‹ L'amour en partie double C.e d'AmezeuilChapitre 8 sur 15 · LA CONSULTATION DU DOCTEUB · texte numérisé non relu

LA CONSULTATION DU DOCTEUB

Depuis plus de quinze jours, Yann gisait sur son lit de douleur, et telle avait été la violence de la secousse morale qui l’avait abattu, que le docteur, un habile prati-’ cien, cependant, ne répondait point encore de ses jours.

— La maladie a une cause assez difficile à déterminer, disait, un matin, le docteur à Joaunic; il existe une préoccupation morale que je ne puis définir, et qui peut et qui doit, à un moment donné, amener Igs accidents cérébraux les plus graves. Voyous, monsieur, vous qui êtes l’ami intime de M. de Kergall, je m’adresse à votre cœur, parlez-moi franchement et dites-moi ce que vous connaissez de sa vie.

Joaunic n’avait point encore jugé nécessaire d’initier le médecin aux secrets des. amours de son ami, aussi parut-il hésiter un moment. ^

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L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Il s’agit, ici, d’une question de vie et de mort, continua gravement le docteur.

— Mon Dieu, c’est que... balbutia Joannic.

— Votre ami est amoureux, u’ est-ce pas? n’osez-vous donc l’avouer?...

— Je n’en veux point faire mystère... mais...

— Je ne vous demande pas si elle est brune ou si elle est blonde; il nous importe, en effet, très-peu de le savoir... à moins, cependant, continua en riant le docteur, à moins, cependant, que votre ami n’aime, tout à la fois, et d’un égal amour, une brune et une blonde, cas fort rare, il est vrai, mais qui, néanmoins, se présente quelquefois, et donne lieu aux plus intéressantes études.

— Pensez-vous, sérieusement, qu’un homme puisse également aimer deux femmes?

— Je fais mieux que de le croire, j’en ai la plus complète certitude; j’ai, du reste, été à même d’étudier de fort près cette singulière affection.

' — Et quel a été le résultat de vos observations?

— Qu’il existe dans le monde de certaines natures organisées au moral, comme le sont, en quelque sorte au physique, les androgynes. Ma comparaison, tout en rendant mon idée, manque peut-être de justesse, c’est-àdire qu’elltyi besoin d’être complétée, et é’est ce que je vais tenter de faire.

Prenons, si vous le voulez bien, un sujet placé dans des conditions identiques, nous supposons (ju’il rencontre une femme blonde — prenons la blonde — et qu’il eu devienne subitement épris; son amour est profond, très-sincère'aussi complet qu’on le peut désirer, mais il est purement contemplatif, ou, si vous l’aimez mieux, tout-à-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

fait platonique, et il restera tel aussi longtemps qu’ils vi- Tront dans le milieu où ils se trouvent actuellement placés.

— 'L’amour peut-il donc exister dans de semblables conditions?

— L’eunuque ne connait-il pas l’amour? il est vrai qu’il ne le connaît que très-imparfaitement, et que cet amour est d’une essence toute particulière; mais tel qu’il est il n’en brûle pas moins le cœur de celui qui en est atteint; il le consume peu à peu, il le dévore jusqu’à la moelle des os, et la torture du malheureux est d’autant plus horrible qu’il ne trouve aucun élément à donner à sa passion.

— Je ne comprends pas très-bien le rapport...

— Permettez-moi de continuer. Telle est également la situation du sujet que nous avons entrepris d’étudier jusqu’au jour où, soudain, il se trouve face à face avec une brune ; il ne l’a jamais rencontrée, et, cependant, à sa vue il ressent comme une commotion électrique, et, sans même se rendre un compte exact de ses actions, il subit, dès cet instant, rinlluencc de cette femme.

Alors que se passe-t-il? son amour se métamorphose complètement, et il en arrive a être en quelque sorte bigame, parce qu’il aime réellement ces deux femmes, l’une avec son âme, et l’autre avec son (ÿips et ses sens.

— Mais c’est une anomalie.

