PARIS
ÂRNAULD DE VRESSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
55, rue de Rivoli.
l'ours noir.
C'est le jour de Noël 4697. On peut voir sortir par un des faubourgs de Stockholm, donnant sur la campagne^ une longue file de traîneaux attelés à de petits chevaux vifs et barbus comme des chèvres , et à des rennes dont les cornes agitent joyeusement des rameaux de sonnettes d'argent. Ces traîneaux ont des formes différentes. Les uns imitent le corps élégant d'un cygne; les autres celui d'un cerf; beaucoup ressemblent à un batejiu ; tous déploient sous un ciel gris de perle, légèrement rosé à l'horizon , et sur une terre unie et glissante comme un miroir, les plus riches couleurs. On en compte au moins cinquante dans lesquels se trouvent de jeunes seigneurs et de jeunes dames de la cour, et plus de cent autres chargés de domestiques portant avec eux des thstrutnents de chasse, des pieux, des flèches, des fusils, des filets, des massues, des haches et des coutelas. Dans le premier traîneau, façonné en forme de chimère jetant des flamme ^^ par les naseaux , et incrusté d'or, d'écaillé et d'ivoire , sont assis le roi Charles XII , qui a maintenant dix-sept ans, et le compagnon fidèle dont il ne veut jamais se séparer, l'ami qu'il a toujours près de lui, à table pour lui tenir tête quand il boit dans des proportions surhumaines, au conseil quand il daigne y paraître pour se moquer des vénér.ables sénateurs, à la chasse s'il faut poursuivre avec acharnement pendant vingt lieues quelque bête fauve ou
6 BN voc cochonhé.
la terrasser. RéfpnQÙ est le nom do cet ami du jeune roi. Sa destinée sera des plus extraordinaires si elle est appelée à ressembler à ee qu'on en sait déjà.
Après le traîneau du roi on distingue celui de la com^ tesse Aurore de Kœnigsmarck, jeune demoiselle d'origine suédoise, mais élevée en Allemagne, au milieu des cours les plus brillantes. Elle est venue présenter ses hommages, car elle a déjà Thumeur fort iiventureuse , à la sœur du jeune roi, qui l'a reçue avec lè9 honneurs dus à sa haute naissance et l'intérêt qu^elle inspire à tout lé monde, et à la première vue, par sa beauté qui ne sera pas surpassée, par ses grâces toutes françaises, par son esprit dont le souvenir restera comme celui des Sévigné, des Mortemart et des Geoffrin. L'histoire ne l'appellera jamais que la belle comtesse Aurore de Kœnigsmarck. Son corps de fée est enveloppé dans une pelisse de martre si fine, qu^elle semble entolirée d'un vêtement de mousseline, et si chaude , que son admirable visage rayonne de la douce animation du printemps. tJn bonnet bleu , fabriqué en Perse, élégant et chiffonné, posé coquettement sur sa tête, se termine par un épi d'argent. On dirait une brune Napolitaine peinte psx Rulbens. Sa fraîcheur rappelle les plus suaves nuances des fruits et dels ileurs, sans tomber ^dans la froideur qu'entraîne le beau absolu. La bonté, la noblesse , la fierté de caractère , 1* usage , l'esprit , la volupté, la grâce j la mélancolie sont chez elle dans une mesure si exacte, qu'on ne lui souhaiterait pas de les posséder à un degré de plus, de peur d'altérer ^adorable équilibre d'un ensemble achevé.
Pourtant cette femme ^ d'une beauté si accomplie , ne se montre jamais sans la personne assise près d'elle dans le traîneau qui l'emporte à travers l'espace ; et cela prouve toute la confiance qu'elle a dans la perfection de ses charmes, car sa dem^isel^de^compagnie ou sa demoi-r
kelle d'honD6ury qu*e)le appelle du reste son amie , est une jeune fille non moins bellb qu*elle. Elle a mêmd p^lus d'un trait de ressemblance avec la comtAse. Ce voisinage n'efOraie m Tune ni l'autre. Georgina , l'amie de la célèbre oômtesse Aurore de Kœnigsmarek» a même paiyfois des triomphes plus vifs par leur soudain été sur les esprits et sur les oœuts; mais soit qu'il lui éonyieRne de les répriita^, soii qu-ils relèvent moins d'un mérite pl^s grand que d^une direonstance fortuite^ passagère» toute inégalité disparait bien vite, et Ton ne sait plus à laquelle donner le prix. D'aiHeurs, le parallèle ne se fait jamais que dans la pepsée , oar le rang âievé , le nom pvesqi^be âouveraîjQ de la comtesse Aurore de Kcenigsmairek éloignent toute oompai:aisQn ouverte. On les compare Itty^ lonteirement , parce qu'elles sont presque toujours.ensemble, et que ladmiretion réelle, comme TamouT vrai, passe souvent par-dessus la barôère de Fétiquelte. Geergina porte le môme costume que la oômtesse, moins l'épi d'argent balancé au bonnet persan de celle-ci.
A la suite de ce brillant traîneau, que précède toujours celui du roi de Suède, qui tourne bien souvent la tète pour voir la comtesse , glissent les traîneaux où sont les oiBciers de terre et de mer en grande faveur à la cour : Eric, Milius , Olof , Rensohild , Pipér, Herman, Christian, Andréas, Ferdinand, Ulric. Ils sont en faveur jusqu'ici, non à cause des éminents services qu'ils ohX rendus à la Suède, mais à cause de l'art qu'ils apportent à flatter les goûts -du jeune maître. Ils mangent et boivent les revenus du pays en parties de plaisir qui ne finissent pas. Hier, c'était le bal; aujourd'hui, c'vst une ehasse à l'ours ; demain , ee sera une autre jouissance. Le vieux roi était avare, le jeune roi est prodigue : c'est l'usage.
