ON ROMAN PAR CORRESPONDANCE
Joannic de Kernevelan à Yann de Kergall.
' Paris, 16 Octobre.
Mon cher Yann,
La santé de ta tante, si chancelante depuis quelque temps, t’inspire de vives craintes, je suis vraiment désolé de ce contre-temps, et je regrette chaque jour davantage ton éloignement de Paris.
Lorsque je te fais part de mes pressentiments, tu me traites eu Cassandre et tu te ris de mes prédictions. Prends-y garde, cher, tu pourrais, à l’exemple des Troyens, payer bien cher ton incrédulité.
Ton amour, me dis-tu, est plus violent que jamais; et, libre de ta personne, tu comptes emmener Genofsa et en faire ta femme.
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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
Je ne te blâme ni ne t’approuve, tu es assez grand pour savoir ce que tu as à faire, et je crois qu’à ta place j’agirais de la même manière, car Genofsa est un ange.
Tu ajoutes que tu as pour ainsi dire rompu avec Régine, est-ce un bien? est-ce un mal? Je regrette vivement de t’avoir naguère donné le conseil de lui écrire ; Régine est une excellente fille, j’en conviens, mais l’amour lui trouble la cervelle, et je crois que La Burgotière y aide puissamment aussi. •
Je te le répète, je ne prétends pas te donner des conseils, mon cher Yann, mais à ta place je viendrais surle-champ, quitte à repartir le soir même.
11 eu est temps encore, et demain, peut-être, il sera trop tard.
Réfléchis, et crois-moi tou bien dévoué, toujours.
JOANNIC.
Yann à Joannic.
Mon bo;î Joannic,
Tu te fais un monstre des plus petites choses, quo crains-tu donc?
Genofsa m’aime toujours, ne me l’écrit-elle pas. Je ne me plains que d’une chose, c’est que ses lettres soient aussi courtes et aussi rares.
Je ne puis, ainsi que tu me le conseilles, abandonner ma tante eu ce moment, elle est au plus mal, et le docteur Cornudet m’avoue qu’elle est très-bas et qu’elle n’a peut-être plus deux jours à vivre.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE 67
Ma perplexité est grande néanmoins, et malgré moi tes prédictions me troublent et me bouleversent.
Donne-moi donc de plus amples détails, et au nom du ciel, apprends-moi ce qui te peut faire supposer...
Tu te seras trompé sans doute. Cependant, tout eu voulant me persuader, à moi-mème, que ton attachement à mes intérêts t’a poussé trop loin, c’est avec la plus la vive içipatience que je vais attendre ta réponse.
Kergall, 20 Octobre.
A toi de cœur.
Yann. •
Joannic à Yann.
Pari*, 25 Octobre.
..Mon cher Yann,
Je relisais encore, tout à l’heure, ta dernière lettre et je ta méditais, quand Ivon a introduit près de moi un brave garc^on qui demandait instamment à me parler.
— C’est vous, sauf vot’ respect, qui êtes M. de Kernevelau.
— Oui, mon ami, que désirez-vous?
— C’est alors bien vous qui êtes l’ami de M. de Kergall?
— Sans doute.
— Lorsque monsieur le comte est parti, il est venu à moi et m’a prié de veiller sur la petite, car il faut vous
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
dire que je demeure non loin d’elle, et que tout en travaillant je puis voir tout ce qui se passe.
J’avais pris ma faction, et tout allait pour le mieux quand le monsieur du premier donne une loge à la mère pour le grand Opéra.
Nous y allons, la mère, mademoiselle Genofsa, les Griffardou et moi, en nous promettant beaucoup de plaisir.
Ah ! bien oui, le premier acte se passe, je m’amuse et les autres aussi, faut vous dire qu’on donnait Robert.
Pendant, un eutr’acte, comme il faisait une soif de tous les diables, les Griffardou proposent une tournée, nous acceptons, sauf mademoiselle Genofsa. C’était pas son idée à c’te jeunesse, nous la laissons donc et nous filons.
Lorsque nous rentrons ensuite, nous trouvons installé auprès de mademoiselle Genofsa un certain personnage dont M. Yaun se méfiait tout particulièrement, aussi la colère me monte-t-elle à la tète et je m’apprête à voir si ses membres sont de beurre ou de coton, quand mademoiselle Genofsa, qui probablement devine mon intention, tend la main au quidam, et, avec son plus charmant sourire, lui dit : au revoir.
Ma colère s’est alors fondue comme un morceau de glace près d’un poêle, et j’ai laissé 'passer le particulier en lui tirant ma révérence. Etais-je assez idiot?
11 est vrai que la porte ne s’était pas plutôt refermée sur lui, que je me repentais déjà de ma pusillanimité, et de rage j’en arrachai un bouton de mon habit, ce qui m’a valu un fier galop de la bourgeoise, car il parait que le morceau avait suivi le bouton.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE 69
— Est-ce tout? demandai-je.
— Dame non, car s’il n’y avait eu que cela je ne serais pas venu vous dérauger.
— Qu’arrive-t-il donc?
— Il se passe de ce côté quelque chose qui n’est pas ' clair, car depuis ce jour-là, la demoiselle est bien changée, elle est devenue triste, maussade; elle, naguère si polie, ne parle plus à personne, et tous les jours elle passe de longues heures au dehors, puis ses yeux sont rouges et gonflés, on voit qu’elle a pleuré, beaucoup pleuré.
Et tout cela me fait du mal, car voyez-vous, monsieur le marquis, je m’étais attaché à cette jeunesse, je l’aimais quoi, comme on aime les anges, et maintenant que je la vois changer ainsi je deviens triste, et parfois aussi je me sens envie de pleurer comme un imbécile.
Une larme mal contenue glissait en effet sur la joue du brave homme.
— Mais, mon ami, lui dis-je, savez-vous le nom de • cet homme dont vous me parlez?
— Je l’ai entendu prononcer par M. Yann, il s’appelle, je crois, l’Abri... l’Abri... côtière.
— La Burgotière.
— Oui, c’est bien cela.
— Merci, d’être venu vers moi, je vais tout d’abord prévenir M. de Kergall de ce qui se passe, et aviser ensuite aux moyens d’y parer. Au revoir, mon ami, au’re- ■voir.
A peine Isidore m’avait-il quitté que je volai chez Genofsa; elle était sortie, à ce que me dit la portière, qui
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se montre aujourd'hui aussi raide à mon égafd que son fils est poli.
Voyant qu’attendre ne me servirait à rien, je suis rentré chez moi et j’ai commencé cette longue lettre.
11 faut que je te l’avoue, moi aussi j’ai remarqué un singulier changement dans la manière d’ètre de Genofsa. Elle, jadis si douce, elle est devenue fantasque, elle rit sans raison et pleure de même; elle travaille parfois avec une sorte de rage, et parfois auss^elle reste des heures entières à rêver.
