BF
L AMOCR DU PROCHAIN
gredia ; mais s'il recommence, c'est alors nous qui sommes sans excuses...
HENRI, sTcc on geste enUioasUs te.
Vous, si jamais vous devenez veuve...
HERMINE
N'attendez pas après ça... Je tromperais encore moins mon mari mort que vivant.
HENRI
Est-ce que vous pouvez me dire maintenant pourquoi vous m'avez invité à venir à « La Farlède » ?
HERMINE
Mais... pour vous voir, tout simplement.
HENRI
Je n'en crois pas un mot. Vous avez besoin de moi.
HERMINE
Vous n'êtes pas gentil. Cela me faisait plaisir de vous avoir.
HENRI
Vou^ êtes une égoïste ; vous m'avez peut-être dérangé.
L INVITE
HERMINE
Permettez!... je vous ai invité; je ne vous ai pas supplié. Et puis, je n'ai rien dérangé du tout. Je sais que vous n'aviez rien à faire à Paris et que vous vous embêtiez prodigieusement.
HENRI
€'est au moins Réserve qui vous a dit cela!
HERMINE
Qui me Ta écrit, oui. Il m'a écrit qu'il vous avait vu en passant à Paris et que vous vous embêtiez prodigieusement.
HENRI
Qu'est-ce qu'il en sait?
HERMINE
Il n en sait que ce que vous lui avez dit.
HENRI
Est-ce que vous vous figurez que je lui dis tout?
HERMINE
Mais oui, j'en suis sûre. Vous êtes très amis.
HENRI
Et il VOUS le répète, alors?
HERMINE
Nous sommes, Jacques et moi, très
camarades.
HENRI
Je choisirai un ami qui soit mal avec
sa femme.
HERMINE
Alors, c'est à la femme que vous direz tout..., ça reviendra au même.
HENRI
Jacques sait que vous m'avez invité à venir ici?
HERMINE
Je le lui ai écrit hier.
HENRI
Vous n'avez pas peur que je vous compromette ?
HERMINE
Pas du tout.
HENRI
Un beau jour, je vous ferai la cour ; et vous verrez si je sais m'y prendre !
ILtei-i.
L INVITÏ
HERMINE
Je le sais déjà. Je sais que vous êtes fort expérimenté et fort séduisant.
HENRI
Si c'est pour me dire ça que vous m'avez invité à « La Farlède », je ne le regretterai pas.
HERMINE
Ce n'est pas pour vous le dire, mais pour m'en convaincre... et vous ne regretterez pas d'être venu, croyez-moi!
HENRI
Vous me rendez très inquiet. Vraiment, faut-il que je devienne amoureux de vous?
HERMINE, haussant les épaules.
Je ne vous aurais pas dérangé pour ça.
HENRI
Alors, de qui dois-je devenir amoureux ici?
HERMINE
Est-ce que c'es t votre unique fonction dans la vie, d*être amoureux de quelqu'un ?
Googlq
HENRI
Vous répondez à ma question par une autre question, ce qui est ne pas répondre. Vous m'invitez à venir chez vous à un moment où vous êtes seule; que voulez-vous que j'y fasse? Quand Réserve est ici, nous montons à cheval ensemble, nous chassons, nous péchons, nous nous occupons enfin. Mais il est en Suède.
Est-ce pour me faire contempler la belle nature? Vous savez que, pour moi, il n'y a rien de plus beau que le pavillon d'Armenonville. Est-ce pour jouir de ma conversation?
HERMINE
Pas pour autre chose. Et puis, vous vous marchandez trop! Encore une fois, je sais que vous ne faisiez rien à Paris...
et j'ai voulu vous distraire parce que je vous aime bien.
HENRI
Bref, vous refusez de rien me dire?...
Eh bien, j'en serai quitte pour deviner.
Parlons d'autre chose. Qui avez-vous au château en ce moment? Je suis arrivé
Goor^~
l'invité
dans la nuit et je n'ai encore vu personne.
HERMINE
J'ai ma chère Viviane, que vous connaissez.
HENIRI
M™® Ritouret? Elle est seule, j'imagine.
HERMINE
Oui. Vous savez que Ritouret est \^ le député le plus occupé de France et qu'il guigne le ministère.
HENRI
Toujours très Rose-Croix, votre amie Viviane?
HERMINE
Toujours. C'est un reproche que vous lui faites?
HENRI
Oh!... nullement. Elle est charmante et très jolie à regarder.
HERMINE
Seulement?
HENRI
Je VOUS avoue qu'en ce qui me concerne je la préférerais un peu plus sur
la terre.
HERMINE
Conlentez-vous donc de la regarder.
J'ai encore ici les de Crécy.
HENRI
Qu'est-ce que c'est que ça?
HERMINE
Ceux-là, vous ne les connaissez pas
encore.
HENRI
Un ménage?
HERMINE
Un ménage.
HENRI
Dans le genre du vôtre?
HERMINE
Vous jugerez.
HENRI
Qu'est-ce qu'il fait, le mari ?
tài^..
Goô^^^
L INVITE
HERMINE
Il rêve, il dit des vers ; il doit en faire, même, qu'il n avoue pas ; c'est une âme tendre, sentimentale et esthétif[ue. Cent mille francs de rente; sa femme en a autant.
Et sa femme,
La voici!
HENRI
qui est-ce?
HERMINE
En effet, Alizon vient à eux. Elle est vôtue d'une robe en batiste ornée de dentelles et déga jjeant bien le cou. Sur ses merveilleux clieveux noirs, nn grand chapeau de paille. Elle est gantée de suède jusqu'au-dessus du coude, souliers jaunes. Alizon s'arrête une seronde en apercevant Bollène; mais comme Hermine l'appelle, elle reprend sa marche et les aborde.
« Fichtre! » avait prononcé tout bas Bollène, dès qu'il l'avait vue de loin, et depuis il ne l'avait pas quittée des yeux.
HERMINE, se levant. A AHzon.
Viens vite l'asseoir ici. On y est à merveille. (Eiie présente.) Notre bon ami Henri de Bollène, arrivé cette nuit même.
(a Henri.) Ma chèrc amie M'^^*-' de Crécy. Je l'appelle Alizon tout court. Je l'aime
beaucoup, beaucoup. (Bollène sincline) ALIZON
C'est à trois heures que vous êtes arrivé, monsieur?
' -Qigitized by
Goo~^~
HENRI
' A trois heures, ce malin.
ALIZON
Je vous ai entendu.
HENRI
Est-ce que je vous ai réveillée, madame?
ALIZON
Nullement. Nos chambres doivent être voisines...
HERMINE
litoyennes...
AMZON
Et je ne dormais pas.
HERMINE
A trois heures?
ALIZON, à Hermine.
Je lisais, ma chère.
HERMINE
Par exemple, je voudrais bien savoir quoi!
GqQ;
l'invité
AMZON
Si je te le dis, tu me gronderas.
(a Henri.) Yous ne VOUS imaginez pas, monsieur, combien M"^^ de Réserve est sévère avec moi.
HERMINE, à Bollène.
Vous n'en croyez pas un mot, n'est-ce pas? Mais si Alizon n'ose pas nous dire le titre de son livre, c'est sûrement un volume qu'elle a apporléavec elle, car, au château, nous n'avons que des ouvrages qu'on peut avouer.
HENRI, àAlizoa.
Je commence à être fort intrigué, madame, et comme je suis très curieux..
ALIZON
Eh bien, tant pis î c'était la Vie de Bohème, de Murger. (a Hermine.) Et c'est ici que je l'ai prise.
HERMINE
La Vie de Bohème! Mon Dieu !
que cela me paraît vieux î
ALIZON
C'est un livre qui m'enchante!
BOLLÈNE, très sympathique.
C'est un ouvrage charmant et vous n'avez pas du tout à vous cacher de ce choix-là.
ALIZON, à Hermine.
Ah?... tu vois ce que dit M. de Bollène.
BOLLÈNE
Au moins, c'est une lecture gaie ; c'est jeune, plein de bon rire, et c'est un livre très bon parce qu'on y aime beaucoup.
ALIZON, vivement.
N'est-ce pas, monsieur?
BOLLÈNE
C'est ainsi que je pense.
HERMINE
Ohî... alors, je n'ai plus qu'à battre en retraite. Je suis vaincue d'avance. Vous êtes deux contre moi.
ALIZON, à Henri.
Je dois vous dire que la littérature d'aujourd'hui me déroute. J'ai beau faire, je ne m'emballe pas. Je trouve nos
l'invité
psychologues tristes, prétentieux, assommants; ils ne m'apprennent rien, en somme ; car je constaterai très bien toute seule, si je veux m'en don ner la peine, tout ce qu'ils se donnent tant de peine à examiner. Mais j'estime^ justement que cet examen qu'on fait de soi, à chaque instant et à propos de tout, est une besogne insipide. J'avoue que je ne tiens pas tant que ça à me connaître ; je m'efforce, au contraire, de me connaître le moins possible, et cela me ménage des surprises. J'adore l'inattendu !
HENRI, qui s'est peu à peu rapproché d'AIizon.
Madame, je crois que nous allons fort bien nous entendre.
HERMINE, les couvant des yeux .
Je n'en doute pas.
La belle avance quand on s'est, à force d'auto-examens, classé dans une catégorie dont on ne pourra plus sortir; quand on s'est étiqueté de telle façon qu'on ne puisse plus jamais changer d'avis.
GooqI
HENRI
Vous pariez d'or, vraiment! Vous aimez l'inaClendu... moi, j'ai l'horreur de ce qui est logique; j'ai horreur de « ce qui se tient », comme disent les peintres.
ALIZON, ballant des mains.
Mais oui, c'est toujours plat, c'est prévu, ça obéit à des règles; rien n'est plus désagréable que ce qui est forcé.
HENRI
Le mariage, par exemple!
HERMINE, intervenant avec conviction.
Hé... là-bas ! Voulez-vous bien vous taire, Bollène ?
HENRI, prenant un air contrit.
Je vous demande pardon ! Je ne le ferai
plus!
ALIZON, àBoUène.
C'est la première femme mariée que je connaisse qui se soit déclarée satisfaite de son état. Je l'aime comme un bibelot
rare.
L INVITE
HENRI
Les exceptions n'ont jamais servi qu'à confirmer les règles.
HERMINE
Continuez, continuez; vous ne me dérangez pas.
ALIZON, à Henri.
Est-ce que vous êtes marié, monsieur
HERMINE, éclatant de rire.
Ça, c'est trop fort, par exemple !
Tu lui demandes cela après ce qu'il vient de te dire du mariage?
HENRI
Mais pourquoi pas? je peux très bien trouver le mariage mauvais et être marié, et, justement, parce que je serais marié.
ALIZON
Oui ; mais, tout de même, vous avez eu la sagesse de vous abstenir?
HENRI
Jusqu'à présent.
. Ci'
ALIZON
Eh bien, cher monsieur, «continuez »! Je suis mariée, moi, et je ne recommencerais pas ça pour rien au monde!
HERMINE, d'un air sévère.
Alizon!
Ma chérie?
ALIZON
HERMINE
Tu as tort de faire si vite des eonfîdences à Bollène... il en abusera; c'est un mauvais sujet.
HENRI, à Alizon.
Tranquillisez-vous, madame, je ne vous ferai jamais la cour, même si je constatais que vous me plaisez infiniment.
ALIZON, souriante et un peu ironique.
Vous sauriez vous taire?
HENRI
Pas le moins du monde ! mais je vous dirais ça en deux
L INVITÉ
es
mots... comme il convient de faire à une femme très intelligente... et ça ne serait pas banal comme une cour.
HERMINE
C'est drôle ce que vous dites là, cher ami !
HENRI
Pourquoi drôle?
HERMINE, perfidement.
Parce que, l'autre jour, Alizon se plaignait justement à moi que son mari lui avait fait très longtemps la cour.
HENRI, très intéressé.
Ah!... vraiment?
ALIZON,.soieùnelle.
M. de Grécy, mon époux, m'a fait la cour pendant un an. Et croyez-vous qu'il n'avait pas encore tout dit? Nous nous marions; moi je croyais que c'était fini, n'est-ce pas?... Eh bien, il recommence!
Et maintenant, il continue !
HENRI, emballé.
Vous avez un esprit fou ! Vous êtes tout à fait charmante î...
L AMOL'R DU PROCHAIN
HERMINE, à Alizon.
Tu sais, mon petit Alizon, c'est toi qui te chargeras toute seule de présenter Bollène à ton mari, tout à l'heure, à déjeuner. Moi je me récuse !
ALIZON, naïve.
Pourquoi ça î
HERMINE
Parce que tu te moques trop de lui. 11 est charmant, Crécy, tu entends! Très charmant, (a Henri.) C'est un homme qui peut inspirer de vraies passions, même...
(a Alizon.) et si tu te donnais la peine de le comprendre...
ALIZON
Je ne veux pas me donner de peine du tout.
HERMINE
Un beau jour, on te le prendra; fais attention!
ALIZON, riant.
Je parie qu'elle portera des bandeaux plats, celle-là, et qu'elle saura du René Ghil par cœur! (a Henri, avec
un petit Ion sérieux fort comique.) Moil mari.
lin I
l'invité
monsieur, est un fort galant homme.
HENRI, avec un air de componction
Je serai enchanté de faire sa connaissance.
HERMINE, à Henri.
Je suis sûre qu'il vous plaira beaucoup, (a Aiizon.) Que fais-tu, tantôt?
ALIZON
Rien. As-tu un projet?
HERMINE
A peine. Monteras-tu à bicyclette?
HENRI, intervenant aussitôt.
Oh!... madame, vous avez toutes les qualités... je serai très heureux de vous accompagner. J'ai amené ma machine avec moi.
HERMINE
Eh bien, et moi, alors, qui ne monte pas, qui ne sais pas...
ALIZON, avec désinvolture.
Toi?... tu resteras avec mon mari. Tu nous suivras en voiture.
HENRI, à Alizon.
M. de Crécy ne pédale pas ?
ALIZON
Il ne trouve pas ça esthétique...
HENRI
Pourtant, une femme bien faite...
HERMINE, sans avoir l'air de rien, à Âlizon.
Parbleu, toi... tu as un petit corps de merveille !
HENRI, indiscret.
Vraiment?
HERMINE, a Henri.
Elle y est délicieuse!
HENRI, galant, à Alizon.
Il suffit de vous regarder...
ALIZON à Hermine.
C'est donc bien entendu. Tu conduiras ton boggy, et nous vous accompagnerons, M. de BoUène et moi.
HERMINE
A la condition que vous n'irez pas trop vite.
fc-
L INVITE
HENRI
C'est promis!
HERMINE se lève.
Vous permettez?... Quelques ordres à donner pour le
déjeuner... (EUe s'éloigne en regardant le couple et dit à part.) G est
qu'ils s'entendent à merveille, ces deux-là!... Je m'en doutais bien ! Ils sont gais, amusants !... Les voilà heureux I J'ai trouvé le moyen de les rendre heureux à moi toute seule. Je savais bien qu'ils iraient ensemble I Si je les perdais en route, tantôt, pendant que j'aurai le mari dans ma voiture!... Pauvres
petits!... Ils sont si gentils! (Elle disparaît.)
HENRt, à part. 11 a surpris le regard sympathique et couveur d'Hermine.
Mon Dieu î... est-ce que ce serait pour enlever M™^ de Crécy qu'elle m'aurait fait venir? Hé ! mais ! ... hé ! mais ! . . . c'est que
je ne dirais pas non ! . . . (Il se rapproche d'AUzon.) ALIZON
Paris était-il gai quand vous Tavez quitté ?
