TOUS
— Grâce au ciel, mon capitaine de frégate est resté à Rouen.
— Votre capitaine de frégate, dites-vous!
— J'appelle ainsi M™» de Villeneuve, veuve, en effet, du capitaine 'de la frégate la Néréide^ de'soixante
canons, veuve d'un brave marin dont, elle a gardé Temportement et la violence.
— Est-ce qu'elle jure?
— Non! elle a un))ien plus grand défaut,
— Est-ce qu'elle fume?
— Un défaut bien plus grand encore : elle est jalouse, et je n'aime pas longtemps les femmes jalouses.
— Je le sais.
. — Et sa jalousie me poursuit partout. Je ne puis aller deux fois de suite dans une maison sans qu'elle cherche à s'y introduire pour rue faire quelque scène de fureur jalouse. C'est une Hermione normande.
— Gomme moi autrefois.
— Exactement! Vous vous rappelez donc?...
— Si je me rappelle! Et vous, comte, vous rappeiezvous le jour où j'allai vous faire cette horrible algarade cbezM™« de Grandprë?
— Oui ! — vous prîtes les pincettes, et, n'écoutant que votre colère, vous brisâtes un superbe service de porcelaine de Saxe.
— Deux pendules !
— Et la grande glace de la cheminée!
— Tandis que vous, monstre, vous riiez dans un fauteuil. Quel fut le beau résultat de ce drame? Que vous me détestâtes un peu plus qu'auparavant? Ainsi vous n'avez pas amené de Rouen cette charmante Furie, cette jalouse M™® de Villeneuve?
— Non.
— Mais alors pourquoi ce domino?
— Voilà... cherchez!
Mme Brunoy courut au paquet, le défit, et après avoir vu le domino, elle s'écria :
— Ravissant! Vous avez raison, ce n'est pas'pour une veuve, il est trop rose.
— Quelle pénétration I quelle pénétration ! dit le comte.
Et M™e Brunoy ne cessait de s'extasier.
— Oh ! mais c'est d'un gracieux! d'un joli !
— Essayez-le I
— Quelle folie! En vérité...
— t^sayez-lé?.. Voyons...
— Mais...
— Je vous en prie, Delphine, essayez-le. Je suis sûr qu'il n'ira à personne comme à vous.
. Cédant aux prières du comte, M™® Brunoy essaya le domino rose ; elle dit tout bas en le passant : -^ Après tout!...
— Délicieux! c'est le petit Chaperon rouge I s'écria le comte quand il vit M™® Brunoy revêtue du pimpant domino.
— Oui, et vous êtes l'ogrej car ceci sent diablement la chair fraîche. Ce domino rose est pour uùe jeune^lle.
— Si jeune, si jeune, mais si jeune, ma chère Delphine...
— Qu'elle est encore en nourrice, n'est-ce pas?
— Non, mais qu'elle est encore avec sa gouvernante. C'est une belle et sentimentale Bretonne venue à Paris, ainsi que ses trois sœurs, pour terminer ses études musicales.
— Ahl comte! comte ! dit M™« Brunoy d'un ton de reproche et sans avoir encore quitté le domino rose; comte, prenez garde! A la rigueur, je comprends la veuve du capitaine de frégate. — Ce n'est que mal. — D'ailleurs, elle a peut-être fait plus d'une fois le tour du monde... Mais une jeune fille avec sa gouvernante !
— Je vais vous rassurer.
— Je vous en prie.
— Un train de plaisir, le mois de septembre demiei^ la conduisit à Rouen.
— Avec sa gouvernante, je suppose?
— Avec sa gouvernante et ses trois autres sœurs. La joyeuse volée s*élait répandue dans nos belles prairies. Mon château se trouva sur le passage des charmantes voyageuses. Je leur en fis ouvrir la grille. La gouvernante fut ravie de mon hospitalité.
— Désintéressée ?
— Pas tout à fait. Quand elle quitta le château, une de ces demoiselles y avait laissé son cœur.
— Vous ne courûtes pas après elle pour le lui rendre. Et la guite de Tintrigue ?
— Comme dans tous les romans. M^*® Hermance m'écrivit... Je la vis par-dessus le mur du jardin de son hôtel. — Tenez! tout près d'ici, à la barrière Blanche. .
~ J'attends que vous me rassuriez.
— Attendez !
— J'attends. Mais permettez-moi de vous dire que, dans tous les romans, il y a un père ou une mère...
— Je sais... du moins. ••
— Eh bien, alors, cher comte, qu'atlendez-vous à votre tour pour m'en parler?...
— C'est que nous n'avons qu'un oncle... absent mais terrible, ou terrible mais absent, comme vous voudrez. Il est commandant des zouaves en Algérie.
A cet endroit de la conversation entre le comte de Maillembert et M"»® Brunoy, des airs de danse se firent entendre. Ces airs arrivaient à eux affaiblis par l'éloignement.
• — Ainsi, aucun obstacle ne vous arrête? continua Mm« de Brunoy.
— Aucun entre la naïve Hermance et moi, répondit le comte. Bref, cette nuit...
• — Cette nuit! Ah ça! mais vous ne me rassurez pas du tout I
— Je vous en prie.. -
Les airs de danse devenaient plus distincts.
— Cette nuit, dis-je, je la conduis au bal masqué de rOpéra, dont elle rêve depuis qu'elle est au monde.
— Est-ce donc ainsi que vous me rassurez? A TOpéra!
— A rOpéra. Je la conduis à TOpéra!
— Au bal masqué ?
— Au bal masqué.
— Mais sa gouvernante, ses sœurs?