— A priori, oui; eu y réfléchissant bien, non; cet homme, en effet, ne subit l’influence de cette double attraclion, comme disent les anglais, que par la pensée; elle ne réagit sur lui, moralement ou pliysiquement, que dans l’instant où, placé en contact immédiat avec Télé-

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ment blond ou avec l’élément brun, il obéit à une sorte d’instinct qui le pousse vers celle à laquelle il croit trèsfermement alors avoir donné son cœur, et sou amour est évidemment aussi sincère dans un cas que dans l’autre. Si vous voulez produire l’élinceUe électrique ne faut-il pas que vous combiniez les deux électricités négatives et positives? Il en est de même pour le cas dont nous nous occupons. Si vous voulez arriver à faire nailre l’amour, il est nécessaire que les deux éléments blonds et bruns soient combinés de manière à faire jaillir la lumière, et ce cas n’est, du reste, pa& nouveau; Diodore, de Sicile, en parle dans un de ses ouvrages et, à l’appui de sa théorie, cite le trait suivant :

« Un homme aimait deux jeunes filles, Ilermosina, fille d’un grec de qualité, et une jeune esclave nubienne appelée Lesbie. Ayant appris la trahison de cette dernière il la tua sur la place publique; puis, le lendemain, mis

fait (les gala^^ries d’IIermosina et du romain Püblius, il devint subitement fou, et du même coup tua l’amant et la maitressc. »

— N’y a-t-il donc aucun remède à appliquer à une semblable maladie ?

— C’est là une de ces terribles affections contre lesquelles viennent échouer toutes les ressources de la science cl de la raison. Que peut, en effet, le médecin, sinon s’en rapporter au hasard s’il est matérialiste, ou à la Providence s’il croit en Dieu.

— Ne peut-on, du moins, tenter la guérison?

— Le médecin ne doit jamais désespérer; Dieu n’est-il pas là pour venir en aide à la science défaillante? Mais, pardon, nous discutons en ce moment sur un point qui

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

me semble complètemeut étranger à la cause dont nous nous occupons. Voyons, M. de Kernevelan, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le demander tout à l’heure, répondez-moi franchement et fuites-moi connaître les motifs qui ont pu déterminer la terrible crise qui a failli tuer M. de Kergall.

— Ce que vous venez de me raconter, docteur, est mot pour mot l’histoire de mon ami.

— Que voulez-vous dire?

— Yann est follement épris, et l’objet de cette passion est tantôt blond, et il s’appelle alors Geuofsa, et tantôt brun, et son nom est Régine.

— En vérité ! mais c’est fort curieux.

— N’avez-vous pas, en etfet, souvent entendu ces deux noms se croiser sur les lèvres de notre pauvre ami, lorsque, en proie au délire terrible qui trouble ses esprits, il s’adresse, suivant que les fantômes qui peuplent son imagination, sont ou bruns ou blojids; tantôt à l’ui^, tantôt à l’autre de ces deux vivantes incarnations de son amour?

— Je me souviens, en effet.

— Hier, encore, ne me faisiez-vous pas remarquer les brusques revirements de sa pensée, l’incohérence de ses discours, et n’en tiriez-vous pas cette conséquence, que dans la vie de cet homme devait se trouver quelque chose de fatal qu’il ne vous était pas donné de comprendre ! Eh bien, cette chose, c’est ce double amour qui le mine, et le tuera sûrement si vous n’y apportez un prompt et efficace remède.

Le docteur réfléchit un instant.

— Il y aurait peut-être moyen, dit-il.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Parlez? quel est-il?

— Veuillez tout d’aborti m’apprendre si M. de Kergall, le cas échéant, consentirait à épouser l’une ou l’autre... de ces deux beautés.

— Yaun épouserait sur-le-cbarap Genofsà, riposta vivement Joaimic.

— Est-Ce la brune ou la blonde ?

— La blonde.

— A merveille, je l’aime mieux ainsi.

— C’est elle qu’il aime.

— Quand elle est là, fit en souriant le docteur.

— Toujours ! j’en jurerais.

— Mais alors comment expliquez-vous?...

— Ce double amour, n’esl-ce pas?

Le docteur fit un signe affirmatif.

— Régine ressemble à s’y méprendre à Genofsa.

— Vous vous raillez de moi, ne m’avez-vous pas dit que l'une était brune tandis que l’autre était blonde; or, comme mademoiselle Genofsa est blonde, j’en conclus...

— Que Régine est brune.

— Naturellement.

— C’est raisonner très-juste, j’en conviens, mais il n’en n’est pas moins vrai qiic Régine est le Sosie de Genofsa.

— S'il en est ainsi, tant mieux alors, nous arriverons plus facilement au but que je me propose d’atteindre.

— Et... comment y parviendrez-vous?

