‹ L'amour et la magieChapitre 6 sur 11 · L’ŒUVRE D’AMOUR · texte numérisé non relu

L’ŒUVRE D’AMOUR

Un de mes amis, — le meilleur peut-être, ou peut être le pire de mes ennemis. — écrivait il y a quelque temps de très prétentieuses paroles, dans un journal, à une jeune femme, d’ailleurs indéterminée. Vous pensez sans doute que c’est un bien vilain procédé que de s’adresser à une femme par l’intermédiaire des gazettes, mais nous vivons, n’est-ce pas, parmi des mœurs abominables et nous sommes bien forcés d’en subir les conséquences. Voici donc les prétentieuses paroles de mon ami, ou de mon ennemi :

« Es-tu femme, jeune et charmante ?

« Si tu fus blessée au cœur par quelque impérieux amour, si l’homme dont tu rêves à toute heure te fait l’injure de ne t’aimer pas autant crue tu le mérites, viens me demander conseil. Je te parlerai comme avec

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la voix de Jaser, le génie qui fait aimer. Je te donnerai le pouvoir de multiplier par des sortilèges innocents mais puissants, l’énergie de tes charmes. Je t’enseignerai le secret des philtres, et les vertus occultes de l’amande amère et du datura. Je te dirai où tu trouveras le talisman de Vénus qui donne, à qui le porte, l’assurance d’être aimé.

« Je t expliquerai comment, en jouant négligemment avec la bague qui brille au doigt de ton bien-aimé, tu pourras si fortement magnétiser l’or de cette bague que, tant qu’il l’aura autour de l’annulaire, il ne pourra détacher son esprit dp ton souvenir : au point que la nuit, dans ses rêves où rayonnera ton image, il croira son doigt dans ce délicieux anneau d’Hans Garvel, dont Rabelais t’a parlé, — et c’est la grâce que je lui souhaite, Madame !

— Mais, me diras-tu, je suis jeune, jolie et tendre. Ma beauté suffît à exciter le désir, mon cœur suffit à inspirer l’amour. Je n’ai que faire de tes conseils et de tes sortilèges. »

— « En es-tu sûre, enfant? La reine de Saba était belle et, pour elle, des peuples de jeunes hommes sont morts d’amour. Et pourtant, elle portait entre ses seins embaumés, le talisman de l’ange Hagiel qu’avait fait pour elle Hiarchas, mage de Ghaldée. Cléopâtre était belle. Je le sais, car j’ai évoqué son image dans le miroir magique. Des enfants d’Europe et d’Asie languissaient à cause d’avoir aperçu ses yeux noirs. Et pourtant, des mages

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Kophtes, ancêtres des centons d’aujourd’hui, travaillaient par son ordre à des philtres d’amour. Es-tu plus belle que la reine de Saba, plus affolante que Cléopâtre ? Alors, c’est bien, mon art t’est inutile : et, surtout, que.je ne te voie pas, car je t’aimerais peut-être, et cette fois, je perdrais, moi, tout mon pouvoir !

Mais, diras-tu, toi qui parles ainsi, charlatan de passage, qui donc es-tu? Toi qui prétends offrir aux autres les secrets qui donnent l’amour, la gloire ou la fortune, es-tu aimé comme don Juan, glorieux comme Shakespeare ou riche comme Rothschild ?

« Et je te réponds : « Si je ne suis ni don Juan, ni Shakespeare, ni Rothschild, c’est que je suis un autre. Et c est, peut-être, parce que, —- afin de t’offrir des pouvoirs dont la jouissance ne m’est pas donnée, — j’ai trop longuement contemplé le Mystère où palpitent les étoiles. »

Je ne voudrais certainement pas faire croire que j’ai les mêmes prétentions que mon ami. si miséricordieux aux âmes affligées d’amour.

Je chercherai seulement aujourd’hui à vous montrer comment par l’amour, ou par la haine, un être peut s’il sait vouloir, s’emparer de la volonté d’un autre.

