LE COUVENT ET LE BAL
Vers le milieu de la rue Notre-Damc-dcs-Cliamps s’élève uu vaste bàtimcut entouré Je superbes jardins; asile tout à la fois mystérieux et charmant, où de saintes filles viennent consacrer leur existence au seigneur et se vouer corps et âme au service des pauvres et des malades.
Le samedi, 14 janvier 18G., par runc de ces splendides matinées d’hiver que le soleil éclaire de ses rayons les plus gais, la communauté des Dames de B... semblait eu fête.
Partout, en effet, on remarquait un mouvement extraordinaire; les professes tout aussi bien que les novices parcouraient les couloirs -et les corridors d’un air affairé qui contrastait singulièrement avec l’air grave de leur physionomie; la chapelle avait revêtu ses plus riches
L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE
ornements ; de tous côtés, malgré la rigueur de la saison, apparaissaient de la verdure eUdes fleurs; des milliers de bougies éclairaient l’autel et la nef, et de partout enfin la foule accourait du dehors et remplissait l’intérieur de la chapelle.
Dans la salle de récréation de la maison, quehjues povices se trouvaient réunies, et comme la mère Saint- Athanase, chargée de la surveillance, s’était un moment absentée [loiir aller voir ce qui se passait au dehors, elles en profitaient largement pour causer entre elles.
— Oui, ma sœur, disait l’une, dont le minois fùté, jurait légèrement avec le costume dont elle était revêtue, oui, je vous le répète, ou dit que c’est Monseigneur qui présidera la cérémonie.
— Monseigneur I firent toutes les sœurs à la fois.
— Oui, Monseigneur, en personne.
— Et de qui tenez-vous ce propos, ma sœur, demanda curieusement rine jeune novice.
— De mère Saint-Hyacinthe, qui le tenait de mère suppléante.
— Ohl quel bonheur! reprit la jeune curieuse.
— Savez-vous, ma sœur, fit une autre, que la cérémonie sera magnifique.
— Je le crois aussi, ma sœur, j’ai entendu dire, — ici la conteuse baissa légèrement la voix, — que les plus grandes familles du fauboui'g Saint-Germain devaient y assister.
— Et quel nom prendra la nouvelle professe?
— Je crois, sans pouvoir toutefois l’assurer, qu’elle
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
prendra le nom de notre très-chère sœur, feue Marie de la Conception.
— Vous me paraissez bien instruite, ma sœur, fît d’un air malin l’une des novices.
La jeime sœur baissa modestement les yeux, puis d’un air pincé s’écria : . ‘
— Je ne sais que ce que j’ai eutendu dire, ma sœur, et je croyais pouvoir sans inconvénient le répéter, mais du moment où, à vos yeux du moins, je commets une indiscrétion, je me tais.
— Parlez, sœur Sainte-Lucie, parlez, s’écria le chœur des novices.
— Mes chères sœurs, vous comprenez que...
— Parlez , parlez , nous vous écoutons religieusement, et le groupe se resserra autom' de sœur Sainte- Lucie.
Heureuse de son triomphe, celle-ci jeta un regard de , dédain sur sœur Marthe, puis elle reprit :
— Ainsi que je vous l’ai dit, j’ai appris hier, eu passant auprès du parloh’, bien par hasard, je vous l’assure, que notre nouvelle sœur appartenait à une grande famille, qu’elle aurait pu jouir d’une immense fortune mais qu’elle avait préférée se faire chauteuse.
— Chanteuse ! fit une des novices avec étonnement.
— Mais, alors, pourquoi quitter le monde? fit sœur
Marthe qui s’intéressait malgré elle au récit de sa compagne.
• — Ceci je l’ignore, on n’en a pas-dit un mot.
— Et vous ne soupçonnez pas la cause?...
— Il m’est défendu de la connaître, ma sœur...
L’AMOUU EN PARTIE DOUBLE
Et sœur Sainte-Lucie dissimula le sourire qui se jouait sur ses lèvres, en ramenant son voile sur son visage.
— Et savez-vous, ma sœur, s’écria sœur Pliilomèle, jolie brune aux yeux bleus, si Monseigneur dinera au couvent.