Vainement je me suis efforcé de connaître la cause de son chagrin, elle s’est contentée de sourire en me di- S6int qu’elle ne souffrait pas, mais je ne ie vois que trop, son sourire est triste et son cœur est gros de larmes.
Une seule chose me rassure, c’est que son amour pour toi est toujours aussi profond, et cependant elle souffre maintenant, quand je lui parle de toi, et un jour je l’ai entendu murmurer :
— 11 regrettera peut-être de m’avoir délaissée.
Que peuvent signifier ces paroles?
J’ai voulu mettre aussi l’entretien sur La Burgotière, mais pour toute réponse je n’ai obtenu que ces paroles :
— M. de La Burgotière m’a rendu un service immense dont je lui serai éternellement reconnaissante.
— Mais Genofsa, savez-vous ce qu’il est?
— Je sais que vous ne l’aimez pas, mon ami, cessons donc cet entretien.
Et elle se mit à parler d’autres choses, elle fut triste néanmoins toute la journée.
Hier je suis retourné voir Genofsa, et cette fois, la Bybeybolles n’étant pas dans sa loge, je suis monté tou|
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droit. Genofsa se trouvait chez elle, assise devant son piano, elle étudiait un point d’orgue fort difficile.
— Bonjour, me dit-elle, en m’apercevant, vous permettez que je continue.
— Mais comment donc, aussi longtemps que cela vous fera plaisir.
Elle s’efforça en effet de vaincre la difficulté, mais découragée de faire toujours la même faute elle referma brusquement la partition et de dépit quitta son piano.
— C’est donc bien difficile? hasardai-je.
— Horriblement.
— Que n’essayez-vous encore... avec un peu de patience...
— Non, c’est inutile.
— Je vous en prie.
Elle consentit enfin à se rendre à mon désir, et, après avoir recommencé deux ou trois fois le passage difficile, elle parvint à se le graver dans la tète.
— Ne trouvez-vous pas coml)ien j’ai fait de progrès, me deraanda-t-elle tout à coup, et ma voix' ne, vous semble-t-elle pas plus facile ?
— En effet, vous chantez à ravir.
— Ah! c’est que je veux, moi aussi, devenir- une grande artiste, et je réussirai, croycz-le bien, je réussirai.
Une sorte d’enthousiasme brillait dans ses yeux et je t’avoue, que ne comprenant pas un traître mot à ses paroles, je la regardai d’un air si étonné qu’elle partit d’un franc éclat de rire; puis, subitement, redevenue sérieuse :
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— Il fait bien beau, dit-elle. Voulez-vous me mener promener, M. Joaiinic.
— Avec plaisir; mais où irous-nous?
— Mon idée va peut-être vous paraître bizarre, mais j’ai grande envie d’aller à Bicètre.
— Allons à Bicétre..
En un tour de main Gcnofsa fut prête, ma voiture attendait devant la porte, nous nous y installâmes et le cocher reçut l’ordre de nous conduire à Bicêtre.
Pendant toute la route, Gcnofsa n’ouvrit pas la bouche, mais plusieurs fois je la surpris essuyant furtivement une larme.
Lorsque nous fûmes arrivés, Genofsa s’échappa précipitamment de la voiture et se mit à courir du côté des bâtiments où sont enfermés les fous furieux; mais au moment d’y pénétrer, elle s’arrêta brusquement et je la vis s’élancer du côté de la chapelle.
Je m’y dirigeai donc à mon tour, et à mesure que j’approchais j’entendais s’élever un chant grave auquel se mêlait la voix puissante et mélancolique des orgues; je l’avoue, ces accents plaintifs m’allaient au cœur, et des larmes montaient bêtement à mes paupières, et lorsque je pénétrai dans le sanctuaire divin, je ployai le genoux et mes lèvres murmurèrent une prière.
Ce premier moment d’émotion passé, je jetai les yeux autour de moi et j’aperçus Genofsa priant du plus profond de son cœur.
O mon ami I qu’elle était belle ainsi, et quelle sublime poésie s’exhalait de tout son être; c’était Marguerile, belle de beauté divine, chantant à la divinité un hymne sublime de désespoir et d’amour.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
As-tu remarqué comme le chant des orgues réagit puissamment sur l’organisation des personnes nerveuses, c’est parfois comme une soulTrancc aiguë et terrible, et parfois aussi comme un baume divin, une rosée céleste qui tombe sur le cæur et le fortifie.
Avec quelle joie l’àme dans ces momeuts-là s’élève vers le créateur ! avec .quel bonheur tout notre cire s’humilie sous le doigt de Dieu ; que de chagrins viennent ainsi s’émousser devant une prière faite du fond du cœur; que de larmes en ces jours de douleurs qu’on croyait éternels ont été séchées et se sont changées, sinon en joies, du moins eu nue mélancolie douce et paisible, qui peu à peu s’est évaporée sous l’influence de la prière.
L’homme qui ne sait pas prier, ou qui affecte de ne pas vouloir prier, est un sot ou un misérable et je le plains de toute mon âme, parce qu’il ne peut comprendre toute la sublimité du remède que Dieu nous a donné.
Je n’étais probablement pas seul à faire ces réflexions, car Genofsa, se relevant soudain, vint à moi les yeux brillants, le teint animé, et me tendant les deux mains.
— O mon ami, me dit-elle, quelle bonne chose que la prière.
Puis prenant mon bras.
— Je me sens plus forte maintenant, allons visiter tous ces malheureux qui souffrent.
Nous nous dirigeâmes alors vers les cabanons des fous.
Une sorte d’hercule s’offrit â nous pour nous guider.
— Tiens, c’est vous mademoiselle, dit-il après avoir fixé Génofsa, je vous reconnais bien, vous êtes *déjà ve-
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
nue avec le fils de mon amiral, est-il donc malade que je ne le vois pas avec vous?
— M. de Kergall est absent.
— Et mon amiral ?
— Il est mort.
— Mille nom d’un sabord ! qu’est-ce que vous m’apprenez-là, mon amiral est mort, non d’une caronnade ! et je ne le savais pas; ça me rend tout drôle, un si brave homme.
— Ne vous avait-on donc rien dit au sujet du mallieureux qui vous était confié ?
— Celui du n” 33?
— Oui...
— Le pauvre diable n’a, lui aussi, plus besoin de rien, depuis un mois il a enjambé par-dessus le bord.
— Que dites-vous ? s’écria Genofsa en portant la main sur son cœur.
— Depuis le jour de votre visite il se passait quelque chose de drôle chez le pauvre homme, sa folie semblait avoir changé de nature, sans cesse il répétait :
— C’est elle, mon cœur l’a bien reconnue... pauvre enfant... c’est tout le portrait de sa mère...
