A TABLE ET SOUS LA TABLE
Dans une vaste salle décorée comme les grands appartements de Versailles , dorée de haut en bas , remplie de portraits qu'éclairent solennellement des centaines de bougies, s'allonge une table autour de laquelle sont assis quarante convives , les nobles chasseurs qui ont suivi le roi dans ses excursions. Ils sont tous jeunes , et dans leurs yeux bleus, qui décèlent leur origine profondément septentrionale, brillent le courage, la résolution, la fermeté, l'audace et l'amour effréné des plaisirs violents. Des vestes en peau de daim, bordées de fourrures élégantes, dessinent leurs formes souples et vigoureuses ; et leurs jambes,
UN FOU COUBORNB. 29
serrées dans leurs culottes de drap sombre,, se perdent au fond de Tévasement de leurs bottes. Aucune des peines de la vie n'a encore laissé sa trace sur leur front blanc , ombragé de cbeveux blonds. C'est à peine si quelquesuns d'entre eux peuvent montrer avec orgueil, au-dessus de leurs lèvres fraîches et roses , l'ombre dorée d'une moustache. Derrière leurs fauteuils circulent des domestiques en grande livrée, alourdis dans leurs mouvements par le poids des galons, des rubans, des boucles, prodigalités sans goût, imitation exagérée du luxe français*
Le souper dure depuis plusieurs heures, et la conversation déjà commencée se poursuit et reprend en ces termes :
— Avant-hier, nous avons chassé le renard; et Charles en a tué trois.
— C'est vrai, Renschild ; et je bois à vous de ce bourgogne, en priant ces messieurs de m'imiter.
Quarante gobelets d'argent furent remplis jusqu'au bord de la main des domestiques, et vidés d^up seul trait par la main de leurs jeunes maîtres.
— Hier, dit une autre voix, nous avons chassé le loup, et Charles en a tué dix. Je bois à Charles.
-T- C'est encore vrai , Liéven ; et je bois à vous de ce vin muscatqui arrive du pays du soleil, qui vient du midi de la* France. Que mes francs compagnons de chasse me fassent raison avec ce gentil petit vin. La boisson dorée, faite avec la poudre du soleil , tomba en pétillant dans les vastes gobelets où venait de mousser le vin de Bourgogne.
—Redoublons ! cria Charles.
— Redoublons !
^t les serviteurs , qui -savaient ce que signifiait ce moi redoublons j versèrent trois fois de suite du muscat dans les gobelets d'argent.
—Aujourd'hui, reprit une troisième voix aussi jaune que les deux premières, mais tout^aussi échaufTëe, nous avons chassé Tours, et Charles en a tué un qui était énorme, le plus monstrueux peut-être qu'on ait jamais vu en Suède. Je bois à Charles l
— Parfaitement vrai, mon cher Olof; et je bois à vous de cette eau-de-vie de Hollande, dont je voudrais que la Baltique fût formée pour m'y noyer un jour. Vos gobelets à la main , compagnons de mes exploits à la chasse!
— A Charles 1
— A Charles I
— Redoublons, messieurs.
Et trois fois après cette rasade universelle, les gobelets s'emplirent d*eau-de-vie de Hollande et se désemplirent sur les quatre côtés de la longue tabte occupée par les quarante chasseurs.
Un seul pourtant avait encore son premier gobelet ^e vin devant lui, et cela paraissait d'autant plus surprenant que, par une exception bizarre, son gobelet taillé et ciselé en forme de tour, était deux fois plu3 haut que celui de ses camarades : c'était Réginold, l'amoureux passionné de la fausse comtesse de Kœnigsmarck , vêtu autrement qu'eux , quoiqu'il eût comme eux le regard bleu et profond, k bouche fine et hardie. Son costume entièrement noir, ample aux manches , dont les extrémités laissaient voir ses mains qu'il avait fort belles , étroit à la taille et plus long que celui porté par ses compagnons, annonçait quelque dignitaire d'une classe qui n'était ni militaire ni civile. Du reste , il avait comme les autres jeunes chasseurs attablés^ des bottes, des éperons droits, et même de plus que les autres^un léger bouquet de barbe blonde au menton. Il était sévère et beau, et d'un calme dans tous ses traits à confirmer dans l'opinion qu'il ^'appartenait pas pif Gisement à la profession des armes, malgré une
UN FOU GODBOIlKi. 34
certaine analogie qu'on remarquait entre ses camarades et lui.
