‹ L'amour en partie double C.e d'AmezeuilChapitre 11 sur 15 · I.’AMOüR EN PAP.TIE DOUBLE · texte numérisé non relu

I.’AMOüR EN PAP.TIE DOUBLE

— Yann, mort, s’écria-t-clle, mort !... non, non, c’est impossible...

Et, fiévreusement, elle plaça sa main sur le frout du cadavre, et au contact de cette peau glacée, elle tressaillit vivement.

— Mort ! mort ! répéta-t-elle d’un son de voix rauque.

Puis un ricanement aigu s’échappant de ses lèvres, elle s’élança hors de la pièce et courut se peletonuer dans un fauteuil en répétant encore :

— Mort ! mort !

Tous ceux qui assistaient à cette scène se sentaient émus malgré eux; et le prêtre, Ini-mème, si habitué qu’il fut à de semblaliles spectacles, n’était pas maître en ce moment de caclier son émotion.

Genofsa, emportée par la bouté de son cœur, sortit de la chaml)re à la suite de la malheureuse Régine, et, s’approchant d’elle, s'efforça de la consoler.

— Laissez-moi ! laissez-moi ! s’écria cette dernière, je vous hais; ne m’avez-vous pas volé son cœur?

— Vous m’avez fait bien du mal, et cependant je ne vous liais pas, moi, répondit doucement Genofsa.

Régine releva la tète et fixa la jeune femme.

— Vous ne me haïssez pas? demanda- 1- elle avec étonnement.

— Non ! répondit simplement Genofsa.

— C’est que vous ne l’aimiez pas comme je l’aimais, lit-elle avec amertume.

Un triste sourire crkpa les lèvTes de Genofsa.

— Je ne l’aimais pas ! s’écria-t-elle en portant la main sur sou cœur...

L’AMOUil I:N PAUTIE nOülîLE

— Non, vous no l’aimioz pas, car celui qui sait aimer doit savoir haïr...

11 y avait dans ses paroles une si farouche énergie que Gcnofsa se recula elfrayée...

— Et, continua Régine les dents seri’ées... et mon amour était plus profond que le vôtre puisque ma haine, seule, peut parvenir à l’égaler.

Puis, brusquement, tournant le dos à fienofsa, elle éclata en sanglots.

— Venez, Genofsa, fit Louise «jui avait cru jusqu’à ce moment ne pas devoir s’interposer entre les deux femmes.

Celle-ci se laissa faire ; son beau visage était inondé de larmes; son regard, tourné vers le ciel, semblait implorer l’assistance du Très-Haut.

Louise voulut la conduire dans une pièce voisine, Genofsa s’y refusa.

— Ma place est là, dit-elle en montrant la chambre mortuaire, je ne dois plus le quitter...

Et, allant s’agenouiller près du lit, elle pria.

Presque au meme moment, Régine, elfrayée de son isolement, entrait à son tour dans la chambre, et elle aussi venait se placer auprès du lit; mais c’est vainement qu’eUé cherchait à prier, elle ne le savait plus. Alors ses sanglots éclatèrent plus violents que jamais; des cris inarticulés s’échappèrent de son gosier, elle fourragea sa belle chevelure; puis soudain, anéantie, brisée, elle roula sur le parquet eu proie à une terrible attaque de nerfs.

On s’empressa bien vite de la relever et de la transporter sur un divan, dans le salon, t)ù Louise lui prodigua tous les soins que réclamait sa triste position.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Il était écrit là-haiit, qu’au moral comme au pliysique, ces deux femmes devaient former l’autillièse la plus complète; toutes deux elles soulfraieiit également peutêtre, mais la douleur qui chez l’une était toute extérieure et, par ce fait même, plus terrible eu apparence, se montrait chez l’autre plus concentrée et devait jeter de plus profondes racines.

Nature essentiellement poétique, Geuofsa avait pu céder un moment à rentrainement des sens, où plutôt ohéir aux lois suprêmes de la nature et succomber dans une heure de folie ou d’amour... mais son âme était, en dépit de tout, restée i>ure, et pendant les quelques jours qu’elle avait passés dans le monde, au milieu des séductions de tout genre qui avaient accueilli la diva, jamais une mauvaise pensée, si légère qu’elle fut, n’avait cfllcurée ce cœur vierge.