Le dernier des traîneaux entre ceux de la cour el ceux Al la d^meeiieité ^uî sembleiH le garder à tue, dsi non-
i *^ un POU comormi.
seulement deux ou trois fois plus vaste que les uns et que les autres , mais il est entièrement couvert , en sorle que Ton ne Ait pas et que Ton ne devine pars qui peut y être caché. C'est Charles XII lui-même qui Ta fait préparer en secret, et lui seul a connaissance de ce qu'il contient. Vainement les courtisans, si curieux de leur naturel , s'épuisènt-ils en conjectures , ils ne pénètrent pas dans la pensée qu'a eue le roi en dérobant ainsi à leurs yeux la charge mystérieuse de ce traîneau vaste et silencieux.
Mais, allez, jeunes gens, allez, jeunes courtisans d'un jeune roi , prenez beaucoup d*exerc|ce pour les plaisirs qui vous ont énervés , pour ceux qui vous: attendent Ce froid glacial avec lequel vous luttez, va vous rendre des forces nouvelles ! Et comme les rapides animaux qui les entraînent semblent comprendre ce besoin d'activité violente dont leurs maîtres ont soif f Les voilà déjà en pleine campagne. L'horizon s*élargit, et alors les traîneaux, au lieu de suivre une seule et même ligne , s'épanouissent en éventail, et chacun , comme au milieu d'un lac ou de la mer, cherche à devancer l'autre sûr un plateau immense, brillant comme un seul diamant qu'enchâssent des forêts cristallisées , dont les branches étincelantes remplacent la lumière du soleil ; car ce n'est ni le jour ni la nuit qui plane dans le ciel, c'est une aube qui dure déjà depuis quatre mois , une lueur plus douce et moins •brillante que celle de la lune , coupée par des magnificences secrètes que .Dieu laisse tomber de temps en temps de son écrin.
Cette étrange clarté va jusqu'au pôle. Elle suffit pour éclairer le vol de l'oiseau, les pas de l'homme, si elle est trop faible pour faire germer la plante qui veut le grand soleil. *
Rien ne ressemble autant à cette lumière silencieuse
C]f FOU GMKONIIB* 9
que nous royons dans les rêves. Aussi » trompé par cette clarté somnolente , l'habitant des campagnes de la Suède éprouve, pendant ces six ou huit mois de demi-obscufité» un demi-sommeil qui un jour exalta jusqu'à la puissance de la divination l'immortel Swedenborg.
La campagne se peuple alors de rêveurs qui parlent en dormant, et ce fut un de ceux-là qui, se jetant tout a coup devant le traîneau du jeune roi, fit un signe de la main pour l'avertir qu'il voulait lui parler.
Le roi eut la fantaisie ^e savoir ce que désirait de lui cet homme endormi, il s*arréta. S'apercevant de l'immobilité subite du traîneau royal, tous les autres se hâtèrent de se rapprocher du même point ; et bientôt il y eut autour du mineur endormi, car c'était un mineur dont l'histoire a même retenu le nom , Ekérot , un amphithéâtre composé de loges formées par des traîneaux.
— C'est peut-être là , se dirent les courtisans, la surprise que nous a promise le roi.
Le roi, il importe dé le dire ici, gardait toujours pour ses compagnons quelque plaisir qu'il avait soin de ne pas écrire sur le programme de la journée.
— Non, ce n'est pas là, messieurs, cette surprise, répondit le roi qui avait entendu ses courtisans, elle viendra en son temps; celle-ci en est une pour moi comme pour vous. Mais faisons silence pour écouter cet homme, puisqu'il veut me parler.
Ce qui vint donner tout à coup à cet épisode une physionomie inconnue, c'est l'explosion magnifique et silencieuse d'une aurore boréale. Le ciel s'empourpra , mais avec de tels accidents de lumière, que la nature entière changea d'aspect. Plusieurs cercles d'un rouge violent cernèrent l'horizon, d'où partirent des arceaux d'une hardiesse de jet incroyable. Us formèrent le dôme, et entre ces milliers d'ogives se croisaient , ici des ceps de vigne
10 uir wa «tMiaMMi
Vâpote^x, là des fiisées, Itt deslfendB d'un rose tendre. Dh brouillard de h même couleur enflamma chaque objet, ei les chasseurs et les dames, et les rennes et les traîneaux, e! les glacer et les forêts de bouleaux perdues aux limites des.lacs, et les lacs, se teignirent de ce fard Vif, éblouis» sant, céleste, poussière tombée des aiks des anges. Et le rêveur ouvrît la bouche :
— Sire, dit-il, tu possèdes dans le faubourg du Nord, à Stockholm , un château magnifique, la perle de la Suède.
' — » Je le sais de reste, répondit le roi au rêveur, puisque je rhabile et que mes aïeux Tonl toujours habité. Si c'est pour cela que tu nous fais retarder la chasse...
-^ Sire, ce beau palais et la riche citadelle qui se confond avec ce palais font Torgueil de ton peuple et l'admiration des étrangers.
— Passons, dit le roi aî?ec son impatience naturelle et sa brusquerie ordinaire, passons.