— Avec ses sœurs, avec sa gouvernante... Je ne m\ oppose pas... Mais, encore une fois... patience!
— Patience I patience I — Et vous la faites danser toute la nuit?
— Je vous Tai dit, Je ne danse plus. On danse maintenant à la hongroise, à rallemande...Ce sont des danses que je ne parle pas... ^^
Les airs de danse, entendus depuis quelques instants, devenaient de plus en plus vifs et clairs au-dessus de la tête. Le comte désigna le plafond et reprit :
— Mais ces airs sont charmants. Quelle verve I quel entrain ! cela vous fait danser malgré vous. Est-ce que cela ne vous donne pas aussi envie de danser?
Lja question fut suivie, chez le comte, d'un mouvement et d'un geste auxquels M™» Brunoy était loin de s'attendre au milieu de son tours de morale. 11 la prit galamment par la taille et la força à danser.
— Mais, comte! comte! comte!
— On ne peut laisser passer d'aussi jolis airs, d'aussi gracieux motifs, sans les saluer d'un pas.
— Je ne veux pas danser, moi I
— Vo\ons, vous dansez pourtant...
— Malgré moi... bien malgré moi...
— Soit!,..
LBS MARIAGES AU PASTEL 3â9
— Je vous dis, comte...
— A quoi bon?...
— Je veux savoir...
— Vous allez perdre la mesure.
— Je veux savoir... Après le bal?... Cette jeune fille?...
— Ah ! vous voulez...
— Sans doute I
— Eh bien, je Tenlève.
— Vous l'enlevez, grand Dieu I
— Grand Dieul je l'enlève : je ne dis cela qu'à vous.
— Enfin me voîlà rassurée. Sérieusement, mon ami?...
— Sérieusement, le bal fini, je lui dis : Mademoiselle...
Ici les airs de danse devinrent tout à coup si gais, si entraînants, que le comte, qui avait consenti à se reposer un instant, reprit de plus belle M™» Brunoy autour de la taille et la força à polker.
Tout en se défendant, elle disait d'une voix heurtée et haletante :
— Vous lui dites?-., vous lui dites?...
— Vous dansez comme une willis.
— Il ne s'agit pas de moi! Vous dites à cette jeune fille?...
Sans s'arrêter une seconde au milieu de son pas, le comte répondit:
-!— Je lui dis : a Comme la plus éclatante conquête de ma vie, je voulais savoir si, à trente ans, je pourrais être aimé d'une fille de dix-sept ans. C'était mon orgueil. J'ai été aimé. La conquête est certaine, mais je ne la ternirai pas par l'abus de la victoire. »
M™« Brunoy respira et dit :
— Comte, vous me4uîez...
— Quand monsieur le comte voudra monter en voiture... accourut dire le valet de chambre.
Toujours en dansant, le comte de Maillembert tira sa montre et dit :
— Diable! en effet, il n'est que temps, quoique la maison d'Hermance soit près d*ici. Adieu, madame.
— Vous parlez?
Notez que M™» Brunoy et le comte dansaient encore à ce moment des adieux.
— Je pars. Que voulez- vous?... le devoir.
— Quand reviendrez-vôus? Nous ^sommes en février, vous reverra-t-on aux vendanges?
En polkant avec toute la fureur de la musique et en conduisant M™« Brunoy vers la poçte de sortie, le comte lui dit :
— Méchante ! dans la première quinzaine de mars.
— Alors, ce sera dans un mois. Mais pas plus tardl Toujours en allant vers la porte avec M™« Brunoy, le
comte lui répondit :
— Pourquoi? Serais-je assez heureux pour que ce fût de l'impatience?
— Ohl non.
— Ah!
— C'est que, plus tard, je serai partie pour les eaux.
— Avec le docteur ?
— Naturellement.
Le comte répétait ce mot « naturellement, » et il allait passer, toujours en polkant, sous la porte de sortie avec M"® Brunoy, quand le docteur reparut , le bonnet d'astracan à la main.
— Enfin, j'ai trouvé ce fameux bonnet I... Que vois-je? s'interrompit-il pour dire, que vois-je? Je ne me trompe pasi C'est ellel Elle, en domino rosel elle danse avec son
his MARIAGES AU PASTEL 331
mari! elle va au bal avec son maril avec son propre maril... Ah! ah! ah! ah!
Il leva les yeux au ciel, enfonça le bonnet sur sa tête, et il suivit à distance le comte et M™*' Brunoy, qui ne se doutaient ni l'un ni l'autre de la scène comique , bouffonne, grotesque, jouée derrière eux.
Et le comte de Maillembert dit, en sortant du salon, à Mme Brunoy, tenue si amicalement sous son bras :
— Dites-lui bien, je vous prie, à ce cher docteur, tous les regrets que j'ai eus de n'avoir pu le saluer avant mon départ. Car, véritablement, ce cher docteur...
Le comte et M™« Brunoy sortirent, toujours suivis du docteur, dont la surprise bouffonne ne cessait pas.
André, le valet de chaifibre, courut aussitôt vers la porte d'un cabinet contigu au salon et il appela :
— Perrine ! mademoiselle Perrine! accourez! accourez donc !
— Qu'y a-t-il, monsieur André? demanda Perrine» Comme vous êtes impatient !
— 11 y a... qu'il n'y a plus madame. Elle vient d'aller au bal. •
— Au bal! ^
— A l'Opéra. C'est délirant.
— Dé...
— Délirant. Puisque nous voilà seuls, je vous propose une fugue.
— Une fugue?... Je ne comprends pas.
— C'est une manière de vous demander si vous voulez venir au bal avec moi, mademoiselle Perrine.
— Mais la maison , qui la gardera?