HENRI
Charmant, chère madame. Mais il faut vous dire que je suis un être d'exception et que j'adore Paris en toute saison
ALIZON
Moi aussi. C'est le seul endroit où on puisse avoir frais quand on veut.
Et... le soir, au moins, on peut aller à Madrid, aux concerts...
HENRI
Vous aimez les concerts?
ALIZON
Comme on aime ce dont on est privé. Vous comprenez qu'avec le mari que j'ai ce n'est pas tous les jours que je vais aux Ambassadeurs,
HENRI
Comme je vous plains!...
ALIZON
Quevoulez-vous... il est certain que je suis un peu grisette dans mes goûts...
HENRI
Mais c'est adorable! Il n'y en a plus!...
l'invité 71
ALIZON
On le dit. Alors., ça ne vous fait pas peur, à vous?...
HENRI
Dites que j'ai toujours souhaité en rencontrer une...
ALIZON
De sorte que, cher monsieur, vous auriez sans doute préféré ne pas quitter Paris, et vous abstenir de « La Farlède »?...
HENRI, de plus en plus près d'Ali zoa .
C'est-à-dire que, quand je me suis mis en route... eh bien, oui, j'ai eu un petit regret... Mais maintenant, depuis une heure...
Us continuent.
Recherche d'une compensation
En pleine campagne^ dans un chemin charmant.
Hermine de Réserve, dans son boggy, a près d'elle son amie Viviane Ritouret. Viviane a vingt-deux ans; elle est toute jolie, toute fraîche dans sa robe rose. Elle ouvre sur les choses et sur les gens de grands yeux candides et étonnés. De longs moments, elle reste silencieuse^ rêvant. Parfois, elle s'exclame parce que la voiture passe auprès d'un champ parsemé de coquelicots ou de bluets ; elle voudrait descendre et aller les cueillir. Parfois, elle gronde Hermine qui pousse trop le cheval, à son gré; elle a des attendrissements pour cette bonne bête si vaillante. À un détour du chemin, entre les branches de quelques hauts peupliers, comme le soleil est descendu, on aperçoit,' dans le ciel pâli, le mince, très mince croissant d'argent de la lune; et Viviane bat des mains, toute remuée par la poésie du paysage.
VIVIANE, qui vient de regarder Hermine.
Pourquoi ris-tu ?
HERMINE, qui sourit, en eiïet.
Parce que je t'adore.
VIVIANE
C'est ça qui te fait rire?
HERMINE
Oui. Quand j'aime les gens, c'est qu'ils me plaisent et quand j'ai près de moi les gens qui me plaisent, cela me rend contente.
VIVIANE
Oh!... tu dois avoir une autre raison encore; tu as tes yeux de malice aujourd'hui.
HERMINE
Tu veux le savoir? Eh bien, j'ai commencé une petite affaire et je crois qu'elle est en bonne voie.
VIVIANE
Une affaire, toi? C'est bon pour ton mari, les affaires.
HERMINE
Enfin, j'ai mis en train une petite com binaison qui m'a l'air de marcher. Je t'ex pliquerai peut-être cela un de ces jours.
VIVIANE, qui n'a pas compris, mais qui n'insiste pa-:,
Ah!... bien !...
HERMINE
Oui... ce n'est pas mon secret à mo toute seule ; c'est pourquoi je ne peux pas te raconter encore ! c'est pour une amie...
VIVIANE
Toi, tu as un cœur d'or! Tu vis pour tes amis.
HERMINE
Mon seul bonheur est de les savoir heureux et mon grand chagrin est de les sentir tourmentés ; aussi je fais tout ce que je peux..., plus que je ne peux quelquefois, même plus que je ne devrais.
VIVIANE
Comment, que tu ne devrais ?
HERMINE
Ne m'interroge pas î Mais c'est plus fort que moi.
VIVIANE
Ah !... que tu es bonne ! Que je suis contente, moi aussi, d'être avec toi en ce moment !
HERMINE
Dis-moi donc, est-ce que ton mari viendra te retrouver à La Farlède ?
VIVIANE
Jamais de la vie î S'il vient me chercher au moment où je rentrerai à Paris, ce sera déjà bien beau ! Il restera ici quarante-huit heures, pas plus.
HERMINE
Les Chambres sont en vacances, pourtant ?
VIVIANE
Eh bien, et son journal? Et sa campagne contre le ministère Foulanoux qu'il espère bien renverser à la rentrée...
je ne sais plus sur quelle question.
HERMINE
(ja ne t'intéresse pas ?
fe-..-
VIVIANE
Je n'y comprends rien. Ah !
non ! ça ne m'intéresse pas I
HERMINE
Quel âge a-t-il au juste, Ritou- ] ret ? I
VIVIANE ^
Bientôt quarante. Alors, tu comprends, il se ronge à attendre un portefeuille, maintenant que les ministres sont tous très jeunes.
HERMINE
Seras-tu contente quand il sera ministre ?
VIVIANE
Je redoute ce moment-là plus que je ne saurais dire. J'ai peur d'avance de cette vie de représentation, de ces dîners, de ces fêtes...
HERMINE
Oui... tu es faite, toi, pour une vie contemplative, la vie à la campagne.
VIVIANE
Ici, c'est mon bon temps de vacances!
(Sur un ton effrayé.) Oh! Hermine!... cette côte, devant nous !
HERMINE
Ça monte un peu... mais, après, nous redescendons.
VIVIANE
Nèp^e ne pourra jamais grimper ça !
HERMINE
Mais ne ^occupe pas de Nèfle. C'est une bête courageuse qui va nous enlever cette côte-là au trot, tu vas voir !
(Hermine chatouille Nèfle du bout du fouet.)
VIVIANE
Ne la bats pas !
HERMINE
Quelle enfant tu fais !
VIVIANE
Si tu veux, nous nous arrêterons en haut et
nous lui donnerons des feuilles d'arbre-
HERMINE Mais oui, mais oui. (Changeant de conversation.)
En somme, tu sors assez peu avec tonmari?
RECHERCHE D UiNE COMPENSATION VIVIANE
Très peu... Il ne tient pas beaucoup à me montrer; je suis trop insuffisante pour son milieu ; je n'ai pas l'esprit souple pour deux sous et comme tous les gens qu'il voit ne vivent que d'intrigues...
HERMINE
Ce n'est pas ton affaire en effet; et tu dois t'y empêtrer, toi, avec ton Q ioli petit cœur tout droit. ^
VIVIANE, étendant la main.
Regarde donc, là-bas, à l'horizon, Je ciel devient joli... c'est tendre, mauve!..
HERMINE
Tiens !... Grécy serait en chanté de t'entendre.
VIVIANE
Grécy?
HERMINE
Oui, Grécy, l'homme de tout ce qui est délicat, de tout ce qui est fin, subtil, l'amoureux des harmonies et des rythmes, des agonies de couleurs, des évanescences d'échos et des suavités de parfums !
Googld
VIVIANE, sérieuse et convaincue.
Il est très supérieur, n'est-ce pas, Pierre de Grécy ?
HERMINE, d'un air distrait.
Il te plaît ?
VIVIANE, naïve.
Oui. En tout cas, il me plaît plus que ce moqueur de Bollène. En voilà un qui a érigé le scepticisme en principe, dans sa vie et dans ses discours 1
HERMINE
Ce n'est pas le même homme que Grécy, pas plus que tu n'es la même femme qu'Alizon.
VIVIANE
C'est vrai, Bollène et Alizon me paraissent s'entendre très bien.
HERMINE, convaincue.
Ils sont faits l'un pour l'autre.
VIVIANE
Moi, vois-tu, Alizon me déconcerte un peu^ Elle remue trop ; elle rit trop ; elle parle trop. Cette femme-là n'a jamais une minute de recueillement.
Que voudrais- lu qu'elle en fît?
VIVIANE
C'est très bon de rêver un peu.
La rêverie nous met sur la pente de la tristesse.
VIVIANE
Un peu de mélancolie ne me déplaît pas.
HERMINE
Parce que tu sais qu'elle te va à merveille, hein?
Non... je t'assure que parfois, c'est bon de pleurer. '
HERMINE, vivement.
Est-ce que ça t'arrive ?
VIVIANE, résignée.
Mon Dieu., comme à tout le monde!
HERMINE
Mais il ne faut pas, je ne veux pas Ah î
tmCD
ça ! ton mari te rend si malheureuse que ça?
VIVIANE
Non. C'est moi qui ai du vague à l'àme.
HERMINE
Ah!... je te plains, va. Je sais bien que Ritouret n'est pas le mari qu'il te faudrait. Tu es faite pour être choyée, dorlotée, adorée...
VIVIANE
H ne faut pas demander tout ça à un député...
HERMINE
Et tu es faite aussi pour adorer quelqu'un, le dorloter, le choyer...
VIVIANE, avec élan.
Oui... si je pouvais !
Tu vois bien que tout cela est mal arrangé I Tiens, ce que tu me dis là, c'est justement ce que me dit Grécy.
VIVIANE
Il n'est pas heureux non plus, lui ?
HERMINE, avec un gros soupir.
Ah! dieux! non; il n'est pas heureux ! Pense donc que son bonheur, ce serait de bercer sa femme dans un hamac et de lui réciter des vers I
VIVIANE
J'aimerais bien cela, moi.
HERMINE
Et de lui faire la cour, et de lui parler tendrement, et d'aller avec elle, seuls, tous les deux, rêver la nuit sous les clairs de lune pendant que les rossignols chantent I
Ah!
VIVIANE, pénétrée.
HERMINE
Alizon, elle, elle aime le bruit, le mouvement, le monde... Ah ! non, ils ne sont guère faits l'un pour l'autre, et si jamais je me charge de marier des gens !...
VIVIANE
Crécy s'est plaint à toi ?
HERMINE
Bien souvent, le pauvre garçon. Seu-
Googlej
lement, moi, que veux-tu?... ça ne le consolait guère !
VIVIANE
Pourquoi ?
Pourquoi?... mais parce que moi, je suis très heureuse en ménage et que les gens trop heureux ne savent jamais consoler ceux qui ne le sont pas.
VIVIANE, pôveuse.
Tu as peut-être raison.
HERMINE
Tu comprends, moi, tout ce que je peux faire, c'est de comprendre ses aspirations, ses états d'âme. Je comprends très bien, comme, du reste, je comprends très bien les aspirations, les états d'âme d'Alizon, parce que j'ai l'esprit large, très ouvert, sans parti pris. Mais quand je me suis bien apitoyée, quand je les ai bien plaints tous les deux... eh bien, c'est fini. Mes paroles d'encouragement ne peuvent jamais les pénétrer beaucoup. Ils me savent trop en dehors de leur peine, étrangère à
RECHERCHE d'oNE COMPENSATION 8')
leur souci. C'est au point que, lorsque Jacques est ici, avec eux, je tâche que nous ne leur donnions pas trop le spectacle de notre amour, de notre bonne entente... je me doute bien que la vue d'un bonheur qui vous est refusé doit être une chose pénible..
VIVIANE, ua peu attristée.
Elle prouve au moins que ce bonheur existe quelque part...
HERMINE
La belle avance quand on est sûr de ne pas pouvoir l'atteindre, jamais ! Et quand, une fois, on est marié! !
VIVIANE, résignée.
Oui, quand on est marié !
HERMINE, avec un mouvement large.
A moins d'user du grand moyen.
VIVIANE
Divorcer ?
HERMINE
Oh! non, non!... pas divorcer... s'en tirer sans éclat, sans scandale. . .
VIVIANE
Est-ce que tu tromperais ton mari, toi, si tu ne l'aimais pas?
HERMINE, très netlement.
Oui.
VIVIANE Oh !...
HERMINE
Écoute... Voilà: si je ne l'avais jamais aimé, si j'ignorais ce que c'est que ramour, si j'étais comme beaucoup de femmes, je m'en tiendrais à ce que j'aurais appris, par manque de science et d'ambition. Mais maintenant que je sais ce que c'est que d'aimer et d'être aimée !. ..
VIVIANE, avec chaleur.
Tu le sais, toi !... Tu le sais, toi!...
HERMINE
Eh bien, je crois bien que si ça venait à me manquer...
VIVIANE
C'est que c'est très mal ; c'est tout ce
RECHERCHE d'uNE COMPENSATION 87
qu'il y a de plus mal que de tromper quelqu'un.
HERMINE, avec désiavollure.
Bah !...
VIVIANE
Moi, je ne pourrais jamais me décider.
HERMINE
Et puis, il ne s'agit pas de tromper. . .
on ne trompe pas en se laissant aller à la sympathie naturelle, en donnant de l'amitié à quelqu'un qui le mérite.
VIVIANE
Tu crois ?
HERMINE
Enfin, voyons ! Penses-tu que si ce pauvre Crécy, cherchant à déverser le trop -plein de son âme, rencontrait une femme qui le comprît, qui voulût bien s'en aller avec lui, la main dans la main, à travers ses beaux rêves... Crpis-lu que ce serait un crime ?
VIVIANE, hésilant
Peut-être pas... c'est vrai !. .
HERMINE
Mais non, ce ne serait pas un crime,
L AMOL'R DC PROCHAIN
puisque cela le rendrait heureux... et son amie aussi... et que ça ne ferait du tort à personne.
VIVIANE
Peut-être à Alizon ?
HERMINE
Alizon ! Ça lui serait bien égal.
VIVIANE
Tu crois?
HERMINE
?i je crois!... Mais Alizon est toujours à cenl lieues de ce que lui dit son mari !...
Ce que je voudrais, c'est que Crécy rencontrât une amie, seulement une amie qui le comprît, qui devînt comme une conildentc, une sœur...
VIVIANE
Oui, cela serait bien... sûrement!
Une sœur, tu entends, une sœur qui pense comme lui, qui l'écoute et lui réponde, qui aime les choses qu'il aime et ne refuse pas de rester, près de lui, de longues heures mélancoliques et
RECHERCHE d'uNE COMPENSATION 89
rêveuses, sans parler presque, en regardant un paysage ou en se souvenant d'une harmonie entendue î
VIVIANE, soulevée.
Comme ce doit être beau !
HERMINE
Parbleu, toi!... Toi qui es celle qu'il lui eût fallu !...
VIVIANE
Moi ?...
HERMINE
Mais oui, toi ! Toi qui pourrais avoir une influence souveraine sur cet esprit très curieux, très épris de beauté !
VIVIANE, émue.
Tu crois que moi ?..
Oui, je le crois... mais tu ne veux pas
VIVIANE
Pourquoi dis-tu cela ?
HERMINE
Parce que tu n'as pas vis-à-vis de Crécy un abandon sympathique suffisant pour l'encourager... Je vois bien qu'il n'ose pas te parler, qu'il n'ose pas commencer; c'est un timide.
VIVIANE, sur un ton de confidence.
C'est qu'il m'en impose tant à moimême. C'est une âme de poète et je ne suis qu'une pauvre petite femme ignorante, inexpérimentée et douce. Je me sens tellement inférieure à lui !
HERMINE
Non, tu ne lui es pas inférieure et c'est un rôle que tu devrais avoir e courage de prendre, être son amie d'âme.
VIVIANE, qui songe.
C'est que, il parait que les amies d'âme finissent toujours par devenir autre chose !
HERMINE, protestant.
Oh !... Viviane... arrête-toi ! Si je te donne un pareil conseil, c'est que je connais Crécy comme je te connus et que je
RECHERCHE d'uNE COMPENSATION 01
n'ai à craindre aucune matérialilé brutale pour abîmer la jolie communion que je souhaite entre vous deux. Grécyest un homme bien élevé !
VIVIANE
C'est que, chérie, tu sais combien je suis vite effarouchée de certaines entre prises.