-^Ce château a quatre ailes, comme celui deSalomon, et les toits sont en cuivre.
^- Bonhomme 1 dit Milius , un jeune dragon favori du roi, tu ferais mieux de nous apprendre combien pèse Tours que nous allons tuer.
— Et l'endroit où nous le trouverons.
— r Et la couleur de son poil.
— Et si nous pouvons le vendre avant de Tavoir couché par terre.
Cette dernière plaisanterie était faite par un aventurier français venu depuis peu à la cour de Suède , et invité à toutes les parties de chasse et de plaisir du roi.
Olof entendant celte plaisanterie , qui n'avait pourtant rien de bien neuf, s'écria :•
— Ahl Français! aimable Français! Français trop aimable I. M
Nais Olof était un géant.
Insensible aux questions indirectes, comme le 6on( do leur nat\;ire ces sortes de rêveurs, véritables somnambules^ Ekérot continua ainsi :
— Ton château, Sire, est 'plein de statues de marbre^ d'argent et d'or, que la reine Christine fit venir loutrefois de Rome, où elle est à cette heure*
— Et qu*y fait-elle? interrompit la comtesse Aurore de Kœnigsmarck, curieuse de savoir à quoi, passait son temps la fameuse reine Christine, qui avait abdiqué au grand étonnement du monde entier.
Et Georgina, la suivante, dQ compléter ainsi la ques-* tion de la comtesse :
— Regrette-t-elle, comme on le dit, do n'ôtro plus reine, et cherche-t-elle à remonter sur son trône?
— Sur le trône de Suède ! s'écriçi Réginold avec énergie, quand il est pccupé par un roi qu'il ne serait p^ facile de déposséder!
La comtesse Aurore de Koenigsmarck ne fut pas la dernière à remarquer ce loyal mouvement de Réginoldi qui ajouta :
— La reine aurait beau revenir sur son abdication, e( pour'remonter sur le trône de Suède, se faire aider du Danemark et de la Russie , qu'elle ne réussirait qu'à prouver qu'on ne ramène pas aussi facilement un peuple qu!un amant quand on a eu la ridicule originalité d'ab* diquer,
Charles XII était trop plongé dans la contemplation de la comtesse de Kœnigsmarek, pour adresser même un sourire de remerciement à celui qui le défendait si bien,
— Ils n'ont des yeux que pour js'aimer 1 murmura avec un déchirement dans la poilrine le brave etjeune Réginold i mais l'indifférence du roi à l'epcbrait de son trôn^
42 UH FOU COUBONNÉ.
n'étail pas la seule chose qui le désolait en ce moment. Si le roi ne voyait que la comlesse de Kœnigsmarck, la comfesse d« Kœnigsmarck ne voyait que Charles XII. Il est permis de croire que la Suëde ne venait aussi qu'en second dans le cœur du jeune homme blessé.
— Oui, que fait la reine Christineî demanda pourtant la belle comtesse Aurore.
Le rêveur se passa la main sur le front et soupira sans répondre à la comtesse.
— Dites-nous donc ce que fait la reine Christine ? répéta le roi.
Le jeune courtisan Eric ajouta, en frappant sur l'épaule du mineur endormi :
— Fait-elle Tamour avec quelque nouveau Monaldeschi ?
Megret, l'aventurier français, laissa entendre alors cette exclamation :
— Si cela est, je plains celui-là. Taimerais beaucoup mieux être dans la peau de Tours que nous allons chercher. La reine Christine a découragé pour toujours ceux qui seraient tentés de filer l'aventure galante avec la royauté. Pour moi, si une reine me disait : je vous aime, je prendrais à l'instant même le poste.
Le géant Olof adressa aussitôt à Megret le compliment qu'il lui avait déjà fait :
— Ah I Français I aimable Français I Français trop aimable I
— Les rois sont beaucoup moins à craindre dans leurs amours, dit à son tour la belle Georgina, la divine suivante de la comtesse de Kœnigsmarck.
— Qu'en sait-on î dit la comtesse elle-même ; mais cette fois en regardant Réginold dont la blessure devint tout à coup moins douloureuse.
— Moins à craindre... moins à craindre... murmura
UN FOU GOUAOlffli. 43
râventurierHegret... c'est à démontrer. Et Henri VIII7... vous oubliez Henri VIU.
— Monsieur Megrel, interrompit le roi, il n*y a pas encore eu de roi de Suède qui ait fait trancher la tète à la femme qu'il aimait.
— Y a-t-il eu des rois de JSuëde, répliqua Megret, qui aient assez aimé pour étrangler l'objet de leur amour ?
— Il y en a eu, répliqua inconsidérément le roi en jetant un long regard de tendresse sur la comtesse Au rore de Kœnigsmarck, et sans s'apercevoir que sa réponse, aussi comique que la question de l'ingénieur français, avait soulevé le rire autour de lui.
Seul, le jeune Réginold ne riait pas : il ne cessait d'observer le roi et la comtesse de Kœnigsmarck, dont la suivante releva ainsi le gant de la conversation :
— Je suis sûre pourtant que la reine Christine de Suède n'est pas méchante, et qu'en ce moment elle se dit à Rome : Si je n'avais pas fait massacrer Mônaldeschi dans les galeries de Fontainebleau, j'aurais finfpar lui pardonner, et nous nous aimerions encore.
1? — Comment 1 s'écria Megret, vous appelez cela ne pas être méchante ! Avoir soixante ans passés, et prétendre encore être aimée de Monaldeschi 1...
