‹ L'amour en partie double C.e d'AmezeuilChapitre 3 sur 15 · CE OUI SE PASSA PENDANT UNE REPRÉSENTATION DÉ ROBERT LE DIABLE · texte numérisé non relu

CE OUI SE PASSA PENDANT UNE REPRÉSENTATION DÉ ROBERT LE DIABLE

Si le départ de M. de Kergall avait pu attrister quelqu’un, ce n’était certes pas ce bon M. Potel de La Burgolière, et la raison en était des plus simples, Yann le gênait, et dans son amour pour Geuofsa, et dans ses projets sur M. de Kernevelan.

Le baron habitait, nous l’avons dit, au N® 17 de la rue Louis-le-Grand, et son appartement passait, à juste titre, pour une merveille de bon goût.

Son entrée eu possession dudit appartement, mérite d’ètre rapportée, car ce fut le commeucemept de sa fortune.

Un soir, le jeune de La Burgotière qui, à cette époque, s’appelait encore tout bourgeoisement M.Gliquout, flânait sur les boulevards, en se demandant pourquoi les beafstacks ne venaient pas tout cuits sur les arbres, quand il

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fît la rencontre de la petite Juliç, que les folies récentes du duc de C... venaient de mettre à la mode.

Tous deux s’étaient connus et aimés jadis, et quand le hasard les plaçait vis-à-vis fun de l’autre, ils daignaient encore se rappéler leurs beaux jours passés.

Cliquout, en apercevant ce soir-là les cheveux blonds de son ancienne dame de cœur, crut voir le ciel s’ouvrir devant lui.

— Julie, dit-il, avec un accent tellement ému que celle-ci resta toute ébahie. Julie, répéta-t-il.

— Eh bien, de quoi? répondit la superbe créature à qui le velours et les dentelles n’avaient pu enlever l’accent légèrement poissard qui la faisait appeler dans le grand monde de la Bohême, la Belle Ëcaillère, eh bien? de quoi qu’il en retourne, mon vieux.

— 1 Es-tu libre ce soir?

— Est-ce que tu m’invites à diner.

Au lieu de répondre, Louis Cliquout se gratta vivement l’oreille, Julie comprit ce geste désespéré, aussi, repritelle en riant :

— Pas de radis, n’est-ce pas vieux, et l’estomac se trouve ousque les autres ont les talons, hein? ça y est-il, ajouta-t-elle en clignant de l’œil.

' — Hélas! fit piteusement Cliquout.

— Ab ça, mais, t’es donc toujours un feignant; allons viens, je suis bonne fille et je me souviens que c’est toi qui me paya ma première robe de soie ; où avais-tu donc volé de l’argent, ce jour-là?

— Je vous ai déjà plusieurs fois répondu que je venais de toucher ma pension.

— En v’ia une colle, avoue que tu me la fais à l’oseille

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et donne-moi ton bras, je' consens, pour cette fois éhcore, à te payer à souper.

Julie occupait alors l’appartement du N“ 17 de la rue Louis-le-Grand ; elle y conduisit son ancien amant et lui offrit un magnifique souper, aux frais du duc de G*-**.

Puis, que se passa-t-il entre eux? que se dirent-ils? je l’ignore, mais ce que je sais bien, c’est que Julie étant allée quelques jours après habiter un hôtel que le duc venait de lui acheter aux Champs-Elysées, M. Potel, métamorphosé en baron de La Biirgotière, s’installa dans le petit entresol de sa maîtresse, et devint bientôt un homme tout à fait à la mode, qui, sans fnrfune connue, menait le traiu d’une personne qui a 40,000 livres de rentes.

11 était du reste fort économe, ce cher baron, et si le plus souvent possible il acceptait à dîner, par contre il se gardait bien d’inviter jamais qui que ce fut à partager le sien.

Heureux comme un coq en pâte, Louis Potel coulait des jours vraiment tissés d’or et de soie, quand le hasard plaça sur son chemin la belle Genofsa, dont le souvenir devint dès lors le tourment de son existence.

Yaim était le seul obstacle réel qui le gênât, aussi u’est-il pas étonnant que sou départ fut pour lui un véritable jour de fête.