HERMINE, avec feu.
Si je le sais?... Pauvre petite!...
tu es candide, toi... Tiens!...
c'est au point que parfois je ne veux pas croire que tu es mariée et que, devant toi, j'hésite à raconter des choses qu'on se dit souvent entre amies... Tu as, loi, l'àme toute blanche! Mais, justement, tu n'as rien à craindre avec Crécy, el tu pourras soulager sa peine... Que faut-il?... presque rien. Une petite main de femme et un sourire ?
VIVIANE
Tu crois?... Ainsi tu crois ?...
HERMINE
Et je t'en prie, dépêche-toi.
VIVIANE
Oh!... me dépêcher !... pourquoi?...
HERMINE
Parce que... parce que j'ai peur qu'il n'ait plus de chagrin encore, bientôt.
VIVIANE, touchée.
Qu'est-ce que tu dis ?. . .
qu'est-ce qui le menace?. ..
HERMINE, perfide.
Oh !... je ne sais pasje ne sais rien., jai peur... Alizon est si bizarre !...
VIVIANE, vivement.
Mon Dieu ! Est-ce qu'Alizon le trom- 1 perait ?
HERMINE
Oh !... je ne dis pas cela !...
VIVIANE
Pourtant... tu as peur... tu me dis que tu as peur ?
HERMINE
Oui... tout de même. Pas qu'Alizon oublie ses devoirs, non; mais... Alizon a une nature tout Jà fait opposée, tu com-
RECHERCHE d'uNE COMPENSATION 93
prends.,. En ce moment elle ne comprend pas Crécy, mais elle le supporte... Eh bien, je m'aperçois que ce pauvre garçon commence à l'agacer un peu , à Ténerver. . .
VIVIANE
Est-ce possible !
HER&IINE
Oui, ça commence. . . Alors, un beau jour, Alizon pourra l'envoyer promener, lui répondre... je ne sais quoi...
une dureté..,, quelque chose qui lui fera de la peine...
VIVIANE
Pauvre Crécy I
HERMINE
Et alors, pense comme ce sera terrible de se voir ainsi méconnu et de n'avoir personne... personne à qui faire une confidence !
VIVIANE, pénétrée
Oui, oui... je comprends, je veux bien.
HERMINE
Tandis que, s'il peut compter sur la sincère amitié d'une femme comme loi...
L AMOLU DU PROCHAIN
VIVIANE, qui a des larmes aux yeux .
Ma chérie. ..Je te remercie de m'avoir indiqué cette tâche. .^
HERMINE
Et toi, toi aussi qui es si seule moralement avec le mari que tu as !
Hélas !
VIVIANE
HERMINE, gaie.
Tout cela peut si bien s'arranger!
Tiens, ce soir, après dîner, va causer avec lui, emmène-le sur la terrasse.. .
VIVIANE
Je tâcherai d'oser !
HERMINE
Je t'iaiderai, va !
Cependant, après uu très long tour dans la campagne, pendant lequel, trop absorbée par sa conversation, Viviane n'a rien remarqué du paysage, les deux amies sont revenues dans la grande allée qui mène à « La Farlède ». . Viviane s'evclame : « Déjà de retour ! »
HERMINE, arrêtant le boggy à la grille.
Voilà ce que c'est que de bavarder, ma
chérie.
VI V I ANE, très animée, un peu grise, descend la première et. dans son besoin d'expaasion, va embrasser le nez do Nèfle.
VIVIANE, à Nèfle.
Pauvre petite..., moi qui voulais te donner de la bonne verdure... tout à rheure, je vais t'apporter du sucre, va, ma bonne bête !
Une certaine gravité est parfois
nécessaire
Dans la salle à manger du châleau. Il est près (le minuit. Après une longue promenade en mail, après le dîner qui eut lieu à Chartres. On est revenu fort tard à « La Farlède », où un souper froid attendait les hôtes de M""" de Réserve. Depuis deux heures de V après-midi^ c'est-à-dire depuis le départ, Bollène na pas cessé de serrer de très près Alizon de Crécy, tandis que, de son côté, Crécy na pas cessé « d'échanger des vues » avec Viviane RitoureL M'"» de Réserve, qui conduisait, et était tout à soti attelage, n'interrompit pas les conversations. En ce moment, elle préside la fia du souper; une certaine griserie flotte dawi Vair : bruyante et rieuse vers Bollène et Altzon ; recueillie, presque silencieuse, chez Crécy et Viviane; inais il est visible que les deux couples ne s* occupe ni pas de ce qu'ils mangent. Hermine de Réserve nen demeure pas moins
L AMOUn DU PEOCBJIIN
négligée^ oubliée; mais elle ne fait n'en pour forcer ses invités à songer à elle; au contraire, il semble quelle se complaise en son isolement^ et, indulgente, propice, souriante, on dirait une petite maman qui couve des yeux ses mioches à ta dînette. Elle vient d'entendre ceci dans le coin des rieurs.
AI. IZON, rouge, animée, l'œil luisant et plein de rires, ses beaux cheveux noirs un peu en désordre; elle frappe fiollène avec une rose.
Taisez-vous, Bollène I Taisez- vous !...
J'ai compris, n'insistez pas!
BOLLÈNE, la mangeant des yeux.
Je n*ai plus rien à dire, sinon qxie vous devriez faire la même chose pour moi.
Et pendant qu'Hermine se demande de quelle chose parlait l>o]]ène et qui avait fait ladite chose pour un autre, voilà que, par une baie ouverte sur la nuit tiède, glisse jusqu'aux convives un immatériel et transparent, et pâle, et tendre rayon de lune, si bien que Viviane et Crécy poussent une exclamation extasiée et que Crccy se penche vers Viviane.
CRÉCY, à voix basse.
Ah î... partir avec vous, en ce moment, partir au fond du parc, gagner l'étang endormi sous la lune !
Aller nous mirer dans son eau silencieuse, tandis que les cygnes passeront lentement dans
m tenez,
celte clarté qui tombe du ciel comme un voile d'argent !
Or, Viviane se lève, obéissant à celle prière qui est pour elle une injonctioir, et tous les deux, par le perron, descendent à pas rythmés, automatique&,. vers les grands arbres aux dessous mystérieux et sombres. Xi Alizon, ni Bollëne ne les ont vus partir. — Hermine de Réserve se lève à son tour. Il lui est venu cette pensée que puisqu'on s'occupe aussi peu d'elle, c'est que sa présence n'est sans doute pas indispensable ; et elle disparait sans éveiller rallentinn des deux qui sont restés et qui continuent à se raconter des histoires pour eux tout seuls.
ALIZON, donnant des petites tapes sur les mains entreprenantes de BoUène;
J'ai dit oui, mais... à Paris.
BOLLÈNE
Parbleu!... j'aurais dû m'y attendre! ^^ La campagne m'a toujours porté malheur. ^^
ALIZON, scandalisée. ^
Ah bah!... Et où venez-vous d'avoir cette veine de faire ma connaissance, sinoa à la campagne?
Soit, mais vous voyez bien que ce qui avait bien commencé tourne mal.
ALlZON
Qu'est-ce qu'il vous faut?... J'ai dit:
« Oui ». C'est quelque chose, cela!
L AMOUR DU PnOCHAIN
BOLLÈXB, lui versant du Champagne.
Un « oui » a longue échéance, c'est comme si vous ne disiez rien. — Buvez donc !
ALIZON
Merci!... Je vais être grise tout à fait.
— C'est comme si je ne disais rien?
BOLLÈNE, qui a pris des fraises dans une coupe et les laisse tomber dans le verre d'Alixon.
Parfaitement! Vous croyez que vous vous engagez, et vous n'engagez rien du tout.
ALIZON
A cause?
A cause que jusqu'au « oui, tout de suite », je resterai amoureux de vous...
ALIZON
Tant mieux si vous êtes drôle!
BOLLENE
Je répéterai toujours la même
phrase.
ALIZON
Ah! non, alors!
GRAVITÉ KST PARFOIS NÉCESSAlUt 101
BOLLÈNB
Je serai bien forcé, puisque vous ne me mettrez pas à même de découvrir de nouvelles et jolies choses, de quoi généraliser mes compliments. Vous voyez bien!... Et je vous assommerai, et vous vous ne voudrez plus î
ALIZON
Si j'ai promis, je voudrai bien
BOLLÈNB
Mais si ça dure trop, ça ne sera plus la même chose! Nous aurons eu le loisir de nous faire une foule d'illusions l'un sur l'autre, de nous imaginer que ce sera des mille et des cents...
ALIZON, riant.
Oh!oh!...
BOLLÈNB
Et nous aurons des déceptions.
ALIZON, avec un air de profonde réflexion.
C'est bien possible! — Mais qu'est-ce que vous faites donc avec ces fraises?
Gôôgî
L AMOUK DU PROCHAIN
BOLLÈNE
Je vais vous les faire manger, (u se penche
v<!rs Alizon, l'entoure de son bras et s apprête à lui porter au\ lèvres une fraise trempée de Champagne.)
ALIZON, se reculant vivement.
Vous êtes fou ! que va-t-on dire?
BOLLEJCE
Qui?... nous sommes seuls.
ALIZON, constatant qu'en eiïet ils sont seuls.
Mais. . OÙ sont-ils, les autres?
BOLLÈNE
Enfuis!
ALIZON
Mon mari?
BOLLÈNE
Laissez-le tranquille... il doit être avec M'"*^ Ritouret à se baigner dans le clair de lune. Vous avez bien vu que, depuis tantôt, ils ne se quittent pas!
ALIZON
Grand bien leur fasse ! Mais Hermine ?. ..
où est Hermine?
GRAVITÉ EST PARFOIS NÉCESSAIRE i03 BOLLÈNE
Je parie que M™® de Réserve est dans sa chambre où elle écrit des tendresses à son mari. Elle se croirait perdue si elle ne lui écrivait pas tous les jours.
ALIZON
Quelle heure est-il?
BOLLENE
Minuit et demi.
ALIZON
Dieux!... Je vais me coucher 1
BOLLÈNE
Oui... dépêchez- vous. — D'abord,
mangez cette fraise. ( II a pris une grosse fraise dans. le verre et il la lui lend.j
ALIZON
C'est bon, les fraises comme ça?
BOLLÈNE
Je n'en sais rien. Mais ce sera très joli de vous la faire manger, (auzou entrouvre la
bouche ; BoUène pose la fraise entre ses lèvres, très délicatement.)
1 ^^^""^^ giSg -^""^"^
L AMOUn DU PHOCHAIN
A L I Z N , suivant une idée.
Pourquoi voulez-vous que je me dépêche d'aller me coucher?
BOLLÈNK
Pour aller vite vous rejoindre.
ALIZON, riant.
Eh bien, vous ne vous embêtez pas,
vous î
60LLÈNE, modeste.
Oh !. . . ce n'est pas héroïque. Ma chambre touche la vôtre et votre mari habite au bout du corridor.
ALIZON
Et si mon mari arrive chez moi tout d'un coup.
BOLLÈNE
Mais non! mais non!
ALIZON
Qu'est-ce que vous en savez?
BOLLÈNE
Je n'en sais que ce que vous m'en avez dit, et alors je n'ai pas peur de ça.
iOo
Crécy ne m'a pas l'air d'un homme auquel une idée vient, comme ça, au milieu de la nuit et qui éprouve tout d'un coup le désir de vous la com muniquer.
Hélas !
BOLLENE
Ne gémissez pas. . . je suis là !
ALIZOX, sévère, mais riant tout de m5me.
Je ne veux pas que vous entriez dans ma chambre, vous entendez bien, Bollène !
BOLLÈNE, lui tendant une fraise.
Mangez cela. C'est joli comme tout, ce fruit dans votre bouche!
Alizon ouvre les lèvres; mais au moment où Bollène avance la main, Alizon se recule et la fraise tombe dans l'cchancrure du corsage.
ALIZON, criant.
Dieu ! que c'est froid !
BOLLÈNE
Ne bougez pas 1 Je vais la rattraper !
Bollène, en effet, rattrape le fruit; mais il y a eu quelque mal et le petit rire nerveux d*Alizon ne le décourageait
pas. (Juand, lui rendant la fraise, tiède maintenant, il s^nhardit jusqu'à lui en prendre la moitié à môme les lèvres, Alizoa ferime les yeux et le laisse faire.
ALIZON, énergique.
Je monte ! (Elle se lève; mais la tête lifi tourne et elle s'agrippe au bras de Bollène.)
BOLLÈNE, ardent.
Vous avez des yeux ravissants, ce
soir!
ALIZON, riant et tendant la main à BoUène.
A demain, mon ami !
BOLLÈNE
Mais oui. . , à demain. . . aussi!
Alizon s'éloigne, Bollène boit le Champagne resté dans le verre d'AIizon, puis il se lève à son tour et monte.
Alizon est entrée dans sa chambre, elle s'est dévêtue rapidement ; elle est animée, contente : u S'il vient, dit-elle, j'ouvre ! » Et elle rit toute seule. Elle passe sa plus jolie robe de chambre, s'assied sur son lit et constate qu'il craque : «^ Allons boni...
s'écrie Alizon, il ne manquait plus que ça ! » Pourtant, il lui semble qu'on a gratté à la porte. Vite, elle va ouvrir. Bollène apparaît, entre sur la pointe des pieds, Terme la porte et tire le verrou. Il n'a qu'un large pantalon de fluiielle blanche et une chemise de soie.
ALIZON éclate de rire en le voyant.
Ah!.., que vous êtes drôle comme ça!
BOLLÈNE
C'est la tenue réglementaire, madame.
Vous êtes horrible I
BOLLÈNB
Mais non. Tout à Theure vous n'y ferez plus attention.
ALIZON
Je vous le souhaite! Asseyez-vous là.
(EUc lui désigne un fauteuil. )
BOLLÈNB
Non, c'est vous qui allez vous asseoir là.
ALIZON
Et vous?
BOLLÈNE
Moi aussi.
Vous croyez que nous allons tenir?
BOLLÈNE
Essayez... vous allez voir!
Ils sont un peu serrés; mais aucun des deux n'en faisant l'observation, ils demeurent.
ALIZON
Je vous avais défendu de venir, pourtant !
BOLLÈNE
Oui... vous ne pouviez pas faire autrement. On défend toujours ces choses-là...
ALIZON, qui le regarde.
Je ne vous reconnais plus du tout avec cette tenue-là, vous savez...
BOLLÈNE
Tant mieux! Vous vous figurerez que c'est un autre et cela n'usera pas mon
crédit. (U lui entoure la taille-) ALIZON
Est-ce que vous êtes habitué à des petites aventures pareilles dans toutes les maisons où vous allez?
Oui... ou alors je ne reste pas.
ALIZON
Vous avez de la chance! Ah! si les femmes savaient s'arranger de l'amour comme vous !
BOLLÈNE
Qui vous ça empêche? jVoyons, vous,
Alizon.., vous avez bien déjà trompé ce bon Crécy?
ALIZON, piteusement.
xNon!
BOLLÈNE, surpris.
Allons donc!...
ALIZON
C'est comme je vous le dis.,, c'est àdire que...
BOLLÈNE
Ah î... je disais bien!
Non... ça n'a pas été jusqu'au bout...
BOLLENE, qui l'embrasse un peu partout.
Racontez-moi ça...
ALIZON
Je n'ai pu le tromper qu'à moitié...
( BoUène serre la jeune Temme de très près.) Attendez
donc!... Si vous m'embrassez tant, com- .
ment voulez-vous que je raconte?
BOLLÈNE
Ça vous gêne?
ilO
ALIZON
Comme vous seriez vexé, mon Dieu! si ça ne me gênait pas!