En cédant à son amour, Geuofsa n’avait pas cru mal ' faire, et jamais elle n’avait songé à sc repentir de sa faute; ne devait-elle pas devenir la compagne de celui qu’elle aimait? le destin en avait décidé autrement, et, à cette heure de suprême expiation, elle oÜVait eu holocauste à Dieu son pauvre cœur brisé, sa dernière illusion perdue, et elle se jurait d’expier son crime en consacrant sa vie entière au soulagemeut de toutes les misères d’ici-bas.

Ge sacrifice, elle devait l’accomplir jusqu’à la fin; elle voulait boire le calice jusqu’à la lie.

Régine, nature essentiellement nerveuse, sc laissait au contraire emporter par toutes les ardeurs de son tempérament fougueux ; la joie comme la douleur donnaient lieu chez elle à d’étranges manifestations qu’aucun frein

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ne pouvait modérer, et qui, n’ayant souvent que la durée de l’éclair, n’en laissaient pas moins les traces les plus profondes.

Il est vrai que le jour où s’opérait la réaction, un vide affreux se faisait dans son âme, et c’est alors que pour essayer de le combler elle se donnait toute entière à l’ivresse et à l’orgie.

Ainsi que nous l’avons dit, la passion chez Régine ne raisonnait jamais, la vicomtesse représentait la femme ardente qui obéit aux moindres aspirations de sa nature violente; c’était le torrent impétueux roulant ses eaux grossies, et laissant partout d’horribles traces de son passage.

Genofsa personnifiait la vierge pure, qui peut et qui doit, à l’exemple de la Madeleine repentante, s’immoler elle-même à son amour ; c’est que chez elle la religion d’abord, sa raison ensuite, seront le frein modérateur qu’elle saura toujours opposer aux débordements de sa pensée,

Régine était bien la maîtresse.

Genofsa devait être l’épouse vertueuse, la bonne et tendre mère 1

Et toujours la veillée se continuait; le prêtre murmurait ses prières à voix basse ; M. Bodic sommeillait ; Genofsa, toujours agenouillée, pleurait doucement; Régine sanglotait.

Quelle n’est pas la solennité de cette dernière heure passée auprès d’un être cher ; alors que tout se tait dans la nature et que l’on n’entend d’autre bruit autour de soi, que les crépitements du feu dans l’àtre; le silence est profond partout, et cependant de temps à autre

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d’inexplicables frissons font tressaillir tout notre être ; c’est qu’un nouveau bruit, vague, indéfinissable, vient brutalement nous arracher à notre rêverie et nous montrer, sous ses plus sinistres aspects, toute l’horreur de la situation.

Comment, eu effet, assister de sang-froid à cette lente

désagrégation des molécules qui forment ce qu’on ap-

pelle le corps humain ; comment ne pas sentir perler la sueur, à la racine de ses cheveux, à chaque nouvel appel de la matière qui semble vouloir dire à ceux qui sont encore debout que tout est néant ici-bas.

Quel est l’homme, si habitué qu’il soit d’ailleurs à ce genre de spectacle, qui puisse se dire assez fort, pour ne pas trembler en présence de l’œuvre de destruction qui s’accomplit sous ses yeux?

En est-il beaucoup, eu eûet, qui consentiraient encore à ne pas s’avouer vaincus devant cette manifestation, la plus ten ible, de la puissance divine ! 1

Et lentement la nuit s’écoule, puis arrive cette heure plus solennelle encore où ceux qui restent doivent dire le suprême adieu à celui qui n’est plus.

L’àmc toute entière se fond alors dans cette dernière étreinte, et c’est seulement en cet instant que l’on comprend enfin que tout ici-bas est désormais fini.

Heureuse, en ce moment, est l’àme croyante car à elle du moins il reste une espérance; celle de revoir là-haut, dans un monde meilleur, tous ceux qu’elle aimait sur cette terre 1 1

L’AMOUPi EN PAUTIE DOUBLE

Une voiture, drapée de blanc, était arrêtée devant la porte... on y plaça le cercueil; puis, tous les amis ayant pris place derrière le eorbillard, le convoi se dirigea vers l’église.

Après les prières, récitées par le prêtre, le cercueil fut placé dans une de ces voitures de poste que l’administration des pompes funèbres met au service de ceux qui meurent loin de leur patrie, de leur famille...

Un prêtre et Joannic montèrent dans le coupé...

Le postillon enleva ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet...

Deux femmes crièrent un éternel adieu!... la voiture s’ébranla lourdement... puis disparut bientôt dans la rue de Provence...

C’en était fait du comte Yann de Kergall dont la dépouille mortelle repose, à côté de celle de ses ancêtres, dans les caveaux du château de Kergall.

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