— En obligeant ces deux amours à se fondre en un seul. Maintenant, bon courage monsieur le marquis, nous réussirons, je l’espère, à une condition toutefois et elle est des plus essentielles^..

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Laquelle ?

— Éviter à notre ami les émotions de tout genre; n’oubliez pas que la plus petite peut déterminer une nouvelle attaque qui le tuerait infailliblement.

— J’y veillerai, docteur.

— Au revoir ! Ah ! à propos, mademoiselle Geuofsa est-elle venue hier ?

— Elle est restée une heure...

— M. de Kergall ne l’a pas reconnue...

— Hélas I non...

— Tant mieux...

— Gomment, tant mieux?...

— Oui, je le répète, j’en suis bien aise... elle reviendra certainement ce matin?

... — Elle me l’a promis...

— Priez-là d’éviter le plus possible de s’approcher du malade; ce soir je reviendrai et nous aviserons ensemble aux moyens à prendre pour déterminer la crise favorable qui doit sauver notre ami. Au revoir, M. de Kernevelan, et à ce soir.

Joannic reconduisit l’excellent docteur, puis se dirigea du côté de sa chambre où Yann se trouvait installé depuis bj commencement de sa maladie.

— Parviendra-tril à le sauver? se demandait-il, en songeant aux paroles du docteur.

LA CnAMBRE DU MALADE

Au moment où Joannic pénétra dans la chambre àcoucher, une femme veillait au chevet du malade ; cette femme c’était la grosse Louise.

— Eh bien? lui demanda le marquis en allant à elle.

— 11 repose plus tranquillement, répondit-elle.

— Tant mieux.

— Le docteur espère-t-il enfin quelque chose ?

— 11 me parait plus rassuré ce matin.

— Voilà certes une bonne nouvelle qui me cause le plus grand plaisir.

— Vous êtes bonne autant que belle, ma chère Louise, et c’est du plus profond du cœur que je vous remercie de toutes les preuves de dévoùmeiit que, depuis quelques jours, vous nous avez données à mou ami et à moi.

— Pourquoi me remercier, mou ami, ma conduite n’estelle pas toute naturelle ; et d’ailleurs, à tout bien consi-

dérer, si quelqu’un mérite ici des remercîments u’est-ce pas à vous, qu’ils devraient être adressés, puisque c’est grâce à votre bonne initiative que je suis devenue meilleure.

— Il n’y avait l'ien à faire pour cela, je vous le jure.

— Merci de votre bonne opinion.

— Louise, ma ebère enfant, vous devez être fatiguée, il serait prudent de prendre quelques instants de repos; je veillerai pendant votre absence sur notre cher malade.

— Je ne suis nullement fatiguée, et, si vous le permettez, je resterai auprès de vous, je le préfère ainsi.

— Agissez suivant votre bon plaisir,' chère mignonne.

Les deux jeunes gens s’approchèrent alors du lit où

gisait, à peu près inanimé, le malheureux Yaim.

Depuis plus de quinze jours, M. de Kergall était, ainsi que nous l’avons dit, en proie à une congestion cérébrale des plus intenses, et le délire ne le quittait, pour ainsi dire, ni jour ni nuit.

La veille, cependant, une sorte de crise favorable s’était produite, et, pour la première fois, il reposait ü’auquillement.

La figure du comte, malgré la pâleur cadavérique qui la couvrait, était belle encore, noyée qu’elle apparaissait dans u)i flot de cheveux blonds; les yeux étaient fermés; la bouche, légèrement entr’ ouverte pour laisser passer la respiration devenue plus régulière, semblait soiuûre à une douce vision qu’il entrevoyait dans ses rêves.

— Paivvre ami, fit Joaunic eu se penchant vers lui.

— 11 dort, prenez garde de l’éveiller.

— Vous avez raison, Louise, laissons-le reposer, et fasse le çiel que ce sommeil se prolonge quelques heures encore.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

Ils allaient tous deux s’éloigner, quand Yann ouvrit soudain les yeux :

— Oi'i suis-je donc? dit-il faiblement en promenant un vague regard autour de lui.

Joanuic se rapprocha vivement du lit et prit la main ' de sou ami.

Yann fixa sur lui ses grands yeux rendus plus brillants par la fièvre, puis un sourire se joua sur ses lèvres décolorées.

^ — Joanuic, mon ami, dit-il; oh! le vilain rêve que j’ai fait.

