‹ L'amour en partie double C.e d'AmezeuilChapitre 2 sur 15 · C. DE SOMMETERHE · texte numérisé non relu

C. DE SOMMETERHE

La lecture de ce billet me fit éprouver un sentiment d’indicible tristesse, et pendant de longs jours je pleurai son absence, car, en le perdant, j’avais cru voir s’évanouir l’un de mes rêves les plus caressés de bonlieur.

Jamais, du reste, je n’eus de ses nouvelles, jusqu’au jour où le hasard nous plaça de nouveau face à face.

Tel était l’homme auquel j’allais demander asile eh débarquant seule, inconnue, dans ce vaste Wris.

Le comte malheureusement était absent depuis quelques mois, et l’époque de sou retour était incertaine encore, on ignorait même l’endroit où il se trouvait.

Il fallut donc me pourvoir ailleurs, et ce fut là ce qui me perdit.

Je ne veux pas et je ne puis pas te retracer ce que fut alors ma vie.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Était-ce donc ma faute après tout; j’étais belle, habituée au luxe,, à satisfaire mes moindres désirs; ju voulais être adorée, et je le fus.

Un soir, après un joyeux souper, je me trouvai soudain eu présence du comte arrivé de la veille, j’étais lancée comme on dit vulgairement, et je le passai le front haut en riant de son air étonné.

Je me repentis, mais trop tard, de cette folle action.

Puis la misère vint aussi frapper à ma porte, et une seule main se temlit secourable vers moi, ce fut celle du comte, il m’avait pardonné, lui!

Pendant ces heures d’angoisses où la faim, la misère et le froid étaient venus me talonner, j’avais fait un serment en me promettant bien de le tenir, si jamais la fortuue venait de nouveau frapper à ma porte.

J’y fus fidèle, en eCTet, et je ruinai de gaîté de comr tous eeux qui m’avaient délaissée; mais rendue plus prudente par l’expérience, j’eus soin d’amasser pour moimème ce que j’enlevais aux autres.

Une seule personne connut Régine la courtisane sous un autre aspect, ce fut le comte, qui, ne pouvant me tirer de l’abime où j’étais tombée, essayait du moins de me poétiser à mes propres yeux; ses rares visites étaient mes seuls instants de bonheur, et près de lui j’oubliais ce que j’étais pour ne me souvenir que de la petite Régina, la Patricienne.

Pourquoi ne t’ai-je pas connu plus tôt, mon Yann, car un seul des regards de l’amour eut accompli ce miracle,, que ne pouvait produire les bons conseils de l’ami.

Le jour, où pour la première fois tu m’apparus, je

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ressentis, mais plus violemment encore, ce que j’avais éprouvé en présence de Giulio, puis l’essence même de ce sentuncnt était toute différente; la voix qui parlait à mon âme avait un timbre enchanteur presque divin,' et je sentais tout mon être inondé d’une joie douce, et cependant immense, inünie. Ce premier mouvement fut suivi d’une indicible terreur, car en considérant ta belle et noble figure, je songeai à ce que j’étais... et j’eus peur!...

Il me fallut néanmoins céder à l’impétuosité du torrent qui m’emportait, et mon cœur se laissa aller à t’aimer follement.

J’avais bien souvent aimé, moi, mais comme il nous est permis d’aimer, à nous autres femmes à la mode, qui devons payer si cher une aumône qu’on ne nous^ette, le plus souvent, qu’à regret! J’avais prodigué mes sourires les plus doux, on se les disputait au poids de l’or, ne fallait-il pas entretenir le luxe qui m’entourait, luxe plus nécessaire peut-être à notre existence que le sommeil; j’avais connu l’enivrement des sens où plutôt je m’étais figuré le connaître; j’avais épuisé la coupe des voluptés, et j’avais cru y trouver le bonheur; mais, sous mes pas, je n’avais renconli’é qu’amertume et dégoût, et là où j’avais entrevu le ciel, je n’avais trouvé que l’enfer.

Et penser que de pauvres filles envient notre sort, et se vendent corps et âme pour acheter quelques bribes de ce luxe, derrière lequel s’abrite notre misère.

Ah ! les malheureuses, que ne leur est-il peyanis de connaître le revers de la médaille, elles resteraient honnêtes, je le jure!

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Crois-le bien, mon Yann, mou cœur n’est pas tellement atrophié qu’il ne puisse encore être régénéré.

Ou est bien fort quand on aime, et... qu’on est aimé.

Je ne suis pas encore complètement tombée dans le gouflre, une main secourable peut m’empêcher de m’y perdre tout à fait.

Seras-tu ce libérateur vers lequel me" portent toutes les aspirations de mon âme, auras-tu le courage de tendre la main à la pauvre fille, si bas qu’elle soit • tombée.

Réponds-moi, Yann, mon sort est entre tes mains, tu es mou juge, condamne-moi ou absous-moi I ! 1

Tu n’auras pas le triste courage de me jeter la pierre, car ce serait me tuer, et je suis trop jeune encore pour mourir...

Pourrais-je vivre sans toi, sans ton amour... non, je ne m’en sens pas la force...

Répète-moi que tu m’aimes, tu ne me le diras jamais assez...

Et moi aussi je t’aime, et chaque jour je déplore ton absence.

Je t’envoie une petite fleur de Forget-me-not, la grosse Louise prétend qu’en amour cela porte bonheur, puisse l’oracle cette fois n’être pas menteur.

Quelle longue lettre, je suis folle, n’est-ce pas 1 mais je t’aime tant I...

Écris-moi bientôt, et dis-moi que je suis et serais toujours ta petite

Régine.

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Cette interminable lettre qu’il avait lue tout d’une haleine, jeta Yann dans d’étranges perplexités, il se sentait ému, et des larmes lui montaient aux yeux.

Son cœur battait violemment, et malgré lui, le souvenir de la belle pécheresse troublait tout son être.

En sondant les replis cachés de son cœur, il reconnut qji’il éprouvait pour elle une sorte d’amour, bâtard peutêtre, mais fort capable de troubler luie cervelle beaucoup mieux organisée que la sieime.

— Serais-je donc bigame ? se demanda-t-il avec terreur.

Cette recherche amena la découverte de cette terrible vérité que si d’un côté il aimait passionnément Genofsa, de l’autre il aimait beaucoup Régine, et que son cœur, véritable Janus, d’une nouvelle espèce, se présentait sous deux aspects, l’un blond roucoulant nuit et jour une chanson divine, l'autre brun, disant lui aussi sa romance, mais dont les paroles différaient essentiellement de celles du voisin, et cependant malgré cette divergence d’opinion, les deux compères vivaient en paix, et chaque jour croissaient et embellissaient à vue d’œil.

En reconnaissant l’état anormal de son cœur, Yann poussa quelques hélas 1 1 1 puis il se fit cette sage rôfiexion :

— Genofsa est celle que je préfère, et je ne veux néanmoins pas abandonner complètement Régine; or, comme je ne sais comment résoudre ce difficile problème, j’en remettrai la solution à un autre jour.

Et pour distraire sa pensée, il alla tuer quelques la-, pins.

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