Sa sobriété, sans doute inusitée, à en juger par le gobelet monumental placé devant son couvert, lui attira ces divers reproches partis de plusieurs points de la table :
— Réginold ne boit pas aujourd'hui , c'est un traître.
— Réginold ne boit pas, c'est un fou.
— Réginold ne boit pas, c'est...
-^ Qui donc a prétendu que Réginold ne buvait pas? demanda d'un ton d'incrédulité blessée celui qui avait été désigné jusqu'ici sous le nom de Charles, et qui n'élail autre ^ue le roi.
— Voyez si l'on a menti, répliqua un des jeunes chasseurs en vidant d'une seule haleine le gobelet de Réginold.
— Il est donc vrai , ajouta Charles , que mon favori' nous joue aujourd'hui ce mauvais tour de ne pas boire , et me fait personnellement cet affront ?
Le jeune homme habillé de noir, aux traits si doux et si fiers à la fois, était, ainsi que nous l'avons déjà dit, le meilleur ami du jeune roi de Suède, qui venait de lui parler avec une sorte d'autorité tempérée par l'accent d'une affection profonde. Il reprit :
— Qu'a donc enfin mon Réginold ? Réginold sourit gravement et répondit :
— Majesté, j'ai mes raisons.
— Il n'y a ici ni majesté, ni raison pour ne pas boire : tu boiras 1
Réginold fit alors semblant de boire , mais il ne porta en réalité que le bout de ses lèvres au bord du gobelet , qu'un valet oflîcieux avait rempli de nouveau d'eau-de- . vie de Hollande.
Une protestation générale s'éleva.
— Il n'a pas bu !
8S UR VOU GOUBONHB.
— II 86 joue de noas !
Le jeune roi reprit :
— Quoi ! Réginold, toi qui seul m'égales aux fatigues de la chasse , toi qui veilles comme moi quatre nuits entières sans fléchir la paupière, tu m'abandonnes aujourd'hui r . . Par mes aïeux, dont les portraits nous entourent, tu vas boire avec nous jusqu'à la dernière goutte ce dé d'eau-de-vie.
— Dieu I qu'ils sont laids vos aïeux, dit Rensckild, en ^désignant avec la pointe d'un couteau un des austères portraits placés autour de la salle. Celui-ci a l'air d'un vrai diable couronné.
— C'est le père de mon grand-père, qui fit voir ses cornes aux Norwégiens. ^
— Celui-ci a l'air d'un vieux loup dans sa vieille pelisse.
— C'est son frère ; et ce loup a mangé plus d'un chien danois.
— Celui-là , s'écria un troisième , ressemble trait pour trait à un ours.
— C'est mon grand-père. Les Busses n'ont jamais eu sa peau.
— Celui-là?...
Charles interrompit cette flatteuse énumération de tous ses aïeux, pour dire en élevant son gobelet, mouvement qu'imitèrent les autres jeunes seigneurs : Eh bien ! par l'ombre de tous ces vieux rois de Suède qui buvaient bien, s'ils sont fort laids sur leurs portraits, j'ordonne à Réginold de faire comme nous.
Tous les gobelets furent vidés à l'instant, excepté celui du jeune Réginold. S'étant aussitôt aperçu de ce refus, de cet acte de désobéissance, Charles XII lança avec violence son gobelet contre le mur, et l'aplatit comme une bafle sortie du canon.
un VOIS COUAOHNi. 38
— Qu'esl-cse à diret
Tous les jeunes chasseurs , aussi montés que le jeune roi , regardaient avee le courroux de Tivresse l'intrépide et rebelle Béginold, qui dit avec tranquillité :
— Sire , derrière ces portraits de vos aïeux , il y a un mur.