— Nous serons rentrés avant madame.
— Mais si elle revient avant nous?
— Elle ne reviendra pas avant nous. Venez-vous, oui ou non ? C'est mon ultimatum.
— Ultima?...
3dâ I.Eà MARIAGES AU FAST^
— Ton. C'est un mot politique qui veut dire : Dépêchons, le bal va commencer.
Et prenant Perrine par la taille, il ajouta :
— Venez, sylphide.
— Je m'appelle Perrine; pourquoi m*apj>elez-vous sylphide?
— C'est le nom de la première danseuse de l'Opéra, que vous allez totalement éclipser... Voilà pourquoi...
— Eh bien! dit M™« Brunoy, d'un ton sévère, en rentrant au salon suivie du docteur. £h bien!...
— Madame ! s'écria Perrine effrayée en se retirant, madame !
André se retira aussi, et, cette fois, sans faire aucun néologisme.
— Voyons, dit M™« Brunoy revenue au salon avec le docteur, dont la figure était des plus vexées; voyons, ce n'était qu'un oubli, qu'une simple distraction de ma part.
— Avouez, madame, que l'oubli est bien grand, et la distraction fort étrange.
— Eh! mon Dieu!... ouit.. Mais ce joli costume de bal que ne touche jamais impunément la peau d'une femme... et puis le comte était, ce soir, si amusant, si amusant!
— . Si aimable. Dites-le tout de suite.
— Ne croyez-vous pas que je vais me remettre à l'aimer ?
■~~ Mais...
— Un homme qui ne m'a parlé ce SDir que de ses maîtresses.
— C'est quelquefois un moyen...
— Il est vrai qu'il paraît en être aussi fatigué qu'il l'était autrefois de sa femme.
— Ne vous a-t-il pas baisé la main en partant?
— Eh bien ?
— C'est ainsi que commencent toutes les amours.
— Et qu'elles finissent aussi.
— Et s'il eût voulu étendre ses privilèges ?
— On aurait vu, docteur, ou aurait vu.
— Et s'il eût voulu... car enfin il a des droits.
— Des droits ! des droits !
— Que vous ne paraissez guère d'humeur de lui contester.
— D'abord, il n'a aucun droit.
— Ah ! permettez, madame...
— Je vous dis qu'il n'a aucun droit.
— Mais, pourtant, un mari... même en France...
— Aucun, je vous le répète.
— Ces choses-là se disent, mais...
— Mais on peut les prouver, affirma avec force Mme Brunoy, en posant la main sur les papiers placés par elle sur la cheminée.
— - Si elles se prouvent, c'est que...
— C'est que...
— Eh bien! madame, c'est que vous n'êtes pas mariés, vous et M. le comte.
— Ah ! ceci...
— C'est ma pensée, c'est ma conviction.
— Que ne dites-vous vrai I
— Voyez-vous, madame, vos paroles, vos actions, malgré vos lettres, tout me prouve que la présence de M, de Maillembert chez vous n'a pas absolument pour origine le mariage, mais. ..
Mme Brunoy prit alors un des papiers.
— Soyez confondu : voilà mon contrat de mariage. Elle remit le papier au docteur.
Le valet de chambre vint interrompre le dialogue entre le docteur et M™« Brunoy :
— Une jeune dame, dit-il , désire instamment parler en secret à madame.
— A celte heure- ci ?
— Elle est très-émue ; je crains même qu'elle n'attende pas la permission...
— Que veut dire?... Enfin, qu'elle entre I Le valet se retira.
— Docteur, voulez- vous un instant?...
— Madame...
Le docteur se dit en lui-même en se retirant :
— Son contrat de mariage! Allons lire attentivement... Je n'y crois pas encore.
La personne annoncée entra aussitôt, et avec tant de précipitation, qu'elle fut soudainement en présence de Mme Brunoy, à qui elle dit avec une colère mal contenue . et qui devait l'être fort peu de temps :
— M. de Maillembert sort d'ici, je le sais, je l'ai vu!
— Oui, madame. — L'entrée est originale, pensa Mme Brunoy.
— Vous devinez alors le motif qui m'amène?
— Pas encore, madame.
— Son portrait pourtant est dans votre antichambre. -^ Le portrait de qui, madame?
— De M. de Maillembert.
— Allons! se dit mentalement M™» Brunoy, c'est Mme Olympe de Villeneuve.
Et elle répondit tout haut :
— Peut-être.
— Le vôlre aussi y est.
— Oui, madame,
— Deux portraits I — Vous l'aimez donc?
— Deux portraits, madame , ne prouvent pas absolument...
— Deux portraits couronnés par l'Amour.
— Oh! alors, madame!...
— Ceci constaté, madame, je dois vous dire tout de suite, pour bien arrêter nos positions respectives, que
M. de Maillembert s'est formellement engage à épouser j|me Olympe de Villeneuve, veuve d*un capitaine de frégate de soixante canons. Cette veuve, c'est moi.
jfme Brunoy en éclatant de rire :
-^ A vous épouser? Ali ! ah I ah!...
— Mais, madame... ce rire...
— C'est que... épouser!... lui!... Ah ! ah I ah!
— Madame, encore une fois...
— Don Juan aussi promettait à toutes les femmes de les épouser. Ah! ah! ahl...
— Don Juan était marié, madame.
— Sans cela où eût été l'esprit?
— Je vous dis, madame, que don Juan était marié, et que M. de Maillembert ne l'est pas.
Mme Brunoy, en riant encore plus fort devant M™e de Villeneuve, qui rageait aussi plus fort, lui répondit :
— Ahl ah ! ah ! M. de Maillembert n'est pas marié?