Dans les précédents entretiens, j’ai soutenu cette proposition que l’amour fait œuvre de magie, et cette autre que la haine est le pôle négatif de l’Amour, que la haine est de l’Amour en révolte.

Aujourd’hui, j’essaierai de démontrer que l’Amour

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et la haine ont les mêmes procédés, et que leur expansion est également dangereuse. Mais, avant d’étudier leurs modes d’emprise, avant d’étudier les méthodes de leurs envoûtements, il serait bon de revoir quelle est la nature de l’Amour d’après la doctrine occulte. On a déjà tout écrit de la matière ! Quelques paroles encore de plus ou de moins, c’est vraiment de bien peu d’importance.

Cette doctrine, comme vous le savez, prétend que toute loi à laquelle est soumis l’homme régit tous les êtres, à tous les degrés de l’échelle de la vie. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, dit la Table d’Emeraude d’Hermès. Par conséquent, à l’Amour sont soumis, aussi bien que les hommes, les étoiles tout en haut, et tout en bas les atomes. Les poètes grecs le savaient parfaitement quand ils ont soumis tous les Dieux à la puissance du dieu d’Amour, du juvénile Eros. La science vulgaire comprendra peut-être un jour, que toutes les assertions des poètes sont non d’imaginaires fantaisies, mais des vérités. Elle a constaté, en minéralogie, que les cristaux sont sexués. Il est des cristaux mâles, des cristaux femelles, et tous sont soumis à la loi d’amour.

Mais nous n’avons à nous occuper aujourd’hui de l’amour que dans l’humanité.

Nous laisserons de côté l’amour dans le monde atomique et aussi dans le monde de la surhumanité. Les êtres plus élevés dans la hiérarchie de la vie, ceux

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que la tradition grecque nomme des daimones et que la tradition judéo-chrétienne nomme des anges sont également soumis à l’Amour. Un Voyant célèbre, souvent éclairé de fulgurantes lueurs, mais confus et diffus, Swedenborg, a décrit ces amours dans les mondes lointains, avec un extraordinaire luxe de détails tamisés par son imagination de bourgeois Scandinave, et Thomas Moore les a gracieusement chantées.

Mais les amours des anges n’intéresrent point les hommes. Elles sont trop lointaines, et aussi trop différentes des nôtres. Celles des cacodémones les intéresseraient davantage. Peut-être espéraient-ils y trouver des enseignements, de nouvelles formes de péchés...

Hélas ! n’est-ce point assez que d’envisager les amours humaines ? Et dire que tant qu’il y aura des poètes sur la terre, ils reprendront le thème immémorial.

Un kabbaliste de premier plan, Aristophane, expose, en la voilant sous les paillettes de son esprit, la genèse de l’Amour. Ces deux merveilleux rieurs, Aristophane et Rabelais, étaient nourris aux plus profondes connaissances. Mais comme ils ont un esprit éblouissant, notre époque de cuistrerie ne saurait prendre en considération la substantiflque moelle de l’os sculpté en marotte qu’ils lui donnent à ronger. Platon aussi était homme d’esprit, — cela arrive rarement aux philosophes, qui, d’ordinaire sont des sots, — et quand il fait parler Aristophane, dans le Banquet , sur l’Amour, c’est à travers la verve

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paradoxale de deux beaux génies que passe la plus orthodoxe tradition, en allusions à une phase cosmogonique antérieure à celle où Moïse a jugé opportun de commencer sa Genèse.

« Chacun de nous, raconte Aristophane, n’est qu’une moitié d’homme qui a été séparée de son tout de la même manière qu’on coupe une sole en deux. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. Les hommes qui proviennent de la séparation de ces êtres composés qu’on appelait androgynes aiment les femmes; et la plupart des adultères appartiennent à cette espèce, à laquelle appartiennent aussi les femmes qui aiment les hommes et violent les lois de l’hymen. »

Là-dessus, Aristophane s’amuse à jeter sur la pénombre de très profondes et très secrètes notions les folles étincelle de sa verve. D’ailleurs, au Banquet de Platon, les convives buvaient ferme, si bien que seul Socrate avait la tête assez solide pour résister aux effets du « courant de jusant ».