Avec un sourire fin et un clignement d'yeux tout à fait dignes d'un géant, Olof ne manqua pas de dire :
— Ah ! Français 1 aimable Français I Français trop aimable !
— Sire, reprit le rêveur sans avoir perdu ni accroché au milieu de ce dédale de propos le fil de sa révélation, ce château qui a coûté des millions à vos aïeux...
— Insipide bavard I interrompit brusquement le roi, entre dans ta mine ou dans ta caverne. Ce château dont tu nous ennuies, je le connais mieux que toi; je sais mieux que toi ce qu'il a coulé, puisque mes prcdéc^s-
44 un FOU cMKOnmi.
seurs l'ont payé ; tu n^ as jamais mis les pieds» et un souper splendide nous y attend ce soir après la chasse. Le rêveur poursuivit imperturbablement :
— Sire...
— Tu me lasses, à la fin...
.—■Sire...
Olof s'écria :
— Jetons-lui un verre d'eau sur la tôte pour le punir de son bavardage.
Herman, jeune ofilcier de marine, ajouta :
-— Bt donnons-lui quelques qoups de bâton sur les épaules, afin qu'il ait de quoi boire et manger 1 ;
Le rêveur ne se rebuta pas.
•— Sire, dit-il, ce superbe château n'existera plus dans trois jours, et vous serez obligés, vous. Sire, votre auguste aïeule et votre royale sœur, d'aller demander l'hospitalité a quelque seigneur de votre cour.
Des éclats de rire répondirent à cette sinistre prédiction;
— Allons donc I
— Il est fou !
— i Voyez-vons le prophète I
— Et qu'arrivera-t41 donc à mon château de si terrible ?
— Sire, il sera brûlé en une heure.
— Brûlé!
— Ah! bah I murmurèrent les jeunes chasseurs impatients de reprendre leur course émouvante sur la glace.
— Il sera brûlé, Sire, et je le vois en ce moment tel qu'il sera dans trois jours, à deux heures de l'après-midi. Les toits s'écroulent I voyez-vous la fumée? elle couvre Stockholm. — Voyez-vous les flammes? elles sortent en rugissant pai^ les croisées \ les peatres embrasées se déta*
DU VÛO COBBCMIAB. 41
chent, les statues ébktent et se brisent; Ter et l'argent, fondus par la chaleur, coulent le lorfg des murs; le» murs lézardés penchent, s'affaissent. Quel bruit l... Puis rien. «
— Rien, répéta Charles XII d'un accent incrédule et effirayé k la fois.
— Rien que le corps de votre père, Charles XI, ajouta le mineur endormi ; rien que le corps de votre père qui repose dans la chapelle du château au fond d'un catafalque.
Et le rêveur, devant lequel les traîneaux s'ouvrirent, regagnîiit déjà lentement les landes glacées, lorsque le roi, courant après lui, lui cria : Tu ne me dis pas, sorder, mon sujet, quelle sera la cause ou qui sera l'auteur de cet épouvaïitable incendie.
— Venez, Sire, je vous le dirai.
Et le rêveur colla sa lèvre endormie contre l'oreille du roi.
Que lui dit-Il ?. .. mais le roi était pâle comme la glace, comme le ciel dont le carmin boréal s'était évanoui, quand il remonta dans son traîneau, ce qui ne Tempôcha pas de dire en riant :
— Vous avez bien raison, ma foi I ce rêveur est un fou qui mériterait une correction pour toutes les fantaisies burlesques qu'il nous a débitées. C'est trop de retard : en avant ! en avant I
On allait partir: un messager 4'État suspendit ce mouvement général. Il accourait pbur remettre au roi unpiî scellé du sceau de son gouverneur en Livonîe, la plus belle et la plus riche province de son royaume. Sans même daigner jeter les yeux sur la suscription, sans briser le cachet, il passa le pli à Réginold, chargé de lire toute la correspondance. A peine Réginold eut-il parcouru les premières lignes quH voulut s'entretenir aveei
46 Uflf VOC GOCBOimÉ.
le roi; mais Charles XII Téloignant d'un geste brusque, lui dit^avee sévérité :
. — Maître Réginold, vous connaissez nos conventions que vous avez tcrt d'oublier : « Ne pas mêler les affaires au plaisir, quelque léger que soit le plaisir, quelque graves qqe soient les affaires., » Réginold mit tristement le pli dans la poche de sa tunique.
En remetunt cette dépêche ofiScielle à Charles XII, le messager d'Élat avait, par la même occasion, apporté une lettre à la comtesse de Kœnigsmarck. Celle-ci, en la lisant, ou plutôt en faisant semblant de la lire, l'avait placée sous les. yeux de sa demoiselle d^honneur; qui en dévora d'un regard rapide les lignes évidemment de la plus graade importance, car son radieux visage s'épanouit un instant et devint ensuite, — mais ce ne fut aussi qu'un instant, — d'une gravité sombre.
Les rennes et les chevaux avaient repris leur course furibonde. Mais au moment de l'ébranlement général, la suivante de la comtesse Aurore de Kœnigsmarck envoya à celle-ci un regard^tellement impérieux, tellement expressif, qu'il appela le rouge sur son visage et une larme au bord de ses paupières. Il était à présumer que le commandement muet que lançait ainsi Georgina à la comtesse de Kœnigsmarck était motivé par les nouvelles qu'elle venait d'apprendre. Ces nouvelles et celles que le roi avait reçues sans prendre la peine de les lire, étaientce les mêmes? C'est ce que la suite de l'histoire nous dévoilera.
