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LE TALISMAN RÊVÉ

Dans tous les pays, dans tous les temps, l’âme des hommes s’est laissé caresser par une unanime légende : à un homme ou à une femme, jeune le plus souvent, — car il leur faut être à l’âge des enthousiasmes et des illusions, — mais toujours attristé, une apparition se montrait. C’était tantôt, — et Scherehazade, la conteuse d’Orient aimait à les dépeindre ainsi, — un vieux génie à longue barbe blanche, aux yeux indulgents et pensifs. C’était tantôt, — et nos conteurs d’Occident les chérissent sous cette apparence, — une jeune fée à chevelure blonde, aux yeux doux comme le mensonge des femmes. Au cœur douloureux, au pauvre hère las de souffrir, à la jeune fille dont les larmes déjà rongeaient les yeux tendres, le vieux génie, ou la jeune fée faisait un présent. Ils donnaient tantôt une pierre précieuse, ou une perle, ou une médaille.

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ou une fleur merveilleuse, ou n’importe quel objet, banal d’aspect. Et cet objet, quelles que fussent sa forme et son origine, devait avoir sur le destin du donataire une bénigne influence. Et le génie ou la fée donnait au cœur attristé, attachée à cet objet, une parcelle de la seule force qui fasse vivre, une parcelle d’espérance. Cet objet, ainsi enveloppé d’une auréole d’espérance, c’est un talisman.

On accorde aux poètes le droit aux plus étranges des rêves. Voulez-vous me permettre de dire celui que je caresse en ce moment. Je souhaiterais d’apparaître ici, semblable un peu au génie des contes orientaux, à la fée des légendes occidentales. Et si, n’apportant pas ici de talisman merveilleux, je viens prononcer sur ces objets quelques paroles superflues et frivoles, du moins, je souhaiterais que ces paroles eussent aussi le pouvoir d’évoquer l’espérance.

Un talisman ? Est-ce donc autre chose que de la chimère et de l’illusion ? Est-ce donc autre chose qu’un procédé astucieux exploité par les charlatans experts à trouver des dupes parmi les plus grossières cervelles populaires ? En tout cas, seuls des rêveurs ou des fous peuvent s’occuper de telle faribole ! Croyez-vous ? Quand nous aurons vu ce qu’est, en sa réalité latente, un talisman, nous percevrons que c’est à ces talismans tant méprisés que l’humanité puise la force de vivre. Car alors, nous comprendrons qu’un chef-d’œuvre aussi est un talisman. Et quand un grand poète, un pro-

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phète, donne à l’humanité un tout-puissant chef-d’œuvre, il lui fait don d’un talisman, d’un objet dans lequel il a enfermé une révélation nouvelle de la Beauté et de l’Amour, une forme encore inconnue de l’Espoir.

L’antiquité, qui avait en ses maîtres une foi que nos races ignorent, symbolisait dans ses légendes ce magique pouvoir du poète, pouvoir de donner des talismans. Elle faisait vivre cette notion dans une image. Ainsi, au temps où elle avait la joie de voir en ses murs son glorieux enfant, la ville de Mantoue se trouva un beau jour terriblement incommodée par une invasion de mouches. Et elle demanda au grand poète de la délivrer de ce petit fléau. Virgile fît clouer une mouche d’airain sur la porte de la ville, et il aimanta la mouche de son verbe qui devait prendre un pouvoir sur le monde. Les mouches obéirent à l’incantation du profond initié, et elles disparurent de Mantoue. Cette coutume est fréquente, chez tous les peuples, de se débarrasser des bêtes nuisibles par l’incantation. Un peu partout, un opérateur de village trace sur un mur un cercle dans lequel arrivent en foule les cancrelats, ou les millepattes. Quelquefois, on agit ainsi pour les scorpions. Et dans nos campagnes, des taupiers, en grand nombre, se transmettent de père en fils les formules qui enchantent les taupes, les mulots et les musaraignes, fléau des récoltes.

Je ne crois pas que la crédulité des hommes, leur faim d’espérance, se soient accrochées plus incessam-

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ment à autre chose qu’à cet objet fantastique, souverain des désirs, dispensateur rêvé de l’amour, de la fortune et de la joie, qu’est le talisman. Y aurait-il quelque réalité dans ce chimérique songe ?

En vérité qu’est-ce qu’un talisman ?

