‹ L'amour en partie double C.e d'AmezeuilChapitre 5 sur 15 · LE DÉJEUNER · texte numérisé non relu

LE DÉJEUNER

Onze heures allaient sonner au moment où Joannic faisait son entrée chez la grosse Louise.

— Merci d’être venu, marquis, lui dit-elle en lui tendant la main.

— Ne suis-je pas entièrement à votre discrétion, ma

toute belle, répondit-il en déposant un garant baiser sur la blanche main de la belle enfant. '

— Toujours charmant, marquis.

— Non pas, mais dites égoïste, car je l’avoue, les heures que je puis passer en tète à tète avec vous me deviennent chaque jour plus précieuses.

— Vous êtes vraiment trop aimable, cher, et ma reconnaissance...

— Mon Dieu, Louise, quel gi’and mot! pour une si petite chose; je vous trouve charmante, je vous le dis; vous le souffrez, et je ne m’en plains pas, croyez- le;

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

c’est (loue à moi ([ii’il apppartient de parler de reconnaissance et non pas à vous.

— Pourquoi tous les liommes ne vous ressemblent-ils pas, Joannic! que n’uscnt-ils, du moins, à notre égard, de ces semblants de politesse qui sont la marque à laquelle on reconnaît l’homme bien élevé.

— Eh ! chère enfant, pourquoi vous commettez-vous avec des cuistres et des goujats.

— L’apparence est parfois si trompeuse ! Mais brisons sur ce sujet, peu intéressant d’ailleurs, et permettez-moi de vous faire comiaitre le motif qui m’a décidé à vous écrire.

• — Je vous écoute, Louise.

— Vous rappelez-vous certaine conversation qu’un soir, ici-mème, nous eûmes ensemble. 11 s’agissait de votre ami, M. de Kcrgall, et vous me disiez, eu me parlant do lui ; « C’est le meilleur garçon et en même temps le plus brave et le plus loyal cœur que je connaisse, et c’est entre nous à la vie à la mort. »

— Je suis prêt à répéter les mêmes paroles, Yaim est mon ami le plus cher, et le seul peut-être auquel, sans détours, je puisse me fier. Nous n’avons point de secrets l’un pour l’autre.

— 11 vous a sans doute parlé de mademoiselle Genofsa.

— Louise ? pourquoi cette question.

— Ne vous -ou vient-il plus du souper que nous fîmes un soir à la Maison-d’Or? Avez-vous oubüé la singulière persistance mise par La Burgotière à vous parler de cette jeune fille ?

— Je me souviens, eu efl'et; quel intérêt pouvait-il avoir?...

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Eh mon Dieu! un intérêt très-grand ou très-simple, suivant le point de vue sous lequel vous envisagerez la question.

— Parlez, Louise, expliquez vous?

— La Burgotiérc aime Gcnofsa. ,

— C’est impossible...

— 11 l’aime, vous dis-je, il l’aime éperducmeut.

— Le miséraljle !

— Oli ! ce n’est point tout encore.

— Qu’allez-vous m’apprendre?

— Une chose horrible, épouvantable.

— Je n’ose comprendre.

— M. de La Burgotière a vendu Genofsa...

— Quelle infamie!... non... ce n’est pas possible... vous voulez me tromper, Lotiise, et dans quel but?

— Je dis la vérité, Joaniiic. Ah! je le sais^ votre nature honnête seia^pugue ù croire à de pareilles horreurs, c’est que, malgré toute sa bonne volonté, La Burgotière n’a pu arracher de votre cœur ces principes d’honneur et de probité inculqués à vos jeunes années.

Mes paroles ont droit de vous étonher, vous vous demandez quel peut-être le motif qui me pousse à agir comme je le fais, et à démasquer cet homme ; ah ! c’est que vous ignorez tout le mal qu’il m’a fait.

Moi aussi, j’étais une brave et honnête fille, appartenant à une famille de bonne bourgeoisie, qui m’avait fait donner une assez brillante éducation,

J’en prends le ciel à témoin, j’éprouvais pour mon père et pour ma mère toute l’alFcctiou que Dieu peut placer dans le cœur d’un enfant, et si la Providence ne m’eut trop tôt privée de leur protection , peut-être

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serais- je restée ce que j’étais alors, et vivrais-je heureuse et respectée au sein de ma famille.

Seule, livrée à mes instincts, lorsque je venais à peine d’atteindre à ma seizième année, je ne connaissais pas assez le monde [»our pouvoir échapper aux pièges tendus sous mes pas. Je crus aux belles paroles d’un de ces personnages qui font métier de tromper les malhemeuses assez sottes pour croire à leurs paroles menteuses.

Comme la plupart des jeunes filles élevées au couvent, je m’étais, pendant mes heures de rêverie, forgé un type; j’avais rêvé un de ces êtres extraordinaires, aux formes séraphiques, qui devait être pour moi l’ange aimé, et un jour, sur ma route, je me trouvai face à face avec cet homme, la peisonnitication de mou idéal.

Malgré moi, peut-être, mon âme toute entière s’envola vers lui; je fus faible... suis-je donc si coupable? je l’aimais.

* Puis, un jour, après m’avoir dépouillée de tout ce que je possédais, cet homme m’abandonna lâchement, ou plutôt, non, il ne m’abandonna pas tout à fuit car il avait trafiqué de ma personne et de mon cœur.

— Ce que vous me dites-là est vraiment horrible.

— Oui, trafiqué, c’est le mot,, mais croyez-le bien, Joannic, je relevai la tête et je traitai l’infâme comme il le méritait. J’avais pu succoralîer à l’amour, mais je n’étqis point cui'orc une fille perdue et je me cabrai sous le frein qu’on essayait de m’imposer. Ma résolution était irrévocablement prise, je voulais me réhabihter à mes propres yeux par le travail.

Longtemps je luttai contre la misère, le froid, la fatigue; mais un jour j’eus faim ! Joarmic; je tentai Lieu

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

de lutter encore ; deux jours entiers j’endurai toutes les tortures qu’engendre cet horrible fléau, puis, le troisième, je dus me déclarer vaincue, et... et Louise, ou plutôt la Grosse-Louise, est aujourd’hui l’une des célébrités les plus marquantes de Mabillc et du Château-des-Fleurs. Est-elle donc si coupable ? et faut-il lui jeter la pierre ; pourquoi s’est-il rencontré sur mon chemin un M. de La Burgotièrcî...

— Pauvre fille!

— Vous me plaignez, vous? c’est que vous ne leur ressemblez pas, à tous ces misérables qui ne font chaque jour, par leur sottise, qu’atrophier un peu plus notre cœur. Que ne leur est-il donc donné de savoir un jour par combien de larmes nous achetons ce sourire qui semble stéréotypé sur nos lèvres.

Que de fois j’ai essayé de me repentir, mais derrière moi se dressait le hideux fantôme de la faim... j’avais peur... et, pour le fuir, je me plongeai chaque jour de plus eu plus dans l’orgie.

J’ai fait un serment, Joannic, j’ai juré de me venger du lâche qui fut l'a cause première de ma chute. L’occa- . sion se présente aujourd’hui de le tenir, voilà pourquoi je vous ai prié de venir ce matin.

— Je ne comprends pas, je l’avoue...

— Vous allez comprendre; tenez précisément on vient de sonner, ce doit être La Burgotière; entrez dans ce cabinet, vous pourrez de là tout voir et tout entendre, et je vous l’assure, alors, vous serez édifié smde compte du baron.

Etourdi par tout ce qu’il venait d’entendre, Joannic se laissa, sans la moindre résistance, enfermer dans le

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

cabinet; il était du reste curieux de savoir ce qui allait se passer et d’apprendre enfin ce que Yann avait à redouter pour Genofsa. Venant donc se placer auprès de la porte il écarta légèrement le rideau et aperçut Louise assise sur ime causeuse.

Un instant après M. Potel était introduit auprès d’elle.

— Pai’don, chère belle, dit-il en grasseyant légèrement, pardon de vous avoir fait attendre, mais une affaire dé la plus haute importance...

— A votre aise, cher, l’attente ne m’a du reste nullement été longue.

— Vous êtes bien peu gracieuse pour moi.

— L’ètes-vous donc davantage !

— Je le crois, puisque me voici.

— Au lieu de bavarder inutilement, déjeunons.

— Avec d’autant plus de plaisir que je me meurs de faim.

Sur un ordre de Louise, le déjeuner fut aussitôt servi dans le salon.

Ce déjeuner se composait d’œufs à la coque, d’un morceau de jambon, que flanquaient deux litres à soixante centimes.

A la vue de ce menu, plus que simple, M. de La Burgolière ne put dissimuler une horrible grimace.

— Les fonds sont donc bien bas? murmura-t-il.

— Hélas 1 cher... soupira Louise.

— Que ne me le disais-tii, je me serais arrangé de manière...

— Louis, Louis, te voilà, que me faut-il de plus, 'déclama la grosse fille.

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M. de La Burgotière fit une nouvelle grimace beaucoup plus significative que la première.

Mais sans perdre son temps eu vaines paroles, il dévora l’un après l’autre les deux œufs, et déjà il s'apprêtait à bravement attaquer le jambon quand il s’aperçut que Louise ne mangeait pas.

— Pourquoi ne prends-tu rien? lui dit- il.

— Je n’ai pas faim, répondit-elle en hochant tristement la tète.

— Serais-tu malade ? car en vérité je ne te recoimais plus.

— Non, mais je suis triste.

— Toi, et que t’arrive-t-il donc ?

— Rien, rien absolument.

— C’est en vain que tu essayes de me tromper.'

— Louis!...

— Parle, je l’exige.

— Je n’ose le faire.

— Voyons explique-toi.

— Eh bien, reprit Louise en le regardant fixement, il me faut vingt mille francs pour demain.

— Vhigt mille francs, es-tu folle, essaya de ricaner le petit homme.

— Je te le répète, il me faut cet argent pour demain.

— Je le regrette infiniment, mais malgré toute ma bonne volonté je ne puis rien pour toi.

— C’est bien; n’en parlons plus alors; mais...

— Mais...

— Je tâcherai de me les procurer d’un autre côté.

— Ah 1 et comment?

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Mon Dieu, fit simplement Louise, en priant M. de Kergall de me les prêter.

— Tou moyeu est mauvais, car Yàim n’est plus à Paris.

— Aujourd’hui, peut-être, mais demain il y sera.

— Que dis-tu? fit M. Potel en essayant de rire; mais... non... c’est impossible... M. de Kergall ne peut revenir encore; et cepcnclaut si la nouvelle était vraie, ajouta-t-il en se parlant à lui-même.

Puis soudain, après un moment de réflexion, il reprit en baissant la voix :

‘ — Louise, tu as besoin de vingt mille francs, eh bien je crois pouvoir te les donner; je songe, en effet, que de Gréraond m’a promis de s’acquitter ce soir avec moi, et... vraiment, je serais heureux de pouvoir te rendre ce léger service.

— En vérité !

— Oui, lu as toujours été bonne pour moi, et jamais...

— Ingrat, qui tout à l’heure encore me refusait...

-—Dame aussi, vingt mille francs, c’est une forte somme... et si par hasard de Grémond ne me payait pas je nae verrais dans la nécessité, pour tenir ma promesse...

*■ — D’emprunter, n’est-ce pas ?

— Peut-être...

— Du Breuil n’est-elle pas là pour te les donner.

— Louise?...

— Oublies-tu donc que j’avais cent cinquante mille francs quand je t’ai connu, et que...

iOS

— Louise, tais-toi, je t’en prie... n’oublie pas que j’ai été la victime de malheureuses spéculations.

— Revenons donc à l’affaire qui nous occupe...

— Aux vingt mille francs 1

— Oui.

— Ne te les ai*je pas promis. Tu peux donc croire à ma parole, mais...

— Tiens? il y a un mais.

— Damel... tu comprends... on ne peut pas... ainsi...

‘ Un sourire de dégoût effleura les lèvres de Louise.

— Et... cette condition, quelle est-elle ...?

M. de La Burgoticre parut hésiter un moment avant de répondre, puis baissant la voix :

— Louise, dit-il, des raisons que je ne puis en ce moment te faire connaître, me font une nécessité d’éviter la présence de M. de Kergall, jure moi donc que pas un mot ne sortira de ta bouche s’ü t’interroge sur mon compte, et l’argent est à toi.

— Et si je parlais?

— Dame, ma chère enfant, je me verrai dans la dure nécessité de te refuser ce service.

— J’accepte la condition que tu m’imposes.

M. Potel, prenant une feuille de papier, y griffonna quelques lignes, et présentant ensuite la plume à Louise :

— Signe, dit-il, et ce soir l’argent te sera remis.

Louise parcourut le papier et le signa sans hésita-'

tion.

— Eh bien, est-ce fait? demanda-t-il.

— Voilà, dit-ello, en lui remettant le papier.