L'énigmatique chariot couvert se mit aussi en marche. ^ Dans cette reprise de la course en traîneau à travers les steppes, le jeune roi se rapprocha de la comtesse, tandis que le chevalier Megret se plaça de l'autre côté auprès de Georgina, la suivante de la comtesse Aurore. l»a demoiselle, d'honneur commençait à s'alarmer de
Ulf FOU G0UR0H9É. 47
Tcbstination du chevalier à la poursuivre, à se placer constamment près d'elle, à l'observer... Elle eut des doutes sur lui. Que savait-il? que so^pçonnait-il ? que voulait -il? Elle ne laissa pourtant pas transpirer ses craintes; au contraire, elle fut plus aimable, pour lui qu'auparavant. Et les trois traîneaux, maintenant entre eux la même rapidité, coururent sur une même ligne vers un lac d* une grande étendue, au bout duquelon devait commencer la sauvage chasse à Tours.
On n'a pas oublié peut-être queRéginoId était dans le traîneau royal. Il put donc entendre la conversation qui eut lieu entre le roi et la comtesse Aurore de Kœnigs-. marck.
— Avouez, dit le roi à la belle comtesse, que mon royaume est fait pour surprendre celui qui n*y est jamais venu. Ce rêveur qui prophétise ainsi au milieu des glaces...
— Votre royaume me plaît beaucoup, répondit la comtesse. Il ne ressemble à aucun autre, et son originalité n*est pas son moindre mérite à mes yeux.
— Vous êtes indulgente, madame.
— C'est la vérité, Sire.
— On ne la dit jamais auxrois, répliqua brusquement Charles XIÏ.
— C'est qu'ils n'aiment pas toujours à l'entendre.
— Us ont tort, ils devraient la payer. Mais le pli est pris et malheureusement on ne le changera pas. Il faut que les rois devinent.
— Ce serait un métier facile s'il n'y avait pas de préjugés.
— Facile I pas auprès des femmes.
— Et pourquoi, Sire?
— Parce que... parce que Dieu ou le diable l'a voulu ainsi...
18 tm von cùVMKtfi»
—Les avez-vons éprouvées, Sire?...
— Je les éprouve en ce moment-ci.
Sur cette dernière phrase de Charles XII, la suivante Georgina se détournant à peine de sa conversation avec Taventurier Megret, dit tout bas à la comtesse : — « Songez que c'est le roi qui vous parle et non Réginold. » Puis elle reprit avec la même sérénité dans la voix :
— Chevalier Megret, vous dites donc qu'il y a dans ce traîneau couvert dont le mystère vous inquiète beaucoup depuis notre sortie de Stockholm...
-^ Je dis, mademoiselle, que nous en verrons sortir la surprise que le roi nous garde.
— El cette surprise, que sera-t-elleî
l — Nous allons chasser Tours, n'est-ce pas, madômbiselle?
— Je le présume, chevalier.
— Il est d'usage qu'on aille le chercher vivant pour le rapporter mort, — Mais sans doute I répondit en riant la belle Georgina.
— Eh bien ! notre roi est si orignal, qu'il est capable d'avoir fait mettre dans ce chariot l'ours que nous tuerons pendant cette chasse.
— Un ours dans un traîneau!
—Il y en a bien sur le trône... mais on les apprivoise, dit un peu plus bas le léger chevalier à la charmante Georgina qui feignit de n'avoir pas entendu...
Ceci se disait à droite du traîneau qui renfermait la comtesse Aurore et Georgina, tandis qu'à gauche ces propos s'échangeaient.
Charles XII disait à la comtesse de Kœnigsmarck :
— Oui, je m'étudie en ce moment à connaître les femmes... et le premier résultat est...
— Quel est-il, Shre?
^ Qu'elles sauvent les hommes qui a*ont pas de pas-»
vn vou GOURONNii. 49
sions et qu'elles perdent ceax qui eh ont. Elles allument où consument, elles fertilisent ou dévorent. Je pense ainsi, c*est ce que j'éprouve, moi qui aime...
Réginold s*était tout à cou{) penché en avant avec des yeux hagards de jalousie pour écouter les paroles du roi, et OeoTgina, dans le traîneau opposé, écoutait avec la même avidité ce que disait Charles XII à la comtesse Aurore.
■^ Oui, j'aime. . . reprit le roi.
La comtesse affecta d^être distraite.
•^ Et je sens que l'amour me fêtait faire cent fois plus de folies que le jeu, la chasse et toutes les passions de lliomme. C'est que je ne comprends pas qu'on ne s'abandonne pas de cœur et d'esprit, des sens et de l'ime, à ce qui plaît, à ce qui charme, à ce qui ravit, à ce qui tient la place de tout. Quand je chasse, je tue; quand je bois, je cours à l'ivresse; quand j'aime, autre ivresse; j'aime enfin, s'écria le jeune-roi en cinglant ses rennes de toute la violence de l'émotion qui courait dan&^s nerfs et bouillonnait dans son sang.
Mais, si vitô qu'il allât, le traîneau de la comtesse allait aussi vite, et celui où était Finévitable Megret ne restait pas en arrière.
— Si le roi vous dit un mot de plus de son amour, souffla Réginold à l'oreille de la comtesse Aurore de Kœnigsmarck, profilant du vent de la rapidité pour tf être entendu que d'elle, je me précipite devant votre traîneau et je me fais broyer.