Le lendemain même de ce départ, il chercha à rentrer eu grâces auprès de Joannic, et il y réussit promptement ; le jeune breton étant trop franc et trop loyal pour en vouloir longtemps à quelqu’un, ce quelqu’un fut-il M. Potel Cliquout.

Un jour que Joannic s’ennuyait à périr en regardant

SA

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la pluie fouetter les vitres de sa chambre, il vit entrer le jeune Potel qui lui proposa un diiier et une stalle à rOpéra, pour entendre Robert le Diable.

Ce fut, bien entendu, avec le plus vif plaisir qu’il accepta.

A six heures précises les deux amis entraient au Café Anglais, et se trouvaient quelques instants après confortablement installés devant une table copieusement servie; ou dina bien et lorsqii’eut sonné le quart-d’heure de Rabelais, ce fut par extraordinaire, M. le baron, qui, jetant quelques louis sur la table, dit superbement au garçon :

— Réglez l’addition.

Joannic fut tellement émen^eillé de cet acte prodigieux, qu’il faillit se -brûler en plaçant son cigare dans sa bouche par le bout enflammé.

— Partons maintenant, reprit le petit bonhomme, en empochant toute sa monnaie.

Ou fit un tour dans le passage de l’Opéra pour achever les cigares, puis l’on vint s’asseoir aux stalles d’orchestre.

Le premier acte était commencé, on le laissa paisiblement s’achever; mais à peine le rideau venait-il de s’abaisser, que les lorgnettes furent braquées dans toutes les directions.

Quoiqu’il iit chaud, la salle était, en raison peut-être du mauvais temps, garnie de monde.

— Tiens, Régine est dans sa loge, s’écria soudain La Burgotière, mon Dieu comme elle est pâle.

— En efiet, elle est bien pâle, reprit machinalement Joannic occupé à lorgner lady M***, la plus jolie anglaise du monde;

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— Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse, déclama Potel.

— Quels superbes cheveux blonds, répondit Joannic.

— Hein?

— Quoi?

— Je te parles de Régine, et tu me réponds cheveux blonds.

— Pardon, cher.

— Allons donc la saluer, car depuis un instant je la vois nous faire des signes désespérés.

— Je te suis, cher.

Mais au lieu d’avancer, monsieur Louis Potel restait les yeux fixés sur une loge des secondes; Joannic suivit la direction de ce regard, et ce ne fut qu’avec peine qu’il retint un cri, car il venait de recomiaitre Genofsa en compagnie de madame Bybeybolles, d’Isidore, et des époux Griffardon, teinturiers dégraisseurs de leur état.

Régine, qui de son côté suivait les mouvements des deux jeunes gens, reconnut, elle aussi, la jeune fille qu’elle avait aperçue dans la gare, et le même soupçon jaloux vint la mordre au cœur.

— Il faut que je sache qu’elle est cette femme, se ditelle.

Au même instant s’ouvrait la porte de sa loge, et Joannic faisait son entrée remorquant à sa suite M. de La Burgotière, encore mal remis du coup qu’il venait de recevoir.

— Bonsoir, chers, leur dit-elle eu leur tendant la main, et merci de vous être souvenus de moi.

Comment donc, belle dame, ne sommes-nous pas tout à votre discrétion.

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— Et ne sommes-nous pas toujours prêts à... voulut continuer La Burgotière; mais en apercevant en face de lui le visage Je Genofsa il ne put achever sa phrase.

— Qu’avez-vous donc? cher monsieur, reprit Régine en riaut.

Moi, rien, rieu, un léger étourdissement.

— Voulez-vous mou tlacou ?

Mille grâces, cela* va mieux? Je crois cependant •

qu’un peu d’air-, et, si vous vouliez bien me le permettre...

A votre aise, mou ami; à propos, continua-t-elle,

jjiomeut où le petit homme allait sortir, soj ez doue assez hou pour passer un de ces jours à mou hôtel, j ai à vous parler sérieusement; elle appuya sur ce mot.

— A vos ordres, madame.

— Je puis compter sur vous?

Mais commeut donc, je suis tout prêt à vous obéir,

et peut-être demain même me présenterai-je chez vous.

— Merci, à demain donc.

Elle lui tendit sa blanche main que M. Potel poita galamment à ses lèvres.

bien, demanda-t-elle vivement à Joaunic dès

qu’ils turent seuls, avez-vous des nouvelles ?

— Aucune, en vérité.