M. de La Burgotière le saisit et l’enferma précieusement dans son portefeuille, puis, prenant son chapeau, il

s’enfuit le cœur joyeux, malgré sa promesse qu’in petto il se promettait bien de ne pas tenir.

A peine la porte venait-elle de se refermer que Joannic sortait du cabinet :

' — Le misérable, dit-il.

— Venez déjeuner marquis, et ne nous occupons pas plus lougtemps de cet homme.

Tous deux se dirigèrent alors vers la salle à manger, et Louise, cette fois, fit honneur à la cuisine de Chevet.

Une heure après, Joannic sortait de chez la grosse Louise, et, en la quittant, il lui disait :

— A ce soir donc, je vous ferai connaître le résultat de mes démarches.

Pendant que Joaimic se rendait chez la vicomtesse de Castel-Braucio, Louise se faisait habiller par sa femme de chambre et courait ensuite rue de la Victoire.

LES DÉBUTS D’üNE CHANTEUSE DI PRIMA CARTELLO

— Cher, n’étiez-Yous point hier à l’Opéra?

— Je vous demande mille pardons, j’étais dans la loge de lady Cowley.

— Je ne vous y ai pourtant point aperçu. '

— Vous aurez sans doute mal regardé.

— Que dites-vous de la débutante ?

— C’est une adorable créature !

— Et quel délicieux organe.

— Un talent hors ligue.

— 11 y a en elle de la Malibran, dq la Pasta, de la Grisi; c’est la merveille là plus accomplie qu’il nous ait été donné d’entendre et de contempler.

— Mais quelle est-elle ?

— Personne ne la connaît, et c’est vainement que j’ai interrogé tous nos amis, aucun d’eux n’a pu me fournir le plus petit renseignement sur son compte.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Telles étaient les lambeaux île phrases qui se croisaient en tous seus sur l’asphalte rlu boulevard, de la rue Scribe à la rue Montmartre, le lendemain du jour où la diva Marie Sorbier avait fait ses débuts sur la scène de l’Académie Impériale de musique.

En'raison du mystère qui entourait les antécédents et même la personne de la diva, ces débuts avaient en quelque sorte causé une révolution sans précédent dans les fastes de l’histoire de l’Opéra. On s’en était vivement ému au foyer du chant, et le foyer de la danse, luimème, n’était pas resté sans ressentir le contre-coup du grave événement qui venait de s’accomplir.

Grande avait été la stupéfaction des abonnés et du public en voyant et en entendant la débutante, et malgré l’espèce de prévention qui régnait contre cette inconnue qui osait ainsi s’imposer, le succès avait été tel, que jamais, de mémoire d’homme, on en avait constaté de pareil.

Voici d’ailleurs ce que disait Tun des feuilletonnistes les plus autorisés du lundi :

« La salle toute entière attendait avec la plus vive impatience l’apparition de cellndont partout on disait merveille (on jouait Guillaume Tell).

« Le premier acte fut à peine écouté, on songeait à tonte autre cliosc, mais à peine la diva eut-elle paru que. toutes les conversations cessèrent à la fois et que le silence le plus profond régna partout.

« Les yeux étaient braqués sur la belle enfant, et certes la première impression fut assez favorable pour qu’un murmure flatteur courut de l’orchestre aux cintres. La Jeune Marie est, en effet, la plus magnifique incarnation de la beauté.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

« Elle est blonde, et sa figure, d’une finesse et d’une distinction accomplie, rappelle ces délicieuses têtes que l’on rencontre dans les keapseakes anglais; sa taille est moyenne, mais admirablement prise; sa main est mignonne, et sa personne toute entière respire un air de candeur et de simplicité que généralement nous sommes peu habitués à rencontrer en semblable lieu.

« Mais qu’est- ce que tout cela en présence du splendide organe dont la Providenbe l’a douée, jamais rien de plus suave, de pluà délicat, de plus doux n’avait retenti à nos* oreilles; fctte femme réunit en elle toutes les qualités de la Patti,'‘elle vocalise comme l’Alboni, elle chante comme doivent le faire les anges, et de plus, ce qui ne gâte rien à la chose, elle est musicienne jusqu’au bout des ongles.

O Comment dépeindre dignement l’enthousiasme qui s’empara de toute la'salle après l’audition de son premier morceau; elle avait peur, on le sentait, sa voix tremblait légèrement, et cependant un frisson électrique courait sur toute la salle, on se contenait à peine, et c’est presqu^ im miracle si elle a pu achever son air sans avoir été interrompu par des milliers de bravos.

O Pendant toute la soirée, le début de la prima donna ne fut qu’une perpétuelle ovation; on la rappela dix fois, et à peine, tremblante, émue, se retirait-elle, que de nouveaux bravos, plus nombreux encore, la forçaient à revenir.

« Les couronnes, les bouquets pleuvaient sur la scène ; une dame, emportée par son enthousiasme, jeta même aux pieds de la diva une magnifique rivière qu’elle por-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE 107

tait au cou. Jamais, de mémoire d’habitué, on n’avait assisté à pareille fête. » . •

Voilà ce que disait le journal, et cet éloge, bien loin d’être exagéré, se trouvait encore, au dire des experts, bien an-dessous de la vérité

Minuit et demie sonnaient à une charmante pendule de rocaüle au moment où une jeune femme, revêtue d’un charmant peignoir desoie gris-perle, doublé de satin bleu, faisait son entrée dans un élégant salon où se trouvaient réunies une vingtaine de personnes, au milieu desquelles pérorait le jeune et beau Potel Gliquout de La Burgotière.

La conversation roulait, bien entendu, sur les débuts de l’incomparable diva, qui venait de prouver, d’une manière si péremptoire, qu’on i)ouvait s’intéresser sur la scène de la rue Lepelletier, à toute autre chose qu’à des ronds de jambes bien faits ou à des pointes savamment exécutées.

M. Potel jouissait en ce moment du plus magnifique et du plus complet triomphe quil ait été donné à un homir. de remporter, aussi portait-il haut la tète et se dandinait-il insolemment, les pouces passés dans les entournures' de son gilet.

M. Potel Gliquout de La Burgotière u’ était-il pas en efifet le seiü qui connut à peu près la diva?

— Messieurs, disait il avec ce petit air fat de l’homme sûr de sa supériorité, ne m’interrogez pas davantage, j’ai promis de me taire, et vous le savez, uu ho.mme d’honneui’ n’a que sa parole.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Diable, grommela M. de Grémond, un homme d’honneur je ne dis pas, mais vous, de La Burgotièrel...

Le petit baron fit la sourde oreille.

— La diva m’a chargé d’inviter à souper mes amis, il appuyu sur ces mots, et j’ai cru répondre à sou désir en vous priant de vouloir bien, ce soir...

M. Potel ne put achever sa phrase car la diva venait de faire son entrée dans le salon.

L’artiste, à la ville, était plus belle encore qu’à la scène; ses formes mignonnes se détachaient mieux en effet et apparaissaient dans toute leur exquise délicatesse; un certain air de tristesse répandu sur sa physionomie contribuait ptut-étre à la rendre plus charmante encore, aussi tous ces viveurs, si blasés qu’ils fussent, ne purent-ils retenir un mouvement d’admiration.

— l‘ermettez-moi, messieurs, leur dit-elle en entrant, de vous remercier d’avoir bien voulu accepter l’invitation d’une inconnue.

— Quand, comme vous, madame, ou possède au plus haut degré, et talent et beauté, on n’est une inconnue pour personne, s’écria M. de Grémond en s’inclinant.

Un gracieux sourire fut la seule réponse de la jeune^ femme.

— Madame est servie, vmt en ce "moment annoncer un valet.

Tout le monde passa dans la salle à manger. . . .

11 était plus de midi, et la Ijloude diva reposait encore du sommeil du juste, quand elle fut soudainement tirée de la léthargie profonde où elle se trouvait plongée par le bruit d’une dispute violente.

— On n’entre pas, disait la voix flûtée de mademoiselle Henriette, la nmivelle camériste de l’artiste.

— Je vous dis <pie j’entrerai, répétait nue voix mâle dont les accents vinrent la faire tressaillir jusqu’à la moelle des os.

— Mais, entêté que vous ôtes, reprenait la soubrette, puisiiue je vous répète que madame est très-fatiguée et qu’elle repose en ce moment.

— Eli bien, j’attendrai qu’elle soit réveillée, voilà tout.

— Madame ne veut voir personne, retirez-vous donc, mon brave.

— Obi Madame, me recevra quand elle saura qui je suis; allez seulement lui dire mon nom?

— C’est impossible.

— 11 faut pourtant que je lui parle. ^

— Revenez un autre jour.

— 11 sera trop tard, peut-être; je vous on prie, allez prévenir votre maîtresse de ma visite, ou sinon...

' — Quoi 1 vous me faites des menaces ?

— Mademoiselle, si vous pouviez connaître les motifs qui m’amènent, vous excuseriez un moment de vivacité.

— Allons, cessons tout ce bavardage et filez, ou sinon j’appélle Jacques et François.

— Eh bien, qu’ils y viennent donc votre Jacques et votre François, et nous verrons bien, morgué 1

Pendant que la dispute continuait entre les deux interlocuteurs, la jeune femme, complètement tirée de sa torpeur, prêtait de plus en plus l’oreille à ce qui se disait auprès d’elle, et en écoutant la voix du compagnon de mademoiselle Henriette, elle éprouvait une douloureuse émotion, dont elle n’était pas maîtresse.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Celui-ci, ayant soudainement prononcé le nom de mademoiselle Genofsa, des pleurs vinrent aussitôt inonder le visage de la diva, mais mademoiselle Henriette ayant fort insolemment répondu, en éclatant de rire.

— Mademoiselle Genofsa! est-ce que nous connaissons ça! vous êtes décidément ivre.

Elle SC redressa vivement comme le cheval qui se cabre sous l’éperon du cavalier, et déjà elle s’apprêtait à appeler et à faire entrer le personnage, quand Je bruit s’éteignit tout à coup, et en relevant la tète, elle aperçut par la porte entrc-bâillée le minois fùté de mademoiselle Henriette qui la fixait curieusement.

La soubrette, prise en tlagrant délit de curiosité, essaya de balbutier :

— Madame a sonné?

— Non, répondit d’un ton sec la diva.

— Pardon, madame; je croyais que madame...

— Habillez-moi ! .

— Madame a bien dormi, fit càlineraent mademoiselle Henriette.

La diva' resta quelques instants sans répondre, puis soudain elle s’écria :

— Une désirait la personne qui, tout à l’heure, causait avec vous?

— Elle demandait à parler à madame, et comme, madame s’était couchée fort tard... et puis... ce n’était qu’un ouvrier.

— Qu’est-ce à dire, mademoiselle, et qui vous donne le droit de vous occuper de ceux qui se présentent chez

moi.

— Pardon, madame, j’avais cru... j’avais pensé...

; L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE lil

— Vous avez fort mal pensé, mademoiselle, et désormais je vous défends, je vous défends, entendez-vous, de parler mal d’un homme que j’estime fort.

— Dame! je ne pouvais prévoir...

— Et, du moins, l’ avez-vous prié d’attendre ?

— Croyant être agréable à madame, je l’ai renvoyé.

— Vous n’ètes qu’une sotte.

Mademoiselle Henriette fit une moue significative,

mais en présence de la mauvaise humeur de sa maîtresse, elle n’osa rien répliquer.

— Vous a-t-il du moins parlé de revenir?

— Je le crois, madame.

— C’est Lien; lorsqu’il se présentera laissez-le pénétrer jusqu’à moi, quelle que soit l’heure... Allez 1 maintenant... Ah! à propos, je n’y suis pour personne autre, pour personne, vous m’entendez bien!

— Mais, si monsieur se présentait?...

— Monsieur!... que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas. Je vous le répète, je n’y suis pour personne.

Mademoiselle Henriette comprit que l’argumentation était sans réplique, aussi se retira-t-elle sans proférer une seule parole ; mais dès que la porte eut été refermée, elle laissa paraître tonte sa mauvaise humeur, et malheureusement pour M. François, le valet de pied, qui eut la mauvaise pensée de lui pincer la taille, elle se traduisit par une magnifique paire de soufflets et l’épithète « d’imbécile» qu’elle lui appliqua.

M. François porta vivement les mains à sa figure et tenta de s’excuser ; mais la jeune fille s’enfuit en lui lançant une nouvelle épithète, beaucoup moins flatteuse que la première.

LA DIYA

Demeurée seule, la diva se laissa tomber sur une causeuse, et pendant plus d’une heure elle resta plongée dans une sorte d’abattement profond.

Tout à coup un pâle sourire éclaira son visage.

— C’en est fait, dit-elle, le sacrifice est maintenant consommé, il n’est plus temps de se repentir.

Et par un brusque mouvement, elle essuya les larmes qui inondaient son visage.

Elle se trouvait en ce moment devant une glace, elle aperçut scs yeux rougis et gontlés par les pleurs; ses traits tirés et amaigris par ta souffrance, et elle poussa un triste soupir, en songeant, peut-être, à ses beaux jours d’autrefois.