Saisissant la môme occasion du vent, Georgina murmura près de la comtesse :
— Obtenez du roi, par un regard, qu'il vous dise le mot qu*il brûlé de vous dire.
La comtesse Aurore , entre ces deux recommanda-
tio&Si devint p^e comme 1$^ neige perdue au ^omm\ i\^
20 \ ^^ '06 âoumomiK.
montagnes qui entouraieai le lac : elle allait s'évanouir.
HeureusemeDtx)n était arrivé à Textrémité de ce lac désigné pour la chasse à Tours. Le roi s'arrêta et tous les traîneaux s'arrêtèrent en même temps.
Les préparatifs commencèrent. Ils étaient bien sinapies, il faut pourtant les dire. Entre deux rochers fermant une gorge reconnue pour servir de rendez-vous aux ours de la contrée, on plantait, de distance en distance, des pieux d'une certaine hauteur. On fixait ensuite à ces pieux, et d'un rocher à l'autre, un ample filet devant lequel on provoquait l'ours en lui tirant des flèches ou des coups de fusil si l'on voulait plus tôt en finir. Il va sans dire que Tours était chassé par derrière par des domestiques chargés de l'irriter. .
Cette manière de prendre Tours n'était pas sans danger, si elle en ofirait moins que le combat corps à corps. L'ours s'élançait quelquefois avec tant de rage contre le filet, qu'il le déchirait; ou avec tant de promptitude, que ses griffes allaient au delà des mailles saisir, pour le déchiqueter, le chasseur trop lent à se retirer. Les dames restèrent spectatrices dans leurs traîneaux, tandis que les nobles chasseurs visitèrent leurs armes et que les domestiques, se divisant la besogne, allèrent, les uns tendre le filet, les autres relancer Tours dans sa tanière. Chaque disposition fut bientôt achevée. Les filets séparèrent en peu de temps une vallée de l'endroit où se trouvaient nos chasseurs, le cœur plein d'émotion, et Ton entendit le grognement lointain d'un ours, et d'un ours formidable à en juger par le retentissement prolongé des échos.
Quand le moment décisif approcha, Charles XII ordonna à ses gens de faire avancer le traîneau couvert, celui qui, depuis le départ de Stockholm, exerçait la pénétration de ses compagnons de chasse. Les valets obéi-
UN rov couiiOKivs. .. 24
rent : le traîneau fut découvert sur de nouveaux^ ordres du jeune roi» et Ton vit alors c^ qu*il renfermait, et ce que nul au monde n'aurait osé soupçonner.
L'ours était en vue ; et comme il n'était guère plus qu'à ceat cinquante pas du filet, on distinguait facilement son énorme encolure, sa taille monstrueuse, enfin tout son effrayant individu caché sous un poil d'un noir fauve et luisant au dos, et blanc comme la neige au ventre, con* traste qui le rendait plus redoutable encore à contempler. Du traîneau que le roi venait de faire découvrir, descendirent l'un après l'autre douze sénateurs en robes rouges doublées d'hermine, les plus vénérables parmi le sénat suédois. Sur leur front sacré par la science et la sagesse, se lisait la honte que le roi leur faisait subir devant toute la cour, à la face du ciel, en les exposant ainsi à la risée de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes. Il fut aisé de reconnaître en eux ceux des nobles sénateurs qui avaient osé adresser quelquefois des remontrances au jeune souverain sur ses écarts et ses caprices sauvages. Charles XII se vengeait d'eux à sa manière, manière bizarre, sans exemple, extravagante, odieuse, et qui n'était pas exempté de cruauté. Il mit ensuite un bâton ferré dans la main de chacun des douze sénateurs, et il leur dit, en dirigeant la rage de Tours noir de leur côté : « Messieurs, essayez donc maintenant de lui faire comme à moi des remontrances. »
Au môme instant. Tours, blessé par derrière d'une pierre qui Tavait frappé à la tôtc, bondit ivre de colère contre le filet, s'y accrocha en hurlant, et alla, dans un balancement épouvantable, se ruer contre les sénateurs, qui ne bougèrent pas.
Sauf quelques rares courtisans, toute la cour gardaUe silence ; Réginold se cacha la figure dans les mains. Une colère froide, une malice «glacée, un dépit sinistre, con-*
21 m FOU conHOmcé.
trftôtaient le tisage blafard dû jeune roi, plus terrible à voir en ce moment que Pours môme. S^apercevant que cette farce, un peu à la Tibère, ne réussissait pas autant qn^il se l'était promis, il saisit une bâche, souleva le bas du filet, et se glissa dans le champ même où l'animal furieux rugissait, déchirait Tair de ses cris, et le rayait de ses griSfes teintes du sang des sénateurs.
Charles XII alla droit à l'animal, Fatlendit, le provoqua, l'évita trois fois avant de Tatlfaquer; il leva ensuite sa haohe.
II ne fut pas assez adroit, s'il fut assez leste dans cette minute suprême. Le tranchant de la hache ne frappa en plein que sur la glace en coupant la moitié d'une patte de derrière de Tours. La patte de devant, large et hérissée, s'agrafa à l'épaule du roi, qui accablé de ce poids énorme, s'affaissa pâle et tremblant sur ses genoux. On court à lui; il s'est déjà relevé. Après avoir rejeté en arrière le fer ébréché de sa hache, il le ramène en avant et l'enfonce au milieu du crâne épais et sombre de l'ours, qui à son tour tombe aveuglé par le sang et la mort.