— Qui en doute? Vas-tu faire aussi le rêveur, toi? —Derrière ces murs, une autre salle...
— Je connais mon palais, Dieu merci !
— Allons, bon I c'est la répétition de la scène que nous avons déjà eue à la chasse.
— Dans cette salle se trouvent des gens qui écoutent , ajouta Réginold.
— Ou'«st-ce que cela nous faitî s'écria Charles impatienté, le front marbré de rouge, les lèvres sèches par l'ivresse, les mains tremblantes ; s'ils écoutent, qu'ils entendent l Que veux-tu dire enfin, Réginold? parle t
-— Que vous auriez peut-être mieux fait d'agir ainsi que moi , cette nuit, que de me forcer à faire comme vous.
— Bois!
— J'obéis, Sire.
Réginold, sans perdre sa quiétude, but tout ce que son gobelet contenait d'eau-de-vie après avoir murmuré avec respect : A votre santé. Sire.
— Voilà qui est bien , voilà comme je veux te voir» voilà comme je t'aime , ajouta Charles XII en tendant d'un côté de la table à l'autre sa main à son jeune confident Réginold.
Autant l'air du dehors était froid et dur en ce moment, car on était au mois de décembre, autant l'air du dedans était chaud et étouffant par cette quantité de personnes amassées dans la même, salle, par cette prodigalité de bougies en combustion , et surtout par celte variété Inia-
3^ UK vpu qqqaojBnp^
rissable de vins, de liqueurs, de boi^pi ^ tpuie^ sortes répAodues dans des gosiers eoflaoïniés.
rr Que chacun , reprit le jeune Charles Xll, qui déjà ne pensait pas plus que ses coppagçions au^ parqle^ demipf^ptiépgu.es pj:pnoi\c4^ pj^f Hégifto^d; qup cb^cun, selon son invariable habitude, raconte maintenant une histoij^e qui ait U;ait p;i au yip , ou au jeu » ou au:^ femmes.
— Rien que cela ! iutçrrompU uue voix.
—Jq gage que c*ç.st le c^p^ts^n^ VL^g'le^, qui vient de parler.
— Qui^ dit le Français.
On entendit une autre voix qui disait : — Ah I Fravçais l ain)a))lû Franç^i^ I Français trop aiipable I
— Jie ne me cacUe pas , répUqua celui qu'on avait désigné comme le capitaine français, et que le roi avait ap** p^ Alegret,
— ]gb biçn I c'çs; loi, ]||iegret| ^\x\ nous diras unerbistoire de jeu.
— Rien qu'une. Sire?
— Vive le Parisien I
. — En attendant, qu'Olof, et c'est un grand honneur que je lui accorde, dit encore le jeune roi de Suède, qu'Olof nous raconte, sur un pied semlenieAt, une histoire qui n'çi,ii rappçrt qu'-au via.,.
— Ri^n qi^^ si^- un. pie4 ? demanda Olof en se levant et pouva^nt à peine se soutenir sur ses deux talons.
— Rien que sur un pied, répéta d'un ton sévère le roi . dq Sm^0-
— 4ut|9nt dite sur i^en du toiut, n'est-C9 pas9 ajouta le capitaine Megrej; , eji reg^rdaat d'un air de compassion le pauvre Olof qui cherchait à se mettre en équÂUbre et n/y parvenait pas encore^
— Voyons ton histoire, dit impétuau;%einemCbarl#s XII eu frappant du poing sur la table.
Le jeune seigneur Olof , véritable, géant par la taille el la force, dépassait de toute la tête les plus grands de ses camarades. Comme tous les g^&nts, il portait sur sa physionomie ouverte w grand air d'innocenee et de bénignité Il aurait brisé les côtes à son meilleur ami sans rien déranger à l'ordre de ses traits roses, aimables et juvéniles. Ses mains» larges comme des épaules de mouton, auraient pu servir de siège à deux hommes.
Il les passa gauchement sur son front en sueur du travail qu'il était obligé de faire pour se tenir ^ur m seul pied, et il dit en se balançant :
— Il y avait une fois une houteille de rhum qui en contenait cent cinquante.