BOLLÈ NE , doctrinal.
Vous connaissez les hommes, Alizon!
Ils ont en effet beaucoup d*amour-propre
sur ce point. (Majs comme BoUène s^effére^ en une besogne qui parait difficile et qui intéresse un délait 4t la toilelle d' Alizon» j
ALIZON lui dit gentiment.
Ça n'est pas ça du tout... vous allez faire un nœud... laissez-moi faire.
6 L L È N E, la serrant dans ses bras.
Mon Dieu! que vous êtes gentille!...
(l*uis tout d'un coup il se met à rire et s'écrie ) DltCS
donc, à propos, VOUS connaissez M™® Gardemeur?
ALlZON
A propos,., à propos de quoi?
BOLLÈNE
Mais à propos de ce que nous faisons, donc!... on m*a raconté une histoire impayable sur elle...
Clà£!'
GRAVITÉ EST PARFOIS NÉCESSAIRE ill
Sur la belle Armande?... Je crois bien
que je la connais!... (Très intéressée et oublmnl tout à fait qu'elle vient de s'arranger pour que Bollône ne fasse pas de nœud.) Qu*est-Ce qu'on VOUS a dit
sur elle?
BOLLEXE, riant toujours et oubliant, lui aussi, que tout à l'heure il était en train de faire un nœud.
Tout à fait drôle!
ALIZON
Est-ce qu'elle trompe Gardemeur?
BOLLÈNB
Vous allez voir!...
ALIZON, très gaie.
Ce bon grosGardemeurl... Toujours essoufflé... ouf! ouf!... II doit toujours faire ouf! ouf!... toujours!
BOLLENB, s'éloignant un peu pour mieux raconter.
Imaginez-vous qu'un beau jour, au printemps, M™« Gardemeur s'en va chez René Testa, comme d'habitude...
ALIZON
René Testa!... mais je le connais
il2
L AMOUn DV PROCHAIN
aussi!... Le petit Testa?... Il devait s'y perdre, dans les bras de la belle Armande...
lîOLLÈNE
Ils étaient ensemble depuis une heure environ, quand on sonne. Ils ne bougent pas ; on resonne, et puis on resonne, et puis on resonne encore :
« Écoute, mon chéri, dit M"*" Gardemeur, j'aime mieux que tu ailles voir ; je suis agacée ; ça me tourmente... — Mais c'est un ami ou un fournisseur. — Eh bien, tant mieux, nous serons plus tranquilles après. »
Testa se lève, enfile un pantalon...
ALIZON
La tenue réglementaire...
HOLLÈNE
Et il va ouvrir. Qui voit-il? Le mari.
ALIZON
Ouf! ouf!...
BOLLÈiNE
Ouf! oufl mais très ouf ! ouf! plus ouf!
ouf! que jamais; rouge, soufflant, ému et tremblant.
ALIZON, intéressée.
Et alors?...
60LLÈNE, tout à son récit.
Testa fait une tête. Gardemeur le regarde, le voit... habillé comme je suis...
réglementairement (Aiizoa pouffe de rire) et il lui dit : «Affaire très grave... est-ce que je vous dérange? » Testa commence à respirer, et, comme Gardemeur lui tend la main, il se tranquillise tout à fait.
ALIZON, déçue.
Moi qui espérais un bon flagrant délit!...
BOLLÈNE
Attendez donc! Testa dit : « Vous ne me dérangez qu'à moitié, cher ami...
j'avais une dame là » (et il montre sa chambre à coucher). Gardemeur reprend :
« Affaire très grave : surpris ma femme ce matin avec Fontanges; je veux le tuer, servez-moi de témoin. » — « Votre femme avec Fontanges! c'est impossible! » — n J'ai vu comme je vous vois ! »
— « Fontanges!... réplique Testa, mais il
est affreux !» — « Voulez-vous me seconder? » Alors Testa s'emballe, il devient furieux, il profère sur Fonlanges d'ignobles injures; il s'apitoie sur le sort de Gardemeur, ce cher ami, ainsi trahi, par un camarade, par une gourgandine, car enfin M""® Gardemeur n'était donc qu'une gourgandine!...
ALIZON
Et elle, elle entendait tout ça?
BOLLÈNE, riant
Tout! La porte était à peine fermée.
ALIZON
Elle n'a pas bondi sur Testa?
BOLLÈNE
Elle avait une peur bleue qu'il ne dise une bêtise au mari, dans sa colère... Enfin, Testa se déclare prêt à tout pour aider Gardemeur et il ajoute : « Si vous ne le tuez pas, Gardemeur, c'est moi qui m'en charge ! »
Diable !
GRAVITÉ EST PARFOIS NÉCESSAIRE llo
BOLLÈxNE
Et il va pour ouvrir la porte de sa chambre, en déclarant qu'il sera prêt dans cinq minutes pour les démarches.
C'est alors que Gardemeur, courtoisement, lui répond : « Prenez votre temps, cher ami.., je vous attends chez moi.
Terminez avec madame... »
ALIZON
Mais elle est exquise, votre histoire!...
BOLLÈNE
Hein !.,. du nanan ! Et Testa qui répond : « Oh!... celle-là, ça n'a pas d'importance ; elle sera vite expédiée î »
ALlZON
Pauvre Armande !...
BOLLÈNE
Oui, c'était dur. j
ALIZON i
On s'est battu ?
BOLLENE
. Oui. Gardemeur a été blessé légèrement.
ALIZON
Pauvre ouf! ouf!
BOLLÈNE
L'impayable, ça a été la stupéfaction de Testa... il se croyait tout seul
ALIZON, rêveuse.
Deux amants!... C'est bien, cela !...
C'est mieux que moi.
BOLLÈNE, rappelé à la rôalilé.
J*ai cru que l'histoire vous amuserait.
Certes!... c'est délicieux !
Bollène s'est rapproché d'Alizon et il recommence à la trouver adorable.
BOLLÈNE, avec reproche.
Ah ! ... je croyais que vous aviez dénoué le petit cordon... je vais encore m'embrouiller...
ALIZON, aidant Bollène.
Je l'ai rattaché tout en vous écoutant...
(Suivant une idée.) £t Armaudc? Elle s'cst
trouvée fâchée avec tout le monde , alors?
BOLLÈNE Probablement... (n découvre des choses qui l'occupent beaucoup, et il dit avec émotion :) Alizon !
Alizon!...
ALIZON
Tout de même, faut-il que je sois honnête, moi, eh comparaison?... Je ne suis pas encore allée jusqu'au bout d'un pauvre petit adultère?...
Nous allons rattraper ça... et puis, vous me raconterez comment il se fait que vous ne soyez pas allée jusqu'au bout... (il l'embrasse.) Quand OU a Commencé, pourtant!...
ALIZON
Mais pas toujours, justement. On peut commencer et ne pas pouvoir finir... c'est ce qui est stupide !...
BOLLKNE
Bah!... on reprend la conversation
quand on se retrouve. (ll la tient dans ses bras.) ALIZON
Et quand on ne se connaît pas..., quand
^Qle
■MsêMêA
ii8
L AMOUR DU PROCHAIxN
on ne s'est rencontré que la nuit..., je n'ai même jamais vu sa figure...
BOLLÈNE
Allons donc! (ll desserre son étreinte, commençant à s'intéresser au récit.)
ALIZON
Imaginez-vous que je rentrais à Paris par le train de nuit de Bordeaux. J'étais toute seule. Je m'installe et jem'endors; je m'endors même pesamment. J'avais tiré le rideau de lalampe, bien entendu.
A Tours, au moment où le train va repartir, la portière s'ouvre et, à moitié éveillée, je vois monter un homme jeune et dont je ne distingue pas les traits dans l'obscurité du wagon.
BOLLÈNE, lâclianl Atizon tout à fait.
A Tours?
ALIZON
Oui, à Tours. — Remettez vos mains où elles étaient.
BOLLÈNE, lui reprenant la taille.
Je vous demande pardon, mais c'est que vous m'intéressez beaucoup.
J'avais pourtant assez vu pour me rendre compte que c'était un homme comme il faut; il va s'installer à l'autre bout du compartiment; je l'entends plus que je ne le vois, prendre ses dispositions de sommeil et, sans me douter que je puisse courir le moindre danger, engourdie de fatigue je me réendors.
BOLLÈNU, lâchant encore la laille d'Ali zon.
Et alors?...
ALIZON
Alors, je ne sais pas combien de temps s'est écoulé; mais, tout à coup, je m'éveille sous des baisers... j'ouvre les yeux... nuit noire ; la lampe s'était éteinte tout à fait!
b L L E N E , pressé de savoir .
Après... après?
ALIZON
Ah !.. . dame, une lutte terrible!... c'està-dire... enfin... peut-être pas si terrible que ça, en somme.
<iii
Goo
L AMOUK DU PUOCHAIN
BOLLENE
Adroit, le monsieur?
ALIZON
Pas maladroit. Ah!... il n'y allait pas par quatre chemins!...
^^ BOLLÈNB, commençant à avoir envie de rire.
Vous savez, quand on connaît bien la route.
ALIZON
Oui, mais moi, je me débattais...
BOLLÉNE
Tant que ça?...
AMZON
Je n'allais pas évidemment jusqu'à mordre ou égratigner, mais je tâchais de me défendre... Enfin, tout de même, devinant bien que je . serais vaincue et craignant beaucoup pour mes pauvres petites affaires qui allaient être déchirées, je commence à m'évanouir de terreur...
BOLLENE
Quand le train s'arrête à Orléans!
GUAVITE EST PARFOIS NECESSAIIŒ
ALIZON, stupéfaite. C^TTr*®!^ O
Gomment savez-vous?
B L I. È XE , éclalanl de rire.
Parce que le monsieur, c'était moi
ALIZON, suffoquée.
Vous?
BOLLÈNE, riant toujours
Moi-même.
ALIZON
' Oh!... ça, c'est trop fort!...
BOLLÈNE
Et voyez comme c'est bêteî... Tout à l'heure, en vous embrassant, je me disais : « Où diable ai-je déjà rencontré ce petit grain de beauté sur mes lèvres... » ce petit grain qui est là, sur votre lèvre à vous... Eh bien, c'était dans ce train!...
ALIZON
C'était vous, ce monsieur-là?
BOLLÈNE
Moi, Bollène, et pas un autre... et vous voyez qu'un jour ou l'autre... c'était écrit.
mm^
ALIZON, riant, mais se précipitant sur lui le bras levé.
Eh bien, alors, vous allez me le payer, puisque c'était vousl
BOLLÈNB se sauve en jouant et se réfugie derrière une table.
Vous payer quoi?
ALIZON, qui court -après lui et le rattrape.
Me payer d'être descendu à Orléans ! . . .
B L L È N E , les mains emprisonnées .
Mon oncle qui m'attendait!... Ne me faites pas de mal !... Je vous jure... il m'attendait, j'étais déjà en relard!...
ALIZON
Il n'y a pas d'oncle qui tienne! Vous avez été on ne peut plus impoli
BOLLÈNE
En descendant?
ALIZON
Oui, monsieur... puisque j'avais pris le parti de m'évanouir.
BOLLÈNE, se mettant à genoux.
Soit... mais ma chère Alizon va me pardonner tout de même.
"fe m^
ALIZON, riant.
Jamais, je vous en ai trop voulu.
BOLLÈNB
Est-ce ma faute si le train s'est arrêté si vite?
ALIZON,gaie. ^-^
Vous savez que j'ai raconté </ \^
BOLLÈNB
L'histoire du wagon ?
ALIZON
Oui... j'ai raconté à tout le monde qu'un jeune homme très bien, très beau. . .
(BoUène sincline.) Oh!... je VOUS ai flatté.
BOLLÈNE
Vous avez dit qu'il était descendu à Orléans?...
Oh!... j'ai dit qu'après une lutte home rique, j'avais pu atteindre la sonnette d'alarme.
BOLLÈNE
Pourquoi avez-vous raconté cette histoire-là?
ALIZON
Dame... j'étais toute jeune mariée et Qn me flattait d'avoir manqué d'être
violée...
B L L È N E , qui Tembrasse très fort.
Et vous me battez aujourd'hui parce que vous avez manque seulement.
ALIZON
Tiens!... je ne l'aurais pas dit, si vous n'étiez pas descendu à Orléans. (Eiie lebat.) Oh!... monstre! monstre d'homme mal
élevé!...
BOLLÈiNE
Si vous croyez que je n'en ai pas eu plus de regret que vous?
ALIZON
Vrai?
BOLLÈNE
Rien que... en somme, nous aurions été très mal... plus mal que... là... (niâttire peu à peu vers le lit, mais au moment où ils le lou-
X3 client :)
A L 1 Z N , dans un cri étouiïc.
Non! non!... pas le lit!
GRAVITÉ EST PARFOIS NÉCESSAIRE 425 BOLLÈNE, très surpris.
Quoi donc!...
ALIZON, riaut de tout son cœur.
Il craque, mon lit!... vous ne vous imaginez pas comme il craque!...
fi DLL EN E, très allumé parce qu*Aiizon est presque euliëremeat dévêtue.
Mon Dieu ! Alizon, que tu es gentille!...
ALIZON
J*adore être aimée! j'adore rire !...
j'adore toutes nos histoires, j'adore l'amour gai!...
B L LE N E la prend dans ses bras et l'emporte sur un canapé.
Ah!... oui, c'est bon de rire comme nous avons fait ce soir!
ALIZON, à moitié étendue et riant toujours.
Figurez-vous que mon mari, dans ces moments-là...
BOLLÈNB, riant, content de la tenir très à lui.
Qu'est-ce qu'il fait, ton mari?
A L I Z N , lui parlant bas à l'oreille.
Tu connais l'histoire de l'âne qui porte des reliques...
B L L È N E , pouffant de rire.
Des reliques ! ... Eh bien , vous en avez de drôles, Alizon... des reliques, ça se montre une fois tous les ans...
ALIZON
Ça n'est pas ça que je veux dire, grande bête..., je vous parle, du port majestueux.,. Tiens!... je vais vous montrer...
Elle se lève et fait une fîgure si comique, udc gesticulation si solennelle, si pénétrée, que BoUène est pris du fou rire et a giand'peine à en étouffer le bruit. Alizon, qui n'a plus décidément que sa petite chemise, tombe dans un fauteuil et se tord. Mais, tout à coup, elle redevient sérieuse, prêle Toreille ; on entend le glissement d'un râteau sur les dlées du parc. Alizon se dresse, va soulever les lourds rideaux do la fenêtre et, par les persienncs closes, entre aussitôt une belle clarté de juur. Alizon pousse un petit cri. BoUène, aussi surpris qu elle, regarde la pendule: six heures et demie !
ALIZON
Vite!... vite!... mon ami, allez-vous-
Comment m'en aller!...
ALIZON
Vite!... la maison s'éveille! Il ne faut plus rire !
GRAVITÉ EST PARFOIS NÉCESSAIRE 127 BOtLÈNE, vexé.
Nous aurions dû alors nous arrêter un peu plus tôt!
ALIZON
Allons donc, grognon!... ne regrettez donc pas les bonnes bêtises que nous avons dites...
BOLLÈNE
Nous n'avons même plus le temps d'en faire.
ALIZON, riant encore.
Eh bien, nous ne l'aurions pas inventée, -celle-là, et elle est vraiment drôle...
BOLLENE, riant malgré lui .
C'est la seconde fois que nous nous arrêtons en route!
ALIZON, le poussant doucement vers la porte.
Quelqu'un nous a peut-être jeté un sort! Sauvez-vous!... Si quelqu'un passait!... (Elle ouvre.)