— Vous êtes gourmande, ma sœur, c’est là un bien vilain défaut dont il faudra vous défaire, s’écria eu riant sœur Marthe.
— Vous êtes bien curieuse, ma sœur, reprit aigrement sœur Pliilomèle.
— Ma sœur!...
— La paix ! la paix ! lit sœur Sainte-Lucie, en s’interposant, ou sinon je ne dirai plus rien.
Le silence se rétablit aussitôt comme par enchantement.
— J’ai entendu dire, reprit la sœur, que la fête serait une des plus belles qui ait jamais eu lieu; on oürira une collation après la cérémonie, et Monseigneur dinera au couvent.
— Est-ce que sœur Marie aura une belle toilette de mariée?
— Sœur tourière prétend qu’elle est en satin magnifique, et elle ajoutait qu’on en pourrait faire une superbe robe pour la statue de la Vierge.
— Notre mère y consentira-t-elle?
— Mère Sainte-Ursule est trop sévère pour le permettre.
— Quel malheur! il eut été si agréable de travailler dans .du satin, cela nous eut reposé des layettes et des petits bas.
L’AMOUR E.\ PARTIE DOUBLE
— Vous vous oubliez, ma sœur, fit eu ce moment une voix grave.
Toutes les novices se retournèrent à la fois et baissèrent les yeux en apercevant la mère Saint- Athanasc qui les regardait sévèrement.
— Je me plaindrai de vous à notre mère, car votre conduite est indigne, poursuivit la professe.
— Oh ! ma mère, pour une fois qu’il nous arrive...
— Taisez-vous, sœur Sainte-Lucie, et vous, mes sœurs, priez Dieu pour qu’il vous pardonne cette grave infraction à la règle de notre sainte maison.
Toutes les novices se mirent à genoux et récitèrent à voix basse un Pater et un Ave.
— Maintenant relevons-nous, mes sœurs, et rendonsnous à la chapelle.
L’intérieur du temple présentait une animation inaccoutumée ; les moindres places étaient occupées par des daines en grande toilette, et malgré la sainteté du lieu un sourd bourdomiemciit grondait au-dessus de toute cette foule.
Le sUencc se fit tout à coup comme par euchautement : Monseigneur l’archevêque venait d’entrer précédé de son clergé.
Presque au même moment une porte latérale du chœur s’ouvrit lentement, et une jeune fille, revêtue d’une élégante toilette de mariée, pénétra dans la chapelle et vint s’agenouiller sur un prie-Dieu.
Un vieillard l’accompagnait, il vint également se placer devant un prie-Dieu préparé pour lui.
La vue de cette belle jeune fille, dont la pâleur était d’autant plus grande que les voiles blancs qui entouraient
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
sa tète la faisaient ressortir davantage, excita au plus haut point la curiosité de toute cette foule; chacun se haussait sur la pointe du pied pour la mieux voir, l’on fut volontiers monté sur les chaises pour l’apercevoir plus encore.
— Pauvre jeune fille, est-elle pâle, murmura la comtesse de M“*.
— Quoi ! c’est lâ cette fameuse diva qui a fait courir tout Paris, s’écria la grosse marquise de la P***; la malheureuse est-elle changée.
— Que lui est-il donc arrivé? demanda curieusement une jeune femme.
— On raconte toutes sortes d’histoires sur son compte ; on parle de suicide, d’assassinats, do poison; bref, si l’on en croyait la chronique, ce serait une véritable héroïne de roman.
— En vérité! je la croyais au contraire d’une trèsgrande famille, et l’on m’avait assuré qu’elle devait se marier lorsque, tout à coup, elle s’était enfuie dans ce couvent.
— Ceci se rattaclie encore à notre histoire; elle est en effet de bonne souche, c’est une demoiselle de Kersaleun ; une excellente famille de Bretagne, mais on dit tant de choses sur su naissance qu’il est à peu près impossible de découvrir la vérité.
— Ce que je puis vous assurer, mesdames, fit eu ce moment uii jeune homme qui écoutait fort attenlivemeiit tout ce qui se disait autour de lui, c’est que mademoiselle de Kersaleun est uue noble et sainte créatm‘e<
— Vous la connaissez, M. «le Grémond ? firent curieusemeait plusieurs voix.