— Je vais alors vous en donner, car ce matin j’ai reçu une lettre de lui.

— Et, piobabiemeut, il vous répète qu’il vous aime toujours.

M’aimc-t-il réellement, fit-elle avec tristesse.

Douterez vous donc toujours?

— Sa lettre est bien froide.

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Et elle lui tendit la lettre de Yann.

— Je crois, ma chère Régine, que vous vous alarmez à tort, répondit-il après l’avoir parcourue, cette lettre me parait très-convenable.

— Elle ne vous paraît... que... convenable.

— Croyez bien...

— Je ne suis pas aussi conflante que vous dans l’amour de Yaun, répondit-elle en secouant tristement la tète.

— Pourquoi donc douter sans cesse et empoisonner votre existence par de vaines chimères, soyez raisonnable, ma chère Régine...

— Croyez-vous, par hasard, qu’il ait jamais pour moi tout l’amour qu’il ressente pour cette fille, s’écria-t-elle brusquement en fixant Joannic, et en montrant du doigt la loge où se trouvait Genofea.

Vous vous troublez, M. de Kernevelan, continua-telle, mes pressentiments ne m’avaient donc pas trompés, et voilà la cause de l’étrange souffrance que me faisais éprouver la vue de cette femme; oui, il l’aime, ne le lui ai-je pas moi-mème entendu dire... sotte que j’étais, pourquoi donc ai-je cru à ses paroles menteuses. Ah 1 vous ne savez point encore feindre, M. de Kernevelan, et votre embarras seul me prouve que j’ai raison... voyons, répondez-moi franchement... vous le voyez, je suis calme... je puis tout entendre... elle est sa maîtresse, n’est-ce pas?... mais répondez, répondez-donc?...

— Régine, de grâce, calmez-vous.

— Je vous l’ai dit, je suis calme... parfaitement calme.

— Vous vous rendrez malade.

— Uue m’importe ?

— Régine, poursuivit Joannic, parvenu à surmonter

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son émotion, je vous jure que Yanu ne connaît pas cette femme !

— Mais pourquoi la regardiez-vous si attentivement.

— Je la trouvais belle...

— Ht c’est probablement aussi la même cause qui vous a fait tressaillir quand vous vous èles aperçu de l’attention que La Burgotière prêtait à cette créature.

— Vous vous êtes trompée, Régine, je n’ai nullement .tremblé.

— Me prenez-vous donc pour une enfant, j’ai vu, vous dis-je, et bien vu, et si’ tout à l’heure vous vous qtes ému de l’action bien simple, d’ailleiu’s, de La Burgotière, p’est que chargé, par Yann, de veiller sur cette femme, vous avez craint de manquer à votre mandat... Ne riez pas, Joannic, n’essayez pas de me cacher la vérité, vous ne pourriez, du reste, me faire prendre le change, je suis bien informée... croyez-le. Cette femme! ph! cette femme ! que je la hais !... Voyous, votre bras, msurquis, et éloignons-nous au plus vite... oui, vous avez raison, je suis malade... Ma tète me semble prête à éclater... un feu brûlant dévore ma poitrine... que je souffre ! que je souffre ! mou Dieu... mais je me vengerai... oui, je me vengerai...

La malheureuse s’affaissa sur son siège, et resta haletante quelques instants.

— Votre bras, et emmeuez-moi bien vite d’ici, repritelle soudain.

Joannic, que cette scène fatiguait, s’empressa d’obéir à cet ordre.

La voiture de Régine n’étant pas encore arrivée, ou fut obligé de prendre un fiacre.

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— Fermez cette glace, dit-elle, j’ai froid.

Quoiqu’il fit très-chaud, la pauvre enfant tremblait de

tous ses membres.

En arrivant rue de La Bruyère, Régine voulut le faire mon terriez elle, Joannic s’y refusa obstinément, et au moment où il prenait congé d’elle, elle lui dit avec un pâle sourire :

— Retournez veiller sur elle... ,,

— Régine I... voulut dire Joannic.

Mais déjà la jeune femme avait disparue.

Une fois seule, Régine courut s’enfermer dans son boudoir, et pendant plus d’une heure, elle resta sans faire le moindre mouvement.