Puis il passait des jours entiers sans proférer une seule parole. 11 restait-là, assis sur son lit, ne voulant que personne l’approchât.
— Et comment est-il mort?
— C’est horrible à penser, mais le malheureux s’est laissé mourir de faim sans qu’aucun de nous put se douter de son funeste projet.
— Savez-vous enfln son nom? demanda Genofsa.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Non, mademoiselle, mais demandez au directeur, peut-être vous dira-t-il maintenant qui fût ici-bas le n® 33.
Genofsa donna sa bourse au gardien, puis, me saisissant le bras, car elle chancelait, nous sortîmes de l’horrible séjour.
— Connaissiez-vous donc ce malheureux? lui demandai-je.
— Non pas précisément, car je ne l’ai vu qu’une seule fois, et cependant, depuis ce jour, j’ai sans cesse pensé à lui, car à son aspect j’avais senti vibrer en moi une corde jusqu’alors inconnue, et malgré moi je l’aimais.
En parlant ainsi nous étions arrivés devant la porte de la direction, je pénétrai dans le bureau et demandai à voir le'registre.
Au n“ 33, je lus le nom du vicomte de Kersaleun, entré le 2a avril 1837, mort le 5 octobre 186..
Je revins vers Genofsa, et à peine lui eussé-je dit ce nom que je la vis s’afiaiser sur elle-même.
De prompts secours l’eurent bien vite rappelée à elle, je la portai dans la voiture et je revins en toute hâte à Paris.
Vainement j’ai voulu l’interroger, elle pleure et ne veux pas s’expliquer.
Par pitié I reviens au plus vite, je ne sais plus où donner de la tête.
' A toi, néamnoins de cœur.
JOANNIC.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
Kergall^ 27 Octobre.
Mon cnER Joânnic, ,
Ta lettre m’a ^bouleversé à un tel point qu’en vérité, je deviens fou. Ma tante est au plus mal, le médecin m’a déclaré qu’elle ne passerait pas la nuit.
Ma tante me fait appeler et j’interromps ma lettre. .
Mon cher Joannic, quel horrible secret elle vient de m’apprendre... ce pauvre fou... ce vicomte de Kersaleun était mon oncle... c’est affreux...
Que je souflre... et je suis obligé de rester ici, mais si mon corps est présent mon âme est là-bas...
Veille bien, mon cher Joannic.
J’éprouve de furieuses envies de partir sur-le-champ... mais j’entends râler ma pauvre tante et je n’ose l’abandonner en cet instant fatal.
Viens à mon aide, mon cher Joannic, et à bientôt, je l’espère.
Yann.
M. de Kernevelan.
Paris. *
Tout fini, partirai demain soir, pas un mot à Genofsa, veux la surprendre.
Yann.
Telle était la dépêche que, le même jour, recevait le marquis de Kernevelan.
— Que va-t-il arriver, se ditril, en se rendant chez la grosse Louise, devenue son conseil.
CE QÜI SE PASSAIT RUE DE SORBONNE ET RUE DE LA BRUYÈRE PENDANT L’aBSENCE DE M. DE KERGAIX
Ainsi que nous l’avons dit, Genofsa avait su renfermer dans son cœur la douleur immense que lui avait causé le départ de son amant, ce qui ne l’avait pas empêchée, une fois seule, de verser des torrents de larmes.
La pauvre enfant aimait d’un amour infini, et c’est dans la force même de cet amour qu’elle avait su puiser le courage nécessaire pour dissimuler, en présence de M. de Kergall, la souffrance horrible qu’elle endurait.
Elle comprenait, d’ailleurs, que Yanu, en s’éloignant, allait accomplir un devoir sacré, et sa raison lui défendait de rien tenter pour l’cn empêcher.
N’espérait-elle pas le revoir bientôt? Or, la confiance n’est-elle pas l’accompagnement obligé de tout fervent amour ?
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
Elle se disait que Dieu veille sur les amours chastes et pures ; et elle espérait I
Avec quel bonheur elle attendait les lettres de son bien-aimé, et avec quel raffinement de ruse elle en distillait chaque phrase et pour ainsi dire chaque mot.
— Je t’aime! écrivait-il.
— Je t’aime ! répondait-elle.
Et tous deux, en chœur, répétaient :
— Nous nous aimons! et toujours nous nous aimerons ! !
Sa première joie fut cette fameuse lettre dans laquelle Yann lui donnait son adresse, et la priait de lui répondre.
Elle le ût sur-le-champ et longuement, et plus d’une fois, pendant qu’elle écrivait, des larmes coulèrent sur ce papier qui emportait tout son cœur.
Pendant longtemps ils s’écrivirent régulièrement.
Un jour, elle ne reçut pas la lettre qu’elle attendait; toute la journée elle fut triste, et la nuit ne fut pour elle qu’une longue impatience.
Mais, le lendem^, la lettre ne vint point encore ; elle attendait.
Les jours succédèrent aux jours, et pas ime lettre n’arriva.
Une douleur immense, infinie, envahit alors son âme, puis une lugubre pensée traversa son esprit.
— C’en est fait, se dit-elle, il ne m’aime plus.
Une sombre tristesse s’empara dès lors de tout son être; le désespoir, un moment, effleura son âme; mais bientôt elle releva la tète, et après une fervente prière à celui qui est la Providence des malheureux, elle s’écria ;
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— Faites que je l'oublie, mon Dieu, et ne le punissez jamais de son ingratitude.
Elle essaya vainement d’oublier, cet amour avait jeté de trop profondes racines pour qu’elle parvint à les arracher jamais de son cœur.
Sa tristesse se changea peu à peu en une mélancolie douce, que seule la musique avait le pouvoir de dissiper, aussi s’y livra-t-elle avec une sorte de frénésie.
Malgré le doute qui, chaque jour, devenait une certitude, elle espérait encore.
Quel est donc celui qui, même sur le bord de Fabîme, n’aperçoit point encore un mince reflet de ce météore brillant qui a nom l’Espérance ?
Joannic qui, nous l’avons dit, venait souvent la voir, ne comprenait rien aux fantasques revirements de son esprit, et vainement il cherchait à savoir, Genofsa se refusait impitoyablement à lui faire connaître la cause de son chagrin.
Après la promenade à Bicêtre, il crut comprendre, à quelques mots échappés à la jeune fille, que Yann, seul, devait être la cause de tout ce changement ; mais comment et de quelle manière? voilà ce qu’il ne put s’expliquer.
Yann, cependant, lui semblait toujours déplus en plus désireux de revoir sa Genofsa, et jamais, il le lui écrivait du moins, il ne laissait passer deux jours sans donner de ses nouvelles à sa chère aimée.