Puis, se dirigeant à grands pas vers son cabinet de toilette, elle tenta de faire disparaître ces traces trop évidentes du chagrin qui la dévorait. N’avait-elle pas à

L’AMOUR EN PARTIE^ DOUBLE

paraître devant le public? et quoiqu’il arrive, il ne faut jamais qu’il sache que le sourire (jui se joue sur les lèvres de l’artiste abrite souvent des larmes, parfois bien amères.

Depuis plus de deux mois que Genofsa avait endossé la lourde personnalité de la diva Marie Sorbier, que de fois, hélas! il lui était arrivé de regretter ces jours heureux, où seule, dans sa chambretle, qu’éclairait si gaîment le moindre rayon de soleil, elle chantait joyeusement sans se préoccuper de plaire à qui que ce fut au monde.

Puis , lorsque l’amour, ce météore d’autant plus brillant qu’il est plus passager, avait éclaiié son cœur de ses leflets les ]ilus purs, sa vie s’était ( ncorc embellie d’un rayon mille fois plus beau, et pendant quelques jours, elle avait connu le bonheur ici bas.

Mais le bonheur n’est pas notre lot en ce monde, et la fatalité, jalouse de tout ce qui peut nous arriver d’heureux, avait pris soin de jeter sur sa route un M. Potel Cliquout de La Burgotière, un de ces êtres sans foi ni loi, qui semblent créés pour faire le malheur de tous ceux qui les entourent ; et grâce à ses perfides manœuvres, Genofsa, l’hounète fille, se trouvait lancée désormais dans un monde qui n’était pas le sien et dont l’éloignait ses plus secrètes aspirations.

Complètement déclassée au milieu de tous les gens qui l’entouraient, c’était en vain qu’elle cherchait ellemême à s’étourdir; il lui était impossible d’y parvenir.

Les enivrements de la scène eux-mèmes, ne parvenaient pas complètement à élouiïer les bouffées de tris-

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L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

tesse qui lui montaient au cen'eau, et telles étaient parfois les sombres préoct upations qui assiégeaient son esprit, qu’elle en arrivait presque à la négation de tout ce qui se passait autour d’elle.

Et cette femme aurait pu et aurait du connaître le bonheur en devenant la compagne de M. Kergall, car tel était l’amour de ce dernier, qu’il eut évidemment réalisé ce rêve longtemps caressé dans sa pensée.

Libre, riclie, sans famille, quelle entrave pouvait donc l’empêcher d’être heureux? Quel motif pouvait l’obliger à sacrifier sa vie toute entière à de sots préjugés? Quelle autre femme aurait pu. lui apporter en dot un cœur et plus pur et plus vierge? Genofsa était un auge au moral et au physique, et d’ailleurs, si vivace était son amour, que pour arriver à la réalisation de ses plus chers désirs, il eut, sans le moindre regret, sacrifié tout son avenir, si brillant qu’il fut du reste.

Douée par la nature de toutes les élégances qui constituent la femme , Genofsa était, ainsi que nous l’avons dit dans les Amours de Contrebande, un des plus magnifiques types de la beauté idéale, et cette beauté semblait s’augmenter encore, illuminée qu’elle était par tout le luxe qui l’entourait.

Blonde comme la Marguerite de 'Gœthe; mille fois mieux douée qu’Amy-Robsard, cette blonde beauté qui sut arracher Leicester à sa royale amante, la reine Elisabeth; Genofsa, placée dans le milieu où la fatalité l’avait jetée, semblait mille fois plus belle encore qu’autrefois; car le voile de tristesse répandu sur tous ses traits, leur imprimait, en quelque sorte, un cachet séraphique, qui donnait envie de s’agenouiller devant cette

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

créature si adorablement belle, et qui symbolisait dans toute sa plus idéale perfection le type si pur et si parfait de la Madone.

Depuis le jour où le sort l’avait jetée hors de sa sphère, la pauvre enfant en était arrivée à ce point de doute que son existence elle-même lui semblait en quelque sorte une utopie; lorsque seule, face à face avec le présent et le passé, elle s’interrogeait elle-même, elle ne pouvait croire que ce fut bien à elle que s’adressâssent tous les hommages, toutes les flatteries dont on accablait la diva; et son existence, pour ainsi dire partagée en deux parties, s’écoulait tantôt douce et charmante, lorsqu’il s’agissait de l’artiste, tantôt triste et terrible, quand la jeune fille songeait à son passé si court et cependant déjà si rempli de souvenirs.

Genofsa se croyait en proie à un rêve tout à la fois triste et charmant, et vainement elle interrogeait son cœur et ses sens, il lui était de toute impossibilité de se rendre un compte exact de ha situation présente.

Sa position était un peu celle d’Aboul-lIassau, du conte indien : elle se réveillait dans un palais, reine et adorée, après s’être endormie, seule et pauvre, dans une chaumière.

Genofsa en était là de ses réflexions quand un laquais annonça :

— M. le baron de La Burgotière.

Et, presque au même instant, et sans même attendre qu’on l’eût autorisé à pénétrer auprès de la diva, le sémillant petit baron faisait son entrée dans le boudoir.

— Bonjour, chère, grasseya-t-îl , en se dandinant, comment vous portez-vous ce matin? Ehl palsamhleul

L’AMODR EN PARTIE DOUBLE

comme vous êtes pâle, seriez-vous donc indisposée, répondez? mais répondez? je vous en prie !

— Je n’éprouve absolument rien, répliqua fort sèchement la jeune femme.

— Vous souffrez, vous dis-je, et... je veux...

— Je vous jime...

— Genofsa, vous me cachez quelque chose.

— Moi?... mais!... en vérité !... je ne vois pas ce que je pourrais avoir à vous cacher.

— On ne me trompe pas, et...

Genofsa jeta sur lui un regard froid comme l’acier, puis elle s’écria :

— Ah! on ne vous trompe point... Devinez donc alors le service que j’attends de vous.

Le petit Potel ne put arrêter un sourire qui vint se jouer sur ses lèvres.

— Parlez ! parlez vite ! chère, et dites-moi comment je puis vous prouver mon amour.

— En me quittant au plus vite 1

Et Genofsa laissa échapper un petit éclat de rire qui sonna faux aux oreilles de M. Potel.

— Heiu?... vous me chassez, dit-il.

-—Moi, très-cher. Oh! pouvez-vous le supposer... c’e.st bien mal à vous.

— Cependant, vos paroles...

— Mettez-vous à ma place, cher, et dites-moi si vous n’en agiriez pas de même ; je suis, ce matin, vous me le disiez tout à l’heure, laide à faire peur...

— Je n’ai pas dit un seul mot qui pût vous le faire supposer...

— Tous l’avez pensé, et cela me suffit. Je disais donc

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

que j’éprouve en ce moment un si pressant besoin de solitude que, si précieuse que me soit votre présence, je me vois dans la dure nécessité...

Genofsa ne put achever sa phrase, un homme poussant violemment la porte du salon, pénétrait dans la pièce, en portant, dans ses robustes bras, la mutine Henriette qui se débattait comme un beau diable.

— Eh bienl cria-t-il d’une voix de stentor, en déposant la jeune fille sur le tapis, quand je disais qu’elle y était... et déjà les mains tendues, il se dirigeait vers la jeune femme, quand, soudain, son regard se heurta contre le jeune Potel, qui prudemment cherchait à faire retraite.

Un éclair de fureur illumina les fauves prunelles du nouveau venu, et avant qu’on eût pu l’en empêcher, il saisissait par le milieu du corps le petit baron plus mort que vif, et sans doute, il allait, sans respect pour la jeune femme , lui appliquer une savante correction, quand celle-ci, malgré son peu d’estime pour le baron, crut devoir intervenir.

— Isidore ! fit-elle de sa voie'si douce.

Isidore, car c’était bien lui, releva la tête, et à la vue du visage suppliant de la belle enfant, un sourire épanouit sa bonne et franche figure, mais presqu’aussitôt un sombre voile de tristesse vint l’assombrir.

— Ah! mademoiselle! dit-il, eu soupirant.

Uenofsa baissa les yeux sans répondre.

M. Potel, pendant ce temps, essayait de s’éclipser, mais, parait-il, ce jourUà devait être, pour monsieur le baron, marqué d’une pierre noire, car à peine arrivait-il au seuil de la porte, qu’il se trouvait en présence d’un adver-

L’AMOUU EN PARTIE DOUBLE

saire bien autrement redoutable qu’Isidore Bybeybolles; il venait, en effet, de reconnaître M. le marquis de Kernevelan qui, les bras croisés sur la poitrine, le regar<lait fixement.

M. Potel fit deux pas en arrière, ce fut cette fois contre Isidore qu’il vint se heurter.

Pris ainsi entre deux feux, M. Potel crut plus prudent de se diriger du côté de M. de Kernevelan.

— Monsieur, lui dit-il.

— Monsieur, lui répondit sèchement et à voix basse le marquis, deux fois déjà, l’on s’est présenté chez vous de ma part, sans avoir le plaisir de vous rencontrer, on s’y présentera de nouveau ce soir entre neuf heures et onze heures.

— Je m’y trouverai, monsieur?

— J’y compte.

Et saluant ironiquement le jeune homme, il lui livra passage.

M. Potel s’empressa de profiter au plus vite de la permission ; sur un ordre du marquis, Isidore sortit derrière lui.

— Veille, lui avait dit Joannic, et ce soir viens me

rendre compte de ses moindres démarches.

Resté seul avec Geuofsa, M. de Kernevelau s’arrêta quelques instants à considérer la jeune femme, puis faisant un pas vers elle :

— J’ai à vous parler, dit-il, refuserez-vous de m’entendre?

Pour toute réponse, Genofsa lui fit signe de prendre place à ses côtés.

Joannic préféra s’asseoir sur un fauteuil, bien en face

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE 11

de la jeune femme, afln de la mieux, tenir sous son regard; puis soudain, se rapprochant brusquement, il s’empara de sa main.

— C’est à Genofsa, dit-il, que Je veux m’adresser et non à la célèbre diva.

— Monsieur le marquis...

— Je comprends et je m’explique maintenant, continua-t-il d’un ton de doux reproche, la persistance mise par vous à fuir ma présence; que n’avez-vous eu confiance en moi, Genofsa?

— Mousienr Joannic, répéta-t-elle.

— N’étais-je pas votre ami, je ne dirai pas le plus dévoué, peut-être, mais du moins l’un de ceux qui vous étaient le plus attachés, et n’aurais-je pas le droit, en ce moment, de vous demander un compte sévère de votre conduite et des malheurs...

— Un malheur! dites-vous? et une pâleur mortelle s’étendit sur tous les traits de la jeune femme, qui resta un moment comme privée de sentiment.

— Oui, des malheurs I qui en seront l’inévitable conséquence, continua imperturbablement Joannic.

Genofsa tressaillit vivement, puis elle tenta de se lever, mais presque aussitôt elle retomba eu murmurant ;

— 11 ue m’aime plus !

M. de Kernevelan ne la quittait pas des yeux, il devina plutôt qu’il n’entendit ces paroles; mais saisissant la balle au bond, il reprit :

— Il ue vous aime plus ! dites-vous ; vous appartientil donc d’accuser M. de Kergall?

En entendant ce nom prononcé à brùle-pourpoint.

Genofsa tressaillit aussi vivement qne si elle eut été atteinte par une forte décharge électrique.

— Ne prononcez jamais ce nom devant moi, dit-elle, sans même tenter de dissimnler sa terreur.

— Taire le nom de Yann ; et pourquoi ?

— Ignorez-vous donc quelle a été sa conduite à mon égard !

— Celle d’un homme très-fortement épris d’une adorable créature.

— Que vous sert-il donc de feindre, M. de Kernevelan, mieux que moi, ne savez-vous pas ce qu’il a fait?

— Sur mon honneur, je l’ignore.

Un amer sourire crispa les lèvres pâles de la jeune femme.

— J’ai en main les preuves de son infidélité, dit-elle tristement.

— Vous avez des preuves, demanda curieusement Joannic, que ne les montrez-vous donc ?

Genofsa sembla hésiter.

— Vous hésitez, Genofsa? l’aimeriez-vous toujours?

A cette question, la diva rougit et pâlit tour à tour,

puis un torrent de larmes s’échappa de ses yeux.

— Vous l’aimez encore; que le ciel en soit béni.

— Vous vous trompez, Joannic, la trahison de Yann a tué mon amour.

— Qu’appelez-vous la trahison de M. de Kergall, estce votre refus formel d’accorder le plus petit mot de réponse à ses lettres? est-ce votre conduite â son égard? ou n’est-ce pas plutôt, que désireuse de briser avec une situation que vous refusiez d’accepter, vous vous êtes ef-

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

forcée d’oublier que, là-bas, loin de vous, il remplissait un devoir sacré; il est vrai qu’il souffrait séparé de ce qu’il avait de plus cher au moude, et que s’il consentait à accepter le sacrilice jusqu’à la fin, c’est qu’il entrevoyait une récompense après laquelle il aspirait de toutes les forces de son être ! et pendant ce temps, celle qu’il aimait, celle pour laquelle il eut vendu son âme, le trompait indignement, et pour qui ? pour un misérable, un plat valet, pour le dernier et le plus vil de tous les hommes...