Les qabbalistes juifs donnent, sous des formes moins plaisantes, les mêmes renseignements qu’Aristophane sur l’origine de l’Amour. L’être humain est poussé vers ses fins par les lois auxquelles il est soumis. Les philosophes énoncent volontiers que tout, dans la nature, tend à l’unité ; tout tend à réintégrer l’œuf de Brahma, disent les Hindous, à rentrer dans le sein du Père, disent les chrétiens. Selon la tradition Moïsiaque, — qui ne commence l’exposé de l’androgonie qu’à une phase déjà

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très avancée de l’état que les religions nomment la Chute, — l’être humain, l’Adam-Eva, était androgyne. A une certaine période, l’androgyne se dissocia; Eve fut séparée d’Adam. C’est ce que les vulgarisateurs de la Genèse ont si burlesquement arrangé, travestissant le texte hiéroglyphique en une histoire à dormir debout. Ils racontèrent que Jéhovah profita du sommeil d’Adam par lui extirper une côte, dont il fît Eve. Mais voyez comme à leur tour, certains rabbins qabbalistes ont joliment transposé l’allégorie. D’après ces subtils commentateurs Dieu prit une côte d’Adam, et s’en servit pour faire le cœur de la femme ; et il prit de la chair d’Eve pour faire le cœur de l’homme. En sorte que, selon leur forte expression, le fond du cœur de l’homme est de la chair de femme, et le fond du cœur de la femme est de l’os d’homme.

Au dire des mêmes rabbins, les âmes arrivent en ce monde par couples, mâle et femelle, et elles doivent se retrouver, tout au moins théoriquement ; car dans la pratique, les âmes-sœurs se rejoignent rarement. Celle des deux âmes qui reste célibataire contraint l’autre à demeurer captive aux mains des reines des Stryges, Lilith et Nahémah, les deux sombres épouses de l’Archange noir Samaïel.

Les origines de l’Amour, toutes les légendes les ont exposées, toujours et partout les mêmes sous les apparences différentes. Car chaque race voit la même lumière unique sous une des couleurs du prisme. Ques-

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tion accessoire, d’ailleurs. S’inquiéterait-t-on beaucoup de la façon dont est née la femme aimée ? Mais puisque l’Amour renaît toujours, comment naît-il ? Comment jaillit « le coup de foudre » ? Comment, plus lentement, se produit le phénomène que Stendhal nomme « la cristallisation » ? Comment surgit la sympathie ou l’antipathie ? D’où vient qu’à première vue une personne nous attire ou nous exaspère ?

Nous savons tous que la beauté n’est point la mère de l’Amour. Vénus est la mère d’Eros. Oui, mais ce n’est pas parce qu’elle est belle, c’est parce qu’elle est Vénus. Junon aussi, et P allas sont assez belles pour lui disputer la pomme. Mais elle seule est Vénus, et porte au flanc la ceinture des Grâces. Non l’Amour n’est point enfanté par la beauté. Le grand symbolisme d’Hésiode nous le montre jaillir, nu, aveugle et sagittaire, d’un œuf couvé par la Nuit. Il ne voit pas la beauté, puisqu’il est aveugle. Et des laiderons sont follement adorés. Des femmes superbes sont dédaignées. Et si par hasard vous voyez les femmes fatales, celles pour qui les hommes pillent, tuent les autres ou eux-mêmes, presque toujours, vous découvrez d’affreuses guenons. Et les hommes de réputation juanesque ? La plupart sont d’odieux macaques. Alors ? Cherchons ailleurs que dans la beauté la source de l’Amour.

