‹ L'amour en partie double C.e d'AmezeuilChapitre 6 sur 15 · UN DRAME A L’OPÉRA · texte numérisé non relu

UN DRAME A L’OPÉRA

La salle était, ce soir-là, extrêmement brillante, comme toutes les fois, du reste, que le nom de la diva Marie Sorbier paraissait sur l’affiche.

Le ride&u venait de se baisser sur le premier acte, au moment où nos héros prenaient place dans la loge de Régine.

Un groupe de jeunes gens, parmi lesquels figurait M. de Grémond, était resté à l’orchestre, et ils échangeaient entre eux, à haute voix, quelques propos sur les personnes qui garnissaient les loges.

— Tiens, voici la belle Régine revenue sur l’eau, s’écria tout à coup, en grasseyant, un jeune cocodès, en la désignant à ses amis.

— Mon Dieu! qu’elle est changée! fit l’un de ses voisins.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— On la disait à tout jamais disparue du monde, reprit uii troisième.

— Il y a plus de deux mois, en éffet, qu’on ne l’avait aperçue.

— N’avait-on pas fait courir le bruit qu’elle allait débuter aux Bouffes.

' — Tu CS fou, de Birac.

— Mais, reprit soudain le premier cocodès qui avait parlé, et dont la lorgnette restait toujours braquée du côté de la jeune femme, quel est donc le personnage qui cause avec elle?.

— Ma foi ! je ne le connais pas.

' — Ni moi.

— Ni moi, non plus.

— Voyons , de Grémond , toi qu’on a surnommé l’homme universel, peux-tu nous prêter le secours de tes^ lumières.

M. de Grémond, occupé à lorgner une charmante petite blonde placée dans une loge de côté, n’entendit pas on ne voulut pas entendre, et continua son manège.

— .Au nom du ciel, de Grémond, réponds-nous ; satisfais notre impatience.

— Hein? de quoi s’agit-il?

— Ne dirait-on pas qu’il arrive du Congo?

— Pardon ! chers, c’est que...

— Décidément, mon bon, je crois que tu tournes à la mélancolie, car tu es depuis quelque temps d’un sérieux ô faire tremblei^

— De Gréuioud en perd même le latin.

Deiiuis l’épisode du duel, M. de Grémond ne se ressemblait plus; il avait tellement été irrité du rôle stu-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

pide qiie le hasard lui avait fait jouer dans cette aft'aire,

qu’il s’était juré de se veuger persounellemeut de La

Burgotière, la première cause de celte ridicule tragédie, et il ii’attendaiL pour le faire, qu’une occasion favorable.

D’un autre côté, il s’applaudissait fort d’avoir foit plus ample couuaissaiice avec M. de Kcrnevelan, dont il appréT*iait la noime el^aucUe nature, et il était heureux, en outre, d’avoir connu M. de Kergall, avec lequel il avait immédiatement sympathisé. ‘

Chaque jour il allait, rue de la Ghaussée-d’Antiu, s’informer des nouvelles du blessé, et il passait à son chevet une heure des plus agréables. Dans ces entretiens avec les deux jeunes gens, il avait appris à les connaitre et à les apprécier de plus eu plus, et, frappé de la tristesse du comte, il avait en quoique sorte provoijué des confidences, qui l’avaient mis à même de comprendre une partie du mystère de scs amours.

Inde irœ, comme il le disait en plaisantant, et im motif de plus pour haïr davantage le jeune Potcl, la cause première de tous les malheurs qui éiaieiit arrivés.

« — Veuillez me faire l’honneur de me compter au nombre de vos auljs, avait-il dit à M. de Kergall, et ne craignez pas, si jeune que soit cette amitié, de la mettro à l’épreuve. »

Yanu avait serré la main que lui tendait le jeune .

homme; c’était maintenant entre eux à la vie, à la mort.

— Que désirez vous donc savoir? chers, dit-il eu cessant de lorgner.

— Apprends-uous donc quel est le personnage qui essaye de se dissimuler derrière la belle Régine.

iô

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

M. de Grémond dirigea sa lorgnette de ce côté, et à peine avait-il fixé la loge, que, reconnaissant M. de Kergall, il s’élança hors de l’orchestre, au grand ébahissement de ses compagnons, fort étonnés de sa conduite extraordinaire.

— Que se passe-t-il donc? fit l’un d’eux.

— C’est évidemment un prince russe.

— Ou un nabab.

— Ou même un simple anglais.

Cette plaisanterie surannée tombée du haut du fauxcol d’un jeune beau d’une quarantaine d’année, obtint toutes les sympathies de la galerie; puis ces messieurs, à l’envie, firent pleuvoir une grêle d’épigrammes sur Régine, sur de Grémond, et même sur Yann, que personne d’entre eux ne connaissait.

M. de Grémond, après s’être fait ouvrir la porte de la loge de Régine, s’empressa de venir saluer les deux jeunes gens et de s’informer des nouvelles de M. de Kernevelan ; puis l’on causa de la pluie, du beau temps et de la diva.

— Ne l’avez-vous point encore entendue, demanda M. de Grémond, eu s’adressant à Régine.

— C’est la première fois que je viens à l’Opéra, depuis son engagement.

— M. de Kergall ne la connaît pas davantage ?

— Obîmoüje ne suis qu’un campagnard, fort peu au courant des nouveautés, je vous avouerai mèm(i que c’est la première fois que je viens à l’Opéra.

— C’est vrai, j’oublie que vous vivez comme uii anachorète.

— Je suis^heureux ainsi...

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Je le comprends, fit galamment M. de Grémond, en jetant un coup d’œil sur la belle Régine.

— Je suis naturellement peu curieux, reprit Yann, et, en ce moment, je suis plutôt ébloui qu’étonné de ce que je vois.

— Vous possédez un heureux caractère , mon cher comte.

— Mon Dieu, non, mais élevé, fort simplement, je pourrais même dire d’une façon très-austère, je déteste le bruit et le mouvement ; et l’existence, pour moi, n’a de charmes véritables qu’ autant qu’elle est douce et calme.

— Une chaumière et son cœur, refrain d’opéra-comique, paroles de Scribe, fit en riant M. de Grémond.

— Je n’en suis point encore là, j’aime certainement la campagne, mais à la condition de m’y voir entouré.