— Joannicl...

— Laissez-moi parler, Geuofsa? car il est temps que vous connaissiez enfin toute ma pensée ; cette entrevue sera, du reste, la dernière, car désormais il ne peut plus rien avoir de commun entre nous.

— Par pitié, Joannic, ne voyez-vous pas que vous me brisez le cœur.

Un éclat de rire nerveux s’échappa des lèvres du marquis.

— Je veux, dit-il, que vous appreniez à connaitre l’homme auquel vous vous êtes... vendue, peut-être.

— Monsieur le marquis... un semblable langage.

Frémissante de honte et d’indignation à ce sanglant

outrage qui venait ainsi la flageller en plein visage, Genofsa se redressa de toute sa hauteur, et le bras tendu vers la porte, elle la montra au marquis.

M. de Kernevelau ne bougea pas, la figure cachée dans ses deux mains, il semblait profondément réfléchir.

— Non, dit-il, tout à coup, c’est impossible, vous avez 0té calomniée à mes yeux; je vous connais tiop, Ge-

nofea, pour supposer un seul instant que vous ayez rien accepté d’un pareil lâche. Pardonnez- n^oi donc une parole irréfléchie; échappée à ma trop ‘juste douleur; il souffre tant, mon pauvre Yann ; mais aussi ne pouviezvous choisir un autre cavalier que ce Potel ; faut-il que, sans frémir de colère, je puisse me dire que Genofsa, que j’ai connue, et si pure et si chaste, accepte la protection et souffre que ce La Burgotière fasse les honneurs de son salon ; ignorez-vous donc ce que le monde peut penser de votre conduite; ne vous êtes vous pas rendu compte des bruits qui pouvaient circuler sur vous.

— Et que peut-on dire que je ne puisse entendre ?

— Eh bien!... l’on dit... que vous êtes la...

— Taisez-vous ! taisez-vous ! c’est "infâme, et sur ce que i’ai de plus sacré ici-bas , je vous jure que jamais cet homme...

— Je vous crois, Genofsa, je vous crois, et parce que je vous connais, et parce que je vous aime; ohl rassurez-vous, vous êtes et vous ne serez jamais que la compagne de mon plus cher ami. — Oui, je crois en vous, et mon cœur me dit que vous avez été indignement trompée ; qu’on a fait de vous la victime d’une infâme machination; quel a été et quel est encore leur but? Je crains trop, hêbas! de le deviner. Mais comment avezvous pu douter de l’amour de M. de Kergall? ne vous êtes vous pas dit qu’il en mourrait, peut-être.

— Suis-je donc morte, moi? et cependant...

— Votre amour était moins terrible, car Yann, en ce moment...

Joannic ne put achever la phrase commencée, car Genofsa tomba foudrbyée sur le parquet.

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L’AMODR EN PARTIE DOUBLE 123

— A moi, cria-t-il en se précipitant vers la jeune • femme et en la relevant ; vite, du vinaigre, un médecin, des sels...

Et, tout en parlant, il essayait de lui prodiguer tous les soins que réclamait sa position.

La soubrette, attirée par les cris du jeune homme, tentait, de son côté, de la rappeler à elle.

— Un médecin, mais cours donc, dépêche-toi, ne voistu pas qu’elle se meurt, s’écriait Joannic hors de lui.

La soubrette s’empressa d’expédier M. François et revint ensuite dans le salon.

— 11 faudrait la délasser, lui faire respirer des sels.

— Oh ! ce ne sera rien, monsieur ; tenez, voici madame qui revient à elle.

Genofsa reprenait, en effet, peu à peusess«is; son premier regard fut pour interroger Joannic, puis elle perdit de nouveau connaissance; cette syncope fut de courte durée.

■ — Elle aurait besoin de repos, reprit Joannic, je vais m’éloigner; dites-lui que je reviendrai savoir de ses nouvelles.

Au même moment, Genofsa rouvrait les yeux, elle comprit le geste de Joannic, et faisant un violent effort sur elle-même, elle s’écria :

— Ne partez pas, ne m’abandonnez pas ainsi.

— Cependant, dit-il.

— Je vous en prie, restez auprès de moi.

— Permettez-moi de donner quelques ordres à mon domestique et je suis ensuite entièrement à votre disposition.

Joannic saisissait ce prétexte pour permettre à la jeune femme de reprendre complètement ses sens.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Yvon attendait dans l’antichambre.

— Tu vas aller porter cette lettre à son adresse, ditil, eu écrivant rapidement quelques lignes sur un des feuillets de sou carnet.

— Que faudra-t-il faire ensuite?

— Rentrer à l’hotel.

Yvon s’inclina et prit le papier que lui tendait son maître.

Nous allons en quelques mots expliquer comment Joannic se trouvait chez la diva.

Isidore Dybeybolles, chassé le matin même de chez la diva, que le hasard lui avait fait rencontrer et reconnaître pour la blonde Genofsa, n’avait rien eu de plus pressé que de courir à l’hotel de Bretagne.

Joannic n’était pas encore revenu de chez la grosse

Louise mais comme c’était la patience on personne que Bybeybolles, il courut, en compagnie de son -compère Y’vou, s’installer chez un marchand de vin du voisinage, où il attendit le retour du ieune homme.

Dès que Joannic apparut à l’extrémité de la rue Plâtre, Isidore abandonna son partner, pour se précipiter au-devant du jeune homme.

— Pardou? monsieur le marquis, savez- vous d’où je viens?

Joannic ne put s’empêcher de sourire.

— Suis-je donc sorcier pour le deviner.

— C’est vrai? Je ne suis qu’un sot j mais je suis tellement ému.

— Qu’est-il donc arrivé?

— Tigurez-vous qu’hier je passais rue Diouot, quand j’aperçois ime femme trottinant devant moi. Sa tournure

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

ne m’était pas inconnue; où diable ai-je donc vu cette femme? me disais-je, tout en marchant derrière elle ; puis soudain je me frappe le front... oui, c’est elle, pensais-je, c’est bien son allure... sa démarche. Je ne puis me tromper, et tout aussitôt hâtant le pas, je viens pour la regarder sous le nez ; mais au même moment, elle pénétrait dans la cour de l’Opéra; mais c’est égal, je l’avais reconnue, et...

— Achève?

— C’était elle, oui, monsieur le marquis, c’était mademoiselle Geuofsa !

La foudre tombant en ce moment aux pieds de Joannic, ne l’eut certes pas plus surpris que cette étrange nouvelle si inopinément donnée.

— Genofsa? dit- il.

— Oui, monsieur le marquis,

— Es-tu bien sûr de ce que tu avances ?

— Aussi certain que je sais qu’il fait jour!

— Mais alors, que signifie ce mystère?... pourquoi s’être enfuie ?

•»- Ce n’est pas tout !

— Qu’as-tu donc encore appris ?

— Désirant m’assurer que je ne m’étais pas trompé, je suis entré derrière elle, à l’Opéra, et j’ai deinandé : Est-ce que ce n’est pas mademoiselle Genofea que je viens de rencontrer ?

Le suisse s’est mis à me rire au nez.

— Mais cette dame, ai-je insisté, celle que je viens de voir entrer.

— C’est madame Marie Sorbier.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Marie Sorbier, la célèbre diva, interrompit Joannie.

— Je ne sais si elle est célèbre, mais ce qu’il y a de certain, c’est que le suisse m’a misa la porte, sans vouloir ajouter un mot de plus. Je me suis alors décidé à l’attendre dans la rue, et après deux heures de faction, je l’ai aperc^ue et je l’ai suivie jusqu'à la rue de Provence, où, parait-il, elle demeure maintenant.

— Et cette fois lui as-tu parlé ?

— Je n’ai pas osé le faire.

— Maladroit I

— C’est aussi ce que je me suis dit, monsieur le marquis, et pour réparer ma sottise, j’ai voulu faire causer le portier, mais celui-là n’en savait pas plus long que l’autre. Je suis alors monté, on a refusé de me recevoir. Je suis tenace, vous le savez, j’y suis retourné ce mutin, et cette fois encore, on m’a^éconduit; mais je ne perds pas courage, pour cela, je me suis dit: j’irai trouver monsieur le marquis, on n’osera pas le mettre à la porte comme moi, et alors nous verrons bien à savoir enGu...

— Et tu as bien fait, morbleu 1 car de ce pas...

— Ne vous hâtez pas, monsieur Joannic, car il faut que je vous avoue une chose qui me taquine.

— Parle ?

— Dame, c’est que...

— Tu m’effrayes, en vérité 1

— Éh bien ! j’ai fait jaser dans le voisinage, et j’ai appris... Oh ! mais je commence par vous le dire, pour ma'part, je n’en crois pas un mot.

— Achève donc ?

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— J’ai appris que chaque jour un monsieur venait la voir, et dans le quartier elle passe pour sa maîtresse.

— C’est une infamie ! 1

— C’est ce que j’ai dit, mais ils se sout mis à me rire au nez; j['avais bien envie de me fâcher, mais c’était le moyen de ne ritui apprendre et alors je me suis tu.

— Et... ce monsieur?...

— Vous voulez, parler du séducteur?

— Eh bien!... c’est?...

— M. de La Burgotière.

— Le lâche ! le misérable !

— Si je l’attrapes jamais I

— Sois tranquille, M. de Kergall sera vengé.

— C’est aussi mon idée, mais en attendant, que faire?..

— Tu vas retourner chez Genofsa, et bon gré mal gi*é tu y attendras mon arrivée; de la prudence surtout, peut-être y va-t-il de leur bonheur à tous deux.

Isidore s’était alors rendu rue de Provence, et Joannic n’avait pas tardé à le suivre en compagnie d’Yvon . .

Lorsque le maïquis rentra dans le boudoir de Genofsa, il la trouva étendue sur une causeuse, des larmes abondantes couvraient ses joues.

— Henriette, dit- elle, laissez-nous ?

Quoique à Regret, la soubrette s’empressa d’obéir à cette injonction.

Les deux jeunes gens restèrent un moment silencieux, puis Genofsa, faisant un effort sur elle-même, tendit la main au marquis, en lui disant :

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Que vous m'avez fait de mal, tout à l’heure.

Joanuic allait s’excuser, mais la jeune femme ne lui

en laissa pas le temps.

— Je ne vous en veux pas, contimia-t-elle, ne m’avezvous pas parlé comme, seul, un ami pouvait le faire?

— Geiiofsa, croyez-bieu...

— Ah I je suis bien malheureuse et surtout bien à plaindre.

— Pourquoi vous être, sans cesse, refusée à me recevoir, à m’cnfeiKlre.

— Le pouvais-je; m’était-il permis de comprendre ce qui se passait autour de moi.

— Ne comiaissiez-vous pas celui qui cherchait à vous perdre, ne saviez-vous pas que vous vous trouviez, entre ses mains, à la disciétion du plus vil de tous les hommes.

Et M. de Kernevelan raconta, dans ses moindres détails, tonte l’infâme conduite du jeune gandin, puis il en vint à parler de Yann, de son amour, et il établit un éloquent parallèle entre ces deux natures, si différentes et si peu faites pour se rencontrer.

En parlant comme il le faisait, il sentait l’émotion peu à peu le gagner, et des larmes coulaient de ses yeux.

Comme' suspendue à ses lèvres, Genofsa semblait aspirer scs moindres paroles, et à mesure que la justification de son amant se faisait plus complète, elle sentait sa poitrine se dégager d’un poids immense.

— Yaim, mon pauvre Yann, dit-elle en joignrint les mains.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Il est en eflfet bien à plaindre.

— Moins que moi, peut-être 1

Joannic secoua tiistement la tète.

— Plus que vous, au contraire, car sa foi en vous est toujours la même, et je redoute pour lui l’instant fatal où il faudra lui apprendre...

— Taisez-vous, Joannic, taisez-vous, vous me faites peur.

— Qui faut-il accuser ?

— La fatalité!... mais, à votre tour, écoutez-moi :

Vous savez quel était l’affection profonde que j’avais

vouée à M. de Korgall, et vous devez facilement comprendre quelle dût-étre ma douleur lorsque, brusquement, je me vis séparée de lui.

Croyez-vous aux pressentiments, M. de Kemevelan? non, peut-être ; eh bien ! moi j’y ai la foi la plus entière, et lorsque, dans la salle d’atteute de la gare, Yann m’embrassa, j’éprouvai au cœur la sensation la plus douloureuse, car une voix intérieure me cria que ce baiser était le dernier. Aussi, lorsque je me retrouvai seule, dans ma chambrette, une douleur si atroce s’empara de tous mes sens, que pendant plusieurs heures je restai comme anéantie.