Une chose encore chagrinait M. de Kernevelan, c’est que Genofsa, placée sans doute sous une influence d’autant plus puissante qu’on la connaissait moins, semblait de plus en plus s’éloigner de lui, et mettre, pour ainsi
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
dire, le même soin à l’éviter, qu’autrefois elle en mettait à rechercher sa présence.
Un soir, que Gcnofsa lui avait paru plus triste que de coutume , il voulut enfin l’amener à une définitive explication, et, dans ce but, il aborda franchement la position.
— Genofsa, lui dit-il, vous souffrez, et c’est bien eu vain que vous cherchez à dissimuler cette souffrance, je la devine dans vos moindres paroles, je la retrouve dans vos plus petits gestes.
Au lieu de répondre, la jeune fille se mit à fondre en larmes.
— Ne suis-je donc plus votre ami, continua Joanni'c en lui prenant la main, ne voulez-vous pas me confier vos chagrins ?
— Ah ! pourquoi Yann est-il parti ?
— Que voulez-vous dire ?
— Que je suis bien malheureuse I et ses larmes redoublèrent.
— Je ne vous comprends pas, Genofsa; expliquez-vous plus clairement, je vous en conjure.
— Ne m’interrogez pas, Joannic, je ne puis ni ne veux vous répondre.
En entendant ces paroles, M. de Kernevelan sentit naître un doute dans son esprit.
— Est-ce que Yaun..., se dit-il, mais non... c’est impossible... c’est une noble et loyale nature... et je ne puis supposer...
Genofsa qui l’avait entendu, hocha tristement la tête.
— Vous vous êtes trompé, Genofsa, lui dit-il, il vous aime toujours, j’en jurerais, sur mon salut éternel.
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— Il’ne m’aime plus, dit-elle, en essayant d’étouffer les sanglots qui lui montaient à la gorge.
— Lui , ne plus vous aimer, mais vous ne le pensez pas; ne savez-vous donc pas que son plus ardent désir est de vous revoir ; que ses moindres pensées sont pour vous, que son cœur est plein de votre souvenir... lui, ne plus vous aimez!... Oh ! ne parlez pas ainsi, GenoCsa, car c’est blasphémer la plus sainte et la plus pure de toutes les affections.
La pauvre enfant éclata plus fortement en sanglots.
— 11 ne m’aime plus, répéta-t-eUe.
— Qui a pu vous dire?...
Genofsa, voulant sans doute échapper à son émotion, se leva subitement, et tendant la main à Joannic :
— Vous êtes mon ami, n’est-ce, M. de Kerneyelan; , eh bien ! si vous voulez me faire plaisir, qu’il ne soit plus, entre nous, questiçn de M. de Kergall.
— Mais... voulut répliquer Joannic, étrangement surpris, d’une semblable déclaration.
— Je vous en prie, et, au besoin, je vous en conjure.
Joannic resta abasourdi, et il y avait réellement de quoi perdre la tète en présence d’une position aussi fausse que celle qui lui était faite en ce moment.
Il ne savait en effet que résoudre.
Il comprenait bien que Genofsa aimait toujours M. de Kergall d’uu amour aussi profond, mais pourquoi donc alors se refusait-elle si positivement à en parler, et pourquoi surtout cette accusation d’oubli portée contre son ami.
Soudain, il se frappa le front.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Triple sot que j’étais, se dit-il, et M. de La Burgotière que j’oubliais.
Se levant alors à son tour, et saisissant la main de la jeune fille.
— Gcnofsa, lui dit-il gravement, prenez garde au piège
tendu sous vos pas ! i
— Un piège? que voulez-vous donc dire ?
— Prenez garde! vous dis-je, et fasse le ciel que vous ne vous repentiez pas un jom- bien amèrement, d’avoir un seul instant douté du cœur de M. de Kergall.
Et après l’avoir saluée froidement, il prit son chapeau et s’éloigna vivement, la laissant étourdie, confondue de ce qui venait de se passer.
Abandonnons maintenant la rue de Sorbonne pour nous transporter rue de La Bruyère, auprès de madame de Castel-Brancio.
Le temps était froid, la neige tombait drue et serrée, poussée piu: un veut violent du nord, qui la faisait s’amonceler et recouvrir le sol d’une couche épaisse.
Frileusement peletonnée sur une causeuse, placée au coin du foyer, la comtesse Régine regardait les flocons de neige heurter les vitres de sou boudoir, en produisant ce petit crépitement, signe certain de l’àpreté de la bise qui soufQe au dehors.
Cette occupation n’était probablement pas des plus intéressantes, car la jeune femme s’agitait sur son siège, frappait du pied, chiflbnuait fébrilement les magnifiques dentelles qui ornaient son peignoir de satin rose, garni de jais, et donnait, en im mot, tous les signes d’impatience qui témoignent du désappômtemcntou de l’ennui.
Un grand changement s’était produit dans toute la
personne de la comtesse, depuis le jour où nous l’avons aperçue pour la dernière fois, et ce changement se faisait uoii-seulement remarquer au moral, mais encore au physique.
Ses traits, en effet, nous apparaissent singulièrement altérés; ses yeux sont cerclés de bistres, ses yeux, jadis si beaux et qui semblent, en ce moment, n’avoir d’autre • éclat que celui de la fièvre ; une pâleur mate a remplacé l’incarnat si frais de ses joues ; de , légères rides se montrent insolemment au grand jour, et la pauvre enfant parait complètement insoucieuse de dissimuler leur présence. Ses belles mains se sont affilées plus encore, et semblent diaphanes tant elles sont maigres. La tristesse est peinte sur ce visage où naguère le sourire paraissait éternellement stéréotypé; et ces lèvres, autrefois si rieuses et si bien faites pour appeler les baisers que prodiguent et l’ivresse et l’amour, se crispent pâles et décolorées.
Régine, en un mot, n’est plus maintenant que l’ombre de la comtesse de Castel-Brancio.
Seule, en ce moment, dans ce boudoir qui avait été le muet témoin de son bonheur, Régine sentait des larmes perler â sa paupière, et, malgré elle, sa pensée se reportait vers cette époque de sa vie, où, insouciante et légère, elle vivait au jour le jour, heureuse d’un présent qui lui faisait oublier l’avenir et dédaigner un passé,
qu’elle regrettait à cette heure, de douloureuse an-
goisse.
Et cependant, de la souffrance même qui torturait son cœur, se dégageait comme une sorte d’âcre jouissance, au milieu de laquelle se complaisait sou esprit;
L’AMOÜU EN PARTIE DOUBLE
elle s’y plougcait pour ainsi dire toute entière ; elle la savourait à longs traits ; puis, soudain, épuisée, anéantie, elle relevait violemment la tête et se laissait aller à toutes les ardeurs de sa lière nature, à tous les emportements de sou indomptable caractère.