— Je l’adore également, de loin en loin, avec beaucoup de monde. ^

— C’est-à-dire que vous voulez y vivre comme à Paris.

— A peu près.

— La solitude a pourtant de bien grands charmes.

— Je n’ai jamais su les apprécier.

— Peut-être ne l’avez -vous jamais essayé ?

— J’en conviens, et l’épreuve me semble trop rude, pour la tenter, à mon âge, surtout.

— N’avez-vous donc jamais aimé ?

— Beaucoup, au contraire.

— Et jamais l’idée ne vous est venue de vous réfugier loin du monde, de vous isoler avec votre pensée... avec votre amour, si vous l’aimez mieux ainsi.

— Ma foi, non.

— Alors, reprit tristement Yann, c’est que vous ne

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

comprenez pas l’amour de la même manière que moi.

— Je suis, avant tout, épicurien, fit en riant M. de Grémond.

— Peut-être avez- vous raison, fit Yann, en soupirant, car vous ne connaissez pas la souffrance.

Ne se trouvant plus sous le charme immédiat de Régine, Yann, reprenait peu à peu ses sens, et le remords envahissait sou àme. H rêvait, en ce moment, aux paroles de M. de Grémond, et dans sa pensée, le gracieux fantôme qui peuplait la chaumière était blond et non plus brun, et ce cœur, auprès duquel le sien aspirait de battre, était celui de sa chère Genofsa.

— J’ai, au contraire, beaucoup souffert, reprit M. de Grémond, qui ne se doutait guère de ce qui se passait dans l’esprit du comte, mais aujourd’hui je suis parvenu a si bien me cuirasser, que je me sens à l’épreuve des plus terribles blessures.

— Je vous trouve fort heureux d’être philosophe à ce point.

— C’est une philosophie facile à acquérir, il ne faut pour cela qu’un peu de bonne volonté et beaucoup d’expérience, vous y arriverez quelque jour.

— Permettez-moi d’eu douter; nous autres hommes de la nature, si je puis m’exprimer ainsi, nous ne ressemblons eu rien à ceux qui sont nés et ont été élevés dans les grandes villes; notre amour est purement moral, platonique si vous le voulez, tandis que pour vous, l’amour...

— Consiste dans les plaisirs des sens; n’est-ce pas ce que vous alliez dii^?

— Je m’explique parfaitement que vous ne puissiez

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

aimer comme nous le faisons ; êtes-vous donc en situation de puiser aux sources où nous puisons nous-mêmes, et de vous inspirer dè toutes les merveilles étalées, par la nature, devant nos yeux éblouis? Votre existence n’est-elle pas toute de convention? Votre manière d’être, vos moindres actions, la lumière même qui vous éclaire, tout cela n’est -il pas convenu d’avance? En faisant telle ou telle chose, vous n’agissez pas suivant votre propre impulsion, vous obéissez à un principe arrêté; vous mettez en pratique une idée depuis longtemps émise, eu- un mot, malgré votre cœur, vous ne voulez pas vivre de votre vie à vous, mais bien de cette existence soumise à des lois dont vous ne pouvez vous écarter, réglée eu quelque sorte comme du papier de musique; nous, au contraire, nous n’obéissons qu’à notre propre fantaisie ; nous sommes les vrais enfants de la nature, et le spectacle grandiose dont nous jouissons, ouvre à nos âmes des horizons nouveaux, immenses, infinis ; nous respirons librement, au milieu de cette atmosphère dégagée de tous les éuivrants parfums qui vous énervent et vous tuent; et loin de se replier sur elle-même, notre pensée s’étend et se développe au contact des splendides beautés que la Providence a semées autour de nous; tandis que, privés d’air et de lumière, vous vous étiolez dans vos cités, nous, au contraire, nous respirons à pleins poumons et nous nous sentons vivre.

— Peste I quel logicien vous faites, mon cher comte.

— Vous raisonneriez comme je le fais, mon cher de Grémond, si, comme moi, vous apparteniez à cette poétique contrée qu’on appelle la Bretagne.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Non-seulement je n’y appartiens en aucune façon, mais encore je ne la connais pas.

— Moi, qui la connais, je comprends et je m’explique l’enthousiasme du comte.

— Vous connaissez la Bretagne, Régine? Pourquoi donc ne l’avoir jamais dit?

Au lieu de répondre, la jeune femme se mordit les lèvres, en cachant son visage, qu’envahissait une pâleur subite.

— Le second acte va commencer, dit-elle, après un instant de silence ; nous allons donc enfin connaître cette merveille sans pareille.

Ces paroles furent prononcées d’un ton si sec, que M. de Gréraond ne put s'empêcher de s’écrier :

— Seriez-vous donc jalouse, chère?

— Moi! jalouse? et pourquoi le serais-je?

— N’ètes-vous pas assez belle pour ne rien redouter...

— Je ne redoutes qu’une chose... mon cher de Grémond...

— Et... laquelle?

— Le hasard !

— Le hasard!!! M.'de Grémond ne put retenir un"^ éclat de rire railleur.

Un pâle sourire erra sur les lèvres de Régine.

— Oui, le hasard, dit-elle, et plus que jamais je redoutes ses atteintes.

— En vérité, je ne vous comprends plus.

— Laissons ce sujet, fît-elle tristement, voici d’ailleurs les artistes qui reprennent leur place, et...

M. de Grémond*comprit que demeurer plus longtemps gérait ime indiscrétion, aussi, se levant aussitôt, salua-t-

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U Régine, eh balbutiant un compliment et s’esquiva-t-il après avoir serré la main du coipte.

Quelques minutes après, il regagnait sa stalle, et Régine, qui le suivait machinalement des yeux, aperçut ses amis se pencher vers lui en causant vivement ; aux regards jetés du côté de sa loge, elle comprit qu’ils étaient, Yann et elle-même, le sujet de la conversation.

Le rideau venait de se lever, et l’attention de la jeune femme s’étant portée sur la scène, elle ne s’occupa plus de ce qui se passait aux stalles. ,

Le second acte de Guillaume. Tell, commence par. un chœur de chasseurs, puis, — c’est le livret qui le dit, — entre Mathilde, séparée à dessein du gros de la chasse.

A peine la diva Marie eut-elle attaqué les premières notes de l’andante :

Ils s'éloignent enfin... j’ai cru le reconnaître?

que M. de Kergall se leva soudain, et sans le moins du monde se préoccuper de sa tenue un peu excentrique, s’avança sur le devant de la loge.