Faut-il vous décrire les transports de joie qui saluèrent l’arrivée de la première lettre démon amant? Non, je ne le puis, et d’ailleurs, il est des choses qui se comprennent et ne se peuvent exprimer.

Yann était tout mon bonheur, ma seule joie en ce monde, et le moindre souvenir de lui réveillait, en moi un monde de pensées, tout à la fois cruelles et douces.

Ai-je besoin de vous dire, que je mis tout mon cœur,

L’AMOUK EN PARTIE DOUBLE

toute mon âme , dans les quelques lignes que je lui adressai? Si vous avez aimé, M. de Kernevelan, vous me comprendrez aisément. Pendant quelques temps encore, Yann m’écrivit ; puis, un jour, la lettre que j’attendais ne vint pas, et vainement je patientai; les jours, les semaines se passèrent sans que le plus léger souvenir de lui parvint jusqu’à moi.

Ouelle souffrance était alors la mienne; l’incertitude et le doute tuent aussi sûrement que le poignard et le poison. Oui!... oui!... j’ai bien souffert, et certes, il le fallait pour me décider à écouter eiiGn la voix de cet homme que je haïssais, tout le moins, autant que j’aimais Yann.

Ce fut lui qui m’apprit la trahison de mon amant. Ohl il s’y prit habilement, je vous le jure; aussi peu à peu le doute se fit jour dans mon esprit, et lorsqu’il s’aperçut que mes convictions étaient légèrement ébranlées, il me mit sous les yeux les preuves les plus irréfutables de la trahison du comte. '

En prononçant ces paroles, Genofsa s’était levée, et se dirigeant vers un meuble de Boule, placé entre les deux fenêtres, elle fit jouer un ressort et mit à découvert uu petit coffret d’ébène incrusté d’argent.

— Les voici, dit-elle, en prenant le coffret et en l’ouvrant avec iine petite clé qu’elle tenait suspendue à une chaîne, puis elle tendit à Joaunic une liasse de papiers.

Celui-ci s’en empara, et à peine eut-il commencé à les parcourir, qu’il se sentit pâlir affreusement: il venait de tomber sur la lettre que Yann, sur ses propres instances, avait écrite à Régine; mais celte impression fut de courte

Diç.|*;Z‘d ‘■y G'-’ '^le

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

durée, car il reconaut aussitôt que toutes les autres lettres étjiient fausses .

— Et vous avez pu croire à de semblables preuves, dit-il, eu rendant le paquet à la jeune femme, après, toutefois, avoir fait disparaitre la lettre accusatrice.

— Ne sont-elles pas irrécusables?

— Vous avez été bien faible et bien légère, Genofsa.

— Mais ne connaissez-vous donc pas celui qui avait entrepris de me perdre; ne savez-vous donc pas que pour arriver au but qu’il s’est proposé d’atteindre, cet homme ne recule devant aucun moyen; croyez-moi, Joannic, j’ai lutté de toutes mes forces, et si j’ai du céder enfin, c’est que je me trouvais à bout d’arguments pour résister plus longtemps encore.

C’est alors qu’il viut faire miroiter à mes yeux, sous ses plus brillantes facettes, ce mirage trompeur qu’on appelle la gloire; j’avais besoin d’oublier, et je me jetai à corps perdu dans le tourbillon qui m’entraînait; mais c’est en vain, qu’en fatiguant le corps et l’àme, j’ai voulu tuerie souvenir, il m’a été impossible d’oublier. Il était là, toujours là, présent à mes yeux; le jour je le voyais partout; le soir, lorsque je' chantais, je l’apercevais en- C(ue, et c’était pour lui, pour lui seul,.eutendoz-vous bien, que la diva quêtait les applaivlissements. Un soir, au moment où j’entrais en scène, je crus soudain l’apercevoir devant moi, il me sembla qu’un étau d’acier m’étreignait le gosier... et c’est vainement que j’essayai de chanter... ma gorge serrée ne laissait échapper que des sons inarticulés... il me fallut quelques secondes pour me remettre... mais c« soir-là je chantai en dépit du bon sens...

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

■ — Pauvre enfant 1 •

— Je suis bien à plaindre, Joaunic, et ma souffrance est atroce.

— 11 serait peut-être temps encore.

Genofsa secoua tristement la tète.

— C’en est fait, dit-elle, le sort en est jeté, Genofsa est morte pour tout le monde.

— Vous êtes cruelle... et moi?

— N’ètes-vous pas mon ami, fit-elle, en lui tendant la main; mais je vous en prie, oubliez Genofsa, et venez, chaque fois que vous le pourrez, voir Marie, l’illustre diva ! comme ils disent, continua-t-elle en souriant amèrement.

— Genofsa est-elle morte aussi pour Yann?

La jeune femme porta vivement la main sur son cœur pour en comprimer les battements.

— Que M. de Kergall, dit-elle, oublie comme je veux moi-mème le faire, si je le puis, ajouta-t-elle plus bas.

— Ce n’est pas votre dernier mot?

— Je désire qu’il en soit ainsi.

— Réfléchissez?

— J’ai parfaitement réfléchi, et d’ailleurs ne me l’ avezvous pas dit vous-mème, Yauii peut-il m’aimer encore quand il apprendra... ^

— Voulez-vous donc le tuer?

— Monsieur le marquis, je vous le répète, nous resterons amis puisque vous daignez encore vous souvenir de moi;' mais croyez-le, et ma résolutiou est irrévocable, je désire que cet eutretieu soit le dernier de ce genre, Genofsa est morte pour toujours et la diva se doit ai\

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

public, à son théâtre, à ceux enfln qui la paient. Yotre main, marquis, et à bientôt ' . . . .

Le soir même l’affiche de l’Opéra portait en gros caractères :

RELACnE

Par suite de l’indisposition de madame Marie Sorbier.

Le lendemain, le jour se leva sombre et maussade, un brouillard épais s’étendait sur la ville et la couvrait toute entière d’un vaste et immense crêpe de deuil.

Il existait et il existe encore, au n® 1 de la place de la Sorbonne, un café qui, je le crois du moins, dépend de l’hôtel du Périgord.

Sept heures vouaient à peine de, sonner, et les garçons, encore à moitié endormis, enlevaient les volets de la devanture, quand deux hommes, légèrement avinés, firent leur entrée dans le café.

— Deux glorias? fit l’un deux en frappant sur la table.

— Voilà I voilà !

.Pendant que le garçon courait à ses cafetières, les deux hommes se placèrent vis-à-vis l’un de l’autre devant une table.

— Eh bien? fit l’un deux.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Eh bien? riposta son compagnon.

— Je crois que le gredin a sou aflaire.

— J’ai fait de mon mieux pour cela.

— Je n’en doute pas... mais... une chose me taquine ?...

— Et laquelle ?

— Veux-tu que je te parles franchement, Yvon?

— Dame, ver.

— Eh bien, j’ai peur que nous n'ayons fah une sottise.

— Ma fine dà, ce n'est point mon idée.

— As-tu seulement songé à ce que dirait monsieur le marquis...

— 11 dira que nous avons bien fait.

— M’est avis, mon gars, que nous avons agi un peu légèrement.

Ivon haussa les épaules.

^ — M. Joannic ne devait-il pas se battre ce matin avec La Burgotière.

— Dame ver.

— Eh bien?

— Eh bien?

— L’autre ne viendra pas, et alors... tu comprends...

— Dans mon village on dit que, pour empêcher les loups de mordre, il n’y a qu’à leur arracher les dents.

— Je ne vois pas le rapport...

— Dame! puisqu’ils devaient se battre, je ine suis dit : mon maitre a du courage, c’est vrai, mais il n’est pas très-habile l’épée à la main, or, comme l’autre passe pour être très-fort, dame... j’ai pensé qu’il n’y avait qu’un seul moyen d'arrêter l’affaire...

— C’était d’agir comme nous l’avons fait.

L'AMOÜB EN PARTIE DOUBLE

— Précisément.

Le garçon s’étant approché pour verser les glorias, Yvon et Isidore cessèrent leur conversation ; mais, dès qu’il eut les talons tournés, Yvon reprit :

— Je ne me repends que d’une seule chose, c’est de ne pas l’avoir assommé.

— Nous en serons quitte pour recommencer la danse, s’il ne SP tient pas tranquille.

— Mais tu ne m’as pas dit comment tu étais arrivé à connaître toute cette histoire.

Isidore ne se fit pas prier, et raconta ce qui lui était arrivé et son entrevue avec Joannic.

En sortant de chez Genofsa, fidèle au mandat que lui avait confié le marquis, il s’était attaché aux pas de La Burgotière, et tour à tour il était allé à sa suite rue de Lamartine et rue Clausel, c’est-à-dire qu’il l’avait attendu dans la rue.

M. de La Burgotière s’était rendu tout d’abord chez la Du Breuil, et une explication assez vive avait eu lieu entre eux, explication qui s’était terminée par une terrible correction appliquée par le petit homme sur les épaules de la misérable créature qui refusait énergiquement de lui compter une somme assez forte dont il avait, disait-il, le plus pressant besoin.

Rendue souple comme un gant, la Du Breuil s’empressa de livrer la clé du coffre-fort, et Louis Potel y puisa Iprgemcut, puis, sans même saluer sa complice, il se rendit chez la grosse Louise. .

— Louise, lui dit-il en entrant, renvoie ta bonne.

— Pourquoi faire ?

— J’ai à causer avec toi.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— C’est que...

— Obéis, le dis-je, où sinon...

Et pour achever sa phrase il imprima à sa canne un moulinet terrible.

Jamais la grosse Louise n’avait vu son ancien amant dans un pareil état de surexcitation, aussi crut-elle prudent d’obéir, et sur son ordre, la soubrette alla voir si la statue d’Henri IV était toujours sur le Pont-Neuf.

, — Nous sommes seuls, dit-elle en rentrant dans le salon. -

— C’est bien, causons maintenant.

Le petit homme se laissa tomber dans un fauteuil, et, après avoir allumé un cigare, il se prit à considérer attentivement la jeune femme, puis, à brûle pourpoint :

— Louise, lui dit-il, te déplairait-il de gagner dix mille francs ?

— Pour me les donner comme les vingt mille francs que tu m’as promis et que j’attends encore.

— Je te les donnerai sur-le-champ.

— Ah 1 mais alors que me faudrait-il faire pour cela.

— Une chose fort simple.

— Mais encore ? .

— Attirer chez toi M. de Kernevelan et l’y retenir pendant douze heures.

— Sous quel prétexte?

— C’est ton affaire.

— M. de Kernevelan ne viendra pas...

— 11 est ton amant, cependant.

— Monsieur le marquis est tout au plus un ami pour moi.

Potel sourit dédaigneusement.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— 11 est ton amant, avoue-le donc, que m’importe après tout, à moi, vous êtes libres tous deux, lui de dépenser son argent, toi de le lui manger, et...

— Louis?...

— Tu n’as donc qu’à lui écrire, et je le sais trop galant pour refuser l’invitation' d’une jolie femme, car tu . es cbai’mante, le sais-tu, mignonne? continua d’une voixcâline le jeune homme.

Mise en garde par le ton même de M. de La Burgo- ■ tière, Louise flairant quelque nouvelle friponnerie, répliqua sans hésiter :

— Ce que tu me demandes est impossible ; d’ailleurs nous sommes eu froid, le marquis et moi.

— Superbe occasion pour vous raccommoder, alors.'

— Non, décidément, je ne le puis.

— Ab ! tu me refuses, à merveille, n’en parlons plus... mais, eu ami, je dois te prévenir, de ne t’eu prendre qu'à toi-même de ce qui arrivera.

M. Potel fit mine de se lever.

■ — üue se passe-t-il donc, demanda Louise inquiète?

— 11 y a, reprit M. Potel eu allant vers elle, que ton

amant m’a grossièrement insulté et que demain je le tuerai. '

Louise, nous l’avons dit, n’aimàit pas d’amour le marquis, et cependant elle savait apprécier, à leur juste valeur, ses belles et nobles qualités, et peu à peu elle s’était sincèrement attachée à lui, aussi fut-ce avec l’accent d’une terreur véritable qu’elle s’écria :

— Tu veux le tuer? Je te le défends, entends-tu. ‘

— Tu l’aimes donc, imbécile, murmura le petit homme avec un geste de pitié. -.vV

L’AMOOn EN PARTIE DOUBLE

— Eh bien, oui, je l’aime, entends-tu, et je ne veux

pas que vous vous battiez ensemble.