Ceux-là seuls qui ont aimé, pourront comprendre cette singulière antithèse, et s’expliquer ces bizarres contradictions qui métamorphosent le cœur, et eu changent complètement la nature et l’essence.
Régine, la vierge folle, ne connaissait de l’amour que ce langage brutal qui s’adresse aux sens, et n’amène après lui que dégoûts et satiété ! Jamais sa pensée ne s’était un seul instant arrêtée sur cet autre amour, aux chastes expansions dont les magnétiques effluves pénètrent l’homme jusqu’à la moelle des os ; jamais son âme n’avait été éclairée de ces célestes rayons, qui font qu’ici-bas l’homme oublie, et que, par le fait même de cet oubli, il rencontre le bonheur, mythe insaisissable pour tant de gens.
Du jour où cet amour s’était gUssé dans sou cœur, la vie lui était apparue sous un jour tout nouveau, ou plutôt, à partir de cet instant, elle s’était sentie vivre ; les illusions, compagnes obligées du pieu de Cythère, étaient accourues eu foule, eu répandant autoiu- d’elle un parfum si violent, qu’ entièrement énivrée, elle avait oublié ce «qu’elle avait été, et que pour ainsi dire complètement régénérée pai’ l’amour, elle s’était vu renaître à une vie nouvelle.
Mais après quelques heures d’un bonheur, hélas! trop court ! les ténèbres les plus profondes avaient tout à coup succédé à la lumière, et cette fois le désenchau-
Ky (
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
tement avait été si terrible, que Régine avait voulu mourir ! ! 1 *
Ne comprenait-elle pas, avec cette secrète intuition qui semble l’apanage de la femme, qu’entre elle et son amant s’élevait une barrière infranchissable, et d’autant moins facile à briser, qu’elle s’étayait sur un amour, et plus chaste et plus purl
Oh! combien alors, dans ces terribles alternatives de tristesse et de dégoût, elle eut voulu se trouver en présence de cette rivale, pour lui lancer à la face toutes les injures qui lui montaient du cœur aux lèvres, et pour pouvoir se venger d’elle 'comme sait se venger une femme, c’est-à-dire, en distillant goutte à goutte ce venin qui déborde de tout son être, et en la livrant, à son toür, à toutes les tortures de la jalousie la plus effrénée !
Mais le calme venait-il à succéder à la tempête, elle versait alors un torrent de larmes, et bien loin de maudire cette ennemie de son bonheur, elle souhaitait ardemment de la voir, et dut-elle mpeher à deux pieds, sur son propre cœur, elle eut voulu la prier à deux genoux, de donucr à cet ami, si cher, le bonheur qu’elle s’avouait indigne de lui faire goûter.
(]es alternatives, sans cesse répétées, de colère et de douceur, avaient singulièrement aigri le caractère de la pauvre ‘enfant, et si fortement réagi sur sa propre, nature, que peu à peu tous ses amis l’avaient délaissée, ne voulant ou ne pouvant subir les inégalités de son humeur.
Seuls, Joannic et M. Potel étaient restés quand même les commensaux ordinaires de l’hôtel de la rue de La
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
Bruyère, mais si l’affection sincère que M. de Kernevelan portait toujours à la belle recluse, l’avait empêché de rompre avec elle, il n’en était pas de même pour le petit M. Potel, et nous allons faire connaître les principaux motifs des fréquentes visites qu’il rendait à la comtesse de Castel-Brancio, ‘
ou M. POTEL COMMENCE A JOUER CARTES SUR TABLE
Depuis longtemps déjà la nuit était venue et Régine ne songeait nullement à faire apporter de la lumière, quand un violent coup de sonnette vint la faire tressaillir des pieds à la tète.
— Enfin ! dit-elle, le voilà !
Un instant après, le beau LaBurgotière était introduit dans le boudoir.
— Bonsoir, chère belle, fit-il en minaudant, comment t vous portez-vous aujourd’hui ?
Sans lui répondre, Régine donna l’ordre à son valet de chambre d’allumer les bougies.
— Comme vous êtes pâle, chère, reprit le petit homme, étonné de l’état de souffrance de la jeune femme.
— Asseyez-vous, La Burgotière, fit Régine, sans paraître se préoccuper de l’interpellation du baron, et dites-moi ce qu’entin vous avez appris ?
M. de La Burgotière regarda la jeune femme, dont
l’agitation fébrile se traduisait dans les moindres mouvements, puis, s’armant d’une pinccttc, il se mit gravement à tisonner.
— Répondez, je vous en conjure, ne voyez-vous donc pas mon impatience? par pitié 1 ne me faites pas plus longtemps languir. . ‘
Sc relevant alors avec une lenteiu* calculée, le jeune homme remit les pincettes à leur place, se mira dans la glace, rétablit l’harmonie de sa chevelure, puis, d’une petite voix flùtce, murmura :
— Hélas ! chère belle, que puis-je donc vous apprendre 1
— Louis, vous me ferez mourir.
— Moi!... osez-vous donc m’accuser ainsi d’un pareil crime de lèse- galanterie, mais bien loin de souhai- ♦ ter votre mort, je fais, au contraire, les vœux les plus ardents pour votre parfaite conservation.
, — Voyons, La Burgotière, terminons une bonne fois cette plaisanterie, et parlons sérieusement. Vous avez appris quelque chose et vous refusez de m’intruire, ou plutôt vous voulez me faire acheter votre secret. Eh bien, je suis prête à le payer; à quel prix l’estimez-vous?
' — Voilà, certes, une vilaine parole, Régine, reprit
M. Potel, dont la physionomie devint subitement sérieuse, et cependant, cette fois encore, je ne m’en fâcherai pas.
Faisant alors un pas vers la jeune femme, il lui prit la main, et, en scandant, pour ainsi dire, chaque parole, il ajouta :
— Vous voulez que je m’explique franchement avec vous, ch bien, je suis prêt à Iç faire.
Après cet exqrde, le charmant petit jeune homme alla
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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
prcndre un fauteuil, l’approcha du siège de Régine, puis, tirant un cigare de sa poche :
— Vous permettez, dit-il.
Et sans même attendre.la réponse de la jeune femme,' il l’alluma, s’étendit ensuite sur son fauteuil, croisa les jambes, se releva, s’étendit de nouveau, puis, sûr enfin d’être commodément assis, laissa négligemment tomber du bout des lèvres ce simple mot :
— Causons.
En toute autre circonstance, la fière Régine eut depuis longtemps déjà fait jeter le petit homme à la porte, mais nous l’avons dit, la belle courtisane n’était plus que l’ombre d’elle-même, aussi se contenta-t-elle de hausser dédaigneusement les épaules, en répétant elle-m.ême :
— Causons.