— Yann, mou cher Yann.

— J’ai bien souffert, continua le comte, car je n’espérais plus vous revoir !

— Maintenant tout est terminé, tu nous est rendu, reprit joyeusement M. de Kernevelan.

— Ai-je donc été si malade ? reprit Yann en passant la main sur son front... je ne me souviens plus... que s’est-il passé?... c’est vainement que je cherche à m’en rendre compte... mon cerveau est vide... je ne sais plus... Joannic, aide-moi donc à trouver?...

— Plus tard, plus tard nous causerons de tout cela... mais en ce moment ne songeons qu’à te guérir promptement... et, tout d’abord, pour obéir aux prescriptions du docteur... permets-moi de t’imposer silence.

— Cependant...

— Je le veux, fit vivement Joannic; puis d’un ton plus doux il reprit : ne veux-tu donc pas nous revoir bientôt?

— Oh ! si, je le désire.

— Sois donc alors obéissant; Louise, continua- t-il en s’adressant à la jeune femme, soyez assez bonne pour

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

me donner cette bouteille... là... sur la cheminée ; elle renferme un breuvage souverain... au dire du docteur, fît^il en souriant, et je veux, en ma qualité de gardemalade, l’administrer moi-mème.

— Mon bon Joannic...

— Allons, avale et sans trop de grimaces... à merveille... maintenant, ferme les yeux, et, si c’est possible, elforce-toi de dormir.

Et, comme l’eut fait une tendre mère pour son fils chéri, il releva les oreillers, remit en place les couvertures; puis, après avoir envoyé un baiser au malade, il ferma les rideaux pour que le jour ne faüguat pas ses yeux affaiblis.

— M. de Kergall est désormais hors de danger, fit le soir même le docteur, je réponds de lui, mais je ne dois pas vous le dissimuler, la convalescence sera fort longue.

— Mon bon docteur, comment assez vous remercier.

— Je n’y suis pour rien absolument, Dieu a tout fait jusqu’à présent, c’est maintenant à madame à faire le reste, et il montrait Genofsa.

— Oh ! je ne le quitte plus, répondit-elle vivement.

— Des soins, de la patience... un peu d’affection surtout, voilà les seuls remèdes necessaires, et, de ce côté, je ne suis nullement inquiet puisque je le laisse entre les mains de l’amitié et de... l’amour.

Une fugitive Irougeur éclaira la pâle figure do Genofea.

— Il guérira, docteur, soyez-en certain, fit joyeusement Joannic.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— N’oubliez pas, insista le docteur, la recommandation que je vous ai faite ce matin, car il s’agit, je vous le répète, d’une question de vie et de mort : évitez au malade la plus légère émotion, elle amènerait infailliblement une rechute mortelle.

— Que pouvons-nous craindre ? (

— La lutte entre l’élément blond et l’élément brun, fit le docteur à l’oreille de Joannic.

Celui-ci pâlit, puis se remettant presque aussitôt.

— Régine ignore l’adresse de Yann, nous n’avons donc rien à redouter de ce côté, se dit-il. Soyez sans crainte aucune, docteur, reprit-il plus haut, ne sommes-nous pas là pour veiller sur lui.

— Je suis parfaitement tranquille, cher monsieur, car votre dévoilment m’est connu.

Pendant quelques jours encore , Genofsa penchée anxieusement sur la couche de son amant chercha à surprendre un geste, un signe qui lui prouva que l’espérance donnée par le docteur n’était pas un vain mot, et le jour où Yann, complètement déclaré hors de danger, put enfin se lever, elle pensa deveuir folle de joie.

Pour obéir aux prescriptions du docteur elle n’avait encore pénétré dans la chambre que pendant le sommeil de son amant, et, certes, bien souvent des larmes amères s’étaient échappées de ses yeux à la vue de la pâle figure du jeune homme; n’était-elle pas l’unique cause de sa maladie?

Que de réflexions n’avait-elle pas dû faire durant ces longues heures de la veillée, où l’âme repliée sur ellemême rêve plus douloureusement ; à ces heures de solitude et de mystère pendant lesquelles l’homme se re-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

trouve plus seul que jamais en présence de toutes les misères humaines I 4.

Que de fois elle avait voulu se jeter au pied de ce lit où la souffrance retenait son amant, et crier grâce et merci; mais les paroles du docteur ; « La moindre émotion le tuerait infailliblement, » tintaient à scs oreilles comme un glas funèbre, et elle restait clouée sur son fauteuil en cbercbant à étouffer les sanglots qui lui montaient à la gorge.