« — Je ne veux pas... ma parole d’honneur, tu me don-

• nés envie de rire... ah I ah! la bonne plaisanterie... ne vas-tu pas croire que je suis aussi lâche qu’ils veulent bien le dire... Je suis lâche, parfois, j’en conviens, mais du moment où mes intérêts ou mon argent sont en jeu... Je sais au besoin me venger quand il est nécessaire de. le faire... ah! si tu pouvais lire dans mon cœiu‘ et connaître toute la haine que jê porte â ceux qui me traitent comme un plat valet... J’ai pu, jusqu’à ce jour, me taire et vider j U squ’.à la lie le calice qu’ils présentaient à mes lèvres... mais c’en est fait, la coupe, trop pleine finit par déborder... l’heure a pour moi sonnée de relever la tète... car je suis riche... très riche, et à mon tour je veux les éclabousser de tout mon luxe et de mon insolence... Ah! messieurs, vous vous êtes joué de moi; ah! vous m’avez sali de toutes vos insultes; eh bien! vous verrez ce que peut un homme qui hait comme je vous hais; vous apprendrez à me connaître, car la vengeance sera terrible.

Il vous faut un exemple ? vous l’aurez, et après celuilà en viendra un autre, dix autres, cent autres s’il le

faut.

— Joannic ne t’a rien fait.

C’était, en effet, le meilleur de tous, et si je pouvais regretter une chose ce serait de me voir contraint de m’attaquer tout d’abord à lui. Pourquoi la fatalité l’a-telle placé sur mon chemin !"

r— Tu déraisonnes en ce moment, dis-moi que tu ne penses pas un seul mot de ce que tu viens de me dire?

Digitizeo

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

Ikd

— L’insensé ! ricana M . Polel, il a cru pouvoir se servir de moi comme d'un jouet qu’on brise quand on n’en n’a plus que faire; insensé I que ne savait-il que c’est moi qui me sers des autres et qui les rejette bien loin le jour où ils ne me sont plus d’aucune utilité !

— Louis, je suis à ta discrétion, j’écrirai à Joannic, je le prierai de venir, et je ferai si bien qu’il restera près de moi, mais jure-lc moi, tu épargneras ses jours?...

— Tu m’as tout à l’heure refusé, il est maintenant trop tard...

— Souviens-toi de notre amour; rappelle-toi ce que j’ai fait pour toi?...

M. de La Burgotière parut hésiter un instant, puis saisissant les mains de la jeune femme, il la tint courbée sous son regard.

— Je consens à me souvenir, prononqa-t-il lentement, mais tu m’obéiras de point en point.

— Je le jurel

— Tu vas donc écrire à Joannic.

— Je le ferai 1

— Tu le retiendras ici toute la nuit.

— Oui, ensuite?...

Voilà tout.

— Louis, tu me caches quelque chose? interrogea-t-elle anxieusement.

— Je te le répète, M. de Kernevelan à cent mille livres de rentes, et je veux bien te l’avouer, sa mort ne peut m’être d’aucune utilité; tandis... que s’il vit, eh bien... on pourra s’entendre; et... assez parlé, écris.

Louise était tellement bouleversée, que, sans avoir conscience de ce qu’elle faisait, elle s’empressa d’obéir.

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

« Mon cher Joannic, » dicta M. PoteL '

« Au nom du ciel, accourez sur le champ, il y va du bonheur de M. de Kergall et du vôtre peut-être aussi; venez donc, je dois vous parler sans retard.

« A vous de cœur et de pensée,

. « Louise. »

Après que l’adresse eut été mise sur ce billet, M. de La Burgotière le mit dans sa poche.

— J’en fais mon affaire, dit-il.

Puis, prenant son chapeau, il se dirigea vers la porte; mais au moment de sortiril sembla se raviser et re\int sur ses pas.

— Louise, dit-il, restons amis, ton intérêt du reste t’y engage, et comme je veux te prouver que je ne suis pas aussi noir que tu veux bien le dire, accepte ce cadeau en souvenir de notre vieille amitié.

Et il ajouta, à ceux qu’il lui avait déjà donnés, quelques billets de mille francs.

Au contact du papier soyeux la jeune femme éprouva comme une commotion électrique, scs yeux lancèrent un éclair de honte et de fureur, et d’un geste brusque elle jeta loin d’elle les billets.

— L’infâme! murmura- t-elle, eu tombant anéantie dans un fauteuil.

M. Potel ne vit rien, n’entendit rien, il s’éloignait d’un pas tranquille en murmurant son éternel refrain :

J’ai longtemps parcouru le monde Courtisant la brune et la blou.de.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Ee bruit de la porte, violemment fermée, tira Louise de sa stupeur.

— Quoiqu’il fasse, je les sauverai tous, dit-elle.

Prenant alors à la hâte un chapeau, et jetant un manteau sur ses épaules, elle sortit à son tour.

— Si monsieur, dit-elle au concierge, venait pendant

mon absence, priez-le de m’attendre, j’ai absolument besoin de le voir et de lui parler. *

Eu sortant de chez Louise, M. de La Burgotière s’était dirigé vers son appartement de la rue Louis-le-Grand, et tout aussitôt Isidore Bybeybolles avait emboité le pas derrière lui.

Il venait de prendre position dans l’enfoncement d'une porte cochère située en face du n® 17, quand il aperçut Yvon, qui, lui aussi, semblait monter la garde; il se dirigea de son côté.

— Que fais-tu donc-là, dit-il en lui frappant sur l'épaule.

Yvon se retourna vivement.

— C'est toi, Isidore ?

— En chair et en os.

— Mais, toi-mème, que fais-tu à pareille heure dans le quartier?

— Dame, fit Bybeybolles en montrant du regard le n» 17.

Yvon suivit la direction de ce regard.

— Est-ce que par hasard... monsieur le marquis?

Isidore fit signe que oui.

— C'est singulier.

— Il me vient une idée.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Ail 1... et peut-on sans indiscrétion?

— As-tu quelque chose à faire.

— Rien autre chose en ce moment qu’à voir et àsuivre.

— Moi de même; or donc, comme nous ne pouvons pas rester toute la journée à nous promener dans la rue, entrons chez le marchand de vins et nous causerons.

— ^ C’est dit.

Presque en face de la maison habitée par M. de La Burgotière s’ouvre un marchand de vin restaurateur; les deux hommes pénétrèrent dans la boutique et vinrent s’attabler auprès de la fenêtre, ce qui leur permettait de voir ceux qui entraient où qui sortaient du n® 17.

llsy restèrent jusqu’à huit heures sans rien apercevoir qui mérita d’attirer leur attention, car, à l’exception d’un petit nègre, personne n’était encore sorti; mais M. de La Burgotière s’étant alors permis de descendre, ils s’empressèrent de payer la dépense et de se mettre à sa poursuite.

Le malheur voulut que M. Potel prit la direction du chemin de fer du Nord; la rue Lafayétte n’était pas encore à cette époque ce qu’elle est aujourd’hui; à partir de dix heures on n’y rencontrait plus que de rares pas- . sants; aussi les gens prudents ne s’y lançaient-ils qu’en tremblant.

Que se passa-t-il, c’est ce qu’on ne sut jamais précisément; mais un cocher attardé aperçut, du côté de la rue de Belzunce, un homme gisant sur le sol, baigné dans son sang.

11 se hâta de descendre, et en fouillant dans les poches il trouva des cartes portant ce nom : .

M. le baron de La Burgotière,

17, me Louis-lc-Grand.

ilih

r AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Le bravebomme, voyant que le blessé respirait encore, se bâta de 1& déposer dans sa voiture et de le porter dans la pharmacie la plus voisine où les premiers secours lui furent donnés, puis des sergents de ville, le firent transporter sur un brancard à son domicile ......

Après le gloi ia, Yvon et Isidore firent venir un nombre raisonnable do bocks 5 rassasies enfin, ils se décidèrent à payer et a p utir.

éual. lit Yvon, en tendant la main à son ami,

il y a une chose <iui me chiffonne c’est de savoir ce qu’en pensera mov.sletir le marquis.

Isidore haussa les épaules.

— Nous van ierons- nous d’avoir assommé le jeune

homme?

r- Daniel ce n’est certes pas mon intention, mais...

Ni à moi non plus, je te le jure; rassure-toi donc, et dès que tu auras des nouvelles accours m’en donner.

Presque à la meme heure un coupé suivait l’avenue de Vincenucs.

Deux personnes occupaient l’intérieur de la voiture.

Voyons, te décideras-tu à m’expliquer pourquoi, à peine arrivé à Paris, tu m’obliges à te servir de témoin.

— Yann, je t’en prie, ne m’interroge pas.

. Je tiens, an contraire, à tout savoir; pourquçi ce

duel dont tu ne m’avais pas encore parlé.

Pour un rien, nue misèré.

Joaunic, tn veux me cacher quelque chose ; je connais trop ton caraclcie loyal pour supposer un seul instant que tu acceptes une rencontre avec un homme

L’AMOUU EN PARTIE DOUBLE

lll5

comme ce La Burgotière, saus que tu n’y ais été poussé par un motif des plus graves.

— Il ne s’agit, tout au plus cependant, que d’un enfantillage d’une mauvaise plaisanterie.

— Pourquoi m’avoir alors empêché d’arranger l’aCfaire.

— C’était impossible, riposta sèchement Joaimic.

— Sois donc plus franc avec moi, cher, et permets-moi un peu de morale. Hier, j’arrive à cinq heures, lorsque tu ne m’attendais que ce matin; j’avais tout bonnement pensé que tu éprouverais, à me revoir, un plaisir au moins égal à celui que je ressentais moi-même; au lieu de cela, j’aperçois une figure étrangement bouleversée; je rencontre un visage qui réi)ond à peine à ma cordiale étreinte; au lieu d’un auii, je retrouve un indifférent. Sais-tu que je pourrais me blesser de cette façon d’agir à mou égard.

— Yann! mon cher Yann!

— Ce n’est pas tout encore, au lieu de s’inquiéter des nouvelles de ma sauté, monsieur me jette brusquement ces paroles à la face : Je suis doublement heureux de ton retour car j’ai besoin de toi. Et l’on me fait alors un conte absurde ; et bref, me voilà obligé de passer ma soirée tonte entière à courir m’aboucher avec des gens que je ne connais pas le moins du monde, et cela, sous peine de passer pour un faux ami; pendant ce temps, je néglige des visites bien autrement chères. Sais-tu bien que cette coud uite est infâme .

— M'eu veux-tu donc, Yann?

— Pas précisément, mais enfin, je te le répète, je serais bien aise de connaître?...

— Plus tai’d tu sauras tout, mais en ce moment occu-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

ilt6

pons-nous uniquement du motif qui nous a con<ïuit en ces lieux.

— Mais, entêté que tu es, depuis une heure je ne demande pas auire chose.

Joannic se mordit les lèvres.

— Et puis, continua Yann, pourquoi cette insistance singulière à changer sans cesse de conversation ; lorsque je veux t’interroger, tu détournes la tète ; explique-toi franchement, que s’est-il passé? ne vois-tu pas le doute horrible qui me torture... Geuofsa?

— Genofsa t’aime toujours. -

— Le jurerais-tu?

— Sur ce que j’ai de plus sacré au monde.

Y ann poussa un soupir de soulagement.

— J’avais besoin, je te l’avoue, d’entendre cette bonne parole sortir de tes lèvres, car, m;ügré moi, je suis inquiet; comment, en effet, expliquer le silence obstiné de Genofsa...

— Je te l’ai dit, ce silence n’est que le résultat d’une erreur, dont seul je suis^responsable ; Genofsa t’aime toujours.

— Merci ! oh ! merci I

La voiture arrivait eu ce moment près de la cascade, elle tourna brusquement à droite, et après avoir roulé quelques temps encore sous une allée couverte, elle s’arrêta non loin d’un carrefour parfaitement abrité par une épaisse futaie.

— Nous sommes arrivés, fit Joannic en ouvrant la portière et en se précipitant hors de la voiture.

Yann le suivit, mais avant de descendre il eut soin de prendre des épées et une boite de pistolets.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

En arrivant sur le terrain, les deux jeunes gens aperçurent M. Bodic, le second témoin de Joannic, et M. de Grémoud, avec lequel nous avons fait connaissance dans la première partie de cet ouvrage. Un chirurgien les accompagnait.

Ces messieurs s’empressèrent de venir au-devant de Joannic et de son ami, et après un mutuel échange de poignées de main, M. de Grémoud fit, en s’adressant à M. de Kerncvelan :

— Croyez bien, monsieur le marquis, que'\;’est presque à mon corps défendant qu’en ce moment je me trouve eu face de vous, mais, et vous le comprendrez, je n’ai pas osé décliner l’honneur, si toutefois... c’en est un...

— Avez-vous donc besoin de vous excuser... vous avez agi comme doit le faire tout galant homme, et sur l’honneur je vous tiens pour tel.

— Pendant que nous sommes seuls ici, permettez-fnoi une question, indiscrète peut-être, mais qui m’est dictée par la vive et profonde sympathie que j’éprouve pour vous.

— Monsieur, croyez que de mou côté...

— Monsieur le marquis, répondez-moi franchement, ne croyez-vous pas qu’il serait encore possible?...