Un instant de silence suivit cette entrée en matière. Nos deux personnages semblaient en ce moment s’observer mutuellement, tout eu dressant leurs batteries, l’un pour l’attaque, l’autre pour la défense.
Ce fut M. Potel qui, le premier, engagea l’action.
— Vous m’avez prié, chère, de m’expliquer franchement, et me voici prêt à le faire ; mais nous allons, si toutefois vous y consentez, jouer cartes sur table; permettezmoi cependant de vous annoncer, tout d’abord, une nouvelle qui, j’en suis convaincu d’avance, ne peut manquer de vous intéresser au plus haut point : Régine, je suis amoureux 1
— Vous? ne put s’empêcher de répondre la vicomtesse,’ en haussant imperceptiblement les épaules.
— Hélas I oui, c’est comme’ j’ai l’honneur de vous le dire, je suis amoureux, et amoureux comme un fou<
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Vous! vous! répéta- t-elle en haussant la voix, allons donc, c’est impossible.
— Et pourquoi pas? n’ètes-vous pas vous-même le jouet du petit dieu malin de Cythère, persiûa le petit homme en se dandinant, je ne vois donc pas la raison...
— Eh ! que m’importe vos amours !
Pardon, chère, mais je trouve au contraire qu’il vous importe beaucoup d’apprendre que moi aussi je suis prêt à sacrifier sur l’autel de Vénus, et pour peu que vous consentiez à m’accorder quelques instants d’attention, je vous convaincrai pleinement, j’en ai la ferme conviction, de la vérité de cette assertion.
— Parlez donc, je vous écoute.
— Aimez-vous les apologues, Régine? je vais vous eu conter un.
La jeune femme ne put retenir un geste d’impatience.
La Burgotière continua sans paraître le remarquer.
— Dans un pays, que je juge inutile de vous nommer, vivaient deux jeunes gens, beaux tous deux, et qui,' à l’exemple des pigeons de Lafontaine, s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux, le jeune homme que j’appellerai Léo, fut un jour amené par le hasard, ou plutôt par la fatalité, auprès d’une de ees créatures perdues, dont l’amour, au rebours de l’hospitalité écossaise, se vend et ne se donne pas, et cette créature, en qui, probablement, tout sentiment d’honneur n’était pas complètement éteint, s’éprit d’une folle passion pour le pauvre pigeon égaré loin du nid, et sut si bien employer les ruses et les artifices, que l’infortuné Léo crut, lui aussi, éprouver un sentiment qu’intérieurement, j’en suis certaia, il désavouait.
Or, le hasard — avouez que parfois il fait bien des
cjioses, — or doue , le hasard , voulut qu’uu certain Pepe, ami de Léo, aperçut un jour Rita, le pauvre petit pigeon délaissé, qui, seul alors, roucoulait auprès du nid abandonné,
Pepe, qui vaut mieux que sa réputation, sentit soudain son cœur s’éprendre follement, et des paroles d’amour lui montèrent aux lèvres.
Malheureusement il ne tarda pas à comprendre qu’il soupirait en pure perte ; et comme sa passion, loin de se ralentir, continuait à galoper de plus belle, il chercha dès lors à trouver un moyen sûr d’attendrir la belle inhumaine.
Par suite d’habiles manoeuvres, il parvint à découvrir l’amour de Rita pour Léo, et le caprice de ce dernier pour Laïs, car j’ai oublié de vous dire que la fille perdue s’appelait Lais ; il n’eut donc plus alors qu’à dresser ses batteries, pour prouver à Rita les infidélités de Léo et... pardon, mais je crois que décidément mon récit commence à vous intéresser, je poursuis donc; et, dans ce but, il commença par circonvenir habilement ceux qui entouraient la jeune Rita; puis, sûr sinon de leur appui du moins de leur silence, il supprima les lettres de Léo... Ah I j’ai oublié de vous dire que dans l’intervalle Léo avait été obligé de s’éloigner, par suite de la mort d’un père, d’une tante, je ne sais plus au juste pour quelle raison, peu nous importe,- du reste, on substitua donc aux lettres de Léo, d’autres lettres fabriquées par Pepe, et peu à peu^ le doute naquit dans le cœur de Rita, et vous ne l’ignorez pas, chère, le doute, n’est le plus souvent, aussi bien en poUtique, en religion, qu’en amour,
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
que le premier pas qui conduit à l’apostasie. Aussi Rita ne tarda-t-elle pas à croire que son amant l’avait complètement délaissée.
Avouez que ce Pepe n’était réellement pas trop maladroit.
Toujours est-il que tout marchait comme sur des roulettes, quand une réflexion soudaine jaillit de la cervelle de Pepe.
— Mais si Léo allait arriver à l’improvisle, se dit-il, tout serait donc perdu, et, silr-le-champ, il chercha un moyen d’obvier, le cas échéant, à cet inconvénient; puis, après de mûres réflexions, il se décida à se rendre chez Laïs, et à lui dire ;
— Laïs, vous aimez Léo, et Léo ne vous aime pas; vous courez donc grand risque d’être repoussée avec perte, si quelqu’un ne vient à votre secours, je suis ce quelqu’un, je vous tends la main et je vous demande :
— Voulez-vous de moi pour allié?
Et, joignant le geste à la parole, le baron tendit la main à Régine.
Celle-ci, étourdie et comme en proie à un horrible cauchemar, ne répondit tout d’abord pas.
— Voilà mon apologue, qu’en dites-vous, Régine? demanda M. Potel.
— J’avoue que... je ne vous comprends pas.
— Je vais donc alors m’expliquer plus clairement et surtout plus brutalement. Sachez donc, Régine, que M. de Kergall ne vous aime pas, que c’est Genofsa qu’il aime et que seule il aime; or, comme moi aussi j’éprouve pour cette femme un amour insensé, je ne veux pas, je ' ne veux pas, entendez-vous bien, que cette femme soit à
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
un autre qu’à moi, et dussé-je y perdre la vie, je la lui disputerai jusqu’à la fiu.
Eu parlant ainsi, le petit homme s’était redressé l’œil en leu, l’attitude menaçante, et certes, en ce moment, il était beau, mais d’une infernale beauté, qui fit froid à Régine jusque dans la moelle des os.
— Eh bien ! reprit-il après un instant de silence, me comprenez-vous cette fois, et consentez-vous à me servir ?
— Non, non, laissez-moi, je ne veux pas qu’il souffre.
Un sourire méphistophélique plissa les lèvres du jeune homme.
— Vous êtes folle, Régine, lui dit-il.
— Non, je ne suis pas folle, niais je l’aime.
— Allons donc, singulier amour que le vôtre.
— Amour vrai, qui sait au besoin faire le sacriflce de sa propre existence.