Elle veillait donc avec un soin jaloux sur les- jours de cette tète si chère, et c’est vainement que Louise, Joannic où M. Bodic, tour à tour ses compagnons de veille, rengageaient à prendre un repos, rendu nécessaire par le délabrement de sa santé, elle ne voulait laisser à personne le soin de remplir un devoir qu’elle regardait' comme sacre.

— Genofsa, vous' u’ètcs pas raisonnable, vous vous tuez, lui dit un jour Joanuic.

— Il y a si longtemps que nous sommes séparés, ditelle avec un sourire enchanteur, ne me faut-il pas rattraper le temps perdu.

Joaunic n’avait rien osé ajouter.

Un soir qu’ils veillaient tous deux, assis au coin de la cheminée, pendant (jue Yaun dormait pi'ofondémeut, Joannic prit soudain la main de la jeune fille eu lui disant ;

— Genofsa, voulez-vous que nous causions?

— Pourquoi cette demande? ^

— 11 y a si longtemps que cela nous est arrivé.

— Je vous écoute, Joanuic.

■ — Mon intention n’est pas de revenir sur tout ce qui

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s’est passé depuis quelques mois; oh ! ne craignez rien... ce qui est fait est fait, comme le disent fort sagement les Arabes, et je ne voudrais pas rappeler...

— Et je vous eu remercie, Joamiic, ces souvenirs me sont tellement douloureux...

— Je ne veux aujourd’hui que vous parler de votre famille.

— Ma famille 1 fit-elle en pâlissant, la connaissez-vous

donc ? , ,

— Oui, je la connais.

— Oh ! parlez, parlez vite.

— Votre père, Genofsa, s’appelait, vous le savez, le vicomte de Kersaleun ; mais connaissiez- vous le nom de votre mère ?

— Ma mère s’appelait Louise 'de Moreville, elle était

la fille du marquis de... * ’

— Votre mère s’appelait, en effet, Louise-Anna de

Moreville, du chef de sa mère, mais ce que vous ignorez peut-être, c’est qu’elle était la sœur puînée de l’amiral de Kergall et par conséquent... ^

Genofsa jeta sur son interlocuteur un regard ébahi. ^

— Je ne comprends pas, dit-elle.

— C’est pourtant bien simple, M. de Kergall était votre oncle.

— Mais alors... Yann?...

— Yann est votre cousin germain...

— Oh ! mon Dieu L • • pourquoi donc ne me l’avoir pas plus tôt appris?...

— Yann, l’ignorait encore lors de son départ, et ce îi’est qu’à l’époque de la mort de mademoiselle de Ker-

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

gall, sa tante, et la vôtre aussi, Genofsa, qu’il a découvert ce secret. 0 -

— Que ne l’iguore-t-il encore, fit-elle tristement en essuyant les larmes qui inondaient son visage.

— Pourquoi? ne vaut-il pas mieux...

— Yann, reprit-elle en secouant la tète, pouvait s’intéresser à l’enfant trouvée, il ne peut plus rien pour celle qui n’a pas craint de déshonorer son nom...

— Ne parlez pas ainsi, Genofsa, u’ètes-vous pas toujours digne de lui.

— Le croira-t-il? oh 1 mon Dieu 1

— Parler comme vous le faites, c’est douter de l’amour de Yann.

— N’ai-je pas eu, moi aussi, uu moment de doute, et cependant. Dieu m’est témoin que je l’aime de toutes les forces de mon âme.

— Genofsa, je t’aime, murmura faiblement une voix derrière les deux jeunes gens.

. Ils se retournèrent etfrayés, et ils aperçurent Yaim qui, les yeux ardemment fixés sur eux, les regardait eu souriant; il s’était à moitié soulevé sur sa couche et il leur tendait les bras.

— Genofsa, je t’aime 1 répéta-t-il, je t’aime !

: — Mon Yann, moti cher Yann, s’écriart-elle en se précipitant vers lui.

Ce fut pour tous deux un moment de bien douce ivresse ; il y avait si longtemps qii^ils ne s’étaient vus, qu’ils ne s’étaient parlés.

Quelques minutes s’écoulèrent avant que la parole put leur revenir.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— Genofsa, ma chère Genofsa, s’écria Yann en la couvrant de baisers.