Un foudroyant éclat de rire accueillit ce début du pauvre Olof , qui croyait être entré en matière très-sérieusement. Du reste, tombé sur le capitaine Megret qui le repoussa, il alla s'abattre de tout son poids sur Rejoschildi qui le rejeta à son tour sur le capitaine Megret.
Remis , après des efforts inouïs , OA équiU];)^^. sur sa jambe, Olof reprit:
— Il y avait une fois une bouteille de rhum qui en contenait cent cinquante.
— Ah! c'est trop fort!
— Voilà qu'il recommence !
— Allons donc I c'est impossible I
— Il se moque de nous.
— Te moques-tu véritablement de nous, Olof, de pré* tendre qu'une bouteille en contient cent cinqttante t
— A bas, Olof !
— Silence I qu'il continue.
— Pîonl
— Ici pn le veut^
96 UH POU cofJBomni.
— Ici on ne le veut pas.
— Messieurs, dit au-dessus du tumulte le capitaine Hegret, notre camarade Olof consent à faire quelques concessions... sa bouteille n'en contenait que cent. . .
Mais les couteaux de chasse étaient déjà tirés. Le brave Olof, à qui cette hostile et sanglante diversion souriait beaucoup, saisit aussitôt, lui aussi, son large couteau de chasse, et sans plus de façon, s'emparant de la tète du capitaine Megret, il se disposa froidement à la lui couper, comme un ornement inutile.
— Ahl ma bouteille n'en contenait que cent! Français, aimable Français, Français trop aimable...
— Il va m'égorgerl criait Megret.
— Sa cravate me gêne... dit lè géant en cherchant le cou du capitaine.
— ^Amonaidel
Il était temps d'arrêter l'honnête Olof dans l'exécution de son projet. Le roi pétrit une grosse boulette avec de la mie de pain, et la lança sur le jeune géant à qui elle alla frapper en plein Tœil droit.
—n» Assez I cria ensuite le roi, assez !
A celte vqix dont on ne méconnaissait jamais l'autorité, mèn^e au milieu des excès les plus grands, Olof, malgré sa sauvage ivresse, se rassit aussi paisiblement que s'il e.ût renoncé à couper une tranche de jambon.
Quand tous les couteaux de chasse furent rentrés dans leur gàîne, le jeune Charles XII, dont les yeux flambloyaient d'un feu sombre, caractère particulier de sa royale intempérance, reprit d'un accent saccadé, nerveux et convulsif : Megret, c'est ton teur. Nous écoutons ton histoire.
L'aventurier français débuta ainsi :
— Il y avait une fois à la cour de Louis XIV, d'où je viens, un ingénieur français qui perdit au jeu tout ce
m voQ GOUAOïifis. 37
qu'il possédait, ses capitaux, ses revenus, sa tète, et ne parvint à sauver que sa perruque.
— Comment, sa perruque!... II sauva sa perruque après avoir perdu sa tête ! . . .
— Français !... ta plaisanterie...
— Voilà pour sa plaisanterie, dit un convive placé à Textrémité de la table, en envoyant une bouteille de vin de Champagne à la tête de raventurier Megret. Heureusement celui-ci la saisit au vol et la passa à Olof qui la but d'un trait; Tincident fut à peine remarqué.
— Oui, messieurs, il perdit sa tête et sauva sa perruque ; je vous Taffirme...
— Sur quoi?
— Sur ma tête que j*ai perdue et sur ma perruque que j*ai encore. Cette histoire est la mienne , et ce joueur c'est moi.
On se disposa à écouter avec plus d'attention le capitaine Megret ; malheureusement il ajouta :
— Je jouais piu piquet.
— Un jeu charmant, interrompit un des jeunes chasseurs.
— Un jeu sublime 1
— Des cartes I
— Valets, des cartes !
Le narrateur, qui n'avait pas ^rop de tout le reste de sa raison pour ne pas perdre le fil de son récit, fut soudainement arrêté par cette tempête de cris : Des cartes I des cartes! des cartes I
Les cartes furent apportées au milieu des bouteilles de vin ; elles furent battues et le jeu commença.
