suis plusqu'un ouvrier... — Tant mieux I Mais qu'est-ce que cela me fait T

— Oui, mais je suis plus qu'un officier.... réellement....

— Qu'est-ce que celame fait encore ?.. . Je suis plus qu'un capitaine... — Qu'un capitaine?...

Le regard de Marie vil bien que Pierre celle fois ne jouait plus avec elle.

— Je suis plus qu'un amiral. — Oh 1 monDieu, ne me faites pas peur, s'écria Marie, passée tout à coup de la plus extrême confiance dans la grandeur et dans l'amour de Pierre, tant qu'elle le supposait à peu près d'un rang égal au sien, à la crainte la plus vive en le voyant s'élever si haut. Elle s'altaîcha à son^bras avec un sentiment d'effroi, car au moment où Pierre achevait de parler, ils arrivaient au bord du rivage devant une immense ville dont elle n'avait jamais entendu parler. Des cabanes alternaient avec des palais ; les uns somptueux, les autres inachevés : un fleuve large, irrégulier, profond, baignait d'un côté des déserts, de l'autre, des matériaux en si grande quantité, qu'il y avait de quoi bâtir dix mille maisons. Des milliers d'hommes qui portaient des barbes sur des robes qui traînaient jusqu'à terre, s'agitaient sur ces tas de poutres et de pierres. — Quelle est cette ville ? demanda Marie, surprise de la foule qui accourait vers leur vaisseau avec des croix, des drapeaux et des bannières. — C'est ma ville. — Ah I celle où vous êtes né t — Je n'y suis pas né, mais c'est ma ville. -^Comment la nommez*vous I

126 un von couioiini<

-^ Elld porte mon nom^ Pierre. *-* Je ne sub qu'une ignorante, excusez-moi, dit Marie, mais je n'avais jamais entendu parler de cette ville. — Mais, où vont... que veulent ces gens^là , ces prâtres, ces hommes à longue barbe, vêtus d'or et couverts de pierreries ? — Ils viennent de ce côté... — Il m» semblait ainsi. — Us accourent saluer le retour de leur chef. — Vous savez cela ! mon étonnement vous fait sourire. — Ne vous étonnez pas trop de ce que vous allez voir. — Mais quel bruit 1 quel bruit I le canon, les cloches 1 s'écria Marie ; des cris f... delà poussière!... Ce chef est donc près, de nous? — — Marie... — Comme vous me parlez !... votre voix a changé de son. — Marie, restez sur ce bâtiment, tandis que je vais en descendre... ce soir je viendrai vous cheréber et vous mener dans mon palais. — Dans votre palais I

Le cri de surprise qui jaillit des lèvres de Marie se perdit dans l'immense murmure de bénédictions qui se fit entendre, en ce moment où Pierre posait le pied sur la terre. Cent mille personnes étalent tombées à genoux, au bruit du canon et des cloches qui ne cessaient d'émouvoir Taif.

• — Pierre est donc roi ? se dit Marie.

L'existence de Marie fut brillante pendant quelques mois ; mais elle ressemblait exactement à celle de la grande ville qui montait d'heure en heure à ses piedâ avec ses dômes, ses clochers, ses minarets et ses mille fantaisies architecturales. Un fleuve l'engloutirait peut-être on jour et la roulerait jusqu'à la mer comme un caillou.

Le jour où le czar jela sa veste pour prendre le manteau d'hermine, sa hache do charpentier pour saisir le sceptre, il jeta aussi celle qu'il avait aimée pour se marier et faire d'unefemme une czarine, une impératrice. C'est toujours avec celles qu'on n'aime pas qu'on fait ces sortes de choses-là.

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•*- Je vous pardonnerais volontiers, lui dit Marie, si celle que vous me préférez était noble comme vous. Mais chacun le sait, vous Vavez prise en passant dans je ne sais quelle ville, à je ne sais quel homme qui n'a pas un métier plus relevé que le métier de mon père. Je vous pardonnerais encore si vous n'oubliez pas que l'héritier qu'elle peut vous donner, je le porte dans mon sein , et que celui-là, quoi que vous fassiez, est bien devant Dieu votre premier et légitime hériiier.