BOLLÈNE
Embrassez-moi au moins!
ALIZON, qui l'embrasse gentiment et tout bas, se met à rire encore.
Orléans, Bollène!... c'est Orléans, mon ami. — Allez vite, je vous adore!...
(Et, comique:) Allons!... Ics voyageurs pour Orléans changent de voiture!...
Bollène s'engage avec prudence dans le corridor désert; Alizon referme sa porte sans bruit. Au moment où Bollène entre dans sa chambre, M**" de Réserve sort de la sienne et l'aperçoit sans qu il la voie. Hermine s'arrête très émue ; elle a compris que Bollène quittait H"*" de Crécy et elle murmure :
— Je m*en doutais bien... j'en étais presque sûre.., les pauvres petits!... Eh bien, d'en être certaine absolument, cela me fait une impression tout de même !
Et avec un bon sourire, elle descend surveiller ses gens.
Fausse manœuvre.
Hermine de Réserve et Alizon de Crécy déjeunent seules; on leur a dressé une petite table sur le large perron; elles sont^ Vune et Vautre, en peignoir, mais très habillé. Alizon est merveilleuse de fraîcheur et d'éclat; ses dents brillent entre ses lèvres saines, ses yeux sont l'emplis de rii*es. Hermine est aussi jolie, mais autre, avec son air tendre et confiant qui ne la quitte pas, qui lui fait une atmosphère de douceur autour délie. Elles boivent leur café brûlant. Alizon fume une cigarette.
ALIZON
Tu ne fumes jamais ?
HERMINE
Jamais..., je ne sais pas fumer. J'aime beaucoup l'odeur du tabac, la fumée d'un cigare me plaît infiniment, mais si je
■nî^ii&'i'klirf<l-,'n 1
L ÂMOUIl DU PROCHAIN
fume moi-même., je ne retrouve pas la même odeur. Et puis, je ne sais pas, je
m'étrangle.
ALIZON
Moi, je fume pour m'occuper; parce que ça vous fait faire des gestes amusants. (Elle étend la main, fait tomber la cendre de sa cigarette (lu bout de l'ongle rose de son petit doigt écsîrlé.)
HERMINE, qui la regarde attentivement.
Gomme tu as bonne mine ! Comme tu
es fraîche !
ALIZON
Oui, je me porte très bien.
HERMINE
n'as pas l'air fatigué du tout !
ALIZON
pourquoi veux-tu que j'aie l'air
ué?
Maisje ne le veux pas, chérie.
ALIZON
Voilà deux fois, pendant le déjeuner, que tu semblés t'étonner que je ne sois pas fatiguée.
FAUSSE MANŒUVUE
HERMINE
Ne crois pas ça! je le constate avec bonheur, (lasinuante.) Cela prouve que tu as passé une boûnç nuit, au moins ; meilleure que moi...
ALIZON
Tu n*as pas bien dormi ?
HERMINE
Non, je me suis réveillée plus de dix fois .
ALIZON
Eh bien, je n'ai pas dormi du tout, moi î
HERMINE, jouant la surprise.
Que me dis-tu là? tu as été souffrante?
Pas du tout, pas du tout... (Eiie
commence à avoir envie de rire.) PaS SOuf-
rante du tout. . . Je n'ai pas dormi, mais j'ai eu une nuit très gaie...
HERMINE, qui ne veut pourtant pas en savoir trop.
Tu as de la chance !
ALIZON
Des idées drôles qui me venaient tout le temps !
HERMINE
Alors tu vas t'ennuyer avec moi toute seule, jusqu'à dîner?
ALiZON
M'ennuyer avec toi,monMinon! Ah!
non, par exemple ! Et que c'est bon, au contraire, d'être comme nous sommes !
En voilà du vrai repos ! . . . pas habillées ! tranquilles !... C'est moi, d'abord, qui leur ai donné l'idée, aux autres, d'aller voir au Mans, chez la mère Bidron, s'il n'y aurait pas des bibelots, des vieilles étoffes à acheter...
HERMINE
C'est à ton mari que tu as insinué cela?...
ALIZON
Oui. Je lui ai dit : « Voyez donc un peu dans le Louis XV, un petit bonheur du jour, un petit secrétaire, ou une console... )> Je voudrais tellement lui faire passer le goût de ses meubles anglais!...
HERMINE
C'est gentil, parfois.,
Go
.oû§k
FAUSSE 3IANŒUVRK
ALIZON 'âP
* Mais oui, c'est gentil, mais ça aura toujours Tair d'un mobilier pour la campagne... et puis c'est gentil quand on n'en voit pas trop et tu sais que chez moi, Mapple et Liberty... il n'y a pas autre chose. J'en suis écœurée !
HERMINE, perfidemeul .
Nous aurions dû garder BoUèae.
ALIZON, très nalurellement.
Pour quoi faire ?
HERMINE
Il nous aurait amusées ; il nous aurait raconté des potins.
^ ALIZON
Bah!... reposons-nous donc, nous sommes si bien ici, toutes seules.
Il ne te déplaît pas, Bollène, n'est-ce pas? Je l'ai invité à venir pendant l'absence de Jacques pour donner un peu de mouvement...
ALIZON
Oh!... mais non, il ne me déplaît pas
\Zi
L AMOUR DC PROCBAIN
et tu as joliment bien fait ; plus on est de fous, plus on rit, et avant qu'il arrive, ton ami Bollène, le seul fou de la bande, c'était moi, c'est-à-dire pas assez.
HERyiNB
Je ne suis pas gaie, moi ?
ALIZON
Toi, tu es sereine, tu es reposante; tu es jolie à voir comme le bonheur même.
Et Viviane ?. . . elle est très gentille, Viviane?
ALIZON
M°^ Ritouret est charmante.
Mais je te soupçonne de l'avoir voulue ici, en même temps que moi, pour le donner le plaisir de contempler iin contraste.
HERMINE
Le fait est que vous êtes juste Topposé Tune de l'autre,
ALIZON
Raison de plus pour très bien nous entendre.
FAUSSE MANŒUVRE
HERMINE
Je voudrais tellement que tous ceux qui sont autour de moi pussent faire tout... tu entends, tout ce qui leur plaît. Ainsi, toi, ma chérie, je veux que tu saches bien que, dans cette maison, tu es lihre, libre, libre.
ALIZON
Pourquoi me dis-tu cela ?
HERMINE
Mais pour rien, pour te le dire; pour que tu le saches, pour que tu arranges, ici, ta vie à ta guise.
ALIZON, qui se souvient que, la veille, son amie a peut-être remarqué ses apartés avec Bollène.ses rires étouiïés, sa tenue plutôt compromettante el qui commence à se demander si Hermine n'a pas surpris également que BoUène était, cette nuit tiiôme, entre dans sa chambre.
Chérie, tu me dis cela pour quelque chose...
HERMINE, riant.
Non, mais non!... que tu es drôle î.,.
mais pas du tout !
ALIZON
Tu me dis cela, parce que nous avons
causé toute la journée, hier, moi et Bollène ; tu te figures...
HERMINE
Je ne me figure rien. Tu étais près de lui ; il te servait de cavalier, il est donc bien naturel que vous ayez causé ensemble... et puis, qu'est-ce que tu veux que cela me fasse à moi ? Ton mari, seul, pourrait te faire une observation..,
ALIZON
Oh! oh! une observation!... je n'ai pas à en recevoir de lui.
HERMINE
Soit... enfin lui seul pourrait t'en faire la remarque.
ALIZQN
Toi tu as pu voir ; mais lui, il n'a rien vu. J'ai l'air comme ça, très en Tair, mais je fais attention tout de même et nous nous sommes cachés de lui pour bavarder...
HERMINE
Mais vous ne faisiez pas de mal, pourquoi te défends-tu ?
FAUSSE MANŒUVRE
ALIZON, très franchement.
Hermine, tu as vu quelque chose que tu ne veux pas me dire.
HERMINE
Oh! que tu es entêtée, mon Dieu ! Eh bien... quoi ?... oui, j'ai vu que tu flirtais avec Bollène et je te dis que lu es libre, libre. Pourvu que tu n'amènes pas d'ennuis avec Crécy, je suis, moi, enchantée que tu t'amuses ; tu n'auras pas envie de me quitter trop tôt.
ALIZON
C'est ça que tu as vu !... Que je flirtais avec Bollène ?
HERMINE
Je me suis trompée ?...
ALIZON, toute sincère et très gaie.
Ah ! non, tu ne t'es pas trompée '.Tiens...
moi, chérie, j'ai l'horreur du mensonge.., quandje n'y suis pas forcée... eh bien, je vais te dire tout... et tu vas rire !
Elle commence à rire elle-même )
HERMINE, partagée entre le désir et la crainte,
Alizon! je ne te demande rien...
j'aime te voir contente etc'est tout. .
Digitiz^d by
Goo
•gl^
ALIZON
'- Si, si... moi je «veux le dire, d'abord parce que c'est la chose la plus amusante du monde, ce que tu appelles mon flirt avec Bollène !
HERMINE
Ce n'est pas du flirt?
ALIZON
Heu! heul...
HERMINE
encore ?..
^"^^ci/-^---^.^o-^ ALIZO?
Tu pourrais presque dire : « déjà plus » î
HERMINE, vivement et anxieuse .
Vous êtes fâchés ?
ALIZON
Jamais de la vie ! Je te dis que je ne sais pas si on peut encore appeler cela du flirt.
HERMINE, très contente, mais pourtant un pcugônée.
Ahî...
ALIZON
D'abord, je dois te dire qu'en fait de
Digitiied by VjOOQIC-
FAUSSE MANŒUVHE
flirt, moi, je n'y comprends rien. Ça doit être très difficile de s'y reconnaître, de savoir où ça commence et où ça fini t.
Tu y connais quelque chose, loi
HERMINE
Oh !... moi...
ALIZON
C'est vrai, toi, tu ne comprends pas.
Ça ne te fait même pas plaisir de voir qu'un homme est amoureux de toi.
HERMINE
Je déteste voir les gens se donner d mal pour rien... Alors, quand je le sais je les préviens pour qu'ils s'arrêtent.
I^LIZON
Eh bien, en matière de flirt, moi qui ne préviens pas, je suis sûre que nous sortirions des limites, le monsieur et moi, sans nous en apercevoir. Ainsi, il est probable que, nous deux Bollène, nous avons dépassé les limites
HERMINE
Que tu es drôle!... Tu me fais des confessions !...
Goo
TT
ALIZON
Je sais bien que tu ne me les demandes pas, mais ça m'amuse de te raconter.
Sais-tu une chose?... Que Bollène est venu chez moi cette nuit ?
HERMINE, jouant la surprisii.
Oh!...
ALIZON
Tiens, aussi, après souper, tu nous as laissés seuls... c'est ta faute.
HERMINE
Alizon!... Alizon!... ne m'en dis pas plus... je n'ai pas besoin de savoir... je ne suis pas curieuse !...
ALIZON
Si tu soupçonnais, tu serais curieuse, va, d'apprendre les détails...
HERMINE, inquiète.
Personne ne vous a vus, au moins?...
ALIZON
Non, tranquillise-toi... Et puis, tranquillise-toi aussi sur autre chose. Bollène est, en effet, entré chez moi, mais..*
Digitiz«d by VjOOQ IC
FAUSSE MANŒUVRE
HERMINE
Mais?
ALIZON, éclatant de rire.
C'est trop comique !... Je ne peux pas y penser sans me tordre !...
HERMINE
Mais quoi, quoi ?...
ALIZON, riant toujours.
Et le plus drôle c'est qu'il n'y est pas resté cinq minutes dans ma chambre. . . il y est bel et bien resté toute la nuit; il n'est parli que ce matin, au grand jour, on aurait pu le surprendre.
HERMINE, effrayée.
Voilà, voilà l'imprudence folle !.. Ah !
vous êtes bien deux enfants !... Comme je vais avoir peur, maintenant?...
ALIZON
Allons donc!... Mais n'aie donc pas peur ! . . . nous n'avons pas eu peur, nous . . . Quand on a la conscience tranquille, on n'a pas peur !...
HERMINE
La conscience tranquille ?
Googl(|
Comme je te le dis !
HERMINE, décidément intéressée et ne jouant plus la discréiion.
Écoute, Alizon, je t'aime de tout mon
cœur, et tu peux être bien sûre de mon
silence. Gomment !... mais si tu étais en
danger, même, je ne sais pas si je n'irais
pas jusqu'à te venir en aide, bien que,
moi... enfin!... Mais tu peux justement
me dire la vérité à moi, qui suis ta vraie
amie.. . Eh bien, tu ne me feras pas croire
qu'un monsieur qui sort à six
heures et demie du matin de la
chambre d'une femme...
ALIZON, riant à gorge déployée.
Et c'est vrai, pourtant !
HERMINE
Surtout quand le monsieur s'appelle Bollène et la femme...
ALIZON
Mais je suis la première à te dire que je n'en reviens pas I
FAUSSE MANŒUVUE
HERMINE
Alors... voyons... que s'est-il passé?
ALIZON, riant toujours.
Rien, mais rien... pas ça!...
HERMINE, stupéfaite.
Pas ça ?.. .
ALIZON, se reprenant.
« Pas ça», ce serait peut-être trop dire, parce que, si je me souviens bien, il y a eu un peu de « ça, »
tout de même; mais enQn, je t'assure, là... je t*assure que je n'ai pas trompé Crécy ?
HERMINE, naïvement
Et pourquoi ?
ALIZON, riant.
Parce que nous n'avons pas pu ; parce que nous avons fait autre chose ; que nous avons ri... non! tu ne peux pas savoir comme nous avons ri ! Et que Bollène m'a raconté des histoires impossibles ! Et que nous avons découvert qu'il avait déjà voulu me violer une fois. (Elle éclate tout à fait.)
HERMINE, riant.
Tu deviens folle !... Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là...
ALIZON
Mais la vérité... Je te raconterai l'aventure une autre fois... je te juré qu'elle en vaut la peine... Et cette nuit, le bouquet!... Pour la seconde fois, rien !.. . Qu'estce que tu veux, nous avions dit trop de bêtises ; on ne peut pas tout faire I...
H £ R M I N E , qui devient pensive.
Rien !
ALiZON.lrès gaie.
Il y a des gens qui disent : « Quand on a fini de rire, on peut causer. » Nous, nous avons tellement causé que nous n'avons pas pu rire. Et voilà!...
HERMINE, toujours pensive.
Vous n'avez pas pu rire !...
ALiZON
Nous n'avions plus le temps ! Il faisait jour! Et puis, nous n'aurions pas pu, je
FAUSSE MANŒUVRE
crois ; nous étions partis pour la gaieté...
pas moyen d'être sérieux une minute !...
Tu vois, si j'ai dormi!... mais que je* me suis amusée ! î
HERMINE, furieuse.
Oui... eh bien, tu m'en as fait faire une belle besogne !
ALIZON
Quoi donc!
HERMINE, sévère, ^
Quoi donc ?... tu vas voir !... tu comprends que j'avais bien deviné que tu plaisais à Bollène, et que Bollène ne te déplaisait pas... je vous avais bien vus causer ensemble, et je me disais : « Diable !... diable!... ça va peut-être mal tourner, cette petite affaire-là... »
ALIZON, riant toujours.
Tu appelles ça mal tourner ?
HERMINE
Veux-tu être sérieuse ?
ALIZON
. S'il le faut absolument !
HERUINE
Alors, si vous deviez vous aimer, mon Dieu, ma chérie, moi je n'avais rien à y voir. Au contraire, ça me faisait plaisir d'y penser... tu n'es pas si heureuse avec tonmariv..
ALIZON
Ne me parle pas de lui, je vais bâiller...