— Je me serai trompée, murmura-t-elle, en relevant la tête, il ne connaît pas cette fille. Que je souffre, mon Dieu I que je souffre 1

Saisissant ensuite la lettre qu’elle avait montrée à Joannic, elle la relut en entier et chercha pour ainsi dire à se rendre compte de chaque parole.

— Je suis folle, mille fois folle... pourquoi donc ai-je connu l’amour ?

« L’amour, vaine utopie, mot creux, rêve insensé d’une imagination en délire 1

« Je blasphème en ce moment; l’amour n’est-il pas la consolation la plus douce de l’âme en souffrance.

« Je t’aime, mon Yann I ;

« M’aime-t-il, lui?... Ohl mon Dieul pitié, pitié 1 vous seul savez toute ma douleur.

' « M’est-il donc permis d’aimér, à moi, la courtisanne?... non, je suis indigne de lui... et je ne dois pas...

L’AMOUR EN PARTIE'DOÜBLE

« Oui, j’aurai le courage de rompre... 060: je veux, à défaut de sou amour, posséder du moins son estime...

^ « Yann, Yann, tu me fais bien souflfrirl 1 !

« Pourrais-je me résigner jamais à ne plus r 6 iimer?... Tais-toi, mon pauvre cœur, tais-toil... ^

O C’en est fait!... je ne veux plus revoir l’ingrat, et dussé-je endurer mille mort!...

^ Car j’en mourrais... cet amour c’éteittoute ma vie... et peut-être un jour en l’apprenant, donnera-t-il Une l 6 irme de regret au souvenir de la pauvre Régine ! » Tout en parlant ainsi, elle s’était approchée d’un petit meuble eu bois de rose sur lequel gisaient pêle-mêle du papier, des plumes, un encrier, et elle commença cette longue lettre que Yann avait si avidement lue.

Elle écrivit une p 8 u:tie de la nuit, et lorsque le lendemedn matin sa femme de chambre entra dans le boudoir elle la trouva sommeillant d 6 ms son fauteuil.

Pauvre Régine, elle savait maintenant par expérience tous les tourments affreux qu’engendre la jalousie ! . .

M. de La Burgotiêre s’était empressé de profiter de la permission que' lui avait accordé Régine, et à peine se trouv 6 iit-il hors de la loge, qu’il commençait à dresser ses batteries.

Une chose le gênait, c’ét 6 Ût la présence de Joannic.

— Je ne puis me brouiller avec lui, se disait-il, ce garçon peut m’être utile ; d’un autre côté, m’est-il raisonnablement permis de laisser échapper la superbe occasion qui se présente d’attaquer la place que je convoite. Toutes mes batteries sont parf 6 Ûtement dressées, et si je ne réussis pas, c’est que je sercû im bien gr 6 md

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nigaud... ne pas réussir, et pourquoi? N’est-elle pas femme I et quelle est celle qui ne sent pas un petit grain d’ambition germer dans son cerveau... Lançons-là d’abord, nous songerons ensuite à nos propres affaires... Régine, au besoin, m’y aidera... Je saurai l’y contraindre. Mais ce que j’ignore encore, c’est si cette fille est la maîtresse de Joannic ou celle de Yanii... je le saurai... ce soir même... et quel que sait l’heureux mortel qui possède une perle aussi rare, je saurai bien la lui ravir.

En monologuant ainsi, M. de ta Burgotière était monté à l’étage supérieur, et il s’amusait à examiner, par le carreau de la loge, tout ce qui se passait dans la salle.

Soudain, un sourire vint se jouer sur ses lèvres, il venait de voir Régine et Joannic s’éloigner ensemble; il descendit aussitôt pour s’assurer de leur départ, puis, sûr de jouir, au moins pendant quelques instants, de sa liberté, — car il ne doutait pas que M. de Kernevelan ne revint bientôt, — il courut reprendre son poste d’observation.

Le second acte était déjà fort avancé, il attendit pour agir que le rideau se fuLde nouveau baissé.

Comme si le ciel eut été pour lui, les Bybeybolles et les Griflfardon sortirent pendant l’entr’acte, laissant Genofsa, seule dans la loge.

— Ouvrez-moi, cette porte, dit-il à l’ouvreuse, en lui glissant un louis dans la main.

— O amour I murmura-t-il en entrant, que de sottises tu fais commettre.