— Non, madame, ou, ce qui revient au même , il ne l'est plus, puisqu'il est veuf.
Et M™8 Brunoy se dit intérieurement avec grande réflexion :
— C'est mieux! Ah! il ne veut pas être marié! Trèsbien !
— Et la preuve,- madame, qu'il n'est pas marié, c'est qu'il m'a juré que nous en finirions tous les deux avec la vie plutôt que de ne pas nous unir.
— 11 vous a juré cela ? grand Dieu!
— Oui, madame... Vous voyez donc...
— Y a-t-il un lac dans votre propriété, madame ?
— Une rivière la traverse.
— Elle peut remplir le même objet.
— Vos railleries, madame... — Prenez garde! La veuve d'un capitaine de frégate de soixante canons.
• — Enfin, madame, quÎKtendez- vous , que voulezvous de moi?
336 l'VS VARIAGBS AU PASTEL
— D'abord, que vous renonciez à recevoir chez vous M« de Maillembert.
— Ëhl madame! si vous n'avez pas vous-même le pouvoir de l'empêcher de venir chez moi, qui oserait se croire le droit de l'obtenir de lui ? ^
— Eh bien, je l'aurai ce pouvoir!
— Employez-le, madame ; employez-le donc !
— Ne me défiez pas I
— Oh ! madame, qui voudrait?...
— Je ne réponds plus de moi quand on me brave.
— Mais, qui prétend?...
— Vous me bravez I Ah I vous me bravez!
Mme Brunoy alla à la cheminée prendre les pincettes, et en les offrant à M™« de Villeneuve, elle lui dit :
— Les porcelaines sont là... Voyez.
Et elle lui indiqua un magnifique service de Saxe.
— Voilà les deux pendules.
Puis, faisant tourner sur elle-même M™« de Villeneuve, elle lui dît encore : «
— La glace est de ce côté-ci.
Mme de Villeneuve, après un moment de surprise, lança au loin les pincettes en s' écriant :
— Ehl madame, est-ce qu'une femme comme moi a recours à de pareils moyens de vengeance? Il en est d'autres...
— Auriez-vous des armes ?
— Comptez-vous, madame, aller ce soir au bal de l'Opéra avec M. de Maillembert, qui, sans doute, vous y attend ?
— Je veux bien vous rassurer : non, madame, je ne vais pas au bal.
— Pourtant, ce domiiu) rose qu'il a apporté avec lui de Rouen.«.
— J'ai cru d'abord qu'il était pour vous.
— 11 serait donc pour une autre? pour une troisième?
— Peut-être même pour une quatrième, madame.
— Et vous dites cela avec ce calme profond? Vous ne l'aimez donc pas ? Moi, je cours à l'Opéra, je vais nous venger 1
— Oh I ne me vengez pas, madame, je vous prie.
— Ah I je le connais maintenant ! Il me connaîtra aussi. Je vais lui faire une scène!
— Croyez-moi, madame, ne lui faites aucune scène.
— Et à elle! Je suis lasse à la fin de tant de légèreté. Madame, sachez donc, puisqu'il nous trompe toutes les deux, sachez donc qu'il me parle sans cesse d'une Delphine qu'il a aimée...
— Que dit-elle? pensa M™» Brunoy.
— D'une Delphine qu'il a adorée autrefois.
— Vraiment!
— Il ne fait que répéter: a Ah! si Delphine était là! Ah! ce n'est pas ainsi que Delphine m'eût répondu! » Mais quelle est donc cette Delphine?
— Tenez! je gage que cette' Delphine n'a jamais existé. Allez ! c'est uniquement pour vous faire enrager. Tous les hommes ont une Delphine en réserve.
— Vous vous trompez : je suis sûre maintenant que c'est avec cette Delphine qu'il est allé à l'Opéra. Celle-là p^evdL pour toutes, madame. 11 m'a dit qu'elle était fort ^biaffej qu'elle avait des yeux superbes. Je cours m'en assurer; je vais lui arracher son masque.
— Une pareille insulte en public!
— Quant à lui, je ne l'insulterai pas, je le tuerai. — Adieu , madame ; voilà comme on aime quand on est veuve d'un capitaine de frégate.
Entrée comme un orage, M™« Olympe de Villeneuve sortit comme une tempête du salon de M™« Brunoy.
M™« Brunoy, qui avait plaisanté jusque-là, fut effrayée des dernières paroles de M™® de Villeneuve, qui disparut après les avoir jetées comme adieu.
— C'est une folle, se dit-elle... Oui, mais une folle comme je l'ai été autrefois. Elle est capable de faire ce qu'elle dit; je l'eusse fait! Oui, elle est capable de se porter contre M. de Maillembert et contre la jeune fille, qu'elle va infailliblement lui trouver au bras, à quelqae acte terrible de vengeance. Elle est temme, elle aime, elle est jalouse : tout est à craindre. Je dois empêcher un tel malheur; et puis, le nom de M. de Maillembert mêlé à un procès...
Elle sonna, André parut.
— Dites au docteur de venir au salon.
Le valet de chambre courut exécuter l'ordrede M™« Brunoy.
— Oui, reprit-elle, en allant,.resprit exalté, de la cheminée à la croisée, par où elle pouvait facilement voir les croisées illuminées de l'Opéra ; oui, ce moyen peut réussir : il est de mon devoir de le tenter quand personne n'est là pour défendre cette jeune fille. Ahl M. de Maillembert! M. de Maillembert! murmurait- elle en jouant avec ses doigts sur les carreaux, M. de Maillembert! vous êtes bien coupable. Encore, si votre légèreté ne faisait tort qu'à vous seul! Mais la beauté, la vie d'une jeune femme, d'une enfant, exposées, à cause de vous, aux plus graves dangers !