HERMINE
Et... dame... je sais trop ce que c'est bon d'être aimée par quelqu'un que Ton
aime...
ALIZON. attendrie.
Tu es bonne, toi !...
HERMINE
Oui, je suis bonne ; mais je suis bonne pour tout le monde, et puisque c'est moi qui avais invité Bollène et qui étais la cause indirecte de la catastrophe...
ALIZON, égayée.
En as-tu des expressions prétentieuses !...
Ton mari appellerait cela ainsi. Eh
FAUSSE MANŒUVRE
bien, j'ai voulu réparer autant que possible. Et il faut que je t'avoue que je me suis mal conduite avec toi.
ALIZON, stupéfaite.
Gomment cela ?... Que dis-tu là?
HERMINE
Oui, je te dois ma confession, maintei;iant, puisque tu ne Tas pas trompé, ton mari, ma pauvre chérie !
ALIZON
Mais tu m'inquiètes ! . . .
HERMINE
Eh bien... j'ai peut-être -2 un peu trop favorisé des rapprochements entreCrécyetViviane... ils me paraissaient faits pour s'entendre très bien ; j'avais de vagues remords à cause de toi et de Bollène que je croyais bientôt d'accord ; Je rêvais pour ton mari d une compensation. . .
ALIZON
Avec M""« Ritouret ?
HERMINE
Avec Viviane, oui... Et j'ai peur, oh !.^peur qu'à présent...
'oigitized by VjOOQ le
ALIZON
Tu croîs ?
HERMINE
Hélas !... (En colère.) Et tu m'apprends que j'ai été trop vite !... Alors, ma pauvre
Alizon... tu serais restée immaculée, toi...
ALIZON
N*exagérons rien ! . . .
Et ton mari, lui . . . pendant ce temps-là. . .
ALIZON, tranquillement.
Eh bien, qu'est-ce que tu veux que came fasse ?...
HERMINE, stupéfaite.
Ça ne te ferait rien, cette injustice ?...
ALIZON
Mais rien du tout !...
HERMINE
Tu me pardonneras ?
ALIZON
Tiens!... je t'embrasse, c'est encore bien mieux !
FAUSSE MANŒUVRE
HERMINE
Oui, mais je m'en veux à mort I (Avec r^roche.) Aussi, Vraiment, à vous voir tous les deux, toi et Bollène, tout le monde s'y serait trompé!... Écoute, Alizon... tu peux me rassurer encore... Et l'avenir?
ALIZON, détachée.
Ah !... dame, l'avenir... je ne sais pas, moi. Les mêmes circonstances ne se présenteront peut-être pas... Et puis, je t'ai dit que, avec Bollène, c'est la seconde fois que ça rate... je suis superstitieuse au possible!., une troisième fois, je suis presque sûre que ça sera tout pareil!..
HERMINE, vraiment désolée.
Quel malheur ! quel malheur I
Une visite.
Dans le salon du château. Six heures du soir, Pierre de Crécy dispose dans les cheveux de Viviane Ritouret des grappes de glycines. Il la fait asseoir en une haute cathèdre et lui impose un geste hiératique et un regard lointain. Elle se prête à ses efforts; pourtant sa douce petite figui^e est tendrement souriante et V idole reste trop femme au gré de Crécy. Mais il a une inspiration : comme le soleil se couche et incendie les fenêtres du salon, il tourne la haute chaise à contre-jour, alors, Viviane apparaît tout enveloppée, par contraste, d'un clair-obscur mystérieux; ses mains étendues sur Vétoffe sombre de sa robe sont d'une blancheur mate et son visage s'estompe d'une ornbre indécise, pendant que, tout autour de sa têle, ses cheveux blonds, traversés par les rayons obliques du soleil, s'allument d'or, éclatent en une auréole quasi surnaturelle. Viviane, là, semble bien utie sainte.
PIERRE, la contemplant
Là!... oh !... là ! ne bougez pas !
VIVIANE
Je ne bouge pas, mon ami.
Ne parlez pas, non plus !
Pierre s'éloigne' de' quelques pas, revient, s'éloigne encore, puis s'agenouille enfin aux pieds de la petite idole. '
VIVIANE, qui lui caresse les cheveux.
Êtes-vous bien, là, ami ?
PIERRE, blotli sur ses genoux.
Oui, je suis bien... je suis bien I
VIVIANE
Et alors, maintenant, je peux parler ?
PIERRE
Oui, parlez... votre voix est une musique
douce !...
Ami !...
VIVIANE
PIERRE, qui se love et qui, s'asseyant à demi sur un des bras du naut fauteuil de cUène, enveloppe tendrement Viviane.
Que voulez-vous, Viviane?
UNE VISITE 153
VIVIANE
Dites-moi si vous m'aimez ?
PIERRE
Je vous aime I...
VIVIANE
Je suis heureuse !
PIERRE
Ce sont, n'est-ce pas, des instants que nous volons au ciel.
VIVIANE, très abandonnée.
Ohl... oui, oui, c'est bon !...
PIERRE
Quelle entente entre nous ! Quelle exquise communion de nos âmes ! Nos âmes sont ainsi que deux colombes blanches qui montent, montent dans le ciel, et le palpitement de leurs ailes c'est le battement de nos deux cœurs !
VIVIANE, languissante.
C'est joli, ce que vous me dites !...
Je vous aime I (ll approche ses lèvres du front de son amie.)
Viviane, sous cette caresse, frémit imperceptiblement et elle tourne tout doucement la tête, et la penche vers les lèvres de Pierre pour les toucher de sa bouche ; niais Pierre, déjà s*est levé et de nouveau, de loin, la contemple.
PIERRE
Que je grave à jamaig, au fond de mon souvenir, l'image délicieuse que vous êtes, Viviane !
Et lentement, marchant à reculons pour la garder pins longtemps sous son regard, Pierre s'éloigne et enGn disparaît.
Viviane ne peut réprimer une petite moue boudeuse. Elle pense qu'en somme, puisqu'elle lui offrait ses lèvres, il aurait bien pu les prendre. Pourtant elle sourit bientôt, heareuse, le cœur tout débordant de tendresse et d'émotion. Ce joli amour, sentimental, un peu bien symbolique tout le temps, mais d'une poésie pénétrante, la transporte et Texalte. Elle rêve de dévouement pour cet homme qui l'aime ; elle rêve d'un amour qui sera sans fin, comme, lui semble-t-il, il fut sans commencement ; car n'est-ce pas depuis toujours que Pierre et elle s'adorent? Viviane, cependant, quitte sa haute chaise sculptée où elle se trouve mal assise et elle va s'étendre à demi sur un canapé où longuement elle s'absorbe en une songerie.
Cependant, le gros timbre du vestibule d'honneur du cliTiteau a résonné d«ux fois, annonçant, depuis l'habitation du concierge, à travers le parc, une visite importante. Sans voir qui s'approche, Viviane entend des pas sur le sable des allées ; on monte le grand perron de marbre, et le concierge, lo vieux père Pourliche,apparait le premier. lu homme inconnu, à irois'pas derrière lui, entre à son tour, te dépasse et pénètre. Pourliche a annoncé: « le comte de Montlivron », et il s'est retiré. Alors Viviane éprouve un ctonnement profond. En face d'elle, en train de s'incliner très bas, ce qu'elle voit, c'est un grand garçon de vingt ans, en une simple toilette de cycliste : culotte courte et, sur le maillot blanc très ouvert, un très léger veston de flanelle. Sa boutonnière est, il est vrai, ornée d'une orchidée d'espèce rare, et il porte des gants d'une irréprochable blancheur. Au reste, il a dû marcher d'un train énorme, car il a chaud ; ses cheveux en brosse sont trempés de
Goo^^'
UNE VISITE
sueur et, sous le maillot, oo voit ses pectoraux se soulever, puissants, au grô de sa respiration rythmée et forte.
LE COMTE DE MONTLIVRON, s'annonçant lui-même de nouveau.
Le comte Horace de Montlivron, votre voisin, madame. C'est bien devant JVf^^de Réserve que j'ai le grand honneur de me présenter ?
VIVIANE, troublée un peu.
Non, monsieur, je suis une amie de M™* de Réserve ; mais M"™^ de Réserve est, je crois, dans ses écuries, et je vais la faire prévenir... {Eiie va pour sonner.}
HORACE, qui l'arrête. .
Je vous en supplie, madame, ne dérangez pas M™^ de Réserve, et .ne vous dérangez en rien vous-même ; je l'attendrai tout le temps nécessaire.
VIVIANE, qui se rassied sur son canapé et indique un siège à M. de Montlivron.
Voulez-vous vous asseoir, monsieur.
Horace s*assied en face d'elle. Gomme il est l'ranchcmeat éclairé, Viviane peut le voir a loisir. 11 est blond, oxtrômenient jeune et parfaitement beau ; l'œil est bleu, bien ouvert, la bouche fraîche ; chacun de ses mouvements accentue la souplesse et la force de ce corps de jeune atli)ète.
- n xx
HORACE
Je suis absolument confus, madame, de vous déranger, de troubler votre solitude. S'il vous plaît que j'attende M"* de Réserve dans le parc...
VIVIANE
Mais non, monsieur...
HORACE
J*ai surtout à m'excuser de mon costume. . . mais ce que j'ai à demander à M"® de Réserve est fort pressé et, aujourd'hui, les amis que j'ai chez moi, à Montlivron, ont indiscrètement disposé des chevaux qui pouvaient m'amener jusqu'ici. J'ai dû enfourcher ma bécane.
VIVIANE
J'ai beaucoup entendu parler de votre château, monsieur; c'est un des plus beaux, paraît-il, de la région...
HORACE, qui commence à' voir que Viviane est jolie.
Si j'osais vous prier de venir le visiter avec M™® de Réserve...
VIVIANE, très intimidée.
Oh I... je ne suis à La Farlède qu'en in-
UNE VISITE
vitée, pour fort peu de temps maintenant.
Lorsque M. de Réserve sera de retour...
HORACE, qui se rapproche.
Je dois VOUS dire que c'est en entrant ici, tout à l'heure, que j'ai appris que M. de Réserve était absent; car, en réalité, c'est lui que je venais voir. Mais j'ai insisté pour voir M"™® de Réserve, qui pourra sans doute me rendre le service que je viens lui demander... Il s'agit d'un chien. Je voudrais qu'elle me prêtât un chien qu'elle a, dont on parle beaucoup comme d'une bête unique, un laverack...
VIVIANE
Oui, oui, Cher maître !
HORACE, surpris.
« Cher maître ? »
VIVIANE, riant.
C'est le nom du chien...
HORACE, riant à son tour et s'approchaiit encorfi.
Très drôle !... Voilà... j'aurais besoin de ce Cher maUreAh, un jour ou deux...
et si desimpies raisoi^s de bon voisinage,
^PiPH
ib8 LA3I0UR DU PROCHAIN
bien que je n'aie pas l'honneur de connaître encore M""^ de Réserve...
VIVIANE
Mes amis sont fort aimables , et si la chose est possible, je ne doute pas...
HORACE
La bête sera choyée et, en somme, je ne l'emmènerai qu'à onze kilomètres de son chenil familial.
VIVIANE
Il n'y a que onze kilomètres jusqu'à Montlivron ?
nOUÂGE
Exactement. J'ai mis, sur ma machine, vingt minutes pour venir. Il est vrai que j'ai été très vite. C'est la côte du Terreux qui est raide !
VIVIANE
Je l'ai faite souvent en voilure... En effet, elle est raide !
HORACE
Vous ne pédalez pas, madame ?
VIVIANE, avec peut-ôtre du regret.
Non, monsieur...
UNE VISITE 159
HORACE, qui la trouve vraiment jolie.
C'est dommage !
VIVIANE
Pourquoi, monsieur !
HORACE
Parce que vous êtes charmante, souple, fine ; que vous êtes merveilleusement faite et que ce serait très, très joli à voir..,
VIVIANE, fort émue.
Monsieur !
HORACE
Je ne dis que la vérité, madame, et je suis certain de ce que je dis.
VIVIANE
Je crois qu'il est bien difficile à une femme d'être gracieuse sur ces deux roues...
HORACE, de plus en plus iulime.
Ce ne sont pas les deux roués qui sont un péril pour la grâce d'une femme; c'est la petite selle... Ahî'dame!... la petite selle!... et puis le mouvement... il faut que le mouvement....
impi
VIVIANE
J'ai VU des femmes qui y étaient fort déplaisantes.
HORACE
Parbleu ! mais raison de plus pour que celles qui y sont gracieuses le soient tout à fait. Et puis le costume est joli.
VIVIANE, qui regarde Horace.
Heu ! heu !... .
HORACE
Si I Le costume est joli ; il est crâne...
Enfin cela oblige à une gesticulation amusante : ces deux jambes qui se dépêchent, vite, vite !
VIVIANE, qui ne peut pas quitter Horace des yeux.
Dans tous les cas, ça doit être bien difficile d'apprendre à se tenir 1
HORACE, qui se lève.
Difficile !... Je vous apprendrai en une leçon, moi, si vous voulez î
VIVIANE, troublée par le maillot blanc qui moule exactement le torse d' Horace,
Je suis fort maladroite.
UNE VISITE
HORACE, qui s'assied sur le canapé près d'elle.
Vous montez à cheval ?
VIVIANE
Très peu.
HORACE
Je ne vous crois pas.
VIVIANE
Mais je vous assure !
HORACE, la regardant de tous les côtés.
Gomment, avec ce corps-là ! Ce corps parfait de parfaite sportwoman ?
VIVIANE
Si vous saviez comme je suis peu sportwoman !
HORACE, avec conviction.
Eh bien, il faut le devenir. Les exercices du corps, moi, je ne connais que ça ; ainsi l'auto, j'en fais très peu; on ne se développe pas assez. J'aime me développer. Regardez mes bras. . .
regardez mes jambes... (Viviane, comme malgré elle, regarde ses bras et ses jambes qu'Horace frappe vigoureusement du plat de sa main ; et elle ne peut que constater que ce sont des membres merveilleusement mus-
clés. Horace conlinuc :) Je VCUX absolumeill VOUS
apprendre la bicyclette : ça n'est rien du tout. Une heure, rien qu'une heure, pour que vous marchiez seule... J'en suis sûr...
avec vous.
VIVIANE, donl le cœur bat.
Pourquoi moi ?
HORACE
Parce que vous avez la taille que je vois.
VIVIANE
La taille que vous voyez?
HORACE
Oui, flexible, élastique, bien d'aplomb et une assiette ! !
VIVIANE, rougissante .
Une assiette !
HORACE
Parfaite... Oh!... que vous serez gentille !... Montrez-moi vos poignets. (Sans
attendre, il lui prend ses poignets et il les regarde; Viviane, trop émue, le laisse faire.) Est-CC fin î Est-CC CUVC-
loppé et nerveux!... Oh ! vous avez de la race, vous. Et vos chevilles ?
UNE VISITE
VIVIANE, se défendant.
Oh!... non!...
HORACE, très doucement.
n ne faut pas m'en vouloir; quand je trouve un être d'une aristocratie parfaite je m'enthousiasme, c'est, malgré moi. Voyez-vous, je suis pour la pureté des races ! Pas de mésalliance ! Pas de croisement !
Une sélection sévère ! Maintenant, de tous les côtés, c'est un encanaillement général, bêtes et gens î Je m'occupe beaucoup d'élevage...
à vrai dire, je ne m'occupe que de cela ; eh bien, j'ai réussi des produits remarquables î Et j'en ai éprouvé de profondes joies ! J'adore ce qui est plastiquement beau.