Genofsa, occupée à exammer la salle- et les toilettes, n’avait rien entendu.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Mademoiselle, lui dit-il en s’inclinant.

— Vous, vous ici, monsieur, fit-elle en se reculant ef- , frayée.

— Mon Dieu, oui, mademoiselle, et^e vous prie tout d’abord de vouloir bien excuser une indiscrétion que j6 n’aurais pas commise , si M. de Kernevelan ne m’en eût prié.

— M. de Kernevelan? vou5 venez de la part de M. de Kernevelan?

— Oui, mademoiselle, et je lui suis infiniment reconnaissant de m’avoir procuré l’iiomieur de déposer mes hommages à vos pieds.

— Monsieur!... et, qu’aviez-vous à me dire?

— M. de Kernevelan m’a prié de vous demander s’il vous serait loisible de le recevoir demain.

— A-t-il donc à me parler?...

— Probablement! il a même ajouté qu’il désirait que vous voulussiez bien lui indiquer l’heure et le lieu du rendez-vous.

— M. de Kernevelan ignore-t-il que toujoims, pour lui, je suis chez moi. •

— Ce qui signifie, murmura le petit baron, que pour* moi tu n’y es jamais; c’est ce que nous verrons bien.

— Mais pourquoi M. Joaunic n’est-il pas venu luimème, car tout à l’heure, jcj’ai aper<;u dans'cette loge, en face, causant avec une femme qui m’a parue bien ])elle...

Croyant remarquer une certaine inquiétude dans le tonde la jeune fille, La Burgotière continua en souriant;

— Elle n’est pas mal, en e|fet, c’est une petite dame, qui s’appelle, je crois, madanje de Gastel-Brancio,

Vous la connaissez, monsieur?

— Est-ce que je connais ce monde-là.

— Tout à l’heure... cependant...

— M. de Kernevelan m’avait prié de l’accompagner, et pour jlui être agréable j’ai cru devoir accepter...

— C’est edors une amie de M. de Kernevelan.

— Oui ët non.

— Comment, oui et non.

— Ces dames n’ont pas précisément d’amis, on n’est, pour elles qu’un banquier ou qu’un meuble plus ou moins utile.

— Mais alors que faisait M. de Kernevelan?

— 11 amusait madame de Castel-Brancio.

— Ah I se contenta-t-elle de répondre.

Cette femme est plus forte que je le supposais, se dit-U, car pas un des muscles de son visage n’a bougé.

— Comment trouvez-vous le spectacle? reprit-il en changeant brusquement la conversation de terrain.

— Charmant, en vérité.

— Et la musique ?

— Ravissante.

• — Et... vous êtes heureuse de vous trouver ici...

— Parfaitement heureuse, j’aime tant la musique.

— Mais ne pourriez-vous souvent jouir de ce plaisir?...

— • Moi , et comment? fit-elle avec un frais éclat de rire.

— Mais... La Burgotière hésita un instant, mais en demandant des billets à vos amis.

— A mes amis? je ne copnais personne.

Et M. de Kernevelan, et... moi, allait-il ajouter.

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— Et... reprit- elle, en remarquant son hésitàtion.

— Et M. de Kergall, allais-je dire.

Genofsa ne put se défendre d’un mouvement assez vif.

— Il parait que c’est lui qu’on aime, pensa-t-il.

— Et , balbutia Genofsa , M. de Kergall connaît-il aussi?... puis elle indiqua du geste la loge, où quelques instants auparavant trônait Régine.

Au même moment la porte de la loge s’ouvrit, et la grosse face de la Bybeybolles apparut dans l’cntre-bàillement. Je laisse à penser de son ébahissement en apercevant le beau La Burgotière.

Celui-ci nullement effrayé de l’appai-ition, s’était aussitôt levé, et s’inclinant avec grâce devant la pauvre Genofsa, dont le visage s’était couvert d’une mortelle pâleur.

— J’aurai l’honneur de vous répondre, fit-il, en accompagnant monsieur le marquis, mon ami. 11 accentua vigoureusement ce dernier mot.

— Je vous attendrai, monsieur.

— Merci, mademoiselle, pour mon ami et pour moi, et recevez la nouvelle assurance de mon profond respect.

Et, le front haut, la lèvre railleuse, il sortit de la loge en faisant un petit signe de tète amical aux Bybeybolles et aux Griflardon.