La jeune fille colla ses lèvres sur le front pâli de son amant.

— Mon cher Yann! dit-elle.

— Genofsa! répéta le comte en la serrant avec ivresse sur son cœur; je savais bien que tu ne m’avais point ou- ' blié.

— Moi, t’oublier, mon Yann adoré...

— Sais-tu que j’ai bien soulTert, reprit-il après un instant de silence... j’avais cru te reconnaître... là-bas... devant un public imbécile... mais je me suis trompé, n’est-ce pas?... n’es-tu pas près de moi... oh oui, je suis bien béureux... car je t’aime... je i’aimo toujours... je suis riche, maintenant... et tu seras ma femme... ma femme !!... comprends-tu, mon adorée, tout le charme renfermé dans ces deux mots : ma femme!... oui, tu seras ma compagne chérie... car tu m’aimes, toi ! n’est-ce pas; comme nous allons être heureux tous deux... loin du monde... retires dans jiotre chère Bretagne... éloignés du bruit et des indifférents...

— Eh bien, et nous, ingrat?... '

Yann leva les yeux et aperçut Joannic qui s’était peu à peu rapproché du lit.

— Pardon, mon ami, lui dit-il, en lui tendant la main, je ne t’oublie pas, crois-lebien, n’es-lu pas de la famille.

— Voilà qui me racommode Ævec toi.

— Oh ! je suis bien heureux en ce moment, entre vous tous qui m’aimez.

— Si tu savais, mon Yann, avec quel dévouement il nous a soignés tous déni.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

— As-tu donc été malade aussi?... mais cette pâleur que je n’avais pas' tout d’abord remarquée... égoïste que je suis !...

Et en parlant ainsi la voix de Yann était devenue subitement inquiète et tremblante.

— Rassure-toi, mon bien aimé, je suis bien maintenant ; et puis, près de toi, m’est-il permis de me plaindre?... je t’aime mon Yann, je t’aime 1...

. — Que tes paroles résonnent doucement à mon oreille, mon ange adoré... combien grande est en ce moment ma joie de me retrouver auprès de vous tous qui m’aimez... Je désespérais si bien de vous revoir jamais... ob! j’ai bien souffert, ma Genofsa... ils disaient que j’étais fou 1... car je les entendais parler et ils ne s’en doutaient pas... puis un jour je me suis souvenu... je te revoyais... à l’Opéra... ohl oui, ce jour-là j’étais bien réellement foui... mais tout cela n’était que le résultat d’un mauvais rêve... d’un affreux cauchemar... sois sans crainte, je ne me souviens plus... je ne veux plus me souvenir... Tu pleures, ma Genofsa I... je ne t’en veux pas... je sais bien que tu u’cs pas coupable... et je t’aime.

Genofsa s’était laissée glisser à genoux, et, la figure cachée dans ses mains, elle pleurait à chaudes larmes.

Joannic redoutant, pour son ami, les suites d’une émotion trop forte, s’empressa de relever la jeune femme en murmurant à sou oreille :

— Retirez-vous, Genofsa, ne voyez-vous pas que vous le tuez.

— La joie ne tue pas, s’écria Yann, qui l’avait entendu, et je suis trop heureux en ce moment ptmr mourir.

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

■Entêté comme un breton, Joanuic ne voulut rîeu entendre, et, bon gré mal gré, les deux jeunes gens furent séparés; et comme Yann lui faisait un reproche de sa cruauté :

— J’ai charge d’àme, s’écria-t-il, et morbleu ! je désire trop vous voir tous deux promptement rétablis, pour ne pas vous empêcher de faire une folie; et, d’ailleurs, n’avez-vous pas le temps de vous revoir et de causer aussi longtemps qu’il vous conviendra de le faire. Vous me faites, en ce moment, l’effet de deux grands eufauts, et c’est fort heureux que j’ai de la raison pou!r tout le monde ici, car je ne sais trop ce qui se passerait.

Après ce speach, Joannic prit sans façon Genofsa par la main et, malgré les protestations de sou ami, la conduisit dans la pièce voisine.

Les roses de la santé commençaient à fleurir sur les joues du malade; la convalescence touchait à son terme, et déjà le docteur avait promis qu’au premier rayon du soleil de printemps, il pourrait faire une petite promenade en voiture.