Tandis que toute la cour admirait ce courage vraiment héroïque du jeune roi, la demoiselle d'honneur de la comtesse Aurore de Kœnigsmarck murmurait : « Que ce jeu- « ne iiomme serait redoutable s'il appliquait cette sau- • « vage énergie à faire la guerre aux rois ses voisins I On « l'en empêchera. » Et puis, se tournant vers la comtesse Aurore, elle lui dit tout bas quelques paroles qui parurent lui causer une joie aussi vive que les paroles précédentes, dites avec le même mystère, lui avaient causé de contrariété et de peine.
Charles XFI, pondant ce temps, avait conpé une patte Tours et l'avait offerte'en trophée à la comtesse Aurore, qui n'eut pas assez de ses deux charmantes mains pour Taccepter et la faire passer ensuite à ses domestiques,
un VOtl COUBOmvÉ. 23
*^ A Sioekholm Y s*écria ensuite le roi ; à Stockholm, où nous souperons de bon appétit, j'espère !
Les douze sénateurs humiliés reprirent leur place au milieu des deux convois de traîneaux qui roulèrent vers la capitale de la Suède.
Réginold, qui en allant avait été si malheureux de la conversation intime du roi avec la comtesse de Kœnigsmarck, parut devoir être beaucoup plus heureux au retour. Le roi, épuisé par le combat quil venait de soutenir avec l'ours, s'était assoupi, et ]e favori pouvait causer tout à son aise avec la belle comtesse. Comme tous ceux qui aiment, il débuta, avant même de savoir s'il était aimé, par les salves ordinaires de reproches.
— La conversation du roi, lui dit-il, paraissait avoir tantôt beaucoup de charme pour vous?
— Je ne le cacherai pas.
^^ Vous ressayeriez inutilement.
— Je ne veux pas ressayer.
— Un roi a tant de moyens de se faire écouter. . . aimer. . .
— Sans doute, répliqua la comtesse ; mais il a aussi tant de raisons pour douter qu'on l'aime pour luimême.
— Les autres hommes sont-ils plus sûrs de cet avantage?
— Du moins doivent-ils être convaincus que ce A*est pas pour leur couronne qu'on dit les aimer.
— Quand on le leur dit, ajouta Réginold...
— î-Mais de qui parlons-nous? demanda la comtesse avec plus de coquetterie dans sa question que dans ses yeux charmants, pleins d'un tendre inléret.
— Je ne sais... balbutia Réginold... mais je crois qu'il s'agissait du roi...
— Et vous disiez?., je crois...
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— Je disais, repartit Réginold avee humeur, s'apercevant des détours sans nombre que prenait la comtesse pour éviter d*eDtrer dans la voie passionnée où il voulait doucement Tiniroduire, afin de lui dire tout Tamour quil ressentait ; grande imprudence, car le roi pouvait ne pas dormir et la demoiselle d'honneur, de son côté, ne perdait pas un mot de la conversation ; je disais, répéta-t-il, que le roi n'aurait pas des loisirs bien grands s'il s'avisait d'aimer quelqu'un en ce moment-ci : autant vaudrait remettre à plus tard ou ne jamais commencer.
— Et pourquoi cela ? demanda la comtesse dont le bras venait d'ôlre insensiblement touché par la suivante ^eorgina.
— Pourquoi?.. Oh! mon Dieu !.. je pourrais bien
vous le dire Ici, les secrets d'État sont à tout le
monde, excepté au roi .• D'ailleurs, ajouta avec dépit le jeune Réginold, vous prenez trop d'intérêt à Sa Majesté pour n'avoir pas des droits à connaître tout ce qui la touche. £h bien 1 nous sommes à la veille d'avoir la guerre ^vec les Saxons.
— La guerre I s'écria la comtesse.
La demoiselle d'honneur se dit : « Le message que « j'ai reçu est exactement conforme à celui qu'a reçu le « roi.. C'est à merveille. Voyons comme notre comtesse « va jouer sa scène avec le jeune homme dont elle. vient « d'arracher le secret. »
— Oui, mademoiselle, la guerre. Les taxons sont entrés les armes à la main, dans une province du roi ; ils occupent une partie de la Livonie. Je pense que le roi n'hésitera pas à recourir^ lui aussi, à la force des armes, pour maintenir son bon droit.
— Sans doute, répliqua la comtesse avec le môme enthousiasme juvénile.
UN FOU COUHOmiÉ. 25
-— Comment, sans doute ! lui reprocha entrâtes dents la suivante Georgina. Observez- vous donc un peu plus, ma chère enfant ; vous passez au camp ennemi.
La comtesse chercha en rougissant à réparer la sottise de sa trop grande sincérité.
— Sans doute, répéta-t-elie; mais il faudra alors, s'il fait la guerre, qu'il quitte son royaume... sa cour... ses plaisirs...
A quoi Réginold répliqua :
— Il y a des généraux des officiers
— Vous les suivrez, n'est-ce pas?
— Autrefois, j'aurais dit lûille fois oui I... et j'aurais été offensé qu'on eût pu douter de ma réponse ; maintenant.. .
-— Maintenant ?..
— Je n'aurais pas la force maintenant de quitter la Suède, Stockholm... la cour
— Vous aimez beaucoup, il paraît, votre patrie T Après un temps de silence assez long Réginold reprit : — - Et vous, mademoiselle, voudriez-vous qu'il y eût
la guerre I
— Oh I moi, je suis franche, je vous dirai non ; parce que si les Suédois vont se battre contre les Saxons, moi qui suis, quoique Suédoise, attachée à la cour de Saxe * et de Danemark, je serais forcée de quitter Stockholm, et de n'y rentrer qu'à la paix.