Le docteur entra. ,«
— Me voici, madame.
— Ah I venez, écoutez !
Le docteur n'écoutait pas.
— Ahl madame, dit-il plein d'émotion, j'ai lu votre contrat de mariage, et j'accourais...
— Plus tard nous causerons...
— Pourtant, madame...
— Plus tard, vous dis-je. Je vous ai fait appeler pour...
— Je sais pourquoi : pour m'accorder mon4)ardon.
Oui, tantôt, j*ai eu tort, gravement tort de vous dire... Mais la jalousie... ma franchise... Abl si j'avais lu ce contrat de mariage! — L'avez-vous lu?
— Que trop 1 mais il ne s'agit pas de cela,
— Je devine alors : troublés F un et Tautre ce soir par l'arrivée de M. de Mailîembert,. au moment où j'allais vous faire entendre ma romance...
Le docteur Oberthal courut au piano.
M™e Brunoy, l'interrompant encore plus vivement :
— 11 ne s'agit pas non plus.. .
Le docteur, qui continuait à ne pas l'entendre :
— La Fleur portée! s'écria-t-il.
Le malheureux allait chanter I
La romance fut jetée au loin par M™« Brunoy.
— Il s'agit bien de romance ! Allez vite à l'Opéra !
— Moi?
— Vous-même.
. — Pour chanter ma romance?
— Allez à l'Opéra ; mettez un masque.
— Un masque... l'Opéra... Mais, madame!...
— Vous irez au foyer. Vous y rencontrerez infailliblement mon mari avec un domino rose à son bras.
— En vérité, madame...
— Dites tout bas à l'oreille de ce domino rose, de cette femme, qu'il y a danger, immense danger pour elle, à rester plus longtemps au bal. Prenez-la ensuite sous le bras et engagez-la à vous suivre...
— Mais si elle ne veut pas?...
— Vous lui direz que vous êtes son oncle.
— Son oncle ?
— Oui, son oncle, le commandant des zouaves.
— Moi, commandant des zouaves!
— Vous vous perdrez ensuite dans la foule avec elle, vous quitterez le bal et la ramènerez...
— Où?
— Elle vous le dira, Mais partez, partez!
— J'obéis... Mais, madame, je vous en supplie, relisez ce contrat.
— Oui... Mais allez, allez! dit M™« Brunoy, impatientée, émue, troublée.
Elle prit indifféremment des mains du docteur le contrat qu'il lui tendait.
— Vous vous êtes mariée à Termonde?
— Oui, à Termonde ; mais je vous en conjure...
— En Belgique ?
— Oui, en Belgique... c'est possible... Mais partez, au nom du ciel, partez !
~ Eh bien! madame, votre mariage...
Au comble de l'impatience, M™« Brunoy cria une dernière fois au docteur:
— Partez!
— Je pars, dit enfin le docteur.
Mais, en s'en allant, il murmura jusque dans la rue :
— Un masque ! l'Opéra ! . . . commandant des zouaves! . . . Froissant dans ses mains le contrat que lui avait laissé
le docteur, M™» Brunoy disait, quoique son esprit fût ailleurs: —11 m'aime bien, ce cher docteur, quel dévouement! Mais que me veut-il, avec ce contrat que je ne lui avais montré que pour lui prouver mon mariage, que parce qu'il avait fini, comme tout le monde, par en douter, parle nier même? Pourquoi cette obstination de sa part à vouloir me faire relire cfe contrat, comme si je ne le savais pas par cœur? En ce moment il doit être à l'Opéra, puisse-t-il arriver à temps! Celte M™e Olympe de Villeneuve m'a fait peur; mais j'espère que le docteur pourra conjurer l'orage. J'ai été dure avec lui... mais il est si bon ! Aussi, me. parler en un pareil moment de ce contrat !...
]\lme Brunoy, toujours l'esprit préoccupé, déplia le contrat et se mit à le parcourir.
— Mon Dieu! dit-elie, comme un contrat de mariage ressemble à un testament.
EUe lut :
a Aujourd'hui, trois mai mil huit cent, etc., se sont présentés devant nous, maire de la commune de Termonde... » Le docteur m*a demandé si Termonde n'était pas en Belgique. Cette question!... Sans doute, puisque Termonde est près d'Anvers... Ah ! s'interrompit par un cri M™e Brunoy... ah! je comprends ! je devine maintenant! Il a raison: quel trait de lumière! Un homme qui ne m'eût pas aimée ne l'eût jamais eu I Et moi qui n'y avais jamais pensai... Des pas dans l'antichambre... quelqu'un 1
Mme Brunoy repoussa le contrat sur la cheminée.
L« comte ouvrait brusquement la porte du salon et éclatait ainsi avec la plus grande véhémence :
— Voilà un carnaval dont je me souviendrai toute la vie!
— Vous sortez de l'Opéra ?
— Je sors de l'enfer!
— Mais que vous arrive-t-il?
— Une aventure... Ah ! une aventure...
. — Il vous en est déjà tant arrivé !...
— Pas comme celle-ci ! oh non !
— Mais eneore?...
— C'est la dernière de ma vie.
— Permettez-moi d'en douter... mais enfin?.. .
— Vous ne sauriez imaginer...
— Vous aurez été sans doute dérangé dans cet enlèvement.
— Du tout.
— Ah I mon Dieu ! murmura entre ses lèvres M™« Brunoy, il a eu lieu?