Je vous ai parlé de l’atmosphère astrale qui enveloppe chaque individu, formée par le respir de certaines parts de son être. Car l’homme a plusieurs degrés d’être,

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dont chacun poursuit sa vie sur un plan correspondant à la vie universelle. Ainsi, un homme d’une grande vigueur mentale, un homme de génie, vit très fortement sur le plan mental. On pourrait dire, et les initiés d’Asie le disent, que l’homme a plusieurs corps et plusieurs âmes s’emboîtant les uns dans les autres, ou plutôt plusieurs degrés de corps et degrés d’âme.

Dante sait exactement à quoi s’en tenir, quand il dit :

...quello error che crede

Ch’ un’ anima sopr’ altra in noi s’accenda . (1)

Ces degrés d’être sont-ils matériels ou immatériels ? C’est là une question, résolue d’ailleurs pour certains, — d’un intérêt médiocre. Ce que les modernes nomment matière, ils ignorent ce que c’est — si bien que Berkeley et d’autres nient son existence. En tous cas, si nous acceptons le concept de la réalité de la matière, disons d’abord que ja matière a des états, des degrés d’être, insaisissables aux sens, imperceptibles aux appareils de laboratoire. Les différents degrés de corps, (les différents corps fïuidiques), et certains degrés d’âme relèvent de ces degrés subtils et supérieurs de la matière.

(1) Purgatoire , IV, 2. — Dante, qui sait , ne peut se tromper, ai* contraire de certains Voyants, souvent incertains. Ici, il affirme l’unité de la personnalité, mais il n’entend nier aucun des principes, constituant cette unité, et dont chacun vit sur un plan différent. v

Pour simplifier, laissons de côté les subdivisions. Admettons en bloc le corps fluidique ou corps astral, ou médiateur plastique. C’est ce corps astral qui se revêt d’une aura magnétique, d’une auréole où se condensent les voûtions caractéristiques de la personnalité. Cette aura devient sensible aux voyants, aux somnambules en lucidité, à certains mystiques, à certains intuitifs, qui la voient et la décrivent. Ils lui attribuent une couleur; mais, pas plus que douze peintres placés devant un paysage ne verront les mêmes tons, pas plus les voyants ne percevront la même couleur. D’ailleurs, la couleur de cette auréole varierait selon les pensées et les actes de son possesseur. Elle serait dorée chez les hommes les plus purs, mauve chez d’autres très élevés encore, rouge chez les hommes charnels et sanguinaires, couleur de boue chez les hommes bas, etc., etc.

Le corps astral constitue ce que la tradition populaire nomme le double, cette espèce de fantôme de l’être vivant, que les peintures égyptiennes placent toujours auprès de l’homme, et que quelques savants officiels, moins timorés que leurs devanciers, se proposent d’étudier, quand ils parlent dans leur jargon d’ « hallucinations télépathiques ». Ce corps astral, auquel chaque peuple donne un nom en sa langue, lingha-sharira, selon les Hindous, aérosome selon les Grecs, périsprit selon les spirites, aspire et respire comme le poumon, et se meut dans l’auréole comme un poisson dans l’eau. Il est, selon les individus, plus ou moins rayonnant, ou plus ou moins

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absorbant. Nous rencontrons quelquefois des personnes près desquelles nous nous sentons plus forts, plus vivants, ou meilleurs. Elles sont rayonnantes. D’autres, au contraire, exercent sur nous un pouvoir de dépression. Leur contact nous rend moins actifs, moins vigoureux ou moins bons. Elles sont absorbantes. Quelques-unes semblent vampiriser nos facultés.’