Une fois hors de la loge, il se frotta joyeusement les maüis et, tout en fredonnant un gai refrain d’opéra-comique, il courut reprendre sa place à l’orchestre.

Pendant ce temps Genofsa, devenue subitement triste, ne songeait nullement à l’imprudente permission qu’elle venait d’accorder au baron, et c’est à peine même si elle

répondait aux questions que la Bybeybolles lui adressait sur la visite qu’elle venait de recevoû-.

— Tout cela ne me semble pas clair, murmurait Isidore, monsieur le comte m’a dit de me méfier, il faut donc que je me méfie, faudra que j’en cause avec monsieur le marquis.

La Burgotière avait à peine eu le temps de s’asseoir, que Joannic, de retour au théâtre, venait reprendre sa place à ses côtés; en jetant un regard scrutateur sur son voisin, le jeune marquis remarqua qu’un sourire de satisfaction éclairait le visage de son ami, mais il n’en tira cependant nulle fâcheuse conséquence.

Au sortir du théâtre, les deux jeunes gens se rendirent à la Maison-d’Or, où M. de La Burgotière, qui décidément ce jour-là se mettait en frais, commanda un respectable souper.

ou M. DE LA BURGOUÈRE FAIT DE LA DIPLOMATIE

Les mets étaient délicats, les vins capiteux, aussi une demi-heure ne s’était pas écoulée tpie déjà les yeux des deux jeunes gens exprimaient la plus douce béatitude.

La fenêtre ouverte du cabinet permettait d’apercevoir le boulevard, où, comme s’il eut été quatre heures de l’après-midi, se mouvait une foule compacte de flâneurs et de provinciaux, allant, venant, bavardant, lançant des mots grivois, souvent même orduriers aux beautés fanées qui trônent à cette heure de la nuit sur les chaises du boulevard.

De La Burgotière regardait machinalement ce spectacle, quand, se levant sondahi, il lança deux sonores :

— Psitt 1 psitt !

— Qui appelles-tu donc? lui demanda Joaunic.

— Je viens d’apercevoir la grosse Louise, et je lui faisais signe de monter, reprit Louis Potel , en eonti-

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nuant son manège; la voilà qui m’a aperçu, et elle se décide à monter.

Et M. de La Burgotière, s’éloignant de la fenêtre, vint reprendre sa place devant la table.

— Bonjour, chers, leur dit en ce moment la grosse Louise qui faisait son entrée dans le cabinet, suivie d’une jeune fille; je vous présente Laura, mon amie, une bonne fille,^alue Laura.

Celle-ci, qui paraissait à peine aN'oir dix-sept ans, tant elle était mince et frêle, s’inclina timidement devant ces messieurs.

— Tu soupes avec nous, ma chère Louise, demanda Joannic.

— Très-volontiers, et mon amie aussi : , nous avons une faim de loup ; figurez-vous que nous avons voulu assister à la première de l’Ambigu et nous ne faisons qu’en sortir, après y être entrée à six heures et demie, et avoir fait une heure de queue.

— Garçon, servez au plus vite ces dames, et du Champagne frappé.

Les deux femmes prirent place à table, et grâce à leur élégant coup de fourchette, elles furent promptement au courant de la situation.

— Il me semble que vous ne preniez guère le chemin du logis? reprit soudain La Burgotière.

— Nous voulions gagner la rue du Helder, afin de nous dégourdir les jambes.

— Ah ! c’était pour vous dégourdir les jambes, grom- . mêla le petit baron.

— Et pourquoi vouliez-vous donc que ce fut! s’écria la grosse Louise, en se redressant furieuse.

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— Le cœur de la femme est un abîme si profond, déclama La Burgotière en riant.

= Insolent! fit-elle, en foudroyant du regard son ancien amant.

— Moi! insolent! et pourquoi? pour m’être amusé à débiter une phrase de mélodrame. Ah! Louise, Louise, décidément tu me méconnais, car je puis te jurer que le jour naissant n’est j>as plus pur que le fond de mon îœur.

— La paix, la paix; cria Joannic, qui voyait Louise prête à riposter, êtes-vous donc ici, mes enfants, pour vous disputer ; buvons, chantons et rions. A ta santé Louise ! à la vôtre Laura !

Les verres se choquèrent et se vidèrent en un clin d’œil.