L’AMOÜll EN l'AIlTIE DOUBLE
Le jeune homme fit avec la tète uii signe affirmatif.
— Ce qu’on raconte est-il vrai? demanda madame de P***.
— Mon Dieu ! madame la marquise, cela dépend de ce que l’on raconte, reprit en souriant M. de Grémond.
— Mais vous u’ctcs pas sans savoir...
— Permettez-moi de ne pas vous répondre en ce moment, j’aurai l’honueur, si toutefois il n’y a pas d’indiscrétion à vous le demander, d’aller vous voir domain, et je pourrai peut-être alors...
— Me direz*ous au moins quel est le monsieur qui l’accompagne...
— C’est M. le comte de Sommeterre.
— Je ne connais pas ce nom là !
— M. de Sommeterre est un breton bretonnaut qui habite généralement peu Paris.
— Est-il parent de mademoiselle do Kcrsaleun ?
— C’est son cousin germain et son père adoptif; mais pardon, mesdames, voici la cérémoni(i qui commence, et vous m’excuserez si...
Et M. de Grémond, saluant ces dames, se glissa dans la foule et se dirigea du côté du chœur où il venait d’apercevoir Joauuic de Kernevelan.
Le marquis était agenouillé et il priait. '
Joamiic avait singulièrement vieilli depuis près de six mois que s’étaient accomplis les événemements que nous avons précédemment i*acoutés ; son visage avait revêtu des teintes bistrées; ses traits fortement accusés donnaient à sa physionomie ime apparente dureté que tem-
L’AMOUIl EN l’AUriE DOÜl’.LE
pél'ait heurcusomeut la douceur de ses yeux; Jo;umic, eu un mot, avait plutôt l’air d’uii homme de quarante ans que d’un tout jeune homme.
Le malheureux s’accusait hautement d’être la cause de la mort de son ami; il se reprochait son manque de surveillance, et tous les raisonnements venaient échouer contre l’entètemeut avec lequel il se disait l’auteur de tout ce qui était arrivé.
Lorsque après la mort de M. de Kergall, Genotsa avait témoigné du désir .de se retirer du monde, il avait fait tous ses efforts pour l’cn dissuader, il ne voyait ici-bas qu’une réparation possible au mal qu’il avait fait, c’était d’offrir et sa fortune et sou nom à la jeune fille, et par ce fait même, de lui donner en quelque sorte une position avouable dans le monde, et s’il n’avait osé s’en ouvrir directement à elle-même, c’est qu’il craignait de blesser sa susceptibilité d’abord et qu’ensuite le moment était mal choisi pour une explication de ce genre; mais il en avait parlé à M. de Sommeterre, et celui-ci lui avait clairement démontré que la résolution de Genofsa était irrévocalffe, et que rien au monde ne l’en ferait changer.
Joaunic, néanmoins, ne s’était pas tenu pour battu, et il en avait parlé à la jeune fille.
— Vous êtes bon, lui avait-elle tristement répondu en lui serrant la main, mais désormais je ne dois plus être qu’à Dieu.
C’est en vain que Joaunic avait tléployé toute son éloquence pour essayer de la convaincre, elle s’était montrée inllexible.
— M. de Kernevelan, lui avait-elle dit, je vous remer-
L’AMOUR EN PAI’.TIE DOUBLE
cie du plus profond de mon cœur, de tout votre dévoûment à mon égard, et si je puis vous adresser une dernière prière, c’est, lorsque vous retournerez là-bas, d’aller quelquefois prier sur sa tombe.
Joannic l’avait promis les larmes aux yeux, et il s’était retiré le cœur brisé, eu se jurant bien de tenter une nouvelle épreuve.
Le matin môme il avait encore voulu la détourner de sou fatal projet, mais elle l’avait dit, sa résolution était irrévocable, elle ne voulait plus appartenir qu’à Dieu.
La cérémonie se continuait cependant ; après un discours de l’arcbevèquc ù la néophyte, on avait procédé à la toilette, c’est-à-dire qu’on l’avait tour à tour dépouillée de sa couronne d’oranger, de sou voile et du bouquet d’oranger qu’elle portait au côté ; puis, lorsque le prêtre eut récité les prières d’usage, la mère supérieure et deux autres religieuses, choisies parmi les plus âgées, vinrent prendre la jeune femme pour la conduire à la sacristie.