« Or, explique Eliphas Lévi, lorsque l’atmosphère astrale de deux personnes s’équilibre de telle façon que l’attractif de l’une aspire l’expansion de l’autre, il se produit un attrait qu’on nomme la sympathie. Si les deux personnes sont de sexe différent, il se produit en elles, ou le plus souvent, dans la plus faibles des deux, une ivresse complète de lumière astrale, qu’on appelle la passion, ou l’amour. »

Vous voyez que cette façon d’envisager l’amour nous explique comment se produisent le coup de foudre, et les élans de sympathie soudaine. Et c’est ce qui advint lorsqu’à seize ans, la petite Juliette aperçut Romeo: « Nourrice, si celui-ci n’est pas mon époux, c’est le tombeau qui sera mon lit nuptial ». Il est même possible de prophétiser que cet élan de sympathie se produira lors de la rencontre de deux personnes déterminées. Ainsi, un divinateur habile, un bon chiromancien, un praticien de l’astrologie naturelle, voire un observateur subtil formé exotériquement, pénétrant la personnalité d’une femme, doit pouvoir donner le signalement du type d’homme qu’elle aimera.

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L’amour aussi est une force rayonnante ou absorbante. C’est la puissance de se donner ou de prendre. Dans l’univers, il n’est pas de force perdue. Chacune, même celle qui semble à nos regards bornés se briser sur un obstacle, va continuer ses oscillations dans les ondes du monde invisible. Cette force qu’est l’Amour ne saurait donc se perdre. Il faut qu’elle frappe un but. Il faut que la torche du juvénile Eros dévore de l’air. Il faut que l’amour trouve sa proie. Et s’il ne la peut charmer, s’il ne la peut captiver, il l’égorgera.

A don Juan, qui ne se soucie guère des amours qu’il suscite, et qui finiront par ouvrir la terre sous ses pas, on peut prédire sûrement. « Prends garde, un jour viendra où ces amours s’incarneront dans la statue du corn" mandeur, et te broieront !» A la Célimène qui se joue de la passion d’Alceste, on peut prophétiser sans chance d’erreur : « Prends garde : un jour viendra où l’amour d’Alceste brisera ton pouvoir ! »

Un amour réel, sincère et profond, est un véritable envoûtement. Il enroule dans les redoutables volutes de ses vagues perpétuées l’être qu’il vise. C’est un péril d’aimer. Oui, mais c’est un péril plus grand encore d’être aimé. Dans le domaine évident des faits brutaux, cela paraît à tout instant. Lisez dans n’importe quel journal la terrible rubrique des faits divers, où l’humanité se décèle dans son horreur. Vous y verrez toujours un homme ou une femme tué parce qu’il est aimé ! Quelquefois, la victime ignorait même la passion qu’elle

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avait déchaînée. Un homme ou une femme qui aime fortement évertue une force. 11 conclut un pacte, conscient très rarement, inconscient presque toujours, avec une force du Mystère, avec une force du monde astral. Il engendre une entité, un être réel et vivant, qui grandit et progresse, anodin ou tragique, et qui peut-être un jour dévorera quelqu’un, l’être aimé, ou, s’il y a choc en retour, l’être aimant. Que nos sentiments deviennent des êtres réels, tous les poètes le savent. Ecoutons avec quelle tendresse Baudelaire parle à cet être vivant, qu’il voit vivre et respirer, et qui est sa douleur :

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi 'plus tranquille ... Ma douleur, donne-moi la main, viens par ici ...

Pourtant, je me désolerais d’éveiller en quelque âme l’effroi devant l’amour que lui donnera son destin, de Is décourager de l’amour qui est, au dire de Platon, « la grande chose de la vie ». Mais seules s’effraient jamais les âmes faibles et lâches, et celles-là demeurent toujours loin de la grande et héroïque passion.