Comme il s'anime et qu'il est tout pr^s de Viviane, celle-ci s*ftperçoit que lo maillot blanc d'Horace n'a pas du ' manches ; une ligne de chair nue, tout près de l'épaule, apparaît entre IViilournure du maillot et la manche du veston. Un trouble profond renvaliit.
HORACE, continue.
Mais tout m'enchante en vous ! Et cette ligne de votre cou! Est-ce pur î... Est-ce délicat I...
VIVIANE, comme hypnotisée et dans l'impossibilité de faire' un mouvemcut.
Mon Dieu !
HORACE, Tentourant de ses bras et baisant hardiment sa nuque.
Vous êtes délicieuse !
D^s lors, on ne sait pas exactement ce qui se passe. La Fatalité nous joue parfois de méchants tours qui nous laissent stupéfaits, nous-mêmes, d'actions commises dont elle est seule coupable. Et Viviane semble, maintenant, stupéfaite. C'est cette stupeur que remarque Hermine de Réserve lorsque, en ce môme moment, elle entre; c'est au point qu'un instant elle se demande si l'inconnu que lui a annoncé le père Pourliche, il y a un quart d'heure, aux écuries, n'est pas porteur d'une sinistre nouvelle. Pourtant cet inconnu a la figure animée et souriante, même un peu triomphante, et tout d'un coup, à un certain désordre dans la coillure de Viviane, Hermine croit comprendre. Son visage se glace et lorsque Horace «^incline devant elle, il salue une statue sévère et menaçante. Viviane se décide à sortir de sa torpeur, consciente qu'il y a une situation à sauver.
VIVIANE, à Hermine.
M. le comte de Monilivron qui voulait te voir et t'attendait.
HERMINE, toujours debout et très froide.
Je VOUS prie de m'excuser, monsieur, j'étais retenue.
HORACE
C'est moi qui ai besoin de vos excuses, madame; d'abord^ à cause de mon costume qui est assez extravagant pour une
UNE» VISITE
première visite ; ensuite, à cause de la liberté grande...
HERMINE, l'interrompant.
Que puis-je pour vous. Monsieur ?
HORACE, très à son aise.
Je me suis, madame, autorisé de notre voisinage, puisque montlivron n'est distant de La Farlède que de...
VIVIANE, intervenant pour so donner une contenance.
Onze kilomètres... Monsieur m'a dit onze kilomètres...
HORACE
Alors... voilà... je sais... on m'a raconté... dans un pays comme le nôtre, tout se sait, n'est-ce pas?... Enfin... on m'a dit que vous possédiez un pointer superbe, un laverack...
VIVIANE, timidement.
Cher MaU7*e, il s'agit de Che?* Maître.
HERMINE
En effet, monsieur, j'ai un laverack très beau et très rare ; c'est une bête à laquelle je tiens beaucoup.
HORACE
J'ai, de mon côté, uae chienne remarquable de même race...
HE RM IX E, soupçonneuse et d<^Jà jalouse.
Vous avez une laverack ?
U RACE, toujours debout.
Ses € pedigrees » sont en règle. Elle est blanc et orange, poitrine profonde, bien descendue, pieds arrondis, cou convexe...
HBRMI.NB
Je VOUS demande pardon, monsieur...
j'ignorais... mais en quoi puis-je, à ce propoë, vous être utile?
UORACE
C'est bien simple. Comme je le disais à madame, tout à l'heure (Viviane rougit jus-
quaux oreilles), je m'OCCUpC bcaUCOUp d'élc-
vage ; j'ai obtenu des produits superbes ; je suis un fervent de la beauté, de la pureté des races et je vous avoue que je suis pris de désespoir quand une belle race est menacée de disparaître...
UNE VISITE
HERMINE, commençant à s'intéresser.
Et alors?
HORACE
Alors, il se trouve que ma chienne est en ce moment même. . . comment diraisje?... dans une époque... favorable.
HERMINE, bien plus gracieuse.
Vraiment ?
HORACE
Et j*ai eu l'audace de venir vous demander si vous ne pourriez pas me prêter Cher Maître.
HERMINE, gracieuse.
Asseyez-vous donc, je vous en prie !
(Viviane respire. Tout le monde s'assied.) HORACE, bon enfant.
C'est très drôle, n'est-ce pas, ce que je viens vous demander ; mais devant cette occasion inespérée de relever une espèce, occasion unique, avouons-le...
HERMINE
Unique, c'est vrai.
HORACE
Je n'ai pas hésité. Je n'ai pas besoin
de vous dire de quels soins j'entourerai votre Cher Maître,
H K RM INE, franchement.
Monsieur, je ne demande pas mieux. Je m'intéresse beaucoup aussi aux races et ce sera avec plaisir. J'espère bien que je verrai votre chienne, monsieur...
HORACE
Comment donc !...
Et... alors, vous croyez qu'en ce moment ?...
HORACE
certain... elle ne tient plus en place... et puis, j'ai des indices... elle tire une langue !
HERMINE, très attendrie.
Pauvre petite bête !... mais il ne faut pas la faire attendre...
HORACE
Vraiment, madame, vous êtes si parfaitement aimable...
UNE VISITE
HERMINE, cordiale.
Quand voulez-vous Cher Maître^ cher monsieur ?
HORACE
Mais le plus tôt possible... Si je n'étais pas venu à bicyclette...
HERMINE, avec sollicitude.
Oh!... non... il ne vous suivrait pas, vous pourriez le perdre. Non. Voulezvous que je vous Tenvoie demain ?
HORACE
Je le recevrai avec tous les honneurs.
HERMINE
Eh bien, c'est entendu...
HORACE, se levant, très galant et plein d'aisance.
Vous me permettrez de vous offrir la moitié de la portée.
HERMINE, charmante.
Mais nous nous entendrons ensuite, cher monsieur ; j'aurai grand plaisir à posséder un spécimen de ce que vous obtiendrez. Pourvu que ça réussisse !...
L AMOUU DU PROCHAIN
HORACE
Ça réussira !... Vous me permettrez aussi de venir vous rendre une visite de reconnaissance...
HERMINE
Quand mon mari, en ce moment en voyage, sera revenu, certainement, monsieur...
HORACE, prenant congé.
Madame !...
Il s'incline très bas devant Viviane toujours embarrassée cl penaude. Hermine reconduit Horace pendant quelques pas, tandis que Viviane, très émue, reste immobile.
HERMINE, s'éloignant avec Horace.-
Est-ce que vous veillerez vousmême à... l'opération, cher monsieur ?
HORACE
Moi-même, je vous le jure. Excusez ma grande indiscrétion d'aujourd'hui, madame...
HERMINE
Vous avez eu raison; je vous en remercie, au contraire. (Pensant à la fiapcée de
Cher Maître. Pauvre petite bête. .. alors elle va être contente ! Ce n'est pas moi qui lui refuserais cela !
UNE VISITE
HORACE, gaiement et cordial.
Je vous remercie, ma voisine. Je vais calmer les impatiences de notre jeune fiancée...
HERMINE, souriante à cette idée.
Soignez bien le petit ménage !...
Horace est parti. Hermine revient près de Viviane, toujours absorbée et qui ne bouge pas.
HERMINE, très enjouée.
Crois-tu, chérie, qu'il va être content, mon Cher Maître ! Je vais aller le prévenir, et puis lui faire faire une toilette de rendez-vous !... Viens- tu ?
VIVIANE, à voix basse.
Je te remercie, je préfère rester.
HERMINE Qu'est-ce que tu as ? (Se souvenant et prenant sa Bgure grave.) Ah !... c'CSt Vrai, à propOS !
Que s'est-il donc passé entre ce jeune homme et toi, avant que j'arrive ?.., Tu avais un si drôle d'air quand je suis entrée... ce serait à croire...
VIVIANE, se jetant dans ses bras.
Ah! chérie, chérie !... pardonne-moi!...
L AMOTTR DTÎ PROCHAIN
HERMINE
Commenl!...je ne me trompais pas?...
C'est cela. C'est vrai ?...
VIVIANE, éperdue.
Ne me gronde pas I ne me gronde pas î
HERMINE
Mais il fallait appeler, te défendre...
VIVIANE
Est-ce que j'y ai pensé ?
HERMINE
Eh bien, j'ai eu le soupçon, que celte chose effroyable venait de s'accomplir. Si j'en avais été sûre,... j'aurais mis ce monsieur à la porte !
VIVIANE
Mon Dieu !
HERMINE
Dire que je m'en suis doutée !... Et puis, j'avoue qu'il m'a intéressée avec les chiens... et j'ai oublié. Eh bien, je t'assure que jamais je n'aurais cru cela !
Toi!... Ici!... Il me semble que je rêve!...
Mais comment cela a-t-il pu se faire ?
UNE VISITE
VIVIANE
Je n'en sais rien moi-même, va !
HERMINE
C'est de la dernière imprudence, tu sais.
VIVUNE, pleurant.
J'ai perdu la tête, j'ai perdu la conscience de mes actes... Ah!... je suis bien malheureuse !
HERMINE, la calmant.
Ah ! bien non !... tu ne vas pas pleurer, maintenant, et me faire encore plus de peine !... Chut !... c'est fini, maintenant — voyons!... d'où connaissais-tu ce Montlivron... tu ne m'en avais jamais parlé...
VIVIANE
Mais je ne le connaissais pas !
C'est la première fois que je l'ai vu . . .
HERMINE
Qu'est-ce que tu me dis là ?.. .
VIVIANE
Je t'assure...
HERMINE, stupéfaite,
La première fois ?...
VIVIANE, se cachant la figure.
La première fois I...
HERMINE
Eh bien ! in a'y vas pas de main morte, toi, quand tu fais des connaissances ! . . . (Viviane «angtel»,) VcUX-lu
ne pas pleurer comme ça ?
VIVIANE
Si ! laisse-moi pleurer, veux-tu ?
HERMINE
Pauvre petite! je ne peux pas non plus le maudire. En somme, ce qui me déroute surtout, dans cette histoire-là, c'est Grécy.
VIVIANE
Grécy ?
HERMINE
Eh bien! oui, Grécy... Je comprenais Grécy; tu flirtes avec lui depuis assez longtemps!... Et puis, il te ressemble; c'est, comme toi, un sentimental... Mais il paraît que tu n'es pas insensible tout de même à la simple beauté d'un vigoureux bicycliste !
UNE VISITE
VIVIANE
Qu'entends-tu par : « tout de même f »
Est-ce que tu croirais que M. de Crécy et moi ?...
HERMINE
Oh !... je ne te demande rien !
VIVIANE
Mais moi, je veux te dire... Il n*y a rien, entends-tu, entre nous..
HERMINE, incrédule et souriante.
Chut! chut!...
VIVIANE, énergique
Oh! mais cela, je te le jure, Hermine !
HERMINE, étonnée.
Comment ?. . . C'est vrai qu'il n'y a rien ?
VIVIANE
Il y a un flirt, rien qu'un flirt ? Grois-lu que, s'il en eût été autrement, je n'aurais pas trouvé la force de résister à M. de Montlivron ?...
HERMINE
Tu aurais pu résister mieux si...
ne
VIVIANE
Mais oui, naturellement !... Tandis que... oh î que c'est embarrassant ces explications que lu me forces à te donner.
HERMINE, rêveuse.
C'est étonnant !.,.
VIVIANE, les yeux baissés.
C'est étonnant, oui... je suis sûre que Crécy m'aime... eh bien, il ne me l'a pas encore prouvé.
HERMINE, rôveuse.
Je n'aurais jamais cru cela!
VIVIANE
C'est un sentiment très éthéré,très pur, ohl joli, joli, va !...
HERMINE, rinterrompanl et se mettant à rire.
Tu es bonne, toi, avec ton * joli, joli » et ton sentiment « éthéré»!Il suffit qu'un beau garçon pas éthéré du tout entre ici et...
VIVIANE, confuse
Ne m'en parle plus !...
UNE VISITE
HERMINE
Soit ! Mais ton Crécy m'agace à la fin î . . . Je ne peux pas arriver à faire ce que je veux, décidément !
VIVIANE
Qu*est-ce que tu veux ?
HERMINE, nerveuse.
Rien !... Je ne veux plus rien. Je voulais. Mais tout le monde y met de la mauvaise volonté ! Alizon ne pense qu*à bavarder !... Crécy à bayer à la lune!... Ça n'est pas comme ça que je réussirai à rendre les gens heureux, moi !...
VIVIANE
Je ne comprends pas ce que tu dis... pas un mot!...
HERMINE
Tu n'as pas besoin de comprendre ! Du reste, c'est encore tdi la plus maligne. Tu ne te perds pas dans des combinaisons compliquées et à la première occasion...
V I V I A N E , se cachant la figure.
Hermine! Hermine ! Je meursde honte!
i78 L*AMOUK DU PROCHAIN
HERMINE, crânement.
Tu aurais bien tort I Ce sont les autres qui sont les serins ! Gomme si tant de vertu aboutissait à plus de bonheur !...
Cela rend-il leur ménage plus heureux?...
Non ! (Résolument.) Et puis... je ne jette pas encore le manche après la cognée, moi !
Ils finissent par m'énerver, tous les deux; j'en aurai le dernier mot; je ne veux pas m'étre donné tant de mal pour aboutir à un échec pareil et je ferai leur bonheur quand même !...
VIVIANE, ébahie.
Mais, chérie, que veux- tu dire ?...
HERMINE, continuant.
Sans compter que je suis sûre qu'ils viendront me remercier !
Elle se sauve sans s'expliquer plus longuement. VIVIANE, seule.
Tout ce qui se passe aujourd'hui est bien extraordinaire?
L'Affront.
Dans la chambre d'Alizon de Crécy. — // est neuf heures du matin. Alizon est couchée^ délicieuse à voir. Comme elle est toute rose, toute reposée de bon sommeil ; comme ses beaux cheveux noirs sont réunis en une natte épaisse derrière sa tête, elle paraît presque une petite fille; dès qu'elle s'éveille, elle sourit à ce qui l'entoure ; puis, tout de suite, une petite moue fait avancer ses lèvres/ sans' doute de constater qu'elle s'éveille seule, ce qui est en effet du bon bien de perdu. Mais on a frappé à sa porte et c'est Hermine de Réserve qui se nomme. « Entre ! » s'écrie Alizon. Alors liermine pénètre ; d'un coup d'œil elle examine la chambre, puis elle regarde Alizon étendue f)ien gentiment dans son lit. Les deux amies s'embrassent et M"' de Réserve, approchant un fauteuil, s'installe auprès d' Alizon.
HERMINE
Tu es seule ?
ALIZON, riant.
Que tu es bête !... A cette heure-ci, de toute façon, je serais seule. Ce serait trop imprudent î Toute la maison est sur pied !
HERMINE, la reg^ardaat dans les yeux.
Et... loutàTheure ?
ALIZON, solennelle.
Personne n'a franchi le seuil de cette porte ! (Elle rit.) Tiens !... un vers !
HERMINE
C'est étonnant, tout de même !
ALIZON
Pourquoi ça ?
Parce qu'il aurait pu revenir.
ALIZON
Bollène ?
HERMINE
Dame ! Ça n'est pas de ton mari que je peux parler, n'est-ce pas ?...
ALIZON
Eh Jbien, Bollène n'est pas revenu ici depuis l'autre soir.
L AFFRONT
HERMINE, songeuse.
G*est bien curieux !
ALIZON
Quoi? tu trouves que c'est curieux que Bollène ne soit pas revenu ?
HERMINE
Tu le lui avais défendu ?
Pas du tout.
AfcIZON
HERMINE
Et vous VOUS aimez !.,. Et tu m'as dit — car c'est toi qui m'as dit — que vous étiez presque d'accord !