— Continue, dit le roi en mettant une denses jambes bottées sur la table; continue^ Megret.
Alors on vit des gens qui, tout à la fois buvaient» criaient, juraient, jouaient». . et écoutaient. ••
38 UN FOU GOUBOmili.
. Megret reprit :
— 3e jouais au piquet, cette nuit-là| avec ua t)arQU danois...
— Chiens de Danois 1
— Mort aux Danois !
-r Paix I fit Charles XII en donq^pt i|u si grand coup sur la table avec sa botte, qu'une bouteille de Tokai fut renversée et roula vers Olof qui la saisit, la déboucha, et la but avecl^ même sérénité qu*il venait de boire la bouteille de vin de Champagne. Il s'agit d'une partie de piquet 6t non de no3 voisins les Danois. Dis toujours, Megret. Comment s'appelait ton baron?
— Sandel ; je vous l'ai dit, il toe gagnait successivement tout ce ^que je possédais : mon argent de poche, n^pn argent placé, mes douzaines, et, ce qu'il y a d'affreux, c'est que je ne pouvais pas m'emporter contre mon adversaire-(jui jouait avec une parfaite loyauté. J'aurais voulu qu'il me friponnât, afin d'avoir un prétexte pour l'outrager, pour lui jeter les cartes au visage. Oh bonheur 1 je m'aperçois tout à coup qu'il a le visage fort laid et un nez singulier, disgracieux, énorme, baroque, un bec de bécasse : je fus soulagé ; j'avais mon prétexte : un prétexte superbe. — Baron, lui dis-je, quel nez vous avez! C'est là ce qui vous porte bonheur... Votre père en avait-jl un semblable? Et le ^aron de me répondre froidenjent ; -^.Capitaine, f^ vous gagne ^ncore mille louis... — JVJais cjuel ignoble, quel maussade nez vpus montrez aux gens, baron I... — Lui de yépUqi^or : Je vous gagne encore mille louis, capitaine. La colère m'étouffajt; ce sang-froid me désolait; ajoute?: mes pertes, pt vous comprendrez mon exaspération. Baron, m'écriai-je, j'aurai voire nez 1 — Comment vous aurez mon nez? — J'aurai votre nez. — Vous ne l'aurez pas 1 — Je l'aurail -^ Eh bien! moi, j'aurai votre perruque^ qui est bien la plus
UN VOV GOUROiimx. ti
sotte, la plus ridicule, la plus étonnamment bouffonne perruque que j'aie jamais vue. — Mais en attendant, paye^ encore mille louis que vous venez de perdre, capitairle Megret. On voit que le baron danois ne manquait pas plus de courage que de bonheur.
Quand il m'eût ruiné jusqu'au dernier louis, il me dit : Voulez-vous que nous causions un peu de mon nea maintenant? Cette ironie produit sur moi l'effet d'un soufflet, et aussitôt je lui prends, avec une impertinence des plus comiques, son nez que ^e serre à }c> lui arracher. Lui, d'un revers de sa main, fait, sauter ma perruque au plafond. Vous prévoyez les suites* Nous allons sur le pré à l'instant même; c'était le petit jour. Nousdéga^hons» Le baron Sandel était un beau tireur^ ma foi I II m'allonge un coup terrible dans la poitrine; je l'évite^ je rabats son fer, et avant qu'il soit venu à la parade, je me fends en tierce et je le perce de part en part. H tombe, il était mort. Je n'étais guère mieux portant, à vrai dire; car le duel est toujours puni de mort en France, et Ton ne fait grâce à personne, surtout après un duel qui finit comm^ le mien avec le baron Sandel. Je n'eus que le temps de gagner bien vite la Lorraine, où un de mes parents, me prêta cent louis pour oontinuer moa voyage. Je gagnai l'Allemagne et m'embarquai à Hambourg pour Stock'holm, où je remercie Dieu de m*avbir canduit,, puisque j'y ai rencontré un roi qui m'a si bien aGCueilli^.* Le jeune roi ronflait. . .