—Vous quitteriez Stockholm si nous avions la guerre! s'écria Réginold qui n'aurait pas eu le visage plus bouleversé, la glace se fût-elle ouverte sous son traîneau pour l'engloutir. ^
— Cela est certain, répondit la comtesse.
— Après tout, poursuivit Réginold d'une voix tremblante, cette guerre n'est pas encore déclarée... elle n'aura peut-être jamais lieu* .. il faut l'espérer...
26 m vox) Gocaoïois.
La suivante de la comtesse avait toutes les forces de son attention portées du côté de Réginold, et toute la puissance de son regard attachée sur les yeux de la "comtesse.
— Et alors, reprit Réginold, si elle n'avait pas lieu, vous ne quitteriez pas la Suède, vous demeureriez à Stockholm t à la cour?...
— Je le pense, répondit la comtesse ; mais cela est un rôve, seigneur Réginold, un pur rêve, car qui empêcherait le roi de porter la guerre en Livonie ?. ..
' — Le roi Charles XII n'a jamais fait la guerre*., on pourrait lui en dépeindre les malheurs, les dangers... Ensuite Charles XII est plongé dans les plaisirs ; il n'y a qu'à l'y engager davantage...
On voyait bien que Réginold, en parlant ainsi, faisait violence et horriblement violence à son earaotëiia, à ses goûts chevaleresques, à sa loyauté, à son amitié pour Charles XII ; mais il aimait la comtesse I..* et lamour a bien d'autres orimes à se reprocher... La comtesse rougissait elle-môme d'entendre parler ainsi Réginold, qu'elle savait noble, loyal et brave, mais elle le forçait à exprimer de pareilles pensées, forcée elle-même d'obéir à Geor« gina, qui la fascinait impérieusement de sa présence, de son regard, de sa volonté.
— Je sens, reprit Réginold s'enfoncent de plus en plus dans sa lâche complaisance pour son amour, que eettd guerre ne doit pas se réaliser»*, elle ne se réalisera pas... On négociera, la paix sera rétabfie et vous nous resterez.* Oh l oui, vous nous resterez toujours... toQjours I
La suivante fil uu dignement d'yeux à la oomteess qui voiilait dire : Fort hiea, je suis contenta de vous ; ' aais aelMfVéa veire ouvrage.
La cûBUaase dit ;
— Ainsi vous ferez tout co qui dépendra de vous pour que Charles XII ne fasse pas la guerre?
— Je vous le jure, répondit avec ardeur Réginold en saisissant^ malgré la rapidité des deux traîneaux, là main dô la belle comtesse Aurore de Kœnigsmarck et la portant à ses lèvres. Il crut qu'elle ne désirait tant éloigner la guerre que pour ne pas se séparer de lui...
On était enfin arrivé aux portes du palais du roi; les traîneaux s'arrêtèrent ; Charles XII dormait si profondément, que Réginold fut obligé de réveiller.
— Quel rêve affreux je faisais, dit-il à- Réginold, en ouvrant les yeux et en mettant pied à terre, tu me tu^is !
Megret eut un mot beaucoup plus heureux, en offrtint la main à la comtesse Aurore de Kœnigsmarck pourTaider h franchir le bord étroit de son traîneau.
**^ Madame^ lui dit-il, nous avons eu aujourd'hui deux aurores : la meilleure nous reste.
Olof fut ravi^ comme un géant qu'il était, de pouvoir encore^ s'écrier :
— Ah I Français! aimable Français I Français trop aimable I...
— A table l dit le roi à ses jeunes et nobles compagnons, en prenant congé des dames qui l'avaient suivi à la chasse ; -^ à table l Et en s'adressant particulièrement à la comtesse de Kœningsmarck, il ajouta : « Je n'ai jn- € mais été plus heureux qu'aujourd'hui, madame. »
Dès que la comtesse de Kœningsmarok se trouva seule avec sa demoiselle d'honneur, elle lui dit : Madame, le rôle que vous me faites jouer, me fait peur... le roi m'aime
— N'ôles-vous pas aimée de Réginold et ne TaitoeÈvous pas ? lui répondit Georgina en souriant.
— Oh ! madame, que faisons^nous ?
r- Nous no ftiiofis pâs, ROiis 4éf»so>s> rép<f^«a
28 UN POU conioniiB.
Georgina ou plutôt la véritable comtesse ; nous défaîsom un royaume...
On a déjà deviné que Georgina était la véritable comtesse de Kœnigsmarcky cachée sous les habits et Ja condition de demoiselle d'honneur, et conséquemment que celle qui passait pour la comtesse de Kœnigsmarck n'était, en réalité, que la demoiselle d'honneuF Georgina. A la faveur de ce déguisement, la comtesse savait, comme suivante, tout ce qui échappait à la suivante comme comtesse. £t, comme d'usage, elle 6n apprenait cent fois plus placée au second plan qu*au premier. Jusqu'ici tout allait a ravir... sauf ce chevalier Megret qui Tinquiétait... qui l'inquiétait beaucoup.
Les résultats de cette intrigue, mêlée à des aventures d'amour et de guerre, devaient être incalculables, infinis, terribles^ amusants, prodigieux, et c'est ce qu'ils furent.