ALIZON
Oui, nous étions presse d'accord.
HERMINE
Et Bollène, que je ne reconnais plus, n'a pas fait un retour offensif ?
ALIZON
Ma foi, je t'avoue que, pour ma part, je n'y ai plus pensé.
HERMINE
Mais lui ?
ALIZON
Lui non plus, sans doute,
HERMINE
Ça n'a pas Tair de le révolter, cette indifférence I
ALIZON
Oh!... moi, vois-tu, les choses qui ne se font pas tout de suite, je ne cours pas après. Il y a eu un mirent favorable, il est passé. Ça ne s'est pas arrangé ; comme ce fut très amusant néanmoins, je ne regrette rien... Même quand je pense à cette solution cocasse de notre imprudence, j'en ressens une précieuse gaieté. Une autre péripétie eût été sûrement moins drôle, va !
HERMINE, vivement.
Ne blasphème pas I
ALIZON
Oh!... toi !..,tu as la veine d'avoir un mari parfait dans toutes ses manifestations, il paraît !
Tu diras ce que tu voudras, Bollène
L AFFRONT
aurait dû insister. Ça n'est même pas très poli.
AMZON, indulgente.
Tiens! ce garçon, il est peut-être aussi superstitieux que moi. Je t'ai déjà raconté que c'est la seconde fois que (ja rate... Or tu sais le proverbe : « Jamais deux sans trois. » Il y a de quoi décourager quelqu'un !
HERMINE
Vous avez la résignation rapide !
ALIZON
Et puis, chérie, je ne te comprends pas. Pourquoi donc tiens-tu absolument à ce que...
HERMINE
Ohl... je ne tiens à rien, moi !... Je ne te croyais pas si heureuse que cela avec ton mari, voilà tout,..
ALIZON
Mais je ne suis pas heureuse du tout même, et tu sais bien que nous ne sommes guère faits Tun pour l'autre.
^^; Djgjtized by V^POSlC
HERMINE
Je commence à croire que si. Vous vous ressemblez beaucoup !
ALIZOX, protestant.
Nous nous ressemblons î,..
HERMINE
Parfaitement ! Je m'aperçois que vous avez beaucoup de points communs, ton mari et toi. Ainsi, vous êtes aussi vertueux l'un que l'autre.
ALIZON, scandalisée.
Je suis vertueuse, moi ?
HERMINE
Tu vois bien !
ALIZON
Je ne vois rien du tout; je n'y ai été
our rien. Et puis, justement, tu ne vas
pas dire que je ressemblerais à mon mari
en cela; car lui et ton amie M"*® Ritou-
ret... tu me l'as avoué toi-même...
HERMINE
Eh bien, parfaitement î Je l'ai cru, et je me trompais. Je te répète que vous êtes tous les deux la vertu même !
L AFFRONT
ALIZON, ouvrant de grands yeux.
Hein?...
HERMINE
C'est comme cela 1
ALIZON
Tu me racontes des histoires de Tautre monde ! Ils ne se quittent pas!
Ils me trompent abominablement 1...
HERMINE
Pas du tout ! Ils ne te trompent pas.
ALIZON
A d'autres ! Tu m'as prévenue ; même je t'ai dit que je m'en moquais. Tu ne m'aurais pas prévenue si tu n'avais rien vu.
HERMINE
Je t'ai parlé trop tôt. C'est maintenant que je te dis la vérité !
ALIZON
Tu ne me feras pas croire ça : j'ai des signes certains du contraire ; ainsi j'ai vu, tu m'entends, j'ai vu, de mes yeux vu, Viviane et mon mari échanger des fleurs,
et, tous les deux, ils les ont gardées, ces fleurs, jusqu'au soir.
HERMINE, qui se met à rire.
Tu appelles ça une preuve?
ALIZON
Je connais mon mari. C'est la preuve qu'il est très amoureux.
HERMINE
Vous avez fait pis que ça, Bollène et toi, et pourtant tu vois bien qu'on se tromperait aux apparences...
ALIZON
Parce que c'est nous. Mais des comme nous, il n'y en a guère !
Mon mari est amoureux de Viviane, Viviane porte ses fleurs... donc je
suis trompée!... (Elle s'agite dans son m en
riant) TicRsI Hcrminc, veux-tu voir une femme trompée? Regarde ta pauvre petite Alizon 1
HERMINE
Tâche de ne pas tant rire. C'est grave. Je te dis que tu n'es pas trompée du tout. J'ai mes renseignements : tu n'es
L AFFRONT
pas plus trahie que tu n'as trahi ton mari.
(Elle rit à son tour.) Celui qui est trompé, dans tout ça, c'est Ritouret... et il n'est pas là pour le savoir.
ALIZON, se mellant sur son séant et 1res surprise.
Qu'est-ce que tu dis ?... Tu dis que Ritouret est trompé?
HERMINE
Oui, c'est Ritouret, et Ritouret tout seul, qui est trompé.
ALIZON
Ma pauvre chérie, tu ne sais pas du tout ce que tu dis : si Ritouret est trompé (et de cela je suis sûre) , je me trouve trahie par la même occasion. C'est bien clair,
HERMINE
Ah çà I est-ce qu'il n'y a que ton mari qui puisse aider Viviane à tromper Ritouret ?
ALIZON, 1res intéressée .
Hein ?... Viviane a un autre amant ?
HERMINE, se mordant les lèvres.
Mon Dieu!... j'ai peur d'en avoir trop dit.
ALIZON
Ah 1... mais je ne le lâche plus, maintenant. Il me faut toute la vérité. Viviane a un amant ?
HERMINE
Je ne crois pas qu'elle l'ait toujours... mais, sûrement, elle Ta eu.
ALIZON
El ce n'est pas mon mari ?
HERMINE
Non.
ALI ZON
Qui est-ce?
HERMINE
Je le connais à peine ; il est venu ici hier pour la première fois.
ALIZON
Il venait ici pour se rencontrer avec Viviane ?
HERMINE
Il ne connaissait pas du tout Viviane.
Tiens !... je vois bien qu'il faut que je te raconte toute l'affaire, tu ne me laisseras pas tranquille...
L AFFRONT
Tiens!... l'honneur de mon mari est engagé !
HERMINE
Hier, un jeune homme est venu me voir pour me parler de Cher Maître. Il a une chienne très rare, un laverack aussi, et il désirait les marier ensemble. Tu comprends que j'ai accepté de grand cœur, ces pauvres bêtes !... ça leur fera certainement grand plaisir de se rencontrer...
ALIZON. riant follement.
Nez à nez !
HERMINE
Si tu ris tant que ça, je me tais.
ALIZON
Comment s'appelle-t-il, le monsieur qui vient faire ces drôles de commissions-là ?
HERMINE
C'est le comte de Montlivron.
ALIZON
Celui qui habite à Montlivron, de l'autre côté du vallon ?
HERMINE
Lui-même.
ALIZON
Il est très bien ; c'est uatrès beau
garçon.
HERMINE
Tu le connais ?
ALIZON
Nous nous sommes rencontrés déjà dans le pays, à bicyclette : j*ai demandé son nom à des paysans parce qu'il m'avait intéressé et c'est comme cela que je le connais. Tu as eu peur d'autre chose ?
HERMINE
Dame... je nesaispas,moi. Donc,ceMontlivron arrive pour me parler des chiens.
J'étais très occupée aux écuries; on l'introduit au salon, où se trouvait Viviane.
Ils causent, et il est probable qu'ils se produisent mutuellementun effet aussi rapide que profond, carlorsquej'entre,moi, quelques minutes après, j'ai l'impression qu'un peu plus tôt je les aurais dérangés.
ALIZON, vivement.
Qu'est-ce que tu as vu ?
L AFFRONT
HERMINE, levant les yeux au ciel.
Ah I . . . ma pauvre amie !
ALIZON
Oh !... dis-moi, dis-moi !... qu'est-ce qu'ils faisaient?
HERMINE
Ils ne faisaient plus rien ; mais Viviane était toute dépeignée !...
A L I Z N , heureuse.
Mon Dieu !... que c'est drôle !...
HERMINE
Maintenant, je trouve cela plutôt drôle, (i oui; mais sur le moment, j'ai été suffo- (; quée et furieuse...
Ils ne se connaissaient pas?
HERMINE
Pas du tout.
ALIZON
Allons donc !
HERMINE
Tu comprends que j'ai confessé Viviane
L AMOUR nu PROCHAIN
tout de suite... Eh bien, la pauvre petite m'a avoué en sanglotant...
ALIZON
Elleprend tout trop au sérieux, cellelà: c'est le contraire de moi.
HERMINE
Elle m'a avoué que c'était la première fois qu'elle voyait ce mon- ^ sieur ; qu'elle ne savait pas ce qui s'était passé, qu'elle avait perdu la tète... Enfin, un coup de foudre extraordinaire ?
ALIZON, extasiée.
C'est beau, ça, tu sais !
HERMINE, scandalisée.
Oh!...
ALIZON
Si ! Un monsieur qui inspire une pareille passion, moi, je trouve ça beau !
HERMINE
Soit, mais chez moi!... dans mon salon ! ... un individu que j e ne connais pas ! . . .
ALIZON
Eh bien, ma chère petite, ton histoire
L AFFRONT
ne fait que me conQrmér dans mon opinion. Si Viviane Ritouret s'est trouvée aussi vite sans défense contre un inconnu, comment peux-tu admettre qu'elle ait résisté aux prières de M. de Grécy, mon époux ?
HERMINE
D'abord, parce que ce n'est pas la même chose...
ALlZOiN
C'est tout pareil ; il n'y a pas deux manières.
HERMINE
Tu vois bien que si... et même trois, si nous comptons la tienne, qui est la négative.
ALIZON, genlimenl menaçante.
Toi î... tu te moques de moi !
HERMINE
Ensuite, Viviane m'a avoué que, entre elle et M. de Crécy, il n'y avait pas eu ça...
ALIZON
Viviane n'aurait pas voulu de mon mari et elle a laissé faire ce Montlivron ?
«^^^Ilpl^f>l
HERMINE
Elle ne m'a pas dit qu'elle n'eût pas voulu de ton mari...
ALIZON
Alors, ce serait mon mari qui n'aurait pas su s'y prendre ?...
HERMINE
J'en suis persuadée. Même Viviane m'a assuré que si ton mari avait eu des droits sur elle, elle aurait trouvé plus de force
pour se défendre.
ALIZON, a?ec iadi^nalion .
M. de Crécj aurait été aussi maladroit?
HERMINE
Hélas !
ALIZON. furieuse.
Eh bien, ma chérie, il me la paiera, celle-là!... on n'est pas grotesque à un point pareil !...
HERMINE
Alizon !... qu'est-ce que tu as ?
Alizon a vivement rejeté ses couvertures et s'est levée ; elle est agitée et colère ; elle se promène à grands pas dans sa longue chemise de nuit.
L AFFRONT
ALIZON
Comment ! il ne lui suffit pas d'être ridicule dans son ménage !... il faut que cet imbécile aille porter ses procédés en ville I
[HERMINE, essayant de la calmer.
Alizon!... Alizon !...
ALIZON
Non!... non!... Cela dépasse tout le reste ! Et... je te prie de me le dire, de quoi aurai -je Tair, moi ? Toutes les femmes auxquelles il s'adressera, avec ses sentimentalités esthétiques, ses soupirs, ses vers de mirliton et puis... rien avec...; toutes les femmes auxquelles il lui prendra fantaisie de faire la cour...
qu'est-ce qu'elles penseront de moi, moi la femme de ce monsieur-là ! Non !...
mais entends-tu ce qu'on dira ? On dira que je suis très à plaindre, que je suis tombée sur un monsieur ridicule. On dira : « Cette pauvre M™® de Crécy, qui est mariée avec lui, elle ne doit vraiment pas s*amuser tous les jours! » Et celles qui diront cela seront des femmes que
-wiTyw
M. de Crécy aura découragées... elles sauront à quoi s'en tenir ; et elles se ficheront de moi !...
HERMINE
Alizon !... ma petite Alizon !...
ALIZON
Si, si, elles se ficheront de moi !... et elles auront raison ! Mon mari vient de m'infliger le plus sanglant afi'ront qui soit possible !... Il a rendu publics ses procédés avec moi. Tout le monde le saura ; il y aura, sur mon passage, des chuchotements et des sourires !...
HERMINE
Mais Viviane n'ira pas raconter à tout le monde...
ALIZON
Tu crois ça?... Tu crois qu'un de ces jours, quand elle rencontrera de nouveau M. de Montlivron, qui sait aller droit au but, lui, tu crois qu'elle ne lui fera pas ses confidences, quand ça ne serait que pour accentuer, par un contraste, les compliments qu'elle lui devra?... Eh bien,
L AFFIVONT
ma chérie, mon parti est pris. Je n'y mettais pas une ardeur folle à tromper M. de Crécy... je ne me pressais pas, je faisais un peu l'école buissonnière !.., Aujourd'hui, c'est fini... J'agis... et vite... et tu vas voir !...
Alizon sonno. Sa femme de chambre enlre et, sur un signe de M"* de Crécy, toujours courroucée, elle prépare le tub matinal.
HERMINE, à part.
Je crois que cette fois-ci, ça y est.
(A AiizoD, doucement.) Tu ne m'en vcux pas, chérie ?
ALIZON, sautant à son cou.
T'en vouloir !... mais au contraire !...
Le soir du même jour, comme on vient de finir de dîner, M. de Crécy s'en va sentimentalement rei^arder le ciel tout parsemé d'étoiles. Viviane Ritourct se met au piano et BoUène s'installe près d'Hermine et d'Alizon.
ALIZON
Monsieur de Bollène ?
BOLLÈNfi
Chère Madame ?
ALlZON
Vous connaissez Orléans?
6 OLLË NE, surpris.
Beaucoup, oui. Pourquoi me demandezvous cela ?
Pour savoir si c'est une jolie ville.
BOLLÈNB
C'est Une ville que je déteste, qui me porte
malheur. (AUzon sourit.) HERMINE
Allons donc!... Pourquoi ?
BOLLÈNE
Parce que je suis toujours forcé de m'y rendre quand j'aimerais mieux faire autre chose.
HERMINE
Simple coïncidence !
BOLLÈNE
C'est plus qu'une coïncidence. C'est une fatalité ! Il suffit que je sois bien en ^\ train de m'amuser quelque part, pour qu'aussitôt je sois forcé d'aller à Orléans, de tout déranger. C'est au point que je n'ose plus rien entreprendre.
L AFFRONT
ALIZON, riant.
C'est étrange ! Savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous devriez monter dans le train...
BOLLÈNE
Ah I bien, si vous m*y envoyez, vous, c'est encore bien pis ! s> ' ^y
ALIZON Vl '^
Écoutez donc ! Vous devriez ^"^ monter dans le train et, coûte que coûte, dépasser la station. Gela romprait le sort !
BOLLÈNE
Je me connais! Je serais forcé d'y descendre. Merci !
ALIZON, le regardant.
Même si quelqu'un vous en empêchait, vous contraignait à continuer votre route ?...
BOLLÈNE
Ah!... si onm'aidait un peu, peut-être...
ALIZON
Essayez, dès que vous le pourrez.
BOLLÈNE, la fixant.
Dès que je le pourrai ?
Oui.
AUZON, soutenant son regard.
BOLLENE
C'est entendu.
llonuine n'a pas compris les mots, mais elle a saisi le sens. Elle devine qu'Alizon vient de faire à Bollènc un invitation catégorique, (^omme Hermine est une très lionnùle femme, elle rougit jusqu'aux oreilles... mais elle va se Coucher très contente.