-^ Mais toujours vous n'avez pas en son nez, dit Qlof; vous ne l'avez pas eu, Français trop aimable. Olof éveilla des échos moqueurs qui répétèrent : — Vous n'avez pas eu son nez I •^ Il n'a pas eu son nezl ^ Il ft'a pas eu le neas du baroQ San4e} t ^ rrilait-il le lui couper )
40 pf vùv eoxmonna.
— Oui!
— Allons donc!
' — Il vous a gagné votre argent, vous avez beau dire, et vous n'avez pas eu son nez ! Vous en avez été' pour TQfire gasconnade.
— Mais je Taî tué.
— Vous n'avez pas eu son nez!
— Il n'a pas eu son nez 1
— Sacrebleu ! cria le capitaine Megret en sautant sur la table et en plaçant sa perruque sur la pointe de son épée ; si je n'ai pas eu son nez, il n'a pas eu ma perruque non plus, et personne jamais ne l'aura. Je vous défie tous d'y toucher, tas de géants I...
Olof voulut se lever et tenter l'aventure.
Hais cette fois le capitaine Megret, à l'abri de toute surprise de la part de son voisin, plaça sa jambe contre le dos du jeune géant, le poussa ensuite par la tête, le renversa et le laissa tomber de tout son long. Chacun de rire et d'applaudir, ce qui éveilla le roi, qui dit comme si l'histoire du capitaine Megret n*avait pas eu lieu, et, de fait, il en avait tout au plus entendu le commencement :
— - Je parie cent louis pour Réginold.
— Mais, lui fit-on observer, Réginold ne joue pas, il pense, il rêve.
— Est*il possible, mon fidèle Réginold n'a pas les cartes à la maint
— Non, Sire. ^
— Que fais-tu donc, Réginold ? qu'as-tu donc? Je ne te reconnais plus. Si tu n'as pas d'argent sur toi, voici ma bourse, prends!
Et Charles XII envoya une bourse pleine d'or au jeune Réginold qui n'y toucha pas. Tous les courtisans furent extraordinairement surpris de cette eondaite du fa-
vori du roi : il avait déjà manqué à l'ordre, ou plutôt au désordre de la soirdo, en refusant de boire; il mettait le comble à son inconduile en dédaignant de jouer, surtout après l'injonction du prince.
Charles XII, pour lequel tout devenait dans le festin un sujet de colère et d'emportement , posa son autre jambe bottée sur la table, et, renversé ainsi contre le dos de son fauteuil, il roula des yeux irrités en s'écriant :
— Réginold ! dis-moi la cause de ce mystère, ou je Veille cette nuit même au fond de la Norwége.
— Cette nuit, répondit Réginold, on pouiira voir des choses plus surprenantes que mon exil.
— Et qu'arrivera-l-il celte nuit, prophète?
— La Baltique engloutira-t-elle Stockholm?
Ces questions ironiques se croisaient avec les cris des joueurs, les hoquets des buveurs, les toasts qu'Olof se portait à lui-môme, car il buvait toujours, et les reproches que Charles adressait à Réginold.
— Il arrivera, répliqua Réginold, que je pourrais bien ne pas aller tout seul en exil au fond de la Norwége.
— Que dit-il?
— J'ai dit.
-—Quel autre que moi, par exemple! dit le roi, oserait exiler quelqu'un? Mon pauvre Réginold, je crois que tu perds la raison à mesure que les autres boivent.
— C'est possible.
— Je ne te condamne plus qu'à jouer avec moi. Des cartes à Régiiiold.
Réginold inclina la tête en signe d'obéissance, et reçut des mains d'un valet le nombre de cartes nécessaires au jeu auquel le roi le conviait.
Sans se déranger de son attitude, Charles XII lançait les cartes à la volée par-dessus ses jambes, les yeux à de-
12 Ult FOÙ GOUBÔIflîlî.
miforriK^s, le menton onfoncc' dans son ample cravate dp soie noire chlflbnnde.
— Avant la fin do la nuit, je demande que Renschîld, murmura-l-il, nous dise riiistoire amoureuse dont il a prwiiis de tjouâ régaler.