— 11 a parfaitement réussi : ma jolie Bretonne a été aussi exacte au rendez-vous qu'une femme mariée. Aus-
sitôt nous sommes montés en voiture ; elle a passé son domino rose : nous étions enfin à l'Opéra. Le comte s'interrompit pour jeter ces mots brisés :
— Qui pouvait prévoir? — Mais qui donc lui aura dit? — Enfin nous sommes à l'Opéra ; ma ravissante novice est enchantée de tout ce qu'elle voit, de tout ce qu'elle entend; elle n'avait rien vu d'aussi splendide, me disait-elle , dans les descriptions de Télémaque, âls d'Uly&se. Tout allait donc à merveille. Je me sens frapper à l'épaule.
— Comme vous êtes ému !
— On le serait à moins. • •
Le comte s'interrompit encore pour lancer au plafond cette réflexion :
— Mais elle est donc venue par le télégraphe électrique ?
— Ah ! je prévois, se dit mentalement M™« Brunoy ; et, s'adressant au comte : — Vous vous retourniez, disiezvous...
— Ce coup à l'épaule, c'était M^e Olympe de Villeneuve I
— La veuve du capitaine de frégate?
— Et ses soixante canons. Ses regards me disent tout de suite l'accueil gracieux qu'elle me prépare. Je vais m'expliquer, me justifier... au même instant, je sens que M'*e Hermance est presque arrachée de mon bras.
— Par M™e de Villeneuve ?
— Du louti par un monsieur qui avait mis, pour tout déguisement, un horrible nez de carton.
— Était-ce le docteur? se demanda M™® Brunoy.
— Je veux faire face à ce nouvel assaillant, je demande hautement de quel droit... Bon! M™® de Villeneuve me fait violemment tourner de son côté, et c'est à elle qu'il faut que je réponde. — Que répondre à une Furie vengeresse qui m'accable à haute voix des plus
cruels reproches? Je m'emporte à la fin... je vais riposter... mais'rhomme à Taf freux nez de carton qui entraîne toujours Hermance m'oblige à ^'adresser à lui et à lui demander impérieusement une seconde fois : — De quel droit?... — Commandant des zouaves, me répond-il, celle jeune fille est ma nièce.
— Mais était - ce le docteur ? se demanda encore Mm« Brunoy.
— Commandant des zouaves ou des spahis, je lui réponds, vous n'enlèverez pas ainsi une femme que mon bras protège. — Oui , mais l'autre femme , celle qui se protégeait toute seule, l'autre zouave , M™« de Villeneuve, lève le bras çt me donne au même instant...
Ce cri échappa à M™® Brunoy :
— Grand Dieu !
— Le plus beau soufflet qu'on ait jamais reçu.
— Je respire !
— Je ne sais pourquoi vous respirez, mais moi je n'y ai plus vu.
— Non, }e veux dire... Continuez.
— J'allais chercher à dompter cette lionne, mais je sens que Hermance n'est plus à mon bras. Le commandant des zouaves l'entraînait. Alors, c'est sur lui que ma rage va tomber... Je m'élance, j'ai déjà renversé son chapeau... Olympe, l'impitoyable Olympe , s'attache à moi, et, avec ses mains irritées, véritables grappins d'abordage, elle met ma toilette dans le beau désordre que vous voyez... Je veux me dégager, impossible; courir, encore plus impossible 1... Olympe ne me lâche pas... Pendant ce temps, ma jeune Bretonne et son protecteur au nez odieux se perdent dans la foule, dans la foule qui rit, qui raille, qui hurle de joie devant ce spectacle dans le spectacle ; enfin , laissant ma cravate en lambeaux dans les mains de M™® Olympe, je me précipite dans la mêlée pour rattraper mon féroce zouave ; mais tout avait
disparu. Je sors, je descends en courant dans la rue... Personne! — Je ne sais oîi me diriger. — De rage, de lassitude, de désespoir, je reviens ici, et me voilà. — Ah! ma chère Delphine, quelle nuit! quelle nuit! Non, je ne veux plus entendre parler de bals masqués, d'enlèvements, de bonnes fortunes... Assez !
— Serment de huveur, mon cher comte.
— Vous verrez ; et, pour commencer saintement lé carême, permettez-moi de passer la nuit auprès de ce bon feu, dans cette bonne robe de chambre.
Le comte passa aussitôt la robe de chambre du docteur.
Et il reprit :
— Et coiffé de ce chaud bonnet d'astracan... Ah! qu'on est bien.
Le comte mit également le bonnet du docteur.
— Delphine, croyez-moi, dit-il ensuite, après s'être assis à côté de la cheminée, il n'y a de sage que votre docteur.
— Ne vous moquez pas de lui.
— Je l'adore!
— Cessez donc...
— Si j'avais à renaître, je me ferais Allemand.
— Encore une fois...
— Us aiment bien, ceux-là!... ils ne changent pas tous les jours; ils n'enlèvent pas les femmes... ils aiment à domicile.
Ici Mme Brunoy crut entendre quelque rumeur dont elle ne s'expliquait pas bien la cause.
— Quel est, à cette heure, ce bruit dans la maison? se demanda-t-elle.
Le comte continuait ses lamentations, les pieds sur les chenets, le dos tourné au salon.
— Us ne vont pas, du moins, se faire enlever leur maîtresse et leur cravate dans un bal masqué.
— Oui, ditM™«îBrunoy, le bruit vient de ma chambre, et je ne devine pas...
Et le comte d'ajouter :
— Je suis sûr que le docteur est couché depuis dix heures.