Le czar sortait de table ; le czar avait le vin terrible : le Tariare remontait à la surface quand il était gris. Soa front se gonflait et devenait bleu ; ses yeux sortaient de ce front d'empereur et de taureau ; sa bouche violette se tordait comme une corde ; l'écume de l'épilepsie moussait à ses lèvres ; il ne se connaissait plus.

Pour toute réponse à la charmante Marie, qui lui avait parlé pourtant sans colère, maisavec cette franchise froide et pénétrantedu bon droit, si vivace au cœur des mères, il leva la main sur elle. Marie ne dit plus une seule parole. A quoi bon? C'est la fin, pensa-t-elle. Elle se dirigea vers le fleuve. L'angle d'un perron du palais s'avançait sur l'eau. Elle y monta, courut jusqu'au bord... Un batelier, qui entendit tomber un corps dans le fleuve, so hâta de se porter vers le point où l'eau avait blanchi... Marie n'était pas encore morte, mais elle expira dans la uuit et sur un lit du premier hôpital fondé par Pierre I*' à ISaint-Pétersbourg. Fatalité attachée aux maîtresses de rois I pas une n'est morte tranquillement. . Les médecins ayant reconnu l'état avancé de grossesse de la malheureuse Marie, essayèrent de sauver Tenfant. Ils réussirent. Le czar fut médiocrement content peut** être de oet aete d'habile humanité. Quelque secrète qu'il eût tenu son intimité avec la fille du forgeron Andersen» les geu» do cour Tavaiont soupçonnée^ et lapcauve qu'ils

S2< m vot couAomii.

la connaisMient, c'est qu'ils n'en parlaient pas. Cet enfant avait donc une origine constatée. Issu de son sang, il avait des droits, sinon directs, du moins réels à son sceptre. De telles choses s'éloignent ou s'écrasent I il faut qu'elles aillent si loin ou si profondément, qu'on les croie mortes : les révt)ltes ne savent que trop les trouver pour en faire des révolutions. Une dame de la cour devine l'embarras du czar„ et le sort réservé tôt ou tard au fils de Marie. Elle demande à s'en charger. Le czar accepte, vousn'en doutez nullement. Quelques mois après, l'enfant tomba malade^ c'est au moins ce que dit au czar la dame de la cour. Trois jours après, l'enfant était mort. Le czar le. crut comme il avait cru à la maladie. Du reste, afin de tromper tout le monde, on enterra, enveloppé dans des linges, un morceau de bois de la longueur de l'enfant.

— Mais qu'en faire maintenant T se dit la dame qui avait ainsi trompé le farouche Pierre ; il n'est pas un point de ce vaste empire qui soit' un endroit de sûreté pour lui. Deux personnes seulement dans le secret I et combien ne m'en faudrait- il pas ? Et il n'y a plus de se-

^ cret. Mon adresse est perdue. La vie de cet enfant et la mienne sont effacées le même jour.

Une seule personne fut mise dans la confidence, son frère. Une nuit d'hiver il prit l'enfant^ et s'embarqua avec lui dans une espèce de bateau de cuir impénétrable à l'eau.,..

— Que dites-vous. Madame? interrompit Régînolden saisissant frénétiquement le bras de la comtesse de Kœnigsmarck ; mais que dites-vous T — Je n'ai plus rien à dire, vous savez le reste. Cet enfant de Marie et de Pierre, cet enfant exposé sur un rivage éloigné, sur les bords de la Suède, pour que la Providence fit de lui ce qu'il lui plût; cet enfant.... — C'est moi I — Et la femme de

eoar qui risqua sa irie pour lui, la femme qui eut l'ingé* Bieqse et sainte pensée de le remettra à la discrétion de

Dieu c'était ma mère. Maintenant, trahissez-moi au-

près de Charles XII, si vous Tosez, et cherchez à me per* dre l •

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