Tout sentiment, toute pensée ou toute action d’un homme se propage dans les ondes du monde invisible, s’y inscrit et y poursuit sa vie plus ou moins éphémère. C’est parce qu’il voit cette réalité que le législateur religieux dit à son troupeau : « Votre péché offense Dieu ». La formule paraît comique à Monsieur Homais. Traduisons- la en patois philosophard : « Le péché, c’est le

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déséquilibre, momentané ou persistant, qu’apporte à votre personnalité votre pensée ou votre action quand elle est contraire à l’harmonie préétablie du monde. Or, ce déséquilibre d’un seul être suffit à donner une oscillation mauvaise à toute la mécanique universelle, et va jusqu’à chiffonner l’Absolu. » Sans cet axiome, je vous défie bien de bâtir une morale, fussiez-vous un universitaire distingué. Les grands poètes, dont c’est le métier de voir la réalité, mettent cet axiome en œuvre. Homère montre les hommes qui se battent, et il montre aussi tous les tenants et les aboutissants de leurs gestes prolongés sur le domaine astral. Il revêt bien entendu les forces par eux déclanchées, de la forme allégorique, anthropomorphique. (Veuille son ombre glorieuse me pardonner un mot si barbare !) Et depuis trois mille ans, le vulgaire est contraint d’estimer très beau ce qu’il dit; mais il ne se doute pas que le divin Voyant lui révèle la réalité .

Puisque, de l’unanime aveu des grands esprits, l’amour est une des forces qui soutiennent le monde, il doit donc y déterminer toujours une répercussion profonde. « Quand viendra la fin du monde ? » demande le disciple à Mahomet. Et le Prophète répond : « Ce sera quand nulle âme ne pourra rien pour une autre âme ». Car le Prophète voit le jeu des forces qui soutiennent la vie, comme l’horloger, avec sa loupe, voit tous les rouages d’une montre. Les autres ne voient que le boîtier, et ils peuvent croire, comme les enfants, qu’il y a

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une petite bête dedans. Vous jetez un caillou dans une mare, et voici des ronds qui se prolongent successivement jusqu’aux bords. Vous faites vibrer un transmetteur de télégraphie sans fil, et voici les sphères concentriques des ondes hertziennes qui se développent sans limite certaine. Vous aimez : Jusqu’où se propageront dans l’inconnu les ondes de la force amoureuse que vous avez mise en mouvement ? Jusqu’où ? Cela dépend du caractère de votre passion, de son origine et de sa force. Pût-elle un désir passager, fugitif comme une étincelle, prenez garde tous deux, l’être aimant, l’être aimé ! Elle peut devenir un incendie qui dévorera l’un ou l’autre, tous deux peut-être. On ne badine pas avec l’amour, vous dit gracieusement le charmant Musset. Mais les grands Tragiques vous montrent le déroulement logique des péripéties, le cinéma des conséquences déchaînées.

Si votre amour a jeté ses racines au plus profond de vous même, il développera sa vie dans les cycles où peut s’évertuer votre personnalité, selon votre force ; il vibrera dans les atmosphères concentriques où respire chacune de vos âmes hiérarchisées, il gravira les degrés de l’échelle de Jacob que vous-même pouvez gravir.

Simplifions l’énoncé des interférences des plans du monde invisible. Aussi bien, les horizons du Mystère ne se laissent pas cataloguer. Plusieurs guides certains en ont dressé la carte. Si vous préférez un savant, suivez Henri Khunrath, gloire de Leipzig. Si vous vous fiez

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à un poète, suivez Dante, gloire de Florence. Mais contentons-nous de la division ternaire adoptée par les qabbalistes: Monde physique, monde astral, monde empyréen. Jusqu’où monte l’essor de votre amour ? Jusqu’à ce monde empyréen ? Alors, qu’il est rare, et qu’il est fort ?

L’aile de ton baiser, quelle est son envergure ?

Mais chacun de ces trois mondes a ses échelons, et tout amour d’homme, si bas soit-il, touche pourtant aux plus bas échelons qui mènent à ce monde. Et là encore va l’amour des choses que nous croyons sans vie, car tout vit et meurt. L’ingénu Gérard de Nerval vous l’a dit :

Tout est sensible, et tout sur ton être est puissant .

Là encore va l’amour de l’acide pour la base, qui la tue et qui se tue pour faire un sel, et cet amour de l’atome pour l’atome, qu’on nomme affinité.