Lorsqu’elle se leva de son prie-Dieu, où elle était agenouillée, des larmes sillonnaient ses joues.
La vierge donnait-elle donc un dernier regret à tout ce qu’elle laissait derrière elle I
En passant devant Joannic elle tourna vers lui ses beaux yeux baignés de pleurs, puis elle les éleva ensuite vers le ciel.
— Tout est ici-bas fini, semblait-elle dire.
Joannic voulut tendre vers elle scs maius suppliantes, mais déjà Genofsa avait disparu.
Le jeune homme, les yeux fixés sur cette porte qui
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
venait brutalement de se refermer sur la jeune fille, se croyait, en ce moment, en proie à un mauvais rêve; il subissait, d’ailleurs, malgré lui, l’influence du milieu dans lequel il se trouvait ; les parfums de l’encens lui montaient au cerveau et lui causaient une sorte d’ivresse à laquelle il n’essayait même pas de se soustraire; léchant plaintif des orgues, réagissait sur tout son être et lui causait la plus douloureuse impression; il éprouvait, en un mot, un indéfinissable malaise dont il lui était impossible de se rendre compte, et au milieu duquel il se plongeait, en quelque sorte, avec une àcre volupté.
En agissant comme il l’avait fait, Joannic obéissait à un sentiment d’honneur, exagéré sans doute, mais qui prouvait toute la bouté de son cœur, car Genofsa n’était pour lui qu’une sœur, il l’aimait d’une affection douce, et qui n’avait rien de toutes les ai’deurs qu’enfante la passion; il ne pouvait se persuader, d’ailleurs, que la jeune fille ne regrettât pas un jour sa fatale résolution; combien peu il connaissait son cœur? et il ne voulait pas avoir à se reprocher d’avoir prêté les mains à ce qu’il appelait une folie.
Il se rappelait, en ce moment, tous les événements qui s’étaient accomplis depuis sou arrivée à Paris; il revoyait pour ainsi dire tout ce qui s’était passé, et un amer regret le mordait au cœur ; des larmes lui montaient aux paupières, et c’est vainement qu’il essayait de les refouler, elles faisaient irruption sur son visage.
Soudain, un cri faillit s’échapper de son gosier : la porte de la sacristie venait de se rouvrir, et Genofsa parut revêtue de l’habit de l’ordre.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
Sa pâleur était grande encore, mais un sourire angélique éclairait sa physionomie.
Elle vint s’agenouiller au pied de l’autel , et l’évèque, s’approchant d’elle, lui plaça sur la tète les pans de son étole et prononça les paroles sacramentelles; puis il lui demanda :
— Jurez-vous, ma fille, de vous consacrer entièrement au service du Seigneur ?
— Je le jure !
— Jurez-vous d’observer toxxs les règlements de la maison ?
— Je le jure 1
— Jurez-vous obéissance, pauvreté et chasteté?
— Je le jure?
— Est-ce bien sans arrière-pensée que vous acceptez la noble mission qui vous sera désormais confiée, et que vous abandonnerez tout ce que vous poxxvez aimer icibas?
La jeime fille parut hésiter un instant; pxiis, d’une voix qu’elle essayait de rendre plus ferme :
— Je me soumettrai à tout ce qu’on exigera de moi, dit-elle.
— Que Dieu soit avec vous, ma fille !
L’évèque prononça ensuite la formule des vœux, et Genofsa la répéta après lui.
Puis le saint sacrifice de la messe fut achevé. »
Genofsa, désormais, n’appartenait plus qu’à Dieu !
Joannic s’enfuit, sa tête était en feu, il ne savait réellement plus s’il dormait ou s’il était bien éveillé.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
* — Courage, ami, fit soudain une voix douce à son oreille.
Il 6e retourna vivement : Lonise et M. de Gréraond étaient derrière lui.
— Je suis un misérable, s’écria-t-il, car, seul, je suis la cause uuiquo de tout ce qui est arrivé.
Le soir même il y avait bal tà l’Opéra, et la foule des masques encomlnait les couloirs et le foyer.