Un fragment de matière dont l’homme a su multiplier l’âme. Un objet auquel l’âme humaine, en harmonie avec les forces de la nature, a communiqué une force.

Cette définition peut s’appliquer, je pense, à toute l’échelle des talismans, du plus haut au plus bas, au chef-d’œuvre, au poème, au livre sacré aussi bien qu’au bout de parchemin, au disque de métal, au caillou qui constitue le talisman proprement dit.

La formation des mots donne toujours infailliblement leur sens profond. Quand on veut connaître l’étymologie d’un mot, il ne s’agit pas de chercher sa ressemblance avec un mot de telle ou telle autre langue. C’est là des amusettes inoffensives de philologue. Il s’agit de pénétrer, par le calcul ou par l’intuition, les hiéroglyphes qui forment ce mot. « Quand je prononce un mot, a dit Mohamed, je pense les soixante-dix-sept sens qu’il contient ». Remarquons en passant que si le Prophète dit soixante-dix-sept, et non soixante-dixhuit, nombre des lames du Tarot où toutes les connaissances accessibles à l’esprit humain sont condensées, c’est qu’il ne tient compte de l’arcane 21*, pour des raisons de lui connues. Et que cette parole du Pro-

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phète nous soit une précieuse leçon d’humilité, à nous autres, pauvres diables, qui dans des ouvrages comme le Cantique des Cantiques ou V Apocalypse, dans des poèmes comme Ylliade, parvenons très péniblement à comprendre trois ou quatre sens au plus.

La langue française a sa partie hiéroglyphique, comme toutes les autres, et, comme toutes les autres, elle est un dialecte de la langue unique et maternelle, celle qu’affirme le symbole de la Tour de Babel. Dans le mot talisman, les hiéroglyphes T L S M N révèlent l’alliance d’une aspiration avec sa fin. N’importe quelle méthode de cabale numérale trouverait ce sens. Le mot « télesme » pour les commentateurs de la Table d’Emeraude, signifie la force du plan astral. Donc, le talisman, de par son étymologie, est un objet qui conclut une alliance pour tendre vers sa fin. Ainsi, il aliénerait la liberté de Thomme qui en use, si, selon la définition de Thomas d’Aquin, la liberté est le pouvoir de tendre fortement vers sa fin.

Les âmes naïves souhaitent la possession d’un talisman qui assure le pouvoir d’être aimé. Mais quelles sont les âmes naïves ? Celles de tous les hommes. La plus défraîchie, la plus délavée par les égoûts de la vie, ou la plus profondément trempée aux eaux épaisses du rationnalisme vulgaire, redevient naïve si elle se laisse choir dans la passion. Mais nulle ne demande l’amulette qui protège de l’amour, de ses tourments et de ses destructions. Et* pourtant celle-là suivrait la voie de la

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sagesse qui formulerait un tel vœu. Mais même en possédant cette amulette, comment diriger sa vie intérieure selon la vertu de cet objet protecteur ? Entrer au couvent, comme le crie Hamlet à la triste Ophélie ? C’est se vouer à une forme de l’Amour qui peut être dévorante et terrible. Imiter l’indiscret stoïcien que réprouve Lafontaine, et qui châtre l’âme de toute ardeur ? C’est, sur le plan animique, imiter les Skoptzys russes, qui sacrifient leur virilité à leur souhait de voir s’éteindre l’humanité.

Plains l'homme abandonnant aux mains de VAnge sombre La détresse d'un cœur qui n f a pas su souffrir !

L’amulette contre l’amour, quelle jeune femme la voudrait porter entre ses seins pour les cuirasser contre le prestige du sentiment qui leur donnera leur heure de beauté ? Car si le talisman est l’arme de l’attaque, le glaive, l’amulette est l’arme de la défense, la cuirasse. Le talisman est baigné des forces vives de l’activité, l’amulette des forces mortes de la passivité. Pour se garer des coups du destin, toutes les races portent des amulettes, différentes selon leurs traditions. Déchu des splendeurs de la noire civilisation lémurienne, le nègre sauvage, — qui n’est pas un primitif, comme le croient les anthropologues — porte au cou son gris-gris. Le jaune porte gravé un caractère des kings ; le musulman, un sourate du Coran ; le chré-

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tien son scapulaire ou sa relique ; l’Israélite place à sa porte écrit sur un rouleau de parchemin le neuvième des dix noms divins de sa Kabbale : Shadaï.