— Volontiers, Sire ; je vais payer mon écot.
— Messieurs, Un peu de silence.
Aëtlschild commença.
— Il y avait Une fois uti voyageur qui dit à tin autre voyageur qU*il devançait stir Sa route : Dans toutes le mâisotis-de Stockholm ofl je trouverai une femme légëre, je tracerai une ctoix blanche...
— Charmant I interrompait U cstpitàihe Megfet; ûiie histoire galante stir Paris né commencerait pas autrement.
ReiiSchild cotitinual :
— L'autre voyageur arriva à son toui: à Stockholm ; mais à peine entré dans là ville, il s'enfuit avec terreur.
— Avec terreur, et pourquoi cela ?
— Ouii pourtîuôi cela? demaûda-t-cfti ali conteuK
— Parce qu'il avait pris la ville pour îiil cimetière. H n'avait Vu que des croix.
On rit beaucoup de cette réponse à la Bussy-Râbutin, ainsi que la qiialifia l'ingénieur Megrat^ mais d'un rire blessé et gros d0 colère.
— Votre voyageur qui traçait si bien les croix blatiehes ne fit-il aucune exception? demanda au conteur le fils d'un conseiller qui allait se marier avec une jeune veuve.
— Pardon 1 répondit froidement Aenschild, il en fit une^ mais une seule, ce fut pour le palais du roi, à caqse de sa sœur.
— Il en fit au moins deux, et je le soutiens contre l'impertinent qui osera dire le contraire, s'écria Réginold en promenant des regards de fureur et de provocation autour de la table.
UN VOU COnHONNB. 4 S
— Je le veux bien, ditRehschîId pltfs direcloment atteint que tout autre par le défi de Rdgiriold. Mais enfin quelle est Faulre exception qu'il fit?
*■— Oui, connaissons cette exception.
— Nous serions heureux de la savoir.
— Et nous ne Toublieronô jamais.
Réginold les regarda tous 6i répondit :
— S'il iie fit pas cette seconde exception, il aurait dd la faire.
— Maïs enflhi pool* qtlit
— Pbiir le palais de la comtesse de Kœnigsmai'cL Des murmures universels d'incrédulité courilrentle
long des fauteuils, et finirent pair éclater biehldt en plai- ^nteries plus otl iliôins offensantes pbtif la cotlitessé et son oflScieux chevalier.
— Dieu mô damne I hoûs sommes presque à Paris, pensa Megret.
— Oh 1 la comtesse de Kœnigsmarck ! disait ironiquement celui-ci eti bâchant son visage avec le coiil de sa serviette.
— La comtèâse Atirorô ! messieurs, elle s'appelle Aurore.
— Elle est céleste cohime son nom 1 Réginold s'écria :
— N'est-elle pas, messieurs les tailleurs, la plue jolie femme d'Europe?
— Sans doute I sans doute !... répôndit-on ati chevaleresque Réginold.
Charles XII gardait le silence, mais une vive tache de rougeur qui s'étendit sur Tune de ses joues si pâles depuis le commencement de sort ivresse, indiquait qu'il n'était pas aussi indifférent à la conversation que ce silence obstiné aurait pu le jfairé supposer.
— La plus jolie femme d'Europe, murmura le capi-
44 UN FOU COURONNK.
taine Megret, qui fit cette remarque pour lui seul... il faut s'entendre... la plus jolie après sa demoiselle d*honneur, mademoiselle Georgina.
— N'est-elle pas la plus belle personne derAllemagoe ? demanda encore le fougueux Réginold.
— Très-certainement, noble Réginold.
— Entendons-nous encore, pensa de nouveau le capitaine Megret... la plus belle après mademoiselle Georgina.
— Ne passe-t-elle pas , ajouta Réginold , pour la femme la plus aimable qui ait jamais brillé dans les cours du Nord î
— Nul ne dit le contraire.
— Toujours après Georgina, ajouta mentalement Tingénieur français.
— Ne la considère-t-on pas comme la personne la plus spirituelle de son sexe?
— Oui... mille fois oui... mais...