— Ceci, monsieur, serait l’affaire de mes témoins , si

je ne croyais, en mon hme et conscience, que je ne puis ni ne dois revenir sur ce qui a été fait. >

— Je le regrette sincèrement, mais quoiqu’il arrive, veuillez je vous prie, en toute circonstance, ne voir ea moi qu’un ami.

— Je n’en attendais pas moins de vous, M. de Gré-, mond, et je vous en remercie.

1Û8 L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de main.

Au même moment, un long personnage, orné d’une énorme moustache et le corps emprisonné dans une immense redingote boutonnée jusqu’au menton, fit son apparition dans la clairière, et se dirigea vivement vers M. de Grémond qu’il prit à part et auquel il dit quelques mots à l’oreille.

— Êtes-vous bien siir de ce que vous avancez, monsieur patru.

— Sur mon honneur, monsieur.

— Il ne pouvait, en vérité, nous arriver ime plus désagréable aventure.

— Que faire?

>— Nous ne pouvons que nous excuser auprès de nos adversaires.

Faisant alors un pas vers le groupe formé par le marquis et ses amis, M. de Grémond s’inclina courtoisement et leur dit :

— Notre rencontre, messieurs, n’a désormais plus sa raison d’ètre, car monsieur que voici m’apprend que M. de La Burgotière ne pourra se rendre ici.

Un sourire ironique se joua sur les lèvres de Joannic.

M. Patru qui l’aperçut répliqua assez vertement :

— M. de La Burgotière a, cette nuit, été rapporté mourant chez lui.

— Nous devions presque nous attendre à- ce qui vient d’arriver, fit d’un ton railleur M. de Kernevelan, et en vérité, messieurs, il ne me reste qu’à vous prier de vouloir bien accepter mes biens sincères excuses pour le dérangement inutile que je vous ai causé.

— Monsieur le marquis paraît douter de ma parole, répliqua M. Patru, qui depuis un instant donnait les signes de la plus visible impatience.

— Pas le moins du monde, monsieur, seulement...

— Seulement, vous n’y croyez pas, avouez-le franchement...

— Mou Dieu, monsieur, peut-être ne conuaissez-vous que fort imparfaitement le personnage que vous représentez, et...

— Pardon, monsieur le marquis, mais nous sommes les témoins de M. le baron de La Burgotière, et nous ne soufifrirons pas...

— Monsieur?

— Nous ne souffrirons, vou.s dis-je, (|ue personne, en notre présente, du moins, rinsulle...

— Et moi, monsieur, je vous répète que cet homme

est un...

Avant même que le marquis ait achevé sa phrase et que les témoins de cet scène eussent pu prévoir ce qui allait arriver, M. Patru s’était précipité sur le jeune homme et lui avait imprimé sur la joue une de ces flétrissures qui ne se lavent qu’avec du sang.

En présence de se sanglant affront, Joannic se redressa l’œil en feu, l’écume à la bouche, puis il fît un mouvement comme pour se précipiter sur son adversaire ; mais par un puissant effort de volonté, reprenant presque aussitôt son empire sur lui-même.

— Vous êtes assez lâche, monsieur, dit-il, pour pouvoir servir de témoin à un... La Burgotière.

C’est à mort, monsieur, hurla M. Patru, en se jc-

150 L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

tant sur les épées que portait M. de Kergall, et en en saisissant une.

Yanu, nous devons l’avouer, éprouvait une furieuse envie de saisir le malotru par les épaules et de le jeter à quinze pas, mais il se contint sagement ; M. de Grémond, de son côté, semblait fort mal à l’aise de la conduite incompréhensible de M. Patru, et, plus que jamais, il se repentait d’avoir accepté la mission qu’il remplissait en ce moment; il essaya, de concert avec Yann et M. Bodic, de s’interposer entre les deux adversaires, mais, telle était leur exaspération, que ni l’un ni l’autre ne voulut rien entendre. Il fallut en appeler aux armes.

Le combat fut de courte durée. Joannic, nous l’avons dit, était d’une force plus que médiocre à l’épée, et sa myopie d’ailleurs le rendait moins apte encore à se défendre, taudis que M. Patru était un de ces piliers de salle d’armes, exerçant, depuis près de trente-cinq ans, un de ces métiers qu’on ne sait et qu’on ne peut réellement qualifier; il passait, avec juste raison, pour un raffiné sur les armes, et sa spécialité consistait à servir de témoin dans toutes les affaires le plus souvent véreuses, qui nécessitaient le secours de sou expérience.

M. Patru jouissait dans le monde d’une certaine considération, qu’il fallait attribuer, peut-être, à la réputation qu’il s’était acquise à la force du poignet ; sa personne était, en conséquence, tolérée dans les salons, quelle que fut, du reste, la catégorie à laquelle ils appartinssent ; et si l’on ne se montrait pas précisément trèsempressé vis-à-vis de lui, l’on souffrait du moins sa présence , et parfois même on semblait la rechercher. M. Patru comptait, du reste, plusieurs années de service,

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

il est vrai que ces amiées s’étaient passées au service de la Pologne, et c’était, sans doute, un titre de plus au respect et à la considération de ses concitoyens.

Quelle que fut, eu réalité, l’honorabilité de M. Patru, il est un fait incontestable et incontesté, c’est qu’il était d’une habileté consommée sur les armes, et que les plus braves eux-mèmes le redoutaient.

L’issue du combat ne devait donc pas un instant être douteuse pour les témoins de cette scène.

A la deuxième passe, en effet, Joannic, atteint en pleine poitrine par l’épée de son adversaire, tombait lourdement sur le sol.

M. Patiai qui, en définitive, n’était pas un méchant homme, fut tout le premier à se précipiter au secours du malheureux jeune homme.

— Eh bien ? monsieur, dit-il au chirurgien qui examinait la plaie.

— Ce ne sera rien, messieurs, s’écria celui-ci, après , un attentif examen de la plaie ; la blessure est peu profonde, et je réponds de la vie du blessé.

— Docteur? ne nous trompez-vous pas, ce serait si horrible 1

— Rassurez- vous; quelques jours de repos, et monsieur le marquis sera sur pied.

— Messieurs, me pardonnerez-vous un moment d’emportement, que je regrette sincèrement, fit M. Patru en s’adressant aux jeunes gens.

— Nous souhaitons, monsieur, que cette leçon vous profite? s’écria M. de Grémond, en lui tournant le dos.

Puis, s’adressant à Yaim et à M. Bodic.

— Nous allons, si vous le voulez bien, messieurs,

transporter le blessé dans sa voiture et le ramener à Paris, à moins, toutefois, que le docteur ne s’y oppose.

— Le malade est parfaitement en état d’être transporté, et d’ailleurs, si vous le permettez, messieurs, je l’accompagnerai moi-même.

Joannic fut, en effet, sous la surveillance du docteur, installé dans la voiture, et ramené dans son appartement de la rue de la Chaussée-d’Antiu.

Son évanouissement avait duré fort longtemps, mais malgré les souflrances causées par sa blessure et la faiblesse résultant de la perte de sang, l’état du malade était aussi satisfaisant que possible.

M. Patru se présenta deux fois, ce jour-là, pour prendre des nouvelles du blessé ; il revint encore le lendemain et le surlendemain ; ses visites ne cessèrent que le jour où il reçut de la bouche du docteur l’assurance formelle que toute apparence de danger avait disparu.

Il est, je crois, inutile de dire que Yaun s’était installé au chevet de son ami et qu’il n’eu bougeait pas.

COMMENT YANN, PI.ACÉ ENTRE DEUX RATELIERS, TROUVA PLUS COMMODE DE MANGER AU PLUS PRÈS

Depuis quelques temps déjà, madame la vicomtesse de Castel-Braiicio n’avait aperçu ni M. de Keruevelau ni M. de La Burgotière.

La pauvre créature était de plus eu plus triste, et se

demandait en vain les causes de cet abandon, non pas

qu’elle tint précisément à la visite de l’un ou l’autre de ces messieurs, mais parce qu'ils étaient les seuls avec lesquels elle put causer de M. de Kergall.

Chaque jour elle attendait et toujours son attente était vaine.

Le lendemain même de la rencontre de Joaunic et de M. Patru, Régine se décidait à écrire ce billet au marquis.

ibli

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

« Cheu,

« Vous m’aviez promis de venir me tenir compagnie, et voilà bien longtemps que vous oubliez votre promesse, suis-je donc et si laide et si vieille, qu’on m’abandonne’ déjà !

« Venez donc, cher, et que ce soit le plus tôt possible.

« Si vous étiez réellement aimable, vous ^iendriez ce soir dîner avec moi; je vous promets de laisser do coté ma maussaderie habituelle.

« Je vous serre cordialement la main.

« Régine. »

Après avoir pris connaissance de ce billet, le premier mouvement de Joannic fut de rappeler le valet qui l’avait apporté et de le prier de l’excuser auprès de sa maîtresse ; puis, se ravisant soudain, il tendit la lettre à Yann.

— Lis, lui dit-il.

Yann jeta un regard sur la signature et repoussa la main de son ami.

— Que m’importe cette femme ? répondit-il brusquement.

— A ta place, j’irais chez Régine, reprit résolument Joannic.

— Je la hedsl

— Mon pauvre ami, Régine est innocente, et c’est à tort que tu l’accuses; elle est tout au plus un instrument dont ou s’est servi; et... peut-être apprendrais-

tu...

L’AMOUR EN partie’ DOUBLE 155

— Mais, j’y songes, s’écria Yann en se levant, Régine doit évidemment être au courant de tout ce qui s’est passé ; s’il en était autrement, prendrais-tu la peine de la défendre comme tu le fais, et sans même attendre Tju’ou l’accuse? et ce duel... que je ne pouvais m’expliquer. Je comprends tout maintenant; ils me l’ont enlevée, tuée, peut-être; oli! mon Dieu 1 mon Dieu ! que je souffres! !

— Calme toi, pauvre ami !

— Oui, tu as raison, continua Yann, dont l’exaspération semblait croître à chaque instant ; sot que j'étais de ne point encore avoir songé à cette créature ! N’étaientils pas amis?... les misérables !...

— Yann, mon cher Yann !

Un éclat de rire nerveux s’échappa, comme un râle, du gosier du jeune homme.

— Ne sais-tu pas tout ce que j’ai souffert depuis deux jours? Obligé que j’étais de rester, là, prés de toi, à te veiller; car tu es mou ami, toi; mon seul ami... mou corps était là, c’est vrai, mais mon âme la cherchait partout;... mais, toi-même... peut-être ignores-tu ce qui est arrivé...

- Et Y"anu, l’oiil hagard, les cheveux en. désordre, s’approcha pins près de sou ami.

— Ecoute-moi donc, Joannic? depuis quelque temps déjà, les plus sinistres pressentiments agitaient mon esprit, bouleversaient tous’ mes sens... Ce duel, dont la cause était inconnue pour moi, avait achevé de jeter le' trouble dans mes idées.

Profitant donc d’un moment, pendant lequel tu dormais, je courus rue do Sorbonne... mon cœur battait à

156 L’AMOÜK EN PARTIE DOUBLE

se rompre dans ma poitrine... j’étais joyeux et triste tout à la fois... plus j’approchais et plus aussi une indéfinissable émotion s’emparait de tout mou être.

C’est en vain que j’essayais de me raisonner ; je n’y pouvais réussir.

J’arrive enfin; j’aperçois la fenêtre de sa chambrette; les fleurs qu’elle aimait tant, n’y sont plus!... Je tremble malgré moi... mes jambes refusent de me porter... ma vue se trouble... ma tête, en feu, semble prête à éclater... tout mou sang se fige dans mes veines... J’ai cru que j’allais mourir?... Je l'egrette de ne pas être tombé foudroyé!...

— Yauu, mon ami!...

— Je reprends cependant mes sens, et je m’élance du côté de la maison... je m’apprête à escalader l’escalier... quand une voix, qui m’est inconnue, m’arrête brusquement.

— Où allez-vous?

— Dans mou trouble, je ne réponds pas et je continue à avancer.

Une seconde fois, on me demaudeoù je cours? cl je sens, en même temps, une main s’appesantir sur mon épaule...

— Où allez-vous? répète toujours le cerbère.

Je balbutie son nom.

— Connais pas, répond imperturbablement le portier.

C’est vainement que je lui dépeins, trait pour Irait,

ma Genofsa, ii ne sait ce que je veux dire...

■ Je doute encore de l’iiorrible vérité; je l’inlcrroge de nouveau; je demande après les Bybeybolles. -

— Partis, me dit-il, et il ajoute qu’on ignore où ils sont allés.

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

— Mais elle? elle... qu’est-elle devenue?...

Le portier hausse les épaules, et je l’euteuds murmurer :

— Il est fou ?

Il avait raison, j’étais bien fou... car je me précipite à travers rescalier, et parvenu dans la rue, je cours comme un insensé jusqu’au N® 12... un écriteau frappe mes yeux :

Echoppe à louer.