Les amulettes se trouvent partout. Elles répondent à un besoin que sentent surtout les gens qui se prétendent sceptiques. Il y a dans l’esprit humain un besoin immense de foi, et une nécessité d’accrocher cette foi soit à une vision personnelle de la vie, soit à une doctrine traditionnelle. Si bien que les esprits n’ayant le pouvoir de se lier à l’un ou l’autre de ces supports s’amarrent un jour ou l’autre aux plus excentriques superstitions. Mais il est rare qu’une superstition, pour stupide qu’elle paraisse, ne soit pas la déformation affolée d’une vision primitivement juste du réel. D’ailleurs, ceci est pour moi un axiome que nous ne pouvons percevoir la vérité que par Vune des erreurs multiformes en lesquelles elle se différencie .

Ceux mêmes — innombrables, formant l’immense majorité de l’humanité, — qui ne subissent d’autres règles que les fluctuations de l’opinion ambiante, les moutons de Panurge mondains, portent les amulettes inventées par la mode, et jetées dans la circulation par d’adroits commerçants ; bijoux porte-bonheur, ou fétiches bizarres, camelotte où s’épanouit le mauvais goût le plus déhonté.

Quelquefois, l’amulette est créée par l’ingénuité sentimentale. Et ce n’est pas celle-là qui mérite le dédain. Telles les boucles de cheveux données par une main

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aimée, ou les médailles ou tous autres objets aimantés par l’affection, et destinés à confirmer la protection occulte d’un sentiment profond.

Ainsi donc, l’amulette protectrice, infiniment répandue, est beaucoup moins illusoire que le talisman, immensément espéré, inévitablement décevant. Car il faut en prendre son parti : un talisman est, comme la science dont il dépend, personnel et intransmissible.

Certaines gens croient que tout s’achète. Celui qui achète un talisman ne peut devenir le possesseur de sa vertu, pas plus que l’homme qui achète le corps d’une prostituée ne peut devenir le possesseur de son amour. Un talisman est un signe représentatif d’une force occulte. On peut vendre un morceau de métal, mais non l’auréole invisible qui l’enveloppe et qui peut lui constituer un pouvoir. Le bon sens est la plus rare qualité de l’esprit humain. Il indique bien simplement que les gens qui vendent des talismans assurant la fortune devraient commencer par être millionnaires eux-mêmes, en sorte qu’ils n’auraient plus besoin d’exercer leur petit commerce. On alléguera qu’un théoricien n’est pas nécessairement un praticien, et qu’un entraîneur serait fort empêché d’exécuter ce qu’il fait faire à son poulain. Mais un homme qui possède un talisman devrait savoir s’en servir. Aladin use sans effort de la lampe merveilleuse. Elle lui fut donnée, et ce conte d’Orient cache un sens profond. Si l’on ne peut vendre un talisman, on peut donc le donner, et

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avec lui sa vertu ? Peut-être, dans certains cas, si le donataire est lié au donateur par une solide affection. Mais alors, si le donateur savait bien ce qu’il fait, il ne le donnerait pas, et si le donataire savait ce qu’il fait, il ne l’accepterait pas. Pourquoi ? Parce que le talisman est un objet dont il ne faut jamais user.

Pourquoi ?

Je ne mettrais pas de paratonnerre au toit de ma maison. Car avec cette pointe de fer, ma maison acquerrait bien plus de chances d’appeler le tonnerre que sans lui. Et il suffit d’un petit dérangement dans le mécanisme du paratonnerre pour que la foudre, au lieu d’aller se perdre dans la terre, mette le feu à ma maison. Supposons que vous possédiez un talisman réel, fort d’une vertu. C’est un revolver chargé entre les mains d’un enfant. Les forces auxquelles il correspond se retourneront très probablement contre vous. C’est l’immanent péril de toute magie : jouer avec le feu. La profonde expérience des initiés qui parlent par paraboles a toujours exprimé cette constatation en ses contes. Chaque fois qu’un génie ou une fée a donné à un homme un pouvoir surnaturel, cet homme l’emploie inévitablement à faire des sottises. Voyez par exemple l’introduction au domaine public du maniement de certaines forces radio-actives. Quels accidents n’a-t-elle pas engendrés ! Celui qui possède un talisman de Jupiter assurant la domination ne manquera pas de devenir esclave. Si son voisin reçoit un talisman saturnien at-