Et souvent l’amour prend la forme de la haine. L’un est une force d’expansion, l’autre une force de rétraction, tous deux de destruction. Tous deux ont la torche au poing. La haine est un amour impuissant à être, et elle se voue au mal parce qu’elle renonce au bien. C’est l’erreur de l’amour, et l’erreur porte en elle une force étrange, un vertige d’attraction. Cette analogie des con-

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traires, cette sourde fraternité de l’amour et de la haine sont évoqués avec une extraordinaire précision par l’infaillible Voyant Shakespeare. Vous vous rappelez la terrible incantation à la haine projetée dans l’atmosphère des passions par celle qui s’envoûte elle-même, celle qui se charge de venin pour détruire autrui, lady Macbeth : « Amour, va-t-en, et toi, haine, viens à sa place en mon cœur !... »

Tout amour et toute haine sont des envoûtements. Qu’est-ce que l’envoûtement ? « L’envoûtement, dit un maître en la matière, mot très simple dans sa vigueur gauloise, est l’action de prendre pour ainsi dire et d’envelopper quelqu’un dans un vœu, dans une volonté formulée » Envoûter quelqu’un, c’est l’enrouler dans son vouloir, c’est l’associer à un volt . Ce mot volt, les uns le font dériver du mot volonté, les autres du latin vultus , effigie, visage; et ils ont tous raison; car le visage de l’homme étant la forme révélatrice de son vouloir, ou sa volonté révélée dans la chair, il est logique que les deux mots aient la même racine, et se créent des mêmes hiéroglyphes V L T. Les langues sont construites avec une telle certitude que leur armature est infailliblement dressée. Les hommes s’y trompent, mais elles ne trompent pas. Constatons qu’en magie ou en sorcellerie, la volonté est reconnue comme un tel pouvoir, que son nom se retrouve dans plusieurs modes magiques. Ainsi, nous verrons que le talisman a même racine que le grec thêlèma, volonté, et s’il est un endroit sur

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terre où 1 on fait tout a sa volonté, Rabelais, ca prod igieux savant, nous dira que c’est à l’abbaye de Thélème.

L envoûtement de haine est le plus connu. Notre ami Stanislas de Guaita, qui a levé d’une main si sûre un pan du voile couvrant les œuvres de ténèbres, a exposé les rites de cette pratique avec son ordinaire lucidité. Mais les auteurs, à ma connaissance, se sont beaucoup moins occupés de l’envoûtement d’amour. Le principe en est le même. Les détails cérémoniaux varient. Une foule de recettes inondent la tradition populaire, et quelques-unes ont été colligées par des compilateurs. Je ne saurais m’attarder à ces nauséabondes gesticulations, dont plusieurs ne pourraient être rapportées qu’en latin, « dans les mots bravant l’honnêteté ».

Tout envoûtement exige une matière : le volt. C’est, le plus ordinairement, une figure de cire, une sorte de poupée modelée plus ou moins grossièrement à la ressemblance de la personne visée. Rien n’empêche, d’ailleurs, de la faire exécuter par un statuaire. On a retrouvé, dans des fouilles, d’antiques poupées de volt qui étaient de belles œuvres d’art. De nos jours, on peut, — et cela serait, je crois, préférable — remplacer la statuette de cire par une photographie de la personne visée. C’est pour éviter les possibilités d’envoûtement que certaines religions, comme le mahométisme, interdisent la reproduction de la figure humaine, interdiction que la photographie instantanée a rendue bien illusoire. Une fois

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cette effigie obtenue, il s’agit de l’aimanter le plus possible des émanations de la victime. Il faut lui adjoindre des cheveux, des rognures d’ongles, ou, si l’on peut, une dent de la victime ; ( de là l’expression courante :

« J’ai une dent contre lui »), la vêtir de tissus qui aient été portés par cette personne, pénétrés de l’odeur de sa chair, de sa sueur ou de son sang, de sa plus secrète

intimité.