— Mais vous-mêmes, s’écria Louise, que diable faisiezvous seuls ici, vous attendiez quelqu’un, j’en suis sûre, et voyant qu’on ne venait pas, vous nous avez prises comme pis aller.

— Une semblable idée, Louise.

— Eh! eh! reprit sournoisement La Burgotière.

Louise n’était pas précisément jalouse de Joannic,

mais comme toutes les femmes, elle con^jantait bien à tromper son amant, mais sans vouloir, toutefois^ permettre que celui-ci lui rendit la monnaie de sa pièce, aussi riposta-t-elle aigrement :

— Que voulez-vous dire?

— Rien, rien, reprit le jeune baron en dégustant, à petits coups, vm verre de Champagne.

— Tu médites quelque méchanceté, se dit Louise, qui connaissait son La Burgotière sur le bout du doigt.

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Celui-ci continuait à boire eu fredonnant :

C’est l’amour, l’amour.

Qui fait le monde A la ronde.

~ L’amour, il vous sied bjen d’en parler, vous, qui ne vous doutez même pas de ce que c’est, reprit ironiquement Louise.

— Eh! eh! peut-être.

— Vous! allons donc?

— Eh ! mon Dieu, oui, j’ai connu l’amour.

— Et pour qui donc brûlait ce cœur ?

— Ce n’était pas pour vous, ma belle.

— <• Insolent !

— Voilà ma manière de voir, je suis comme un capitaliste, je place' mon affection de manière à pouvoir en toucher les intérêts.

— Je ne comprends pas?

— Je n’en surs nullement étonné.

^ Si je ne me retenais, comme je vous appelerais...

gênez pas, chère, dites tout ce qui vous pÆsera par la tète, mais du moins convenez, avec moi, que l’amour est une belle chose. Ai-je raison, Joannic?

— Ma foi, j’avoue mon incompétence en matière d’amour.

— Ah bah ! tu n’as jamais aimé, là, ce cpii s’appelle aimé ?

— Ma foi, non..., je me trompes, eepeudant, je sentis battre rm jour ce viscère qu’on porte sous la mamelle

gauche, c’était auprès d’une petite paysanne jolie, jolie comme les amours; je lui jurai un éternel amour, et deux mois après je ne pensais plus à elle. Voilà mon seùl amour, car c’est à peine si depuis j’ai aimaillé par ci par là.

— Comme c’est poli les hommes, s’écria Louise, prends

exemple là-dessus, petite, continua-t-elle, en s’adressant à sa compagne. •

— Pourquoi donc perdre son temps auprès de vous, reprit Louis Potel, quand de jeunes roses, fraîchement écloses, ne demandent pas mieux que d’éuivrer nos sens de leurs plus doux parfums.

— Ah ! ah ! charmant, délicieux, ricana Louise.

— Interrogez, Joannic, et demandez-lui si Genofsa...

A peine ce mot s’était-il échappé des lèvres de M. de

La Burgotière, que Joannic, l’œil eu feu, se dressait devant lui.

Louis, lui dit-il, d’une voix terrible, je te défends de parler de cette jeune fille, et si jamais j’apprenais... je te briserais comme ce verre.

Et, saisissant xme bouteille, il la jeta violemment à terre.

■— Me suis-je donc trompé, murmura Lanurgoni^c, qui s’était reculé tout effrayé, et serait-il son amant? Il fallait nous avertir, reprit-il, plus haut, qu’elle était ta maîtresse et nous nous serions bien gardé...

— Tais-toi, langue maudite, reprit vivement Joannic, et sache qu’elle n’est ni ne sera jamais ma maîtresse.

Un soupir de satisfaction souleva la poitrine du petit baron, car, connaissant la sincérité de Joannic, il le sa-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

vait incapable d’avoir recours à un mensonge, dans le seul but de donner le change à la grosse Louise.

— Pardon, cher, pardon, reprit-il, crois bien que j’ignorais...

— Allons, c’est bien, n’en parlons plus.

Si Joannic, eut été moins troublé, il aurait pu demander au petit hopime comment il avait appris ce nom de Genofsa, et celui-ci se fut probablement trouvé fort embarrassé pour le lui dire, mais Joannic n’y songeait nullement; il avait hâte de s’éloigner, et, dans ce but, il fit demander si sa voiture était arrivée.