Avec la santé, la joie était revenue au cœur de tous les habitants de la maison de la rue de la Cliaussée-d’Antiu.

Toutes ses journées, Genofsa les passait auprès de son amant, et la grosse Louise, elle-même, semblait avoir oublié le chemin de la rue Clauzel.

Deux fois, cependant, Genofsa s’éloigna sans rien dire, et son absence, je dois le confessser, intrigua fort son amant, car elle se prolongea fort longtemps.

La pauvre enfant s’était, en compagnie de Joannic (ju’elle avait mis dans le secret, rendu rue de Provence,

L'AMOUK EN PARTIE DOUBLE

et elle avait fait vendre tout ce qui pouvait lui rappeler les quelques jours passés sous le nom de la diva Marie.

L’argent de cette vente fut versé entre les mains du vénérable curé de Saint- André, pour être distribué aux pamTes; elle ne «voulait rien garder de ce qui pouvait lui rappeler ces jours de folie et d’égarement pendant lesquels elle avait vécu d’une vie qui lui semblait tellement 'étrange qu’elle se figurait, en y songeant encore, sortir d’un vilain rêve.

La chambrette de la rue de Sorbonne était à louer, Genofsa voulut qu’on y transporta ce qu’elle avait conservé de ses meubles d’autrefois; le piano reprit sa place sous les portraits de Paul et de Virginie, et la petite table à ouvrage se dressa de nouveau près de la fenêtre.

Légère comme un oiseau, Genofsa courait à droite, courait à gauche, rangeant par ci, dérangeant par là, et à mesure que la chambrette reprenait sa physionomie d’autrefois, des larmes montaient à ses paupières et tout un monde de pensées envahissait son cerveau.

Que de souvenirs, en effet, ne lui rappelaient pas ces lieux charmants? N’était-ce pas là qu’elle avait aimé et qu’elle avait été aimée? elle songeait- ensuite à ces longues heures d’intimes causeries pendant lesquelles leurs âmes se fondaient toute entière ; elle se rappelait les moindres circonstances de leur rencontre et de leurs amours; et les plus petites choses prenaient, à ses yeux, une importance qui les lui rendaient plus chères.

Puis une douleur poignante, aiguë lui serra la poitrine, et une pâleur mortelle envahit son visage.

— Yann, mon cher Yann, dit-elle, les mains jointes et

L’AMOUR EN PARTIE DOUBLE

les yeux élevés vers une image de la Vierge placée à la tète de son lit.

Un remords l’avait mordue au cœur, car le souvenir de La Burgotière venait de traverser son esprit.

— Pardon, mon Dieu ! fit-elle en tombant à genoux; vous seul savez que je ne suis pas coupable.

Un torrent de larmes s’échappa de ses yeux.

Elle venait de se relever, quand Joannic, qui l’avait' un instant quittée pour courir jusqu’à l’hôtel de Bretagne? pénétra dans la chambre.

— Qu’avez-vous donc, Genofsa, lui dit-il; que vous est-il arrivée?

— Oh 1 mon ami, fit-elle en lui tendant la main, pourquoi donc ai-je refiisé d’écouter vos conseils?

— Tout est oublié, laissons de côté le passé pour ne songer qu’à l’avenir.

— L’avenir 1... fit-elle tristement... savons-nous ce qu’il nous réserve.

Joannic, étonné, la regarda fixement.

— Ne se présente-t-il pas brillant à vos yeux? demanda-t-il.

— J’ai pem', répondit-elle.

— Peur ! et pourquoi?

— Oui, je tremble, et je ne puis me rendre compte de ce qui se passe en moi, Joannic, mais il me semble qu’un malheur terrible nous menace.

— Vous n’y songez pas, Genofsa, que peut-il vous ar- . river de fâcheux?

— Je l’ignore, dit-elle en secouant la tète, et voilà précisément ce qui cause toute mou inquiétude.

Chassez ces tristes idées, Genofea.

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— Tenez, croyez-moi, Joannic, rentrons au plus vite, car sans cesse je tremble loin de lui.

— Je suis à vos ordres, partons.

La voiture attendait dans la rue , une demi-heure après ils entraient dans la chambre de Yann, et trouvaient ce dernier en grande conversation avec Louise et M. Bodic.

Gcno£sa, à sa vue, poussa nu soupir de soulagement.

— Mou Yann, dit-elle, en se jetant à sou cou, et des larmes de joie inondaient ses joues.

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