C'est sur ces paroles que le docteur, sans apercevoir le comte, qui gardait toujours sa place auprès de la cheminée, et sans être vu de lui, entra au salon. Quel aspect il offrait! ses habits n'étaient pas moins en désordre que ceux du comte ; son chapeau, écrasé sur sa tête, lui descendait jusqu'aux yeux ; et, pour compléter le tableau, il n'avait pas retiré son monstrueux nez^ de carton.
— Ah! madame! madame! s'écria-t-il dans une agitation où jamais M™^ Brunoy ne l'avait vu; ah! madame 1 madame ! quelle mission vous m'avez donnée !
— Je crois reconnaître cette voix, murmura le comte, la tête cachée sôus le manteau de la cheminée.
— Je sais... je sais tout! interrompit M™® Bjunoy, s'efforçant de faire comprendre au docteur que le comte était à la cheminée ; mais le docteur ne fit aucune attention S ce signe.
— Vous ne savez rien... reprit-il, rien... Elle s'est évanouie; m^i-même je ne savais que devenir... Que faire?... Où la conduire ? Je l'ai conduite ici.
— Elle est ici !
— Mais de quoi parlent-ils? se demanda une seconde fois le comte.
— Elle est dans votre chambre. Elle commence à revenir à elle, à se reconnaître. Ah ! madame, quelle charmante enfant ! quelle naïveté d'ange ! On l'avait trompée, indignement trompée.
Mme Brunoy, hors d'elle-même, s'efforçait toujours de montrer au docteur la cheminée.
— Plus bas !
Et le docteur d'ajouter.
— On l'avait entraînée dans un piège.
— Mais plus bas I plus bas I
— Le croirez-vous? son séducteur avait juré qu'au sortir du bal de l'Opéra, il la conduirait en Algérie pour demander sa main à son oncle , le commandant des zouaves.
Ici le comte se leva impétueusement.
— Qu'est-ce donc que j'entends?... Ah! c'est donc lui qui... C'est vous! Otez ce nez fastueux, que je voie...
Le docteur, en même temps qu'il faisait un grand salut, était son chapeau et son nez de carton.
— Maintenant, monsieur, reprit le comte, vous allez sur-le-champ me faire connaître le motif de votre intervention si déplacée dans mes plaisirs, le motif pour lequel vous avez osé. enlever à mon bras...
Mme Brunoy se jeta au milieu du conflit.
— C'est à moi de vous le dire, car c'est moi qui ai prié le docteur d'agir comme il l'a fait.
L'aveu ne laissa pas de causer un immense étonnement à M. de Maillembert.
— Vous, madame? *
— Moi-même, monsieur le comte.
Un instant ébranlé, M. de Maillembert Televa le front et répliqua ainsi :
— Je vous demanderai alors, madame, ce que vous diriez, si, de mon côté, j'allais troubler Tordre de votre existence, quand il est passé en habitude, chez vous comme chez moi, que nous respecterions toutes les fantaisies, vous de la mienne, moi delà vôtre. En disposant de ma liberté, j'ai compris que je ne devais pas toucher h votre indépendance. Vous ai -je jamais demandé compte de vos voyages, de vos fréquentations, de vos intimités?—Non.
— Vous le pouviez, répondit Mm« Brunoy.
— Non, madame, non I le monde, qui ferme les yeux sur certaines séparations nécessaires, trouve de fort mauvais goût qu'on les viole après cinq ans d'une réserve mutuelle. Permettez-moi d'être de l'avis du monde, dont je suis. Il n'y avait donc pas de motif convenable, je le répète, pour...
Cette interruption partit des lèvres de M™» Brunoy :
— Pardon, monsieur le comte, il y avait un motif très-sérieux, très-grave, pour que ce qui est arrivé ce soir eût lieu : il y allait peut-être de votre vie... oui I
— De ma vie ! dans un bal?
— Gustave III fut frappé au milieu d'un bal, monsieur le comte.
— Mais, madame, je ne suis pas roi de Suède; je ne suis pas Gustave III. «
— Vous êtes aussi léger que lui. Il y allait donc de votre vie et de l'honneur de la jeune personne que vous accompagniez à l'Opéra. Je vous remercie, docteur^ d'avoir suivi mes ordres; oh! oui, je vous remercie.
M™® Brunoy tendit loyalement la main au docteur, qui, prenant à son tour la parole, lui dit avec effusion:
— Ne me remerciez pas, madame: n'est-ce pas un bonheur pour moi d'avoir sauvé plus que la vie, la réputation d'une jeune fille dont le repentir et les larmes m'ont déjà récompensé î
— Toutes ces raisons, repartit le comte de Maillembert avec impatience demandent un prompt éclaircissement, et je veux enfin savoir, sans plus de paroles, quel danger...
Ce fut Mme Olympe de Villeneuve, cette fois, qui répondit au comte:
— Vous n'en courez plus aucun, monsieur, pas même celui de m'épouser.
— M«»e (le Villeneuve! la déroute est complète, pensa le comte de Maillembert,
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— Oui, monsieur... Une nuit comme celle qui vient de s'écouler donne beaucoup à réfléchir. J'ai beaucoup réfléchi, monsieur le comte.
— Gomme elle est calme! se dit le comte.
M™e Brunoy, api es avoir eu la même pensée, se dit: Ma frégate a désarmé.
Mme Olympe de Villeneuve reprit sur le même ton de réserve et de dignité :
— On peut aimer un homme jusqu'à la folie, jusqu'à vouloir le poignarder.
— Ah ! voilà le danger, se dit le comte.
— Jusqu'à vouloir insulter une rivale.
— C'est cela, se dit encore M, de Maillembert.