La tradition prescrit de la baptiser du nom de la victime, car les noms ont leurs vertus mystérieuses, puisées'au cœur du Verbe, — et même de lui administrer tous les sacrements qu’elle a reçus de sa religion. Une fois la matière ainsi préparée et le rapport établi, le moment vient de la suprême opération : imprégner ce volt de sa volonté, pour forcer l’obéissance de la victime. Là est la grande difficulté, et telle que le nombre des opérateurs possédant assez de science, de fermeté d’âme et de don, de grâce pour agir efficacement est infime dans l’humanité passée et future.

Tout d’abord, le choix des dates de la confection de la poupée, puis de sa consécration, est capital. Il faut avoir préalablement dressé les thèmes généthliaques de l’opérateur et de la victime.

L'ascendant de la victime, c’est-à-dire la planète qui

montait sur l’horizon au moment de sa naissance, doit se trouver soit déprimé, soit soumis à l’influence vénusiaque, tandis que l’ascendant de l’opérateur doit atteindre un haut degré de force, être « en exaltation » comme

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disent les astrologues. De plus ces deux états du ciel, relatifs aux personnes, doivent concorder avec un troisième, relatif au génie de l’œuvre, soit la situation de la planète Vénus dans le Zodiaque. Elle doit être dans le signe du Taureau ou de la Balance. L’astrologie est une très antique science tombée dans le décri, assez justement, car l’ignorance et le charlatanisme s’en sont emparés. Ce n’est pas une raison pour qu’elle n’existe plus, car elle est toujours restée ésotérique, comme toute connaisance profonde. « Elle n’existe plus », affirme trop péremptoirement de Guaita, qui savait pourtant que le trésor des connaissances demeure immuable, et toujours accessible à qui a la force de parvenir jusqu’à lui. Et il y aura toujours des hommes qui devineront.

Supposons donc la date congrument choisie. Reste le principal, soit les procédés à l’aide desquels l’opérateur commandera à l’effigie, à la poupée de cire où à la photographie assez fortement pour que ce commandement se répercute sur la personne qu’elle représente, et à qui elle est liée. Ainsi Paracelse guérissait une jambe malade en soignant une jambe modelée en cire re~ présentant cette jambe ; ainsi s’est conservée la coutume de déposer dans une chapelle en ex-voto une jambe de cire vouée par un malade guéri à la force animant le sanctuaire. La condition expresse c’est que l’opérateur fasse de sa personne un accumulateur de force occulte, qu’il projettera sur l’effigie. Quand au rituel nécessaire, il doit être personnel, adéquat au tempérament de

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l’opérateur, et, bien entendu, en harmonie avec le caractère de l’œuvre.

La mise en scène n’est pas indifférente. Elle est pour l’opérateur, un moyen de concentrer sa personnalité. Eliphas Lévi s’est longuement étendu sur ces genres de rites magiques. Il en présente de fort élégants, et décrit avec complaisance un fort joli bric-à-brac : glaive baguette, lampadaires, autel, cercle magique, pantacles, etc.

Admettons que tout soit combiné et exécuté sans une erreur, sans une défaillance : Quel sera le résultat ? Le plus probable, c’est que

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,

Qui souvent s y engeigne lui-même .

Eh ! oui, il est presque certain que l’opérateur, n’ayant pas la fermeté, l’impavidité nécessaire, aura ébranlé des forces occultes qui se retourneront contre lui, en vertu de la loi du choc en retour, et il deviendra follement épris de la personne dont il voulait se faire aimer.

D’autrefois, l’opérateur fabrique deux poupées de cire de sexe différent. Il les conjoint selon le rite suggéré aux hommes par la nature, il les lie par des cheveux pris aux personnes figurées, et il leur insuffle son vouloir dûment aimanté. Et le résultat, s’il y en a un, sera

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probablement le même que dans le cas précédent : une déception profonde.

Pauvre cœur humain ; si ses passions vont s’armer dans les cryptes du monde occulte, elles se retourneront contre lui.

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