Comment, Isidore lui-même, parti?... tout semblait donc, à la fois, se réunir contre moi.,.

Un instant, l’idée d’en finir avec la vie me monta au cerveau... j’allais peut-être la meltre à exécution quand, soudain, je me rappelai (jue le devoir me commandait de veiller sur les jours d’im ami, et je suis revenu près de toi.

— Mon bon Yann... espère!

— Oui, tu as raison, car une lueur d’espérance reste encore dans le fond de mon cœur, et quebpic chose me dit que je la reverrai. Adieu, ami, je cours eliez Hégine, cai', c’est de là, j’en suis sûr, que viendra la lumière qui nous aidera à percer les ténèbres qui environnent la disparition de Genofsa...

Et, après avoir serré ia main de sou ami, il s’éloigna en courant. .

— Pauvre ami 1, murmura joanuic, pauvre ami ! . .

• llégiue attendait, dans sou boudoir, le retour du valet de pied.

— Eh bien, Germain? lui dit-elle, dès qu’elle l’aperçut.

. ih

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Monsieur le marquis ét£iit très-soufifranté

— Ne viendrait-il pas?

— Monsieur le marquis ne m’a rien fait dire de semblable ; je crois, cependant, devoir dire à madame que je doute fort que monsieur le marquis puisse sortir aujourd’hui?

— Et la raison?

— Mon Dieu, madeune, entre domestique on jase assez volontiers, et j’ai entendu dire que monsieur le marquis avait été blessé hier, en duel.

— Blessé en duel ? et par qui ?

— Je l’ignore, madame.

— C’est bien ; retirez-vous ?

Le valet s’inclina.

— Ahl Germain? qu’on m’aille chercher une voiture.

— Madame veut sortir ?

— Je crois, mons Germain, que vous vous permettez de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas!

— Madame?

— Appelez Félicie, qu’elle vienne m’habiller.

Germain s’empressa d’obéir.

— Mon Dieu ! que vous êtes donc maladroite ; ne voyez -vous pas que vous me tirez les cheveux... et cette robe? où êtes-vous allé la chercher?.., enlevez-moi ce chapeau...

— Madame...

— Depuis quelque temps je suis très-mécontente de vous, et...

Au meme instant retentit le timbre de la porte d’entrée.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Régine fit un nouveau geste d’impatience.

— Je n’y suis pour personne, dit-elle; si cependant M. de Kernevelan se présentait vous le feriez entrer.

La soubrette allait s’éloigner pour transmettre l’ordre de sa maîtresse, quand un valet annonça :

— M. le comte de Kergall !

La foudre, tombant aux pieds de Régine, ne l’eut certes pas surpris davantage que ce nom aussi inopinément prononcé devant elle.

— Yannl... vous!... toil... balbutia-t-elle, en s’appuyant contre un meuble pour ne pas tomber.

Puis, jetant un regard sur son amant, elle le trouva si horriblement changé, qu’elle recula de quelques pas.

— Yann! répéta-t-elle.

— Sortez ! fit le comte en montrant du geste la porte à la soubrette.

Yann et Régine restèrent en présence.

Le comte, les yeux fixés sur la jeune femme, ressentait en la voyant si pâle, si défaite, si changée, en un mot, une sorte de pitié qui, peu à peu, rendait à ses sens tout ce trouble qu’il éprouvait chaque fois qu’il se trouvait en contact avec la jeune femme. Il sentait sa colère peu à peu se fondre sous le feu .des regards fixés sur lui; il semblait aux effluves magnétiques qui s’échaptaient d’elle par tous les pores, se métamorphoser complètement, et cet amour bâtard, contre lequel il ayait vainement essayé de lutter, grondait et plus fort et plus terrible que jamais dans sa poitrine.

Voulant néanmoins se raidir contre son propre cœur.

— Avouez, lui dit- il, en essayant de railler, que vous ■ ne m’attendiez pas?...

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

— Yann! mon cher Yannl s’écria-t-elle en s’avançant vers lui les bras étendus.

Le comte fit un pas en arrière, en la repoussant doucement.

— Yann? fit-elle, en donnant à sa voix les infiexions les plus câlines.

Régine était belle en ce moment, avec ses longs cheveux noirs tombaut en désordre sur ses épaules; avec sa pâle figure, tpie le cliagriu, la souffrance avaient marqué d’un ineffaçable stigmate ; elle persounifiait si bien la douleur, le désespoir, qu’il détourna la tète en fermant les yeux, pour ne la plus voir, et qu’il fit un énergique appel à sa propre souffrance pour se cüirasser contre les élans de son cœur.

Yann s’était rendu chez Régine avec l’idée, bien arrêtée, de la forcer à parler, de l’obliger à révéler ce qu’était devenue Genofsa; et, devant elle, il se sentait plus lâche et plus tremblant que l’enfant sous la férule du maître.

Lui, l’homme fort, il était terrassé par cette frêle créature; il était obligé de se courber devant elle comme le chêne qui ploie sous le souffle de la brise.

Régine était trop femme pour ne pas profiter, sur le champ, de l’avantage qu’elle venait de remporter.

— Yann! mon cher Yannl répéta-t-elle, en l’étreignant violemment sur sou cœur.

Yann tressaillit plus vivement encore, et ses lèvres imprimèrent un baiser de feu sur les lèvres de la jeune femme.

— Je t’aime, mon Yannl je t’aime !

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Le colosse était cucore une fois vaincu.

Régine était reine en cet instant, et reine d’autant plus puissante, qu’elle le dominait de toute la force de sa magique beauté.

Et le jour baissait peu à peu ; l’ombre se faisait partout, et tous deux, penchés l’un sur l’autre, révaieut un avenir tissé d’or et de soie.

Combien peu Yanu songeait à cotte pauvre enfant, son seul amour, oq du moins le seul vrai.

Qui donc expliquera jam&is les mystères du cœur humain? Quel est celui qui pourra nous faire comprendre ces revirements subits, qui font de l’homme, en général, une véritable girouette tournant à tous les vents! Pauvre espèce humaine, que tu es peu de choses, en vérité I

— Madame est servie I cria soudain le maitre d’hôtel, en ouvrant la porte du boudoir.

Brusquement arrachés à leur rêverie, les deux jeunes gens jetèrent l’un sur l’autre un long regard d’amour.

— Mon cher Y anu !

— Ma douce Régine !

Un baiser compléta leur pensée.

Puis, ils dînèrent eu tête à tète, comme deux amoureux. Régine était heureuse, elle se croyait revenue aux premiers jours de ses amours, aussi gazouillait-elle comme une gentille fauvette, et Yann, doucement énivré, l’écoutait en souriant.

ik*

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

Il se laissait aller au courant qui l’emportait, et il ne cherchait même pas à s’arracher au flot qui l’entraînait; bien plus encore, il s’y plongeait tout entier; peut-être cherchait-il à fuir la réalité, et à trouver, dans l’ivresse du moment, l’oubli de ses souflrances.

— Yaun? lui dit- elle soudain, veux-tu me faire un grand plaisir ?

— Ne suis-je pas tout à toi, corps et âme.

— Eh bien?...

— Parle, cher ange...

— Je n’ose le faire, je redoute d’être indiscrète.

— Enfant !... répondit-il entre deux baisers.

— Je désirerais aller ce soir à l’Opéra... avec toi.

— Je ne demanderais certainement pas mieux que de t’y conduire, mais je suis si peu présentable, ajouta-t-il en souriant et en montrant sa tenue de voyage.

— Qu’importe ta toilette? Ma loge ne m’appartientelle pas, et quelqu’un se permettrait-il de trouver à redire à l’une de mes actions?

— Je ne discute pas le principe je constate seulement

le fait, et j’ajoute qu’il serait peut-être préférable de rester ici, près l’un de l’autre, à causer. i

— Puisque cela ne te plait pas, n’en parlons plus, fiteUe avec une adorable moue, et en se pelotonnant sur elle-même, comme une chatte effarouchée.

— Mon Dieu ! ma chère enfeint, je te le répète, je serais certainement, enchanté... de... mais...

— A votre aise, mon cher Yann, et libre à vous de me refuser une chose aussi simple; permettez-moi seulement de regretter mon indiscrétion...

— Régine, ma chère enfant, donne-toi donc la peine

L’AMOUR EIS PARTIE DOUBLE i63

de réfléchir un seul instant et tu comprendras que si je refuse, c’est uniquement dans ton intérêt.

— Tu railles? je crois.

— M’est-il, en effet, permis de t’afficher en compagnie d’un campagnard tel que moi?

Un baiser fut la seule réponse de Régine.

Un long silence suivit ce baiser; puis, soudain, Régine s’écria :

— Que tu es beau, mon Yann adoré, et quelle est donc la femme qui ne serait fière d’être ta maîtresse ?

Noble impudeur de l’amour, que seuls, sont à même de comprendre, et ceux qui aiment et ceux qui sont jeunes 1

— Ma Régine chérie.

— C’est décidé, tu me conduis à l’Opéra ?

— r Peut-on te refuser quelque chose; ne suis-je pas un esclave soumis à tes moindres volontés ?

— Je cours m’habiller... passe dans mon boudoir, tu y trouveras des cigares...

Et, joyeuse comme une enfant, eUe se mit à sauter et à danser, en frappant ses petites mains l’une contre l’autre; puis, s’approchant soudain de son amant, elle déposa un baiser sur son front et s’enfuit toute rougissante.

Son cabinet de toilette était attenant au boudoir, et, par la porte restée entr’ouverte , ils échangeaient do temps à autre quelques joyeux propos.

Yann, tout en savourant son cigare, réfléchissait à sa position, et, peu à peu, il en arrivait si bien à s’isoler au milieu de ses pensées, qu’il oubliait complètement l’en-

L’AMOUR EiS PARTIE DOUBLE

droit où il se trouvait. Déjà, deux fois, Régine lui avait adressé la parole, sans qu’il songeât à lui répondre; étonnée de son silence, elle s’approcha à pas de loup, et le surprit au milieu de ses réflexions.

— A qui ou à quoi pensesdu donc? ût-elle câlinement, en se penc hant vers lui.

Réveillé en sursaut, le jeune homme tressaillit vivement; un nuage passa sur le front de Régine.

— Mais... fit-il d’un air embarrassé, mais je songeais à toi... n’es-tu pas rnuique objet de mes pensées.

Régine hocha triste.mcnt la tète.

— Ta pensée était ailleurs qu’ici, dit-elle; puis, pour arrêter une réponse prête à s’échapper des lèvres de son amant, regarde-douc, continua-t-elle, en ébauchant un pâle sourire, n’est-cc pas (Juillaimc cpie donne ce soir l’Opéra?

Yann jeta un regard sur la Gazette des Etrangers.

— Eu effet, dit-il, apreis un moment d’examen.

— Ah! tant mieux! je pounai donc entendre enfin la merveille des merveilles, comme on l’appelle.

— De qui veux-tu parler ?

— De Marie Sorbier, le lion du moment.

En entendant prononcer ce nom, complètement inconnu pour lui, Yann éprouva une étrange commotion, et une sueur froide perla à la racine de ses cheveux.

— Marie Sorbier? demanda-t-il machinalement.

— La cantatrice à la mode, une artiste que partout on proclame, la belle des belles, et dont le talent est supérieur encore à la beauté.

— Que se passe-t-il donc en moi, murmura-t-il, d’où

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

vient cette tristesse invincible qui s’empare de tout mon être...

Régine, inquiète de le voir ainsi rêveur, s’approcha doucement de lui.

— Je suis prête, dit-elle.

— Partons alors, fit monsieur de Kergall, en se levant.

— Tu ne me regardes même pas, reprit Régine, avec une moue charmante, et en se plaçant devant une psychée, et pourtant j’ai essayé de me faire bien belle pour vous plaire, vilain boudeur.

Yann jeta sur elle un regard distrait.

Elle avait revêtu une charmante toilette d’une adorable simplicité, toute eu mousseline blanche, relevée par des rubans cerise, sur lesquels courait un léger filet d’or. Ses épais cheveux noirs étaient tressés en nattes, qui formaient sur sa tète une épaisse couronne, rehaussée par quelques perles, et retombaient eu boucles ondoyantes sur ses épaules si blanches et si finement modelées.

Régine était ravissante, aussi M. de Kergall, un moment ébloui, ferma-t-il les yeux, en murmurant :

— Tu es belle... bien belle, en effet.

— Je suis heureuse de l’être pour toi, pour toi seul, mou Yann adoré.

Un long baiser, dans lequel se fondit tout leur être, termina sa pensée.

— Partons vite, lui dit-elle soudain.

Jetant alors sur ses épaules une sortie de bal, eu satiu

blanc, garnie de cygne, elle sonna Félicie en lui ordonnant de faire avancer la voiture.

Un quart d’heure après, Régine faisait son entrée dans sa loge, et tout aussitôt les lorgnettes se braquaient de son côté ; M, de Kergall resté dans la pénombre, s’ efforçait le plus possible de dissimuler sa présence.

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