Partout on échangeait do joyeux propos, et c’était de tous côtés un feu roulant de lazzis et d’interpellations plus ou moins plaisantes ou grivoises.
11 était deux heures environ, le couloir qui précède le foyci’, était littéralement inabordable, et cependant un domino, dont le visage disparaissait complètement sous uu masque garni d’une épaisse dentelle, cherchait vainement à se frayer un passage.
Il marchait avec peine et semblait trébucher à chaque pas.
Je n’essayerai pas de répéter toutes les joyeusetés qui l’accueillaient sur son passage : c’était un mélange de trivialité et de langage ordurier, à faire soulever de dégoût le cœur le plus fort.
Le domino n’en continuait pas moins sa route sans paraître entendre ce qui se disait autour de lui.
— Eh ! ne vois-tu pas que madame est ivre morte, fit soudain une voix à son oreille.
Le domino tressaillit vivement et releva la tête.
Deux jeunes gens étaient plantés devant elle et lui
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
barraicut le passage, ils semblaient eux-mêmes légèrement émus.
Le ilîTmino fit un geste comme pour les écarter, mais l’im d’eux le saisit fortement par le bras et essaya de soulever la barbe de dentelle qui cachait le bas de son visage.
Le masque poussa un cri et se rejeta plus vivement eu arrière.
— Tu veux donc faire la cruelle? fit on ricanant l’un des deux jeunes gens.
— Ne vois-tu pas que madame est sur le retour et qu’elle redoute les visites domiciliaires, riposta le second.
— Vous n’y êtes pas, irès-eliors, fit un troisième personnage, en venant se planter devant les deux jeunes gens, madame est une femme honnête, à la recherche d’une position sociale.
Au son de cette voix, un sou[)ir s’échappa des lèvres de l’inconnue, qui s’empara du bras du nouveau venu.
— Tu me connais, beau masque? fit-il d’un air étonné.
Au lieu de répondre, le domino chercha à l’entraîner.
— Voudrais-tu donc me prendre de force, reprit-il en riant.
— Venez, murmura le domino d’une voix faible.
Ce fut au tour du jeune homme à tressaillir, et les fumées de l’ivresse se dissipèrent en un instant.
— C’est étrange, murmura-t-il; puis, soudain, il se dit ; Non, c’est impossible, elle n’aurait pu venir.
Et, sans même s’excuser auprès de ses amis étonnés de
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sa conduite, il entraîna vivement le domino côté de la salle.
Le bal présentait une animation inaccoutumée ; l’orchestre exécutait un de ses quadrilles les plus entraînants, et tilis, débardeurs et cbicards, obéissant au magique coup d’archet de Strauss, emportaient leurs danseuses dans un tourbillon qui tournoyait comme les feuilles qu’arrache et dispersej’aquilon.
Parvenu au somn;iet de l’escalier, le domino s’arrêta un instant; puis, promenant autour de lui un regard satisfait, parut aspirer avec délices les âcres senteurs du bal.
— C’est bon, murmura-t-il, c’est bon 1
Et, par un geste rapide, abandonnant le bras de son cavalier, il descendit, d’un pas rapide, les quelques marches qui le séparaient du bal.
Mais à peine avait-il fait deux ou trois pas dans la salle, qu’il chancela en portant vivement la main à sa poitrine.
Le jeune homme, qui ne le quittait pas des yeux, se précipita vers lui et ari’iva assez à temps pour l’empêcher de tomber,
— Je me meurs! pronouça-t-il faiblement.
Le jeune homme le saisit dans ses bras et s’empressa de l’emporter dans une loge dont la porte était entr’ouverte, et il l’assit sur un divan ; puis, voulant le faire respirer plus à Taise, il s’empressa d’enlever le masque qui lui couvrait le visage : un cri s’échappa alors de ses lèvres :
— Vousl vous! Régine, ici? dit-il, je ne m’étais donc pas trompé ?
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Emraencz-raoi, de Grémond, je ne veux pas mourir ici, s’écria-t-elle en proie à une folle terreur.
C’était hicn Régine, belle encore, malgré la pfileur mortelle répandue sur tous ses traits, belle à défier le pinceau du peintre le plus habile; fidèle à sa parole, elle avait voulu mourir en reine, comme elle avait vécu, elle avait essayé de sourire encore à sou dernier ijuart d’iieure d’orgie de plaisir, et d’orgueil peut-être aussi !