— Folie 1 vous dis-je. Croyez-vous donc que je n’aime pas Genofsa, et cependant, je vous l’avoue, je me sens complètement incapable du plus petit sacrifice en faveur de ce rivpl que je hais, plus encore peut-être que j’aime. Oh! non, non, jamais je ne pourrai supporter la pensée qu’un autre...
— Taisez-vous, taisez-vous !
— Qu’un autre, continua impitoyablement le baron, dont l’exaltation semblait croître à chaque instant, aura jamais possédé, coque moi, je n’aurai fait qu’envier, et je le jure en ce moment, je le jure par tout ce qu’il y a de plus sacré eu ce monde, ma vengeance serait impitoyable et lerrilde, et je la poiusuivrai jusqu'à la mort.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
Vous voyez donc bien, . chère, que je connais l’amour et que mieux que vous je sais aimer.
Eh bien ! maintenant, consentez-vous à m’aider' dans la poursuite de mon œuvre, voulez-vous être mon alliée ?
— Non, non, laissez-moi! laissez-moi !
— A votre aise, comtesse, je me retire, mais ne vous en prenez qu’à vous-raème, si...
— 'Que voulez-vous dire ?
— .Au revoir, madame de Castel -Brancio, et puissiez-vous ne vous repeutir jamais de ne m’avoir pas écouté.'
— Restez, je vous en prie.
— 11 est trop tard. Tout à l’Iieure, je suisfrauchement venu à vous, je vous ai loyalement proposé mou concours, vous l’avez refusé; vous étiez libre de le faire et je ne vous eu blâme nultemeut.
— Mais êtes- vous bien sùr de ce que vous avancez?
M. Potel sourit, et tirant une lettre de son portefeuille,
il la tendit à la jeune femme.
— Lisez ? dit-il.
Régine hésita un instant, elle sentait, eu effet, qu’en ce moment elle allait tremper dans une lâcheté indigne d’elle, indigne surtout de son caractère, et elle craignait, sans doute, une fois engagée dans celte voie, de ne pouvoir plus, désormais, s’arrêter sur cel'e pente fatale, qui est quelquefois le premier acheminement vers le crime.
Puis, soudain, elle s’empara brusquement du papier, et des yeux le parcourut eu quelques iustauls.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
C’était la lettre adressée de Nantes à Genofsa, par M. de Kergall.
Un moment, elle resta comme anéantie, deux grosses larmes, se faisant jour à travers ses paupières demicloses, sillonnèrent lentement ses joues; puis, soudain, elle bondit comme une panthère blessée, et sa colère éclata terrible et implacable.
— C’était donc vrai? s’écria-t-elie, il me trompait... le lâche! que lui ai-je donc fait!... et cette femme, cette rivale... où est-elle? que je la déchire avec mes ongles... Ob! mais je me vengerai... oui, je me vengerai ^ de tous les deux K la fois... Vous m’aiderez? n’est-ce pas, mon ami?... Je compte sur vous... Ah! ils n’ont pas craint de me déchirer le cœur... Malheur! malheur sur
tous deux! Je leur montrerai qu’on ne se raille pas impunément de moi... Vous m’avez /ItîQiiiiihé mon concours La Burgolière, je vous appartiens corps et âme... et... Je suis heureuse, ajouta-t-elle avec un sauvage éclat de rire, car je vais me venger !
La réaction avait été trop forte, Régine, épuisée par l’émotion, s’affaissa lourdement sur le sol.
Au lieu de luiprodiguer tous les soins que réclamaient son état, M. de La Burgotière se contenta de jeter sur la malMëureusé femme le regard du serpent qui sent que désormais sa proie ne peut plus lui échapper; puis, saisissant sou chapeau, il se dirigea vers la porte, en murmurant :
— Allons, tout est pour le mieux de ce côte ; à l’autre, maintenant.
En passant dans l’antichambre, le baron aperqut la soubrette fort occupée à ranger.
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Écoute ici, petite, lui dit-il.
La jeune fille s’empressa d’approcher, le baron lui prit le menton, puis, avec un méchant sourire, lui dit :
— Je crdis que ta mai tresse se trouve mal, va donc voir un peu, miguoaue, ce que ce peut-être.
Puis, monsieur le bai’on donna fort pati'ruellement une ' petite tape sur la joue de la belle enfant, et s’éloigna en fredonnaut un joyeux refrain d’opéra-comique.
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ou M. POTEL SE DESSINE DE PLUS EN PLUS
M. de La Burgotière trouva son coupé stationnant de- • vant la porte de Régine.
— Rue de Sorbonne, dit-il en y montant.
Puis, soudain, il se rejetta vivement en arrière, car il venait d’apercevoir pelotonnée dans un coin, une forme indécise qu’enveloppait de longs voiles noirs,
— Qui donc est là? fit-il d’une voix tremblante.
Sans lui répondre, l’inconnue l’attira vers elle et referma la portière.
— Qui êtes-vous donc? reprit encore M. Potel, étourdi par la secousse.
— Ne me reconnais-tu donc pas, prononça une voix
douce.
Potel fit un geste de dénégation.
— Tu as alors la mémoire bien courte. Regarde-moi donc de plus près.
L’AMOUr. EN PARTIE DOUBLE
Et relevant le voile qui cachait ses traits, elle regarda fièrement le petit homme.
— Louise! s’écria-t-il, en faisant la grimace.,
— Mais certainement, Louise, que tu as lâchement abandonnée; Louise qui t’aime toujours, ingrat !
M. Potel grimaqa un sourire qui donna à sa physionomie une si étrange expression, que la jeune femme ne put retenir un violent éclat de rire.
— Par quel hasard te trouves-tu donc ici? crut devoir demander le jeune homme, pour couper court à l'hilarité de sa compagne.
— Pourquoi je suis ici? oses-tu bien me le demander, monstre I
— Mais!...
— Que vas-tu faire chez Régine?
— Eh! que t’importe, ma chère I
— Comment, que m’importe ; mais ne sais-tu donc” pas que je suis jalouse !
— Jalouse! toi, et de Régine? allons donc, je t’en prie, cessons ce badinage.
— Qu’appelles-tu, badinage? est-ce l’oubli que je fais en ce moment, de la pudeur inhérente à mon sexe, pour venir rappeler un ingrat à ses devoirs? Et crois-tu donc, par hasard, que je veuille plaisanter; non, je te le répète, je suis très-sérieuse, et je te le dis hautement, je suis jalouse !
En parlant ainsi, la grosse Louise affectait un air de tristesse que démentait complètement le sourire qui se jouait autour de* ses lèvres; quant à son compagnon, vainement,' il se creusait la cervelle, il ne pouvait se
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
rendre compte du but auquel elle voulait atteindre en ce moment.
— Expliquons-nous une bonne fois, üt-il tout à coup, où veux-tu en venir ?