— Toujours après sa demoiselle d'honneur, continua srse dire Megret. *
— Eh bien î alors, reprit Réginold avec une véhémence dont on sentait que le foyer était au cœur 1 eh bien ! alors, qu'y a-t-il à dire contre elle, si belle, si charmante, si noble et si pure?
Les rires moqueurs retentirent de nouveau sous les plafonds dorés de la salle où s'achevait, avec la nuit, ce monstrueux souper.
— Mon pauvre Réginold, lui répondit le jeune dragon Milius, oui, elle est noble, charmante, oui, elle est spirituelle, la comtesse Aurore de Kœnigsmarck, mais elle joue la pureté, comme elle joue son rôle de femme politique à la cour de Suède.
Réginold, le jeune et beau courtisan, ne se contenait plus en entendant cette accusation portée contre la co/n-
UN FOC COUBONRlt. ' 45
tesse de Kœnigsmarck. Il ne cessait pas non plus d'exa- ^ miner le visage du roi en prenant la défense de la femme qui passait en effet pour la plus belle, la plus spirituelle personne de son temps; de celle qui passait aussi à Stockholm pour une merveille de finesse^ et dont on n'avait aucune raison de soupçonner les mœurs. Charles XII continuait à garder le silence.
— Ses dehors si doux, si modestes, si pleins de grâce, reprit le dragon Milius, sont une comédie parfaitement apprise.
— Des preuves? demanda Réginold, toujours les regards fixés sur le roi, des preuves?
— Ëii voici. La comtesse de Kœnigsmarck observe tout ici pour tout rapporter aux cours étrangères, qui ne nous aiment pas beaucoup, comme vous savez. Elle nous espionne au profit du roi de Danemark...
— Mensonge I s'écria Réginold.
— Et du roi de Pologne, ajouta Milius, dont elle a été, si elle n'est encore la maîtresse. * *
— Défendez-vous, cria Réginold à Milius, après avoir entendu les dernières paroles de celui-ci ; défendez-vous I Et il se précipita Tépée à la main sur le dragon, qui était déjà armé.
Charles XII fit un mouvement qui consista à se lever à demi sur la table, où il avait fini par être couché tout à fait, et il dit, en jetant sa serviette entre les deux combattants :
— Vos épées'dans le fourreau, messieurs. Je pourrais vous envoyer tous les deux dans une forteresse pour avoir osé tirer vos épées dans mon palais.
— C'est juste, dit Réginold en saisissant à sa ceinture une paire de pistolets. Il en donna un au dragon, et, s'éloignanl de quelques pas, il fit feu avec l'autre. Le dragon eut une mèche de cheveux coupée par la balle.
4|S II|I sou QOUEO|fl|<.
]Ld (umultQ fut liorribld ^Iq^s... On marché sur la ta- ^le; le$ fauteuils furent brisés; les bouteilles volèrent ^ éclats; le^ épées brillèrpm..f
— Sire, vint dire tout bas à loreille un o^cier de I^ cpur, les conseillers de Votr^ Majesté vont se réunir dans ce salon pour délibérer $|ir unp grapde mesure qu'il importe de prendre tout de suite» diseuMls-
— Qu'ils viennent.
— UWt Sirei tous ces jeupe^ seigneurs... ce souper... ce désordre ?. ..
-— Qu'à cela ne tienne I Messieurs, dit le roi en saisissant la nappe et en la tirant à lui avec tout ce qui la couvrait, lampes, plats d'argent^ bouteilles, et de manière à ae que tout fût bouleversé ; messieurs, mes conseillers réclament cette pièce : faites place nette pour quelques heures... retirez-vous... je vous ferai appeler dès qu'ils seront partis... Quant à moi, je vais les présider.
Charles XII fut obéi sur-le-champ : officiers, compagnons de plaisir, courtisais, se retirèrent dans la salle voisine, et lui, le roi, comme il venait de l'annoncer, prit de nouveau, pour présider son conseil, l'attitude qu'il avait quelques minutes auparavant : on ^ souvient qu'il était couché sur la table.
Le conseil des ministres fut introduit.