Grelottant la fièvre sous l’oripeau de satin rose dont elle avait recouvert son pauvre corps; amaigrie, pâle, défaite, elle était venue, eu se traînant, en s’appuyant à chaque pas pour ne pas tomber, elle avait voulu marquer d’un triomphe, peut-être, sa dernière heure d’ivresse; mais brisée, vaincue, elle était tombée pour ne plus se relever, et au moment où allait sonner pour elle l’heure suprême de l’expiation, elle reculait devant la mort, elle avait peur d’expirer au milieu du bruit qui l’avait un instant éuivrée.
— Eramenez-raoi, eriimenez-moi bien vite, r«‘péta-telle d’une voix brisée et en faisant un effort pour se soulever.
De Grémond, effrayé lui-même, s’empressa de lui obéir, mais il eut soin, tout d’abord, de replacer le loup de velours sur ce visage au teint cadavérique; il ne voulait pas qu’au milieu de l’orgie qui montait partout, une dernière insulte vint encore flageller celle qui expiait si cruellement le malheur d’avoir aimé.
Quand Régine fut assise sur les coussins de la voiture, elle arracha violemment son masque et un soupir s’échappa de ses lèvres.
— Je me sens mieux, dit- elle.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Quelle imprudence ! voulut dire M. de Grémond.
— Cbutl fit-elle, j’ai voulu voir encore, et pour la dernière fois...
— Ne parlez pas ainsi, Régine...
— C’en est fait, dit-elle, en secouant mélancoliquement la tète, dans deux jours je serai morte... et personne ne pensera plus à moi... Je me trompe, et mon père... mou pauvre père... il ne sait pas que celte nuit je suis sortie... ne le lui dites pas de Grémond... qu’il ignore toujours...
— Je vous le jure...
— Et Geuofsa... ma sœur... l’avez-vous revue... c’est singulier... je ne la liais plus... il me semble, au contraire, que je l’eusse aimée, si...
Un soubresaut nerveux agita tout son corps.
— Ne parlez pas, Régine, c’est vous fatiguer inutilement.
— Qu’importe la fatigue?,..
— 11 faut vous reposer...
— Vous ne m’avez pas répondu, de Grémond, qu’est devenue ma sœur? et elle appuya sur ce mot.
— Mademoiselle de Kersalcun n’existe plus, Régine, il n’y a plus que la sœur Marie de la Conception, qui prie et qui priera pour vous.
— Prier 1 si je pouvais prier, moi aussi.
— Essayez encore, Régine...
— Je ne le puis plus... Chassons ces tristes pensées; nous voici arrivés; montez un instant... de Grémond, vous êtes mon ami, et nous causerons.
Le jeune bomme n’osa refuser cette dernière faveur à
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la pauvre enfant, et, pendant près de deux heures, il resta à sou chevet.
Le lendemain, lorsque M. de Grémond se présenta pour savoir des nouvelles de madame de Castel-Braiicio, des cierges brûlaient auprès du lit où gisait, inanimée, la pauvre vierge folle! qui avait pensé trouver, et l’oubli dans l'orgie, et le plaisir, et qui n’avait rencontré que déception et mensonge.
A sa dernière heure, cependant, son âme s’était ouverte au repentir, et elle avait fait appeler un prêtre qui l’avait réconciliée avec Dieu !
Lorsque le corbillard, qui emportait les restes de la pauvre Régine, s’éloigna de la maison mortuaire, cinq personnes suivaient la funèbre voiture : c’étaient MM. de Sommeterre, Joanuic, de Grémond, Bodic et la grosse Louise, qui seuls, des nombreux amis de celle qui fut pciidaiit sa vie, la reine de toutes les élégances, avaient accepté de la conduire à sa dernière demeure.
Arrivés au cimetière, ils s’agenouillèrent sur la terre fraîchement remuée, et ils prièrent pour cette pauvre âme, qui payait de sa vie, sou manque de couflance dans la miséricorde divine.
l’entrée du cimetière Montmartre s’élève une simple pierre, avec ce seul mot gravé : '