La diva cependant continuait : >

Mon cœur n’a point trompé mes yeux;

Il a suivi mes pas... il est près de ces lieux.

Je tremble, s’il allait paraître

Régine, les yeux ardemment fixés sur la diva, sentait une sueur froide perler à la racine de ses cheveux.

Elle venait de reconnaître sa rivale !

Et la diva chantait :

Quel est ce sentiment profond, mystérieux,

Dont je nourris l’ardeur, que je ch’éris peut-èti'e.

Arnold! Arnold! est- ce bien toi?...

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Au même moment, elle arrivait sur le devant de la scène, et scs regards tombaient sur la loge oii Yann se tenait haletant, le visage couvert d’une pâleur cadavérique.

Que se passa-t-il alors ?

Mais, soudain, deux cris terribles traversèrent l’espace, et la diva tomba inanimée sur la scène.

Un effroyable tumulte suivit cet incident, partout on s’informait, on voulait savoir... mais personne ne pouvait renseigner les curieux.

On fut obligé do baisser le rideau, et le régisseur vint annoncer, au milieu du silence général, que la représentation ne pouvait continuer, la diva ayant été subitement frappée d’une congestion cérébrale.

CHEZ LA VICOJITESSE DE CASTEL-BRANCIO

Il y avait encore, ce soir-là, fête chez la vicomtesse de Castel-Brancio, et le pcitit hôtel de la rue de La Bruyère, présentait partout une animation à laquelle depuis longtemps il ne semblait plus habitué.

Régine donnait à danser, et, comme au premier bal, dout nous avons parlé dans un précédent chapitre (*), toute la fleur des pois de la jeunesse dorée, s’était donné rendez-vous dans ses salons.

La jeune femme était assise dans le boudoir qui précédait le salon, et elle écoutait, d’une oreille distraite, les propos spirituels ou galants qu’on débitait autour d’elle.

Jamais, peut-être, sa pâleur n’avait été plus grande, aussi chacun s’enquérait-il, avec inquiétude, des causes qui pouvaient l’avoir motivée.

{*) Les Amours de contrebande, chap. X. Une soirée chez la «comtesse DE Castel-Drancio.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Qu’a donc, ce soir, la vicomtesse? demandait dans tm groupe le vicomte de R..,, sportmen bien connu sur le turf.

— Chut! fit eu baissant la voix un jeune gandin, on prétend qu’elle est fort mal dans ses affaires.

— Cette femme est plus malade que vous ne le supposez, messieurs, fit gravement M. de Grémond, qui venait de s’arrêter devant le groupe formé par les jeunes gens.

— Tu railles, cher, jamais Régine ne s’est mieux portée. Ne la rencontre-t-on pas chaque soir au bal, au théâtre; le jour, ne court-elle pas à droite, à gauche; n’est-elle pas de toutes les fêtes, de tous les soupers, et cette pâleur déuonce-t-elle autre chose que l’excessive fatigue, suite inévitable de la vie désordonnée qu’eUe mène depuis quelque temps.

— La pâleur lui sied à ravir, et, jamais, su ma paole, je ne l’ai vue' aussi belle, fit en pirouettant un joli petit monsieur, pommadé, frisé, cambré, et solidement soudé dans un faux-col beaucoup trop haut pour la longueur de son cou.

— La vicomtesse est tout bonnement adoable ainsi, et, si les beaux yeux de la petite Caroline ne m’enchainaient à son char, je ferais, parbleu, la foUe d’aimer cette créature, grasseya un membre du club des Melons.

— Je ne tiens nuUemént à jouer, parmi vous, le rôle de Cassandre, mais, croyez-moi, messieurs, Régine doit horriblement souffrir.

— Tu te trompes, chqf .

— Je le souhaite comme vous; je craius, malheureusement, que mes prévisions ne soient fondées.

L’AMOÜR EN PARTIE DODBLE

— Quîind on souffre, mon bon, l’on ne s’amuse t>as à donner des fêtes.

— Qui sait ?

— A moins que ce ne soit un moyen de tuer gaiment le chagrin ?

— Peut-être,

Et M. de Grêmond tourna les talons en haussant les épaules, et se dirigea du côté de la vicomtesse.

Régine semblait, en effet, étrangement souffrir, et, certes, elle devait déployer un courage surhumain pour somire, comme elle le faisait, à toutes les sottises qu’on lui débitait.

C’est vainement qu’elle essayait, parfois, de dissimuler sa souffrance intérieure; des larmes montaient à ses paupières et voilaient ses yeux, jadis si brillants et si purs; ime sorte d’indéfinissable contrainte, de gêne impossible à décrire, présidaient à ses moindres mouvements. Régine, eu un mot, ne semblait plus, eu ce moment, que l’ombre d’elle-mème.

— Vous souffrez, Régine, lui dit M. de Grémond, qui, depuis un instant, était devant elle sans qu’elle parut s’apercevoir de sa présence.

La jeune femme leva sur luises yeux noyés de larmes.

— J’étouffe, dit-elle.

— Venez, Régine, sortons, l’air vous remettra.

— Non, dit-elle, j’ai besoin de m’étourdir, et elle essaya de sourire; voulez-vous être mon cavalier?

— Régine, je vous eu prie...

— L’orchestre prélude, c’est uue valse, votre bras, cher, me refuseriez-vous, par hasard...

— Vous ne le croyez pas.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Vous le voyez, je suis forte.

Lu jeune fcmuic, eu effet, était subitement redevenue calme, une fugitive rougeur éclaifait ses joues, elle souriait en ce moment. M. de Grémond la regardait, étonné

de ce brusque chaugeinent.

yie serais-je trompé, murmura-t-il, en l’entrainaut

dans le tourbillon des danseurs.

Ils avaienj à peine fait le tour du salon, que Uégiue s’arrêtait chancelante...

Emmenez-moi, dit-elle, d une voix tremblante, j é-

toutïe, je me sens mourk...

Et, souriante encore, malgré la douleur aiguë qui lui déchirait la poitrine, elle traversa le salon en s’acheminant du côté de la bibliothèque, où personne, beureusemeut, ne se trouvait en ce moment.

A peine y était-elle arrivée quelle chancela »t tomba, presque sans connaissance, sur un fouteud. Une sueur froide inondait tout sou corps qu’agitait un tremblement convulsif,

— j’ai froid! dit-elle.