— Mais pour s'abandonner ainsi à la colère, poursuivit j^ine oiympeMe Villeneuve, il faut croire qu'on est seule à être aimée, il faut croire surtout qu'on sera épousée. Vous ne m'aimez pas. Ce soir, au bal, j'ai entendu que vous disiez tout bas votre amour à une autre femme.
A derai-voix, le comte dit à M™® de Villeneuve :
— Madame, le carnaval, i.
— Vous juriez de l'épouser.
Avec le même accent, lejeomte dit encore:
— Madame, le carême ...
— Vous qui, veuf pour moi, céhbalaire pour une jeune fille crédule, êtes marié avec inadame; oui, marié. C'est ce que j'ai su ce soir par monsieur {M™« de Villeneuve désignait le docteur), lorsque, dans le trouble et l'honnêteté de ses paroles, il faisait cette confidence à la jeune fille si cruellement, mais si heureusement désabusée. Je me retire; mais avant de me retirer, permettez-moi, madame de Maillembert, de vous faire des excuses pour mon étrange conduite de ce soir. La passion fait tout pardonner, oui, mais à la condition que, lorsque la raison en prendra la place, la passion recon-
nattra ces erreurs. Je vous devais, madame, Thommage de mon humiliation.
M™« de Villeneuve voulut ensuite s'en aller; mais M™e Brunoy la retint par ces mots qui jetèrent tous ceux qui les entendirent dans un étonnement qu'on va comprendre :
— Et moi, madame, je vous dois l'hommage de la vérité. Ne renoncez pas si vite à épouser M. le comte de Maillembert. M. de Maillembert, qui n'a pas donné peutêtre autant que vous le croyez son amour à cette jeune tille, peut encore vous donner son nom et sa main.
A cette déclaration, faite d'un ton aussi convaincu que ferme, le comte dit:
— Qu'entends-je? Je ne comprends pas...
— Que dites-vous? demanda directement M™® de Villeneuve, non moins surprise.
Et M™e Brunoy, répétant sa phrase un peu modifiée, augmenta ainsi Tétonnemeîit général :
— M- de Maillembert est libre.
— Mais, madame!... dirent à la fois le comte et Mme (Je Villeneuve.
— Libre, vous dis-je.
— Mais, encore une fois, madame, notre mariage...
— Notre mariage?...
— Sans doute, notre mariage... convenu àTermonde, conclu à Termonde... Mais je suis bien bon... vous vous raillez de moi... comme s'il était besoin de vous rappeler... Termonde I
— Eh bien oui, à Termonde, monsieur le comte.
— Alors, que prétendez-vous que nouï> ne sommes pas mariés ?
— C'est à Termonde en effet, monsieur le comte, que M. de Seint-Rémy, mon oncle, voulut que notre mariage fût célébré .
— Quelle autre preuve?...
so
— M, de Saipt-Rémy savait ce qu'il faisait, monsieur le comte, en exigeant que ce fût à Termonde et non à Paris.
— C'est possible, madame ; mais toujours est-il que nous sommes parfaitement...
— Termonde est en Belgique, monsieur le comte.
— Sans doute, sans doute; mais je ne vois pas...
— Qu'entends-je? pensa le docteur; est-ce que... jfme Brunoy poursuivit :
— En Belgique, monsieur le comte, le divorce n'a j amais cessé d' exi st er.
— Le divorce !
Ici commença le réveil du comte. 11 comprenait enfin.
— Elle a lu! dit dans un cri de joie étouffé le docteur; elle a lu!
— Dites un mot, continua M">® Brunoy, — car il faut notre consentement mutuel, — et dans trois mois,
— le temps voulu pour les fprmalités exigées par la loi,
— notre divorce sera solennellement prononcé.
Le comte se mit à réfléchir ; et ces mots coururent
entre ses lèvres et ses dents :
— Trois mois...
— Vous aimez la jeune fiUe qui est dans mes appartements, acheva avec le même calme magistral jfme Brunoy ; vous aimez madame ; vous avez aimé cent autres femmes : faites un choix, et épousez ensuite qui vous voudrez.
— Un choix? dit le comte, un pied dans son passé, un pied dans l'avenir, et très-chancelant sur cette double base. Un choix?...
Le docteur disait tout bas à M™» Brunoy, tandis que le comte réfléchissait si profondément-
— S'il allait choisir cette pauvre jeune fille i^e j'ai ramenée, que j'ai sauvée...
QuantàM™e de Villeneuve, elle avait gagné peu à
peu la porte et elle attendait sur le seuil que le comte se prononçât. • .
— Mon choix est fait, dit-il à haute voix: je divorce!
— Il divorce! répéta M™» Olympe de Villeneuve avec joie et sur le point de rentrer triomphalement dans le salon.
— Je divorce... avec mon passé, dit M. de Maillerabert, et j'épouse... ma femme.
]Vf me (Je Villeneuve avait disparu ou plutôt sombré.
— Docteur, reprit ensuite le comte, vous serez témoin... de mon bonheur.
Et M™e Brunoy ajouta :
— A charge de revanche peut-être.
— Le docteur se marierait !
Mme Brunoy regarda la pendule, prit deux flambeaux allumés et en donna un au comte ; puis, se tournant vers le docteur, elle lui dit:
— Demain, docteur, nous ramènerons provisoirement M"« Hermance chez sa gouvernante.
S'adressant ensuite à son mari tout en lui montrant la porte du fond, tandis que le docteur se disposait à sortir par une autre porte :
— C'est au premier qu'est la chambre d'ami, monsieur le comte. Bonsoir!
Après avoir regardé le comte et M™e Brunoy, qui allaient sortir chacun par une porte différente, le docteur se dit :
— Est-ce à l'huile ou au pastel, cette fois? J'attendrai.