— Voulez-vous que je vous reconduise, ma chère Louise.

— Non, merci, je préfère marcher un peu; Louis nous reconduira mon amie et moi.

— Bonsoir, donc; et Joannic s’éloigna sans adresser un seul mot à La Burgotière.

— Ah ça, que signifie? demanda Louise, dès que la porte se fut refermée.

— Ma chère, lui répondit durement le baron, mêletoi de tes affaires et ne m’ennuie pas davantage.

— Mais enfin, cette femme...

— Que t’importe...

— Je sais bien, mais cependant...

— Aimes-tu Joannic.

— L’aimer, l’aimer, comme tu y vas.

— Ma chère amie, M. de Kernevelan à cent mille livres de rentes qui méritent bien un peu d’amour. A bon entendeur, salut.

Et, sans attendre la réponse de Louise, il sonna le garçon, demanda l’addition, la régla en faisant une légère

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

grimace, puis le cigare aux lèvres, et sans aucun soucis des deux femmes, il se dirigea vers la rue Louis-le- Graud.

Rentré chez lui, mousieur le baron se mit à réfléchir profondément sur ce qu’il devait faire, il chercha longtemps, mais le résultat de ses recherches fut agréable, sans doute, car il se sourit à lui-mème en se frottant les mains, puis après avoir fredonné un couplet de circonstance il se décida à se coucher.

Cette nuit-là M. de La Burgotière dormit du sommeil du juste.

A midi précise, l’excellent jeune homme entr’ ouvrait un œil et regardait la pendule.

— Midi 1 s’écria-t-il.

Tirant alors un cordon placé près de son lit, il fit résonner un timbre.

A cet appel apparut la tète laineuse d’un jeune nègre.

— Que désire monsieur le baron?

— Mon costume n® 2.

— Monsieur le baron déjeune-t-il chez lui ?

— Je déjeunerai au cercle.

— Que désire encore monsieur le baron?

— Dis à William d’atteler Victorine à mon coupé bleu; tu monteras sur le siège avec lui.

Le nègre s’inclina, puis sortit.

Une fois seul, monsieur le baron étendit les bras, ferma les yeux, les rouvrit, se retourna, étendit de nouveau les bras, bâilla à se démanteler la'^àchoire, poussa un ah I ah ! qui, commencé en voix de basse, se termina en voix de ténor suraigu, et bref se détermina à se mettre sur son séant.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Il resta encore une minute ou deux à recommencer le même manège, et, fatigué sans doute de se démener en • tous sens, il se frotta les yeux et, comme une personne qui craint de revenir sur un parti pris, il s’élança vivement hors du lit.

Une superbe glace de Venise surmontait la toilette; monsieur le baron s’y mira quelques instants avec complaisance; se sourit avec bonhomie, et s’écria en se faisant une gracieuse moue :

— Louis Potel Cliquout de La Burgotière tu es décidément un grand homme.

Une heure après, monsieur le baron, introduit chez monsieur le directeur de l’Opéra, avait avec lui une conférence fort longue, puis, àu moment de se séparer, le directeur disait :

— Je ne puis me prononcer sans l’avoir entendue.

— A merveille, aussi est-ce bien mon intention d’avoir préalablement une audition.

— Je suis tout à votre disposition, prévenez moi seulement la veille, de l’heure à laquelle vous viendrez.

— Parfaitement, je vous garantis d’avance que vous serez émerveillé.

— Je le souhaite ardemment, nous sommes si pauvres en sujets.

— Le fait est que l’art tend chaque jour à se perdre de plus en plus.”

— A qui le dites-vous.

— C’est un coup de fortune à tenter, .et je suis convaincu que nous réussirons.

— ■ Que le ciel vous entende; au revoir.

^ Au revoir et à bientôt,

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

En sortant du cabinet du directeur, M. Potel, jugeant qu’il était trop tard pour aller déjeuner au Cercle, se rendit dans un cabaret à la mode, puis après un copieux déjeuner se fit conduire rue de Sorbonfte.

Genofsa était seule lorsque M. Potel vint frapper à sa porte.

— Entrez, fit-elle.

Le jeune beau ne se le fit pas dire deux fois, il entra et vint en minaudant prier mademoiselle Genofsa d’agréer l’assurance de son profond respect.

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