M. de Grémond, fort crabarassé, cherchait vainement de tous côtés une pelisse, un vêtement quelconque.

lie sera rien, reprit-elle après un instant de si- .

lence, déjà je me sens mieux... pardon, cher, de vous ennuyer de ma sotte personne, mais...

Un violent accès do toux lui coupa la parole, elle porta vivement sou moucnojr à ses lè\res, et, loisqu elle le retira, il était maculé de sang.

— Pauvre femme, murmura M. de Grémond.

— J’avais froid tout à l’heure, maiatenant j’étouffe... la sotte chüse'’que la maladie... quelle heure est-il donc?...

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Une heure à peine...

— Pourquoi M. de Kemevelan n’est-il pas encore arrivé? Puisqu’ils me l’ont enlevé, au moins devraient-ils ne pas me torturer inutilement en me privant de ses nouvelles. Ohl mon Dieul n’ai-je donc pas assez souffert!...

Un torrent de larmes s’échappa de ses yeux.

M. de Grémond, terrifié par cette navrante douleur, n’osait proférer une seule parole.

Tout à coup, Régine, par un brusque mouvement, essuya ses yeux.

— M’est-il donc permis de pleurer, dit-elle, que penseraient donc mes invités s’ils Savaient... mes invités ! fit-elle tristement... ils dansent, ils s’amusent... et moi... ajouta-t-elle plus bas; j’oublie... Oublier... ah! ah! ah! un éclat de rire nerveux s’échappa de son gosier... J’ai soif... continua -t- elle; allons, buvons... réjouissonsnous.

— Régine... mais vous vous tuez?

Fixant alors ses deux grands yeux sur M. de Grémond :

— Qui vous dit que telle n’est pas mon intention... puis, se reprenant soudain... vous êtes bien triste ce soir, cher; vous êtes au bal chez Régine, la vierge folle, et elle tient à ce qu’on s’amuse... ne l’oubliez pas.

Et sans attendre la réponse du jeune homme, de plus en plus stupéfait de cette conduite, elle s’élança dans le salon en jetant un nouvel éclat de rire, qui résenna, comme un glas funèbre, aux oreilles de M. de Grémond. '

La première personne qu’aperçut Régine fut Joannie qui, de son côté, semblait chercher quelqu’un.

L’AMOOR EN PARTIE DOUBLE

— Enfin, vous voilà donc, fit-elle, en courant à lui; vite, répondez-moi, quelle nouvelle?

Joannic secoua la tête :

— Mauvaises, dit-U, la fièvre ne le quitte pas.

— Et je ne suis pas là pour le soigner.

— Voulez-vous donc le tuer?

— Non! non!... je mourrai, moi... mais je veux qu’il vive...

M. de Kernevelan jeta ua regard sur la vicomtesse et fut à son tour frappé de sa pâleur.

—'Êtes-vous plus souffrante ? dit-il avec intérêt.

— Non... un rien, une misère... Mais, parlons de lui... dites-moi... quand me sera-t-il permis de le voir?

— Je ne puis encore...

— Jamais, n’est-ce pas... jamais...

— Régine, n’oubliez pas qu’on vous regarde...

— C’est vrai, j’aUais oublier... qu’ici je ne dois que sourire...

Et, par un puissant effort de volonté, elle contraignit son masque à mentir à son cœur; elle appela le sourire sur ses lèvres pâles et décolorées.

— Venez, dit-elle, en lui prenant le bras.

Et, nonchalamment appuyée sur le jeune homme, elle traversa tous les groupes, en souriant à celui-ci, eu disant un mot aimable- à celui-là, et personne, à l’exception de M. de Grémond, ne put se douter 4e ce qu’elle souffrait intérieurement.

A 4’ entrée du jardin, se trouvait un petit pavillon de forme gothique qui servait de buèn retir o à la jeune femme. Personne n’y pénétrait jamais qu’elle-même et

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

les iatimes; ce fut vers ce charmant asile qu’elle conduisit son cavalier.

— Nous pouvons maintenant causer en toute liberté, dit-elle tristement, nous sommes seuls, bien seuls.

Joaimic parut hésiter \m instant.

— Vous ne dites rien, Joannic?... .pourquoi vous taire 1... qu’avez-vous donc à m’apprendre?

— Si je suis venu ce soir, Régine, c’est qu’ime grave affaire m’appelait auprès de vous, c’est que j’avais à vous parler sérieusement, car convenez-en ma place n’est pas ici... au milieu d’un bal... lorsque...

— N’achevez pas, et ne me condamnez pas sans m’entendre...

— Avpuez, cependant, que tout autre, à ma place, aurait lieu de s’étonner...

— Dieu seul peut lire dans le fond des cœurs.

— Je ne me reconnais pas le droit de vous blâmer, Régine ; mais si jamais l’on apprenait qu’elle a été votre conduite...

— Taisez- vous, Joannic, vos paroles me font mal.

— Et ceux qui souffrent, là-bas... ptir votre faute...

— Oh I ne m’accusez pas, Jai été emportée, entraînée par mon amour.

— Perdue par les conseils de celui qui cherchait à faire de vous une complice.

— J’ai vainement essayé de résister, il faisait si bien miroiter, à mes yeux éblouis, le prisme brillant des espérances, il me faisait si adroitement avancer dans la voie fatale où il m’avait fait entrer, que le jour, où je tentai de reculer, effrayée des conséquences probables de mon obéissance à cet homme, il était trop tard, toute

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

issue m’était fermée; je voulus bien alors me révolter contre mon tyran, comme mon âme se révoltait contre ma propre personne, mais le misérable me tenait si bien en sa puissance qu’il courba mon front jusqu’à terre et je me tus. N’est-ce donc point assez, pour racheter ma faute, de toutes les tortures que j’endure.

— Ne connaissiez- vous pas ce La Burgotière , avec lequel vous n’avez pas craint de vous allier.

— Cet homme est un démon, il en possède toute la ruse et l’astuce.

— Oui, vous avez raison, cet homme doit être un démon, car il est arrivé à faire naître le doute dans ime àme aussi pure, aussi candide que celle de Genofsa, et du doute à l’apostasie, tout aussi bien en amour qu’en politique, il n’y a qu’un pas. .

Vous me parliez, tout à l’heure, de souffrance.