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tirant la fortune, il a beaucoup plus de chances qu’un autre de courir à la ruine, et s’il a un talisman de Vénus appelant l’amour, s’il n’a pas la tête très solide, il finira sans doute par le suicide pour chagrin d’amour, comme une fillette sentimentale. Mais rien ne décourage l’espoir des hommes et leur faim d’illusions. C’est tout ce qu’ils ont gardé des trésors que contenait la boite de Pandore. Après ces avertissements dictés par Minerve, vous souhaiteriez encore le talisman qui appelle l’amour ? Il faut que l’enfant ait mis le doigt sur la flamme pour savoir qu’elle brûle. Soit. Voyons de quoi il retourne.

Du talisman proprement dit, l’œil ordinaire ne perçoit que le corps. L’œil d’un Voyant perçoit l’auréole qui l’enveloppe. Le plus souvent, c’est une gemme, ou un disque de métal ou de parchemin, sur lesquels sont inscrits des figures et des caractères. Telle est la matière de l’œuvre. Mais elle doit être transsubstantiée. Elle doit avoir été investie d’une âme, une âme frémissante des forces mystérieuses qui l’ont emplie de leur influx. Je sais combien cette proposition doit choquer les esprits de la terre, ceux pour qui l’horizon du monde est très limité. Les taupes ne croient pas à l’œil du lynx.

Cette âme du talisman, cette force dont l’a investie une volonté humaine, est-ce donc autre chose qu’une invention de rêveurs ? Est-il possible qu’un homme puisse ainsi exercer une action sur la matière ? Est-il admis-

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sible qu’entre un fragment de matière et cette force immatérielle qu’est la volonté humaine, un lien puisse s’établir, lien si puissant que le fragment de matière garde le pouvoir d’agir sur des forces nouvelles ? L unanimité de la tradition, et la Haute Science, et 1 intuition des Voyants répondent oui. Ecoutons comme 1 intuition du cher et tendre Léon Dierx a gracieusement rythmé le secret du talisman :

L’invisible lien, partout dans la nature,

Va des sens a l’esprit et des âmes aux corprs ;

Le chœur universel veut de la créature Le soupir des vaincus ou l’insulte des forts.

L’invisible lien va des êtres aux choses,

Unissant à jamais ces ennemis mortels,

Qui, dans l’anxiété de leurs métamorphoses, S’observent de regards craintif s ou solennels.

Pour qu’un talisman soit, il faut qu’il soit devenu non plus seulement une chose, mais un être. Il faut que, comme les êtres, il vive sur plusieurs plans différents.

Il faut qu à son corps visible aient été joints un corps fluidique et une âme.

Le corps visible, ce sera le parchemin, ou le métal, nu la pierre sur lesquels sont inscrites les figures.

Le corps fluidique sera constitué par les rayons de la lumière zodiacale et planétaire évertués jusqu’à lui.

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Et comme il faut que le talisman s’éveille à cette vie à l’heure où passent dans le monde astral les vibrations les plus propices, il sera nécessaire de bien choisir, en toute connaissance de cause, le jour et l’heure où il sera préparé, puis consacré.

L’âme ! Ah ! la lui donner ! Quel sculpteur ayant fait une statue de Galathée, trouvera en lui la force de contraindre Vénus à jeter l’étincelle vitale dans le corps de marbre ? Seul un grand artiste peut faire un chefd’œuvre. Et c’est œuvre d’art, aussi difficile, aussi rare qu’une autre, que de verser dans un disque de métal une vie excessive, prenant racine en des domaines lointains et mystérieux, une vie différente de celle du simple minéral. Donc, si le talisman est chose possible, sa valeur dépendra de celle de son formateur. Il sera imprégné de sa force, soit, mais aussi de ses faiblesses et de ses erreurs, car il n’est point de. mage parfait et infaillible. En sorte que le talisman sera toujours un danger. Achille, le plus complet des héros, était vulnérable au talon. Sa mère Thétis l’avait bien trempé dans l’eau du Styx qui rend inaccessible aux blessures, mais elle le tenait par le talon. Je ne crois pas à l’existence du talisman sans défaut, pas plus que du sonnet sans défaut. Si savant soit-il, si maître de lui, le mage qui l’aura consacré aura ébranlé, sans s’en douter, quelque force hostile, quelque démon adverse, qui aura insufflé sa flamme mauvaise. Et c'est pourquