LES
André entra au salon en portant une robe de chambre SUT le bras gauche et en tenant une paire de pantoufles dans la main droite. Perrine, la femme de chambre, était occupée à arranger le feu et à placer une bouilloire sur les cendres. Son attention fut éveillée par ces premières paroles d'André :
— Quand on songe que c'est aujoiyrd'hui le dernier jour de (arnaval !
A quoi Perrine ne mit aucun temps pour répondre au valet de chambre.
— Et que nous ne danserons pas plus aujourd'hui que le premier jour !
— Quand on songe, mademoiselle Perrine, qu'on danse ce soir à tous les étages de cet hôtel, au-dessus de nous, au-dessous de nous, partout ! et qu'on ne danse pas ici ! Quand on songe enfin que, logés comme nous le sommes, en face de l'Opéra, nçus n'aurions que deux pas à faire, crac ! pour nous trouver à minuit au milieu du bal le plus échevelé I
— Échevelé I qu'est-ce que cela veut dire î
— C'est un mot qu'employait quelquefois le jeune maltreque je servais avant d'entrer ici, chez M"»® Brunoy.
11 faisait beaucoup de mots. Lorsqu'il était sorti, je mettais ses pantalons et ses mots. Échevelé veut dire désordonné, et désordonné veut dire charmant.
— Qu'ils sont heureux, s'écria Perrine, les domestiques dont les maîtres sortent quelquefois I
— Il est vrai que nous étouffons dans cette atmosphère.
Nouvel ébahissement de Perrine à ce mot tombé des lèvres trop grammaticales du valet de chambre.
— Atmosphère 1
— C'est un appartement qui est bas de plafond. Sans avoir trop compris, Perrine poursuivit :
— Sans doute, nous donnons bien par-ci par-là quelques soirées ; mais cela ne s'appelle pas recevoir. Mais non, non, madame ne va pas assez dans le monde.
— Tiens I c'est justement ce que lui disait l'autre jour, en la quittant, ce monsieur dont j'ai fini par savoir le nom.
Aussitôt Perrine se leva avec curiosité.
— Quel monsieur ?
André, s'étant débarrassé de la robe de chambre et des pantoufles, se hâta de répondre :
— Celui qui vient ici comme s'il était chez lui, qui arrange le feu, qui dérange les tableaux de place, accorde le piano, et qui est resté une fois avec madame jusqu'à minuit. 11 s'appelle M. de Maillembert. Eh bien, ce monsieur lui disait...
— Ce monsieur, interrompit Perrine, je l'ai remarqué, moi aussi ; ce monsieur...
— Je vois que nous avons eu la même pensée. Les deux honnêtes domestiques se regardèrent.
— Un ancien ami de cœur... acheva de dire le valet de chambre.
— Oui ; mais pourtant. . .
LES MARIAGES At' PASTEL 303
— Une facture acquittée»., reprit de nouveau avec son importance néologique M. André.
— Gomment dites- vous?
— Une facture acquittée ; oui, un amour fini, payé ; dans la haute société, on appelle cela une facture ac* quittée. Ëhbien! ce M. de MaÛlembert disait Fautre jour àM»« Brunoy en la quittant: a Non, vous n'allez pas assez dans le monde. »
— n avait raison.
— Sans doute ; car voilà tout simplement ce qui nous empêche aussi d'aller dans le monde. Mais, puisque Mme Brunoy est veuve, pourquoi tous ces ménagements î
Perrine, après avoir souri :
— - Madame est-elle veuve ?
— Elle paraît si heuteuse 1
— Si heureuse, si heureuse! devant le docteur Oberthal, oui ; mais quand elle est seule, ses yeux se mouillent quelquefois de larmes.
Le valet de chambre, qui se faisait en ce moment plus ignorant qu'il ne Tétait, se rapprocha de Perrine pour lui dire à demi-voix :
— Entre nous, je ne crois pas que ce docteur Oberthal lui soit tout à fait indifférent.
— Entre nous, monsieur André, je ne le crois pas non plus. Le dîner a été aujourd'hui beaucoup plus long que d'habitude.
— Oui, mademoiselle Perrine, oui, la conversation était fort animée entre eux.
Feignant le plus profond désintéressement dans la question, Perrine, eu disposant sur une table tout ce qu'il fallait pour le thé, continua :
— Ils ont sans doute le projet de la reprendre et de la prolonger fort avant dans la nuit, car je vois que vous apportez ici les pantoufles du dS^teur Oberthal.
— Et sa robe de chambre, s'il vous plaît.
30i LBS MABIAGBS AU PASTEL
— Sa Kobe de chambre! grand Dieu! quelle familiarité!
— Elle est grande, j'en conviens ; mais il faut dire aussi que c*est madame qui a absolument exigé qu'elle fût descendue afin que le docteur la mît s*il avait trop froid pendant la soirée. 11 est un peu indisposé, il tousse ; et, d'ailleurs, elle est en damas magnifique. Regardez, mademoiselle Perrine, regardez! On irait volontiers se promener sur les boulevards dans une pareille robe de chambre.
— Voilà trois ans, dit-on, que madame et le docteur ne se quittent pas.
— Trois ans I trois ans I s'il se fait payer cent sous par visite...
— M™« Brunoy va-t-elle en Altemagne, il la suit en Allemagne; revient-elle à Paris, il revient aussitôt s'installer à l'entre-sol de cet hôtel.
— Mais quelle est donc la maladie de madame?
— Ah! pour cela, je l'ignore, n'étant comme vous au service de M™« Brunoy que depuis quinze jours, que depuis qu'elle est revenue de voyage. Mais madame est assez riche pour avoir choisi la maladie qui lui platt le plus. Quelque névralgie...
Le mot fit chanceler Perrine.
— Vous appelez cela?
— Une névralgie. C'est la migraine des millionnaires.
Perrine alla ensuite tirer le coin du rideau d'une des croisées qui donnaient sur la rue Lepelletier, et dit en soupirant :
— Si j'étais riche, ce n'est pas moi qui aurais des névralgies. Ah ! si j'avais la fortune de madame, comme j'irais ce soir dans cette belle salle de l'Opéra qui va s'allumer dans quelque^heures I
— Et moi, chère mademoiselle Perrine, comme je
donnerais à la Maisoa-d'Or, à partir de ce soir, des soupers de Sardanapale I Nouvelle stupéfaction de Perrine.
— Sardana?...
— Sardanapale. Un agent de change de l'antiquité.
— Mais ce que je comprends encore moins, poursuivit Perrine, c'est que M"»® Brunoy, étant si riche et libre comme elle l'est, — car, veuve ou non, madame est visiblement libre de ses actions, — pourquoi, dis-je, elle ne se marie pas.
— Pourquoi... pourquoi... c'est peut- être...
— Chut I fit Perrine, c'est elle. Ayons l'air d'avoir horriblement travaillé.
Perrine s'assit comme brisée dans un fauteuil, tandis qu'André feignit la même lassitude en s'essuyant le front.
— C'est bien, dit en entrant, des papiers à la main, M«ne Brunoy. Si vous n'avez plus rien à faire ici... Ahl se reprit-elle, André, allez dire au docteur Oberlhal que je suis redescendue au salon. Perrine, si j'ai besoin de vous dans la soirée, je vous appellerai.
Les deux domestiques se retirèrent.
— Allons, puisque le docteur veiit être convaincu, eh bien, il le sera. Ces papiers ne lui laisseront plus rien à désirer. Ces Allemands sont d'une obstination... d'une obstination d'Allemand...
Mme Brunoy se rapprocha de la cheminée.
-^ Ah ! mon Dieu I cpntinua-t-elle en levant les yeux au ciel, croire que j'aurais encore la sottise, l'impardonnable sottise... Allons donol
Elle posa les papiers sur le marbre de la cheminée,' croyant avoir entendu des pas mesurés dans l'antichambre. *
Klle ne àe trompait pas.
— C'est le docteur, dit-elle. Excellente nature I je lui
906 LIS MARfAGBS Al' PÂSTCt
devais bien cette explication... Ohl oui... il va l'avoir. Le jeune et beau docteur allemand entra au salon.
— Quoi! s'écria-V^il, autant toutefois qu'un Allemand peut s'écrier, quoi ! il n'est pas encore arrivé ?
Après avoir invité d'un geste amical le docteur à s'asseoir près d'elle et près du feu, M"»« Brunoy lui répondit :
— Non, il n'est pas encore arrivé. Il est dix heures moins un quart, le convoi de Rouen arrive à neuf heures, — trois quarts d'heure de retard. Ab ! mais j'y pense, c'est aujourd'hui le dernier bal masqué. Voilà ce qui aura sans doute empêché M. de Maillembert de venir à Paris, ainsi qu'il me Tavait promis à sa dernière visite. Il sera resté à Rouen pour y passer le dernier jour de c*irnaval. Allons, il ne viendra pas ce soir ?
— Et cela vous contrarie beaucoup, avouez-le, madame ?
— Je ne l'avoue pas. Décidément, docteur, vous devenez fou.
— C'est qu'en vérité, madame, c'est à le devenir. Vous n'aimez pas M. de Maillembert, dites-vous; il ne vous aime plus, dites-vous aussi, et vous n'en continuez pas moins l'un et l'autre...
— Précisément, docteur, j'ai ici de quoi vous convaincre ; j'ai apporté ce soir...
L'interruption de JM"™« Brunoy fut, coup pour coup, arrêtée par celle du docteur.
— Qu'ai-je besoin de preuves quand je vois...
— Que voyez-vous ?
— Ces fleurs que vous n'aviez pas avant le dîner, et • que vous venez de placer dans vos cheveux, dans l'intention... dans Fespoir...
— Est-ce que j'ai mis des fleurs dans mes cheveux? Pour mieux confondre M^e Brunoy, le docteur s'avança
vers elle en disant:
EES MARIAGES AU PASTBI. 307
— Est-ce que mes yeux ?...
Et il reprit aussitôt :
— Des myosotis ! des myosotis ! ma fleur chérie ! Oh I madame, que je suis coupable !...
— Docteur !
— Ah ! laissez-moi vous dire... »
— Pardon, docteur, c'est moi maintenant qui ai à vous dire et surtout à vous rappeler. Rapprochés, il y a trois ans, par le hasard des voyages, quand nous eûmes bien reconnu, vous et moi, cher docteur, que nos caractères sympathisaient, que votre érudition aimait mes goûts studieux, nous arrêtâmes, commedeux sages États arrêtent leurs frontières, le programme d'un« existence qui parut devoir être charmante.
— Délicieuse, madame. Ai-je manqué aux conditions de ce programme ?
Poursuivant l'exposé d'un passé qu'elle tenait beaucoup à remettre sous les yeux du jeune docteur allemand, M"»« firunoy continua ainsi :
— Il fut arrêté et convenu entre nous que vous auriez toutes vos matinées libres, moi les miennes.
— Oui, madame.
— Que, d'une heure à deux, vous me parleriez jurisprudence, droit pubUc et législation.
— Depuis trois ans ai-je négligé ?. ..
— Jamais. A ce point que, nous trouvant au sommet du Vésuve l'année dernière à cette heure-là, vous m'explicâtes, sur le bord fumant du cratère, tout l'esprit du Gode Justinien. Poursuivons. Il fut ensuite convenu que, de deux à trois heures, vous traiteriez chaque jour de la politique.
— Et chaque jour, il en a été ainsi ; j'en atteste votre * sommeil de chaque jour.
— Que, de trois heures à quatre heures, nous nous occuperions de littérature. .
308 LBS MARIAGES AU PASTBL
— Je vous ai lu aujourd'hui huit feuilletons, le commencement de cinq nouvelles et la fin de trois romans.
— Ouï, docteur. De quatre à cinq, il fut encore convenu dans notre programme que nous parlerions physique et mathématiques ; de cinq à six, botanique ; et que, de six à sept, nous dtnerions.
A quoi le docteur se hâta d'ajouter :
— Et nous avons, madame, toujours fidèlement dîné.
— Oui, docteur. Enfin, de sept lieures à huit heures du soir, il fut réglé que nous parlerions métaphysique.
— Pour digérer, dit gravement le docteur.
— De huit heures à neuf heures, peinture.
— Oui, madame. Aujourd'hui nous avons passé en revue toute l'école italienne.
— De neuf heures à dix heures, histoire ancienne.
— Oui, madame. Et, de dix heures à onze heures, poésie, musique, et, par conséquent, expansion de l'âme, admiration, sympathie, ravissement, amour ; et, comme il est dix heures...
Le docteur allait se disposer à mettre à exécution cet article du programme, c'est-à-dire à parler à M™« Brunoy de sa sympathie et de son ravissement au point de vue général de l'univers et à son propre point de vue particulier, quand son aimable interlocutrice l'arrêta.
— Et, enfin, il a été convenu et réglé entre nous, docteur, que, de onze heures à minuit, pour terminer invariablement la journée, nous causerions philosophie, ou, si vous aimez mieux cette autre définition, sagesse et résignation.
— Oui, madame, oui, madame... Mais, comme il est dix heures, disais-je, j'ai le droit de vous rappeler, madame, que nous devons exécuter ensemble aujourd'hui cette romance dont j'ai osé composer à votre intention les paroles et la musique. ,Voulez-vous m'accompagner?
M"* Brunoy interrompit une seconde fois le docteur.
— C'est moi qui ai le droit de vous dire» cher docteur, et voilà ce que j'avais à vous dire, que, depuis trois mois que nous sommes à Paris, vous violez notre programme, raccourcissant les heures des choses sérieuses, pour prolonger les heures des choses qui le sont beaucoup moins. Voyez : vous alliez vous livrer à la poésie, à la musique et à l'amour, tandis que nous avons encore dix minutes d'histoire ancienne à traiter ; ces dix minutes une fois passées, vous aurez le droit... mais jusque-là...
Un grand effort de résignation ouvrit un passage à ces paroles du docteur Oberthal :
— Causons donc histoire ancienne.
— Je vais donc vous parler de mon mariage. La figure du docteur s'éclaircit tout à coup.
— Admirable! Alors, madame, reprenant où j'avais laissé, je vous dirai qu'il est bien surprenant, votre mariage ayant élé un mariage tout de passion et d'amour, vous me l'avez dit du moins...
— Et je vous le redis encore, docteur; un mariage du plus grand amour, tout d'amour, et rien que-d'amour. Vous allez en avoir la preuve... Mais continuez, docteur, à m'exprimer pour la millième fois votre surprise.
— Eh bien! je vous dirai, madame, avec un étonnement que je vous permets d'interpréter comme vous l'entendrez, qu'il est bien surprenant que, ne vivant plus ensemble depuis plus de dix ans, vous et votre mari, ce mari que vous avez tant aimé...
— Icfolâtrél docteur.
— Idolâtré. Il est bien étonnant que, vivant ainsi séparés, vous n'ayez jamais cessé de vous écrire, de vous voir, de vous intéresser l'un à l'autre, de vous consulter dans vos moindres affaires, de vous conseiller mutuellement, de causer ensemble des heures entières, quand
il vient vous voir, absolument comme le feraient deux amis. Oh! c'est bien surprenant!
-** C'est bien surprenant en Prusse, docteur; mais à
Paris...
— Paris, tant qu'il vous plaira, madame ; mais je n'en persiste pas moins à croire.. .
— Ah I vous persistez à croire...
— Plus que jamais, madame .
— Puisqu'il en est ainsi...
M^nc Brunoy alla décrocher un petit tableau appendu au mur, et revint le placer dans les mains du docteur.
— Qu'est-ce que cela, docteur?
— Attendez, madame, car on ne distingue plus rien sur ce pastel.
— C'est un paysage : le château de Saint-Gil-sous- Termonde, où je me suis mariée.
— Oui... un paysage, et qui même a dû être fort beau quand on y découvrait quelque chose ; majs on ne voit plus guère que le papier.
— Eh bien, docteur, je vous dirai que, de même qu'il y a des paysages à Thuile, à la mine de plomb, au pastel, il y a pareillement des mariages à l'huile, des mariages à l'aquarelle, des mariages àla mine d^ plomb, des mariages au pastel. Les mariages à l'huile sont les plus beaux, les plus durables, mais ce sont aussi les plus rares. Viennent ensuite les mariages à l'aquarelle : trèsjolis, fort gracieux, mais très-froids; ils occupent le rang de la miniature. Après, nous avons les mariages à la mine de plomb, mariages tristes, gris, maussades, mais résistant assez bien; enfin, nous avons les mariages au pastel: ceux-là sont très-vifs, colorés, éblouissants, passionnés, si séduisants, que de loin on les croirait à l'huile; mais ils ont un grand défaut, ils se décolorent, ils pâlissent d'année en année, et ils unissent, comme ce paysage que vous tenez, docteur, par ne laisser voir que
LBS MARUGISS AU PASTHL 3tl
le papier. Malheureusement* ce papier, seul témoignage qui reste, est Tacte même du mariage. Docteur, je me suis mariée au pastel, et, comme ce paysa^, mon ma* riage est désormais une chose effacée, éteinte, une chose moFte.
— Eh bien ! madame, je me servirai de votre comparaison même pour vous répondre et vous combattre. En regardant plus attentivement ce pastel, qui, au premier abord, je l'avoue, m'a semblé effacé, éteint, anéanti, on découvre peu à peu un dessin entièrement conservé, facile à rétablir à l'aide de deux ou trois coups de crayon, un coloris qu'on raviverait sans peine en quelques séances.
Le docteur Oberthal ajouta en allant accrocher le tableau à sa place :
— Non, ohl non, ce pastel n'est pas encore une chose morte.
— Décidément, docteur, je vois qu'il vous faut, non pas des comparaisons, maisdes preuves. J'en ai apporté, je les tiens, les voici...
Mme Brunoy alla reprendre sur la cheminée les papiers qu'elle y avait déposés en entrant ; elle en déploya un, et elle lut :
« Ma chère Delphine... »
Le docteur posa avec un étonnement naïf sa main émue sur la lettre, car c'était une lettre que tenait Mme Brunov, et il lui demanda : :
— C'est votre mari qui vous écrit ? .
— Et qui donc ?
— Avant le mariage?
— Avant le p?islel. Je lis donc :
« Ma chère Delphine, » Le comte de Saint-Remy, votre oncle, est, en
313 LB3 1IARIAGB9 AU PASTBL
vérité, d'une dureté excessive à mon égard. Après iD*avoir refusé votre main, il consent enfin à me l'accorder, mai| à des conditions, quelques-unes si humiliantes pour moi, qu'il faut tout l'amour que vous m'avez inspiré pour les accepter. Mais nous nous aimons tant, ma chère Delphine, mais je vous ai vue si fermement décidée à quitter la vie avec moi... »
— A quitter la viel s'écria le docteur.
. a A vous précipiter avec moi dans le lac même du château deSainrt-Gil-sous-Termonde... »
— Est-il possible?
— Docteur, si vous m'interrompez toujours.... Je poursuis: « A vous précipiter avec moi dans le lac même du château de Saint-Gil-sous-Termonde, si votre oncle persistait à ne pas nous unir, que votre beau dévouement l'emporte sur toute autre considération. Oui, mon adorable bien-aimée, quoiqu'on m'ait dépeint à M. deSaint-Remy comme ne pouvant vivre qu'au milieu de l'enfer de Paris, où je passe le temps, lui a-t-on dit, à courir de fête en fête et de plaisir en plaisir, je consens pour vous à vivre toujours à Saint-Gil-sous-Termonde. Vous serez mon unique plaisir, mon éternelle fête. A bientôt I Je quitte Paris, je pars dans quelques heures pour être votre époux. Mon Dieu ! faites que je ^ vive jusque-là.
» Comte Brunoy ve Maillembert. »
— Le pastel est fini, docteur.
Et le docteur, en ouvrant les mains comme s'il eût voulu contenir sa surprise :
— C'est donc ainsi que vous vous aimiez?
— C'est toujours ainsi qu'on s'aime, docteur.
— Vous avez raison, madame. Et vous vous mariâtes?
— Hélas! '
— Et votre mari, fidèle à ses promesses, alla vivre
obscurément avec vous à Sainl-Gil-sous-Termonde ?
— Pendant trois mois. Mais mon oncle, M. de Saint- Remy, étant mort, M. de Maillembert, mon mari, vint aussitôt à Paris, où il m'emmena, et oh il reprit sa vie de jeune homme au point où il Tavait laissée en ro'épousant.
— Oui, les maîtresses, le jeu, les petits soupers...
— Dispensez-vous, docteur, de faire une peinture de son existence. C'est un soin qu'il a pris lui-même dans cet ultimatum, qu'il m'envoya à Saint-Gil-sous-Termonde, où je m'étais réfugiée pour pleurer sur la sottise amère de l'avoir épousé.
Et Mm« Brunoy commença la lecture de l'ultimatum conjugal :
« Madame... »
— Madame! Ilya« Madame?» demanda, scandalisé, le docteur.
— 11 y a « Madame » et ce qui suit: « L'expérience de six mois de mariage nous a démontré que feu M. le comte de Saint-Remy, votre oncle, nous connaissait mieux que nous ne nous connaissions nous-mêmes. Que ne l'avons-nous écouté! Car aujourd'hui j'ai le courage d'avouer, madame, qu'il m'est tout à fait impossible de modérer mes fantaisies, mes élans, mes passions de jeune homme. La vie intérieure m'est un fardeau intolérable, la tranquillité domestique me pèse comme un manteau de plomb ; je sens que je ne serai jamais que ce que j'ai été. Mais comme le monde* où je vais ne saurait être le vôtre, je le comprends, madame; comme je ne puis vous mener ni dans le tourbillon des théâtres, ni dans les cercles, ni même dans certaines sociétés où vous pourriez vous montrer sans vous compromettre, mais où vous n'avez mis deux ou trois fois les pieds que pour vous abandonner ensuite à la plus inconvenante
jalousie, il faut |ou biep que je quitte Paris, où il m'est impossible d*y v^vre différemment, ou bien que nous nous séparions. »
— Et six mois auparavant, s'écria le docteur, il voulait se précipiter dans la rivière I
— Dans un lac, docteur, dans un lac! ce qui est bien plus froid. Je continue :
« Certes, je ne vous force point à rester au triste château de Termonde. Venez à Paris. Vivez-y comme vous l'entendrez, mais vivez-y sans moi, comme je suis forcé désormais d'y vivre sans vous. Croyez-moi, c'est le parli le plus sage. Nous sommes mariés, c'est vrai ; mais nous le sommes bien peu. Pourtant nous le sommes par un acte indissoluble. Faisons, madame , que cet acte soit tout ce qui reste d'une union irréfléchie. Je vous engage donc, madame, quand vous reviendrez à Paris, d'occuper tel hôtel qu'il vous plaira dans la Chaussée d'Antin ou dans le faubourg Saint-Uonoré, tandis que je continuerai à habiter le mien au faubourg Saint-Gertnain. Si cet état de choses ne vous convenait pas, nos juges s'entendraient peut-être mieux que nous. Si, au contraire, ma proposition vous convient, ne m'adressez aucune réponse, les choses iront toutes seules.Vous aurez accepté.
» Je suis, madame, avec la plus haute expression d'estime et de respect, votre dévoué serviteur.
» Comte DE Maillëmbert. »
Voilà la dernière lettre du mari qui m'adorait.
— Et votre réponse ?
— Ma réponse, docteur, fut d'abord une colère épouvantable ; je voulus aller à Paris, renouveler la scène que je lui avais faite une fois chezl'une de ses maîtresses où j'avais tout brisé; je voulus, sa lettre à la main, lui
LES lU.lUIAGES éLV PASTEL 31$
intenter un procès scandaleux; je voulus aller reprendre d'autorité ma place dans son hôtel; jeyoulus le tuer d'un coup de^ poignard ; puis, ma colère se tournant contre moi, qui avais eu le stupide aveuglement de croire à sa constance d'amant, à sa loyauté d'époux, je voulus incendier le château de Termonde où j'avais eu la faiblesse de l'aimer, de l'épouser...
— Gomme vous l'aimiez encore !
— Je ne fis rien.de tout cela. A quoi cela eût-il abouti? A une séparation? Il me la proposait lui-même. Nous nous séparâmes, non pas légalement: l'éclat d'une rupture devant les tribunaux n'eût profité qu'à la médisance, et elle est assez rTche de son propre fonds; mais sans bruit, sans procès. Il resta dans son hôtel; moi, je vins habiter cette maison. Plus tard, je voyageai, lui voyagea aussi. A notre retour à Paris, une affaire d'intérêt nous ayant rapprochés dans l'étude de l'avoué de la famille , nous ne nous trouvâmes plus ennemis. L'homme du monde et la femme résignée se tendirent instinctivement la main; et le mari, dont il ne fut pas plus question que s'il n'eût jamais existé , l'amant, qui était mort depuis bien des années, firent placé à l'ami et à l'amie. Je fus pour lui ce que je suis depuis dix ans : l'excellente M™c Brunoy; il fut pour moi ce qu'il est aussi depuis dix ans : le charmant comte de Maillem* bert. Puis il monta dans sa voilure, moi dans la mienne, et chacun regagna son hôtel. Voilà dix ans que je vis comme je veux, qu'il vit comme il l'entend. Je m'absente chaque année pour rentrer l'hîver à Paris ; lui, en ce moment, est près de Rouen, dans l'un de ses châteaux où il se livre au plaisir de la chasse, sans négliger celui de courtiser toutes les châtelaines ses voisines et particulièrement une M""® Olympe de Villeneuve, jeune veuve fort belle, m'a-t-il dit, et fort éprise de lui. 11 ne me restait plus que son nom; j'ai trouvé que
c'était encore trop. Je Q'en ai gardé que la moitié, la moitié la plus obscure : M"»» Bnmoy ; lui, en a conservé la moitié la plus brillante: M. le comte de HaiUembert. 11 n'y a donc plus guère que lui et moi qui sachions que nous avons été mariés. Et, maintenant, je vous le demande, cher docteur, les tribunaux nous auraient- ils mieux séparés que nous nous sommes séparés nousmêmes ?
— Non sans doute, madame; mais...
— Mais? Trouveriez- vous que la rupture n'est pas assez complète ?
— Je ne dis pas cela...
— Mais dites! dites, docteur. •
— Eh bien, madame, je dirai que si, depuis dix ans, vous avez rompu avec votre mari, vous n'en avez pas moins conservé précieusement ces deux lettres.
— Pour les brûler devant vous.
Mme Brunoy jeta les deux lettres au feu. Alors l'enthousiasme du jeune docteur sembla monter avec la flamme.
— Ahl madame, madame} ce sacrifice veut-il dire ?...
— Docteur !
— Dix heures, madame, je suis dans le programme : l'heure consacrée aux élans de Tàme, à l'union enthousiaste des sensations sympathiques, à l'harmonie, à la musique enfin, qui^es confond toutes dans une seule et même extase. Nous allons donc chanter ma romance : la Fleur portée.
Un signe d'assentiment gracieux précéda ces paroles de M™e Brunoy.
— Allez au piano, je vous suis ; je vais verser le thé, nous le prendrons après la romance.
Le docteur était déjà au piano, et, promenant ses mains sur les touches, il murmurait :
— L'âme est un clavier harmonieux comme ce piano,
LEâ MARIAGES AU' PASTEL 317
et, comme ce piano, elle a des touches d'ivoire dont chaque son...
— Chantez, docteur, chantez.
M"' Brunoy s'assit ensuite auprès du docteur et joua quelques mesures pour préluder à l'accompagnement.
Le docteur ouvrait la bouche pour chanter I André, le valet de chambre, vint se jeter au milieu de la première phrase musicale et la coupa par ces mots:
— Madame veut-elle recevoir M. le comte de Maillembert?
Une mine éclatait sous le piano.
— Lui ! murmura le docteur horriblement contrarié. Lui!
— Introduisez, dit M™« Brunoy.
Et le comte entra presque aussitôt.
— Vous ne m'attendiez plus?... dit-il en souriant, et il salua le docteur : — Monsieur !
— M. le docteur Oberlhal, dont je vous ai souvent parlé.
M"' Brunoy présenta ensuite son mari : — M. le comte de Maillembert. Approchez-vous donc du feu, cher comte, car le froid est, dit-on, bien vif ce soir.
— Oui, madame, très-vif.
Et le comte ajouta en enfonçant ses pieds dans les pantoufles fourrées du docteur :
— Charmante attention de votre part !
— Il met mes pantoufles ! dit tout bas, entre les dents, et toujours très-vexé, le docteur Oberthal.
— Je devine, reprit le comte, ce sont mes étrennes du nouvel an. Vous ne m'attendiez plus, disais-je.
— Oui et non.
— Avec moi c'était non tout à fait, murmura le docteur.
— La pendule me disait non ; les bals masqués de
rOpéra, dont vous avez toujours été si friand, me disaient oui.
— Oh ! les bals 1 il me semble qu'ils ne sont plus ni aussi brillants» ni aussi gais qu'autrefois.
— Prenez garde \ critiquer c'est vieillir.
— Tant qu'il vous plaira, clière dame ; mais enfm convenez qu'où ne danse plus dans ces bals.
— Y êtes-vous jamais allé pour danser ?
— Non... Et vous, chère dame, avez-vous beaucoup dansé cette année ?
— Un peu, cet été, à Bade, avec le docteur.
— Ah I monsieur le docteur danse ?
— Comme un docteur, répondit lui-même le docteur.
— Mais comme le froid, dit encore le comte changeant de propos, comme le froid m'a gagné la tête et la poitrine depuis que je sens aux pieds cette bonne et douce chaleur !
Et remarquant près de lui la tasse de thé du docteur:
— Ah f parbleu ! voilà qui va tout à fait me remettre. Et le comte se mit à boire le thé du docteur.
— Il met mes pantoufles et boit mon thé !
— Eh bien ï docteur , dit le comte en continuant à savourer sa tasse de thé, vous avez raison de danser. — Excellent exercice. — Et je vous remercie particulièrement d'avoir été à l'étranger le cavalier de madame, dans les salons de Bade surtout, où la société est toujours fort mêlée. Comme Delphine danse bien ! n'est-ce pas, docteur ? quelle grâce ! quel entrain !
— Oui, monsieur le comte! oui, monsieur le comte î
— C'est singulier! s'écria celui-ci, maintenant que j'ai chaud aux pieds et à la poitrine, j'ai froid dans le dos.*, mais un froid glacial.
Ici le comte se leva et alla passer la robe de chambre du docteur, qui le regarda faire avec un étonnement des plus comiques.
— Ah ! dit le comte une fois dans sa robe de chambre, me voilà on ne peut mieui!
Le docteur le prenant doucement par le bras :
— Pardon, monsieur le comte, quand je passe cette robe de chambre...
— Ah ! elle est à vous, docteur?
— Oui, monsieur le comte.
— Et moi qui croyais qu'elle était le complément de mes étrennes ! Mille pardons I mille pardons! je vais vous la rendre.
Le comte se mit aussitôt en devoir de retirer la robe de chambre.
De nouveau le docteur l'arrêta :
— Gardez-la , je vous en prie. Seulement, je voulais vous dire, monsieur le comte, que le collet de cette robe de chambre étant un peu bas, j'ai pour habitude, afin de mieux me garantir du froid quand je la mets, de mettre aussi un bonnet d'astracan qui complète le costume.
— Eh bien ?
— Voulez-vous, monsieur le comte, que j'aille vous le chercher?
— Trop bon, en véritél... Mais oui... oui, j'ai quelques minutes à passer ici... le bonnet d'astracan...
— Je vais vous chercher le bonnet d'astracan.
Témoin 4e cette scèjoie. M™» Brunoy se dit : « Un Allemand qui a de l'esprit... il doit être furieusement en colère. »
Et le docteur courut chercher le bonnet d'astracan.
— Qu'est-ce donc que ce bizarre docteur que vous avez-ramené des eaux? demanda le comte quand le docteur ne fut plus là. Pourtant, s'il y avait quelque indiscrétion de ma part. ..
— Pas la moindre, cher comte.
— Est-ce un docteur en médecine ?
— Non.
— Est-ce un docteur en droit?
— Non.
— En théologie ?
— Oh I non.
— Docteur en quoi?
— En tout et en rien.
— Et que fait-il ici ?
— Il exerce, il m'aime.
— Ali I charmant I charmant I
— Et vous, Taimez-Yous, chère dame?
— Je récoule. 11 est très-savant. Il me tient lieu du monde que je ne vois guère plus. C'est un livre : je le lis à telle heure et je le ferme à telle autre.
— Mais c'est un Allemand à ressorts que vous avez là.
— Et à musique.
— Ah! le docteur est musicien aussi?
— Musicien et poëte : la romance qui est sur le pupitre est de lui.
— En vérité ?
Et le comte s'approcha du piano : il lut le titre d'une romance placée en regard, celle enfîti qu'allait chanter le docteur une minute auparavant : a La Fleur portée, romance dédiée à M""' Delphine Brunoy. »
— Ah I mais c'est tout à fait galant ! s'écria-t-il ; voyons.
Le comte parcourut ensuite rapidement la romance...
— Très-bien ! très-bien I dit- il en marquant la mesure avec son sourire et un mouvement de sa main droite. Parfaitement bien ! passionné, original, délicieux!...
11 s'interrompit dans ses éloges pour s'adresser ainsi ^ M"** Brunoy :
— J'ai une idée ! Voudriez-vous m'accompagner?
— Quoi! vraiment, vous voudriez?
— Mais sans doute I
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— Sans plaisanterie ?
— Rien n'est plus sérieux, chère dame, et j'ajoute : Rien n'est plus agréable pour moi.
— Puisque vous le voulez...
Ifme Brunoy s'assit devant le piano.
Le conlte de Mailiembert, ayant pris la place qu'occis pait le docteur , commença , sans hésitation et avec l'aplomb d'un musicien consommé, la romance dédiée à sa femme, composée pour sa femme, inspirée par sa femme.