Croyez- vous que cette femme n’ait pas souffert plus que vous, peut-être ?

Elle était vierge de corps et d’àme, et à chaque nouvelle illusion qu’on tentait de lui enlever, c’était un lambeau de son cœur qu’on lui arrachait. Vous, Régine, vous cherchez, au milieu du bruit et des fêtes, à endormir voire douleur; elle est seule là-bas, et elle pleure sur sa jeunesse désillusionnée, sur son cœur brisé, sur ses amours perdues.

— - Vous oubUez qu’elle sait et qu’elle peut prier; moi, je ne le sais plus, je ne le puis plus.

— Essayez de le faire, Régine, la prière c’est la vie peut-être pour vous.

— Je ne veux plus vivre, dit-elle, en secouant mélancoliquement la tête.

L’AMOUR EN PARTIE^ DOUBLE 185

— Ne parlez pas ainsi, Régine, c’est blasphémer Dieu.

— Faudra-t-il donc que, de sang-froid, je sois le témoin de leur bonheur... Yann, complètement rétabli, courra se jeter aux pieds de Gcnofsa...ellc pardonnera, car elle aime... et personne ne songera même à donner le plus petit souvenir à la pauvre fiile, qui, elle aussi, voudrait pardonner... Oh! tenez..., Joannic, en y songeant encore, tout mon sang ;bouillonne dans mes veines... un nuage s’étend sur ma pensée et l’obscurcit toute entière... il me prend de furieuses envies de les tuer tous les deux du même coup... ma souffrance est trop horrible... je n’y veux plus songer... Non, non, écartons ces funestes pensées qui envahissent mon cerveau... laissez-moi partir, Joannic... j’ai besoin du bruit, du mouvement pour réveiller mon âme... Je me tuerai, dites-vous... tant mieux... mais je veux mourir le sourire siu les lèvres... au milieu d’un bal... N’est-ce pas là le seul genre de mort qui convienne à la. courtisane?...

— Ne parlez pas ainsi, par pitié!...

Régine essaya de rire, elle ne tirade sa gorge que des sons inarticulés.

— Rentrez bien vite, Régine, reposez-vous, faites venir le médecin.

— Toute la science est désormais inutile, le mal est là, dit-elle en montrant son cœur, il me tuera, ce n’est plus qu’une question de temps.

Joannic se sentait vraiment ému en présence de l’immense douleur de cette femme; et ce qui lui semblait plus terrible encore, c’est qu’il ne savait quelles consolations lui prodiguer .

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Que dire, en efifet, en pareille circonstance? Quelles espérances donner?

Joannic trouva plus prudent de garder le silence.

— Vous vous taisez, M. de Kernevelan, c’est qu’à mon exemple, vous reconnaissez que j’ai raison.

— Ma chère Régine, croyez que...

La jeune femme l’arrêta d’un geste. .

— Je n’ai plus, je le sais, rien à espérer en ce monde, et tependant, si vous le vouliez, vous pourriez me rendre, une fois encore, bien heureuse...

— Que puis-je faire?

— Me permettre de le revoir...

— Régine, exigez tout de moi, excepté...

— La seule chose que je puisse désirer, n’est-ce pas? Allons, n’en parlons plus, c’est un sacrifice de plus à ajouter à tous les autres.

Et la jeune femme se leva.

— Régine, ma chère Régine...

— Je ne vous en veux pas... et chaque fois qu’il vous sera agréable de me venir voir...

■.— Je vous en prie, soyez raisonnable, et... comprenez...

— Je sais quelle est votre position... et je ne vous blâme pas... d’agir comme vous le faites.

— Tenez, Régine, je veux quoiqu’il arrive vous prouver l’intérêt que je vous porte, tuais...

— Il ,y a une condition ?

— Oui.

— Et... laqueUe?

‘ — Me promettre de ne plus recevoir La Burgotière.

— C’est facile, et si,^

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Cependant il est encore dans vos salons...

— Il est des gens qu’on jette par la porte et qui rentre par la fenêtre.

— Je vous en dél^arrasserai, moi... ,

— Joannic, pas d’imprudence, si vous saviez...

— Ne craignez rien, je parlerai à M. de La Burgotière, je crois même que notre entretien sera fort intéressant...

— Expliquez-vous?...

— Croyez-moi, Régine, vous êtes fatiguée, harassée, regagnez vos appartements, je me charge de congédier tous vos invités.

— Vous êtes bon, M. de Kernevelan, et je vous sais un gré infini de tout l’intérêt que vous voulez bien me porter.

— ■ Vous souffrez, et à ce titre vous avez droit à toutes mes sympathies.

— Merci, mon ami, merci pour vos bonnes paroles.

— Mais, je vous en prie, en mon nom et au sien, ne vous tuez pas ainsi.

— Laissez-moi, marquis, agir à ma guise... j’ai tant besoin de m’étourdir... tenez, écoutez les joyeux refrabas de l’orchestre... ils disent la vie, le bonheur... il joue 1’// Bacio /... un charmant souvenir pour moi... Vous souvient-U du jour où, pour la première fois, je le vis... il était assis là-bas..* sur ce banc qu’ombrage un frêne pleureur... il rêvait... à elle!... que ne l’ ai-je abandonné à ses rêveries ! mais le démon de la curiosité m’a tenté, j’ed voulu savoir... et je pleure aujourd’hui... Oui... c’est bien cela, ils jouaient encore II Bacio!.,. j’étais enivrée, tout aussi bien par les flots d’harmonie qui parvenaient jusqu’à moi que par l’odeur des mille sen-

188 L’AMOUR EN PARTffi DOUBLE

teurs qui de tous côtés se dégageaient autour de nous... et puis. . . faut-il l’avouer. . . la nuit était claire, transparente. .. poétique en un mot... et, malgré moi, je rêvais aussi... que vous dirais-je mon ami, je sentais que je devais l’aimer follement... et... c’est vainement que la voix de ma conscience me criait bien haut de fuir au plus vite... je restais... la fatalité le voulait ainsi... Mais décidément je deviens folle 1... Eicusez-moi, Joannic... par moment je crois, en vérité, que ma tète déménage... Allons, adieu... et souvenez-vous de votre promesse.

Et, avant que Joannic eut pu faire un seul mouvement pour la retenir, elle s’enfuit en courant.

— Pauvre femme ! dit-il, en hochant tristement la tête.

Puis, à son tour, il reprit, à pas lent, le chemin du salon; en passant auprès d’une charmille des éclats de voix frappèrent son oreille.

— Et moi, je vous le répète, monsieur, je vous défend désormais de me connaître.

C’est la voix de M. de Grémond, se dit Joannic.

— Mon Dieuj monsieur, reprit la voix bien connue de La Burgotière, je ne m’oppose nullement à condescendre à votre désir, mais vous me permettrez, toutefois, de vous réclamer les dix mille écus que vous me devez, et que...

— Vous serez payé...

— Permettez-moi d’en douter... carj si je ne me trompe, vos affaires ne sont pas des plus brillantes, et je n’aimais qu’un mot à dire pour...

— Taisez- vous...

— Pour faire connaître votre ruine..?

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Taisez- vous 1 taisez-vons 1

— Mon Dieu, clier, reprit le petit homme, en persi-

flant, avouez, du moins, que je n’ai rien fait pour provoquer cet entretien, et que... i

— M. de Prossel, mon oncle, est riche, et... ■

— Son héritage est d’avance escompté; Samuel ne ,

vous a-t-il pas prêté cent soixante-dix mille francs I

— Mais c’est le déshonneur pour moi 1

— Est-on donc déshonoré parce qu’on est pauvre?

mais à ce compte-là que de gens le seraient... v

— Je vais me marier, La Burgotière, vous ne l’ignorez pas, et je vous jure...

— Votre mariage n’aura pas lieu. ^

— Qui donc l’empêcherait?

— Moi, parbleu...

— Vous ne le feriez pas. t ^

— C’est ce qui vous trompe, car j’ai à me venger... J

— Je suis alors perdu ... ■ I

— Désolé, très-cher, mais, en vérité, je n’y puis rien.

Et le petit homme s’apprêtait à s’éloigner, quand il

se sentit arrêter par le bras. • :

— Ne vous éloignez donc pas si vite, cher monsieur, j car, moi aussi, j’ai à vous parler, fit une voix.

— Joannic I s’écria La Burgotière en pâlissant malgré

lui. ’ ■

— Mon Dieu oui, c’est moi ; le hasard m’a bien, malgré moi, permis d’entendre une partie de votre conversation, et je viens rassurer ce cher de Grémond, et lui promettre que son mariage se fera.

La Burgotière essaya de ricaner. •

— Et comment vous y prendrez-vous pour cela ? .

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— D’une manière fort simple; dès demain matin je me rendrai chez monsieur le procureur impérial et je lui remettrai, en mains propres, certains papiers dont le hasard m’a rendu possesseur, et, sur l’honneur, je vous jure, cher monsieur, que...

— Vous voulez plaisanter, M. de Kernevelan.

— Jamais je ne fus plus sérieux...

— Que voulez-vous donc que j’aie à redouter?

— Auriez-vous par hasard oublié certain billet à ordre, — il est vrai que la chose se passait il y a dix ans environ, dans un petit appartement de la Cerisaie, au troisième étage... une chambre bleue... — la mémoire vous revient-elle ?

A mesure que parlait Joannic, le visage de M. de La Burgotière passait du jaime au vert, du vert au violet,' et c’est vainement qu’il essayait de dissimuler la colère qui grondait sourdement en lui.

— Je vous tuerai, s’écria-t-il, les dents serrées par la rage.

— Allons donc, cher monsieur, fit en souriant Joannic, on connaît, en matière de duel, votre manière de procéder ; croyez-moi donc, le plus sage parti qu’il vous reste à prendre est de vous éloigner sans faire d’esclandre, et de renvoyer, à M. de Grémond, ce reçu que vous lui avez extorqué... à ces conditions, peut-être, consentirai-je à garder le silence.

— Croyez-vous donc me faire peur? M. de Kemevelan.

— Je fais mieux que de le croire, j’en ai l’entière conviction.

— Oh I je saurai bien vous retrouver... et malheurl...

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Ahî encore un bon conseil; et, baissant la voix, Joannic ajouta : je crois de votre intérêt de quitter Paris le plus tôt possible; il serait, peut-être même, prudent de voyager quelques années à l’étranger, car vous ne l’ignorez pas, dans cette circonstance, ü s’agit, ni plus ni moins, pour vous, de la cour d’assises.

M. Potel semblait prêt à défaillir.

— Adieu, fit Joannic, vous me remercierez plus tard du service que je vous rends en ce. moment; puis, s’adressant à M. de Grémond, venez-vous, cher?

Quelques instants après, M. de La Burgotière s’enfuyait sans tambour ni trompette de l’bôtel de Régine.

— Êtes-vous donc sorcier? fit M. de Grémond en rentrant dans le salon.

— Mon Dieu, non, mais j’ai entre les mains un faux que ce pauvre La Burgotière se figurait depuis longtemps détruit, et ma foi, il y allait pour lui de cinq ans de galères, voilà tout le secret de ma sorcellerie.

— C’est égal, vous venez, cher marquis, de me rendre un de ces services qu’on n’oublie jamais.

— N’êtes-vous pas mon ami, ce serait bien le diable, si, lorsque l’occasion s’en présente, on ne s’aidait pas mutuellement.

— Me pefineltrez-vous de vous demander?...

— Qui a pu me mettre sur la trace des coquineries de ce La Burgotière ?

— Précisément?

— Ma bonne étoile... et le désir ardent de venger un

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Vous êtes un brave cœur, marquis.

— Mon Dieu, j’agis comme tout autre l’eût fait à ma place. Maintenant, que ma mission est heureusement remplie de ce côté, je cours reprendre ma place au chevet du malade. Au revoir, cher, et à bientôt.

Ils échangèrent, alors, une cordiale poignée de main, et M. de Kernevelan regagna son appartement de la Chaussée-d’Antin où Yann avait été transporté.

RÉGINE ET GENOFSA

La première idée de Régine, en quittant M. de Kernelevan, avait été de rentrer dans ses appartements et de chercher, dans le repos, ce calme qui lui était si nécessaire, tqut aussi bien au moral qu’au physique; mais telle était en ce moment l'agitation de son âme, telles étaient les sombres pensées qui envahissciient tout son être, qu’à la seule idée de se trouver seule, elle éprouva de si mortelles angoisses, que bien vite elle s’empressa de regagner la salle de bal.

Elle i^ercba des yeux M. de Kemevelan et M. de Grémond, mais les deux jeunes gens étaient en ce moment en grande conférence avec La Burgotière.

Malgré tout le mouvement qui régnait autour d’elle, Régine ne pouvait parvenir à s’étourdir elle-même.

C’est vainement qu’elle s’efforçait d’aller de runàl’au-

trc, de causer avec celui-ci, d’échanger quelque plaisanterie avec celui-là, il lui était impossible de combler le vide immense qui se faisait autour de son âme.

Soudain, elle aperçut M. de Grémond qui rentrait dans le salon, et, comme le noyé qui s’accroche à la moindre branche de salut, elle s’empressa de se diriger de sou côté.

— Votre bras, de Grémond, lui dit-elle. *

— Vous n’ètes point encore rentrée, quelle imprudence, Régine?

— Le bruit me fait du bien.

— Vous vous fatiguez inutilement.

— J’ai besoin de tout ce mouvement, vous dis-je. Tenez, conduisez-moi au buffet, un verre de Champagne me remettra tout à fait.

— Régine, je ne puis...

— Je le veux, dit-elle, en frappant du pied; puis tout

aussitôt réprimant ce premier mouvement de vivacité, ne voulez-vous donc pas me faire plaisir? reprit-elle avec nu sourire. »

M. de Grémond n’osa refuser plus longtemps.

— Que c’est bon, fit-elle en buvant lentement... encore?... toujours... je me sens peu à peu revivre. Mon sang coule plus pur dans mes veines... je respire enfin...

Et, coup sur coup, elle vida deux autres coupes.

— Régine, c’est assez, partons?

— Laissez-moi, je veux rire encore et m’amuser; vous soupez avec moi , nous serons au plus une douzaine... nous rirons, nous chanterons... à propos, voulez-vous me rendre un service ?

— Avec le plus grand plaisir.

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

— Vous connaissez le comte de Sommeterre ?

— Fort peu; je ne l’ai aperçu que deux ou trois fois chez vous; je suis néanmoins tout à votre disposition.

— 11 s’agirait tout simplement de passer à son hôtel, afin de savoir s’il est en ce moment à Paris.

— Et s’il y était?

— De le prier de vouloir bien me venir voir.

— Comptez sur moi, Régine.

— Merci.. .'encore im verre de Champagne, cher?

— Non, décidément ce serait abuser , partons Régine...

— Non pas, on est trop bien ici, à votre santé de Grémond... Eh! quoi] vous ne me rendez pas raison; décidément vous baissez, mon bon... Avez-vous rencontré M. de Kemevelan?... Je vmns de causer avec lui; c’est vraiment un charmant cavalier... c’est singulier... ma vue se trouble... mes jambes refusent de me porter... De Grémond, ne m’abandonnez pas... j’ai la gorge en feu... la poitrine me brûle... à boire!... à boire !...

M. de Grémond, sans songer à ce qu’il faisait, remplit la coupe que tenait Régine ; elle la vida d'un trait.

— t Ab! que je souffre...

— Venez, Régine, venez?

— Je ne puis marcher... les forces me manquent complètement... je me sens mourir... Ah!...

La jeune femme s’affaissa sur elle-même, et si M. de Grémond ne l’eut retenue, elle fut tombée sur le parquet; Régine était complètement évaiîouiè'.

M. de Grémond s’empressa de la relever et de la transporter dans sa chambre à coucher.

Un médecin fut immédiatement appelé.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Pendant ce temps les invités s’empressaient de quitter riiütcl, en regrettant que la fête eut été si brusquement interrompue I

Transportée chez elle, la signora Marie, ou plutôt Genofsa, était restée de longs jours en proie à une surexcitation morale, qui -avait déterminé les plus graves accidents ; mais, grâce à sa robuste constitution, elle n’avait pas tardé à triompher entièrement du mal.

Pendant le cours de sa maladie, trois personnes avaient attentivement veillé sur elle : c’était tout d’àbord M. de Kernevelan, la grosse Louise ensuite, puis... M. Bodic.

Comment le maître de l’hôtel de Bretagne se trouvaitil dans la chambre de la malade?

D’une manière bien simple; Joannic, obligé de veiller au chevet de M. de Kergall, n’avait trouvé rien de plus naturel que de confier au bonhomme le secret des amours de son ami, et de le prier de le suppléer auprès du lit de la diva.

Profondément attaché à M. de Kernevelan, M. Bodic n’avait pas cru devoir lui refuser ce léger service, et depuis quelques jours, il se trouvait installé dans l’apparment de l’intéressante malade.

Un soir, c’était au début de la maladie, la veilleuse ne jetait qu’une lueur incertaine, éclairant à peine d’ime teinte blafarde les objets environnants. Seul, dans un fauteuil, M. Bodic veillait la malade, en cet instant plongée dans une profonde somnolence.

Deux fois déjà le médecin était venue dans la journée,

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

et il n’avait encore pu donner aucune espérance certaine.

Un délire terrible s’était emparé de la jeune femme, et, en proie à une affreuse surexcitation morale, elle jetait des cris qui n’avaient rien d’humain.

Depuis près d’une heure elle reposait tranquillement, quand soudam, d’un bond, elle se dressa sur son séant ; ses yeux étaient hagards ; ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur ses épaules.

— Yann, s’écria-t-elle, sais-tu quel était cet homme qu’ils appelaient un fou? c’était mon père; ohl je n’avais pas besoin de savoir son nom pour le deviner, mon cœur me l’avait appris.

« Te souvient-il de la visite que nous lui fîmes ensemble.

« Quel sourire éclaira sa pâle figure quand il m’aperçut.

« Tu es belle, bien “belle, me dit-il, d’une voix dont les doux accents me firent tressaillir des pieds à la tète ; oui, tu es toujours bien’belle, et je t’aime encore I... Tu veux fuir, ajouta-t-il, et pourquoi?... ne me reconnais-tu plus?... Laisse-moi te regarder encore... toujours; laissemoi m’enivrer de ta présence, il y a si longtemps que nous sommes séparés.

« Comme ses accents étaient plaintifs ; toi aussi tu tremblais, mon Yann, il avait tant.souffert et il souffrait tant encore, loin de tout ce qu’il aimait.

« Depuis cette fatale visite, une invincible tristesse s’était emparée de moi, aussi j’ai voulu le revoir, mais, hélas ! il était trop tard ; il était là-bas, dans le champ qu’ombragent les noirs cyprès.

« J’ai demandé son nom, ils l’appelaient le n° 33, mais ' ce n’était pas ainsi qu’il se nommait ; je vais t« le dire,

L’AMOÜR EN PARTIE DOUBLE

mais chut ! ne le diS'à personne, car s’il le savait, il me gronderait, et je ne veux pas être grondée I

Ici, Gcnoüsa s’arrêta, puis parut curieusement inter> roger autour d’elle, comme pour voir si elle n’était pas épiée; sûre enfin de n’être point entendue, elle murmura :

— C’était le vicomte de Kersaleun, mon père.

,M. Bodic qui, jusqu’alors, était resté complètement indifférent û ce qui se passait autour de lui, se leva comme mu par un ressort, et s’élança vers la jeune fille qu’il saisit dans ses bras.

— Vous avez dit le vicomte de Kersaleun? demandat-il îuixieusement.

— Chut I plus bas, on pourrait nous entendre, fit-elle, en jetant autour d’elle un regard effrayé; mais tu ne me trahiras pas, mon Yann, reprit-elle d’un ton plus câlin en fixant M. Bodic.

— Mais comment savez-vous, s’écria-t-il, en poursuivant son idée.

— Ma mère m’avait parlé de lui... et puis ces papiers

que m’a remis le bon abbé Leroll... je les ai toujours /

conservés. i

— Quels papiers ?

— Us sont là, dans ee meuble... je les ai bien souvent relus... oh! je les sais par cœur... je connais aussi le lâche qui nous a tous perdus...

Son nom ?

— Son nom... c’était... je ne me souviens plus... non, je ne le sais plus... pourquoi?,., oui,’ je me rappeUe... j’ai promis de pardonner, comme cUe l’a fait... et je ne veux plus savoir son nom.

— Cependant, en cherchant bien,., ne serais-ce pas- M. de... Sommeterre...

— Oui, c’est cela... non, non... je ne sais plus... je ne veux plus savoir... Yann, mon Yann... ne me parle plus de cet homme... il a tué mon père, il a tué ma mère, c’est lui qui me tue en ce moment... car je vais mourir... mourir 1 1 moil... non, je ne le veux pas... je veux vivre, au contraire, pour être heureuse, avec toi!... estce donc encore possible ? non, non, car tu ne m’aimes -plus... tu ne m’aimes plus...

Un cri déchirant s’échappa des lèvres de l’enfant qui retomba inanimée siu* sa couche.

En proie à une indescriptible émotion, M'. Bodic regardait fixement la jeune fille ; tout un monde de pensées s’entrechoquait dans son cerveau, et telle était, en ce moment, sa préoccupation, qu’il ne songeait même pas à lui prodiguer les soins qu’exigeait son état.

Fort heureusement pour tous deux, M. de Kernevelan pénétrait en ce moment dans la chambre, en compagnie du médecin.

— Que se passe-t-il donc? demanda ce dernier, étonné de la figure bouleversée de M. Bodic.

Celui-ci bondit comme un homme réveillé en sursaut.

— Elle, c’est elle, dit-il; puis, se ‘reprenant brusquement, je ne sais ce qui vient de se passer, ajouta-t-il, mais la malade vient d’avoir une crise terrible.

Et, en quelques mots, il raconta ce qui venait d’arriver. '

— La maladie est là, fit le médecin en montrant la tête, et à moins d’une réaction heureuse... il n’osa achever sa phrase.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Vous la sauverez, monsieur, s’écria M. de Kernevelan .

Le docteur hocha tristement la tète.

— Elle est jeune, dit-il, et à cet âge la science ne doit jamais désespérer.

— Est-elle donc si malade ?

— Cette dernière crise a été terrible ; elle a occasionné de graves désordres, et cependant peut-être aurat-elle de moins fâcheux résultats qu’on l’aurait tout d’abord pu supposer. La malade revient peu à peu... la nuit, j’ai tout lieu de l’espérer, sera moins mauvaise que , la précédente. Si madame peut dormir quelques heures, elle est sauvée ; ne la quittez pas un seul instant, car la crise de tout à l’heure peut de nouveau se reproduire, mais â la moindre alerte ne craignez pas de me faire appeler.

Le docteur prescrivit ensuite quelques remèdes et se retira en promettant de revenir le lendemain de grand matin.

M. de Kernevelan et M. Bodic promirent de veiller attentivement; puis, dès qu’ils furent seuls, Joannic interrogea son compagnon :

— Que s’est-il passé tout à l’heure, car j’ai remarqué que vous cherchiez à nous cacher quelque chose.

M. Bodic parut hésiter un instant, puis il s’écria :

— Vous êtes homme d’honneur, M. de Kernevelan, permettez-moi donc de vous confier un secret, que déjà peut-être vous connaissez en partie.

— De quoi s’agit-il?

— De cette enfeint, répondit M. Bodic, en montrant la malade.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— De Genofsa?

— De mademoiselle de Kersaleun.

— Vous savez?..,

— Je sais tout; car là, tout à l’heure, dans son délire, elle vient de me faire découvrir ce que depuis plus de vingt ans nous cherchons en vain. Mais, croyez-moi, éloignons-nous du lit, elle pourrait nous entendre, et il ne faut pas qu’elle sache...

Les deux hômmes allèrent se placer auprès de la cheminée. Leur entretien se prolongea une partie de la nuit.

Lorsque, le lendemain, revint le docteur, il constata chez la jeune fille un mieux sensible,

— Eh bien 1 docteur? lui avait anxieusement demandé Joannic.

— Je crois, en vérité, que si je n’étais athée, je crierais au miracle.

— Que voulez-vous dire ?

— Que dans quelques jours, notre charmante malade sera sur pieds.

— Ne vous trompez-vous pas docteur?

— Douter de la science ? jeune homme, fit en souriant le médecin.

— Je ne doute pas, je vous le jure, et cependant après vos paroles d’hier au soir.

— Dieu a fait un miracle, voilà tout, fit malicieusement le docteur.

Le miracle consistait tout simplement en ce que Genofsa avait entendu la conversation de la nuit, qu’eUe savait que son amant se mourait d’amour pour elle, et qu’elle s’était juré de le sauver.

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