— Mais, malheureux, depuis deux heures je m’exténue à te crier que je suis jalouse, horriblement jalouse, et si je ne me retenais pps, je t’arracherais les deux yeux.
— Jalouse ! et pourquoi?
— Pourquoi ! pourquoi ! mais monstre que tu es, ne vois-tu donc pas que tes visites à Régine me déplaisent.
M. de La Burgotière laissa échapper un éclat de rire railleur; Louise fil chorus avec lui.
— Parlons franchement, que désires-tu?
— Te revoir, parbleu 1
— Pas d’enfantillage, je t’en prie, les instants sont précieux et je vais être, à mon grand regret, dans la nécessité de te quitter.
Pendant ce colloque, en effet, la voiture avait franchi la plus grande partie de la distance qui séparait le quartier Bréda de la rue de Sorbonne.
— Qu’attends-tu de moi? reprit M. Potel.
— Je désirerais, reprit Louise, que tu m’accordâsse une • faveur !
— Et laquelle?...
— Celle de venir demain matin déjeuner avec moi.
— Demain ? je ne le puis,* c’est impossible I
— Comment? impossible 1
— Oui I une affaire très-pressée.
— Et... qui ne peut se remettre?
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Impossible, te dis-je.
— Ce que j’ai.à te dire est pourtant très-sérieux 1
— Moins encore, bien certainement, que l’affaire qui me prive du plaisir de ta chère présence.
— Et, cependant, s’il s’agissait de Genofsa... •
— De Genofsa? dis-tu.
La voiture, au même instant, s’arrêtait devant la porte du N“ 10, et Louise, ouvrant précipitamment la portière, s’élançait sur le trottoir, en s’écriant :
— C’est entendu, demain, je t’attendrai à onze heures précises.
Revenu de l’ébahissement que lui avaient causé les dernières paroles de la jeune femme, La Burgotière se précipita à son tour sur le trottoir, parfaitement décidé à provoquer une explication de sa part; mais déjà Louise avait disparu, et il lui fut impossible de la rejoindre.
— Qu’a-t-elle voulu dire? se demandait-il, tout en re- ■ gagnant le N® 10 de la rue do Sorbonne.
Niais que je suis de n’y avoir pas songé plus tôt, Louise se sera brouillée avec sou amant, et ne sachant comment faire pour le remplacer, elle à songé à moi, et elle veut, eu attendant, me tirer ce que vulgairement on appelle une carotte.
Ah 1 les femmes, les femmes, avouons qu’elles ne sont pas de notre force pour la ruse. Allons, j’irai demain la voir; je ne puis pas décemment laisser une ancienne amie dans la peine.
Tout en monologuant ainsi, monsieur le baron était arrivé devant la maison de Genofsa; il en franchit le seuil et passa hardiment sans que les Bybeybolles, qui
pratiquaient, sans façon, un léger bésigue, songeassent le moins du monde à l’en empêcher.
Tout était eu désordre dans la chambrette de la jeune fille; des cartons, des boites encombraient tous les meubles, et des vêtements, de la musique, des chiffons s’entassaient pêle-mêle dans tous les coins.
Plus triste que jamais, Genofsa était assise sur une chaise basse, les coudes appuyés sur ses genoux, et la ' tête cachée entre ses mains ; de grosses larmes filtraient à travers ses doigts.
Un coup violemment frappé à sa porte lui fit relever la tète.
— Entrez 1 fit- elle.
M. de La Burgotière pénétra dans la chambre, et, à la~ vue du désordre qui y régnait, il ne put retenir un sourire.
— Tout va bien, murmura-t-il; puis, plus haut, il ajouta :
— Je vois, mademoiselle, qu’enfin vous êtes devenue plus raisonnable.
Des pleurs plus abondantes s’échappèrent des yeux de la jeune fille.
— Je suis prête, dit-elle, en poussant un soupir.
— La voiture est en bas, veuillez donc, chère enfant, me faire savoir ce que vous comptez emporter.
— Je possède si peu de choses, en vérité.
— Mais peut-être se trouve-t-il im objet auquel vous teniez plus particulièrement.
— Hier encore, peut-être j’aurais pu... mais aujourd’hui... non, décidément ils me rappelle it de trop cruels souvenirs. •
L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE
— Pauvre petite ! soupira M. Potel, en feignant de compatir à la souffrance de Genofsa.
— Fuyons, fuyons bien vite, reprit la jeune fille en pleurant, car mon courage se brise et je ne sais si tout à l’heure il me restera assez de forces...
M. de La Burgotière était trop habile pour ne pas comprendre ce qui se passait en ce moment dans le cœur de la jeune fille; aussi, craignant de voir sa résolution faiblir, s’empressa-t-il de lui offrir le bras.
— Je suis tout à vos ordres, dit-il.
Genofsa n’avait plus la moindre notion de ce qui se passait autour d’elle, aussbse laissa-t-elle entraîner sans tenter la plus petite résistance ; mais à peine venait-elle, de quitter cette cbambrette qui lui rappelait des souvenirs tout à la fois, et si chers et si cruels, qu’elle tombait évanouie sur le seuil.
M. de La Burgotière, qui ne la perdait pas uu instant de vue, profita de cet évanouissement pour la prendre dans ses bras et la porter dans la voilure.
11 allait y monter à son tour et prendre place à ses côtés, quand soudain se ravisant ;
— Touche i;ue de la Victoire, dit-il à son cocher.
La voiture prit la direction des boulevards ; M. de La Burgotière, après avoir allumé un cigare, se dirigea en se dandinant du même côté.
Presque à la même heure, M. de Kernevelan recevait deux lettres. La première était datée du château de Kergall.
La seconde, d’une écriture plus fine et plus déliée, exhalait pai* tous les porcs un parfum de jolie femme ; elle disait : ^
« Si M. le marquis de Kornevelan vent me faire l’honneur de Avenir demain matin, je l’attendrai à onze heures précises.
« L’affaire dont j’ai à l’entretenir est de la dernière importance.
« J’espère que M. de Kcrnevelan sera assez aimable pour ne pas me refuser cette légère faveur, et je le prie, en attendant sa bonne visite, de vouloir bien me croire sa dévouée servante.
. « Louise. »
15, rue Clausel.
— Que veut dire ceci? se demanda Joannic en tournant le papier dans tous les sens. Il faut, en effet, que la chère petite ait quelque chose de bien sérieux à me conter.
Sonnant alors son domestique :
— Yvon, ajouta-t-il, tu vas aller chez mad’ame Louise, 15, rue Clausel, tu lui diras que j’accepte avec le plus grand plaisir sa bonne invitation, et que demain, à l’heure indiquée, je serai chez elle. Tu t’arrêteras en passant chez Chevet, et tu lui commanderas, en mon nom, un fin déjeuner qu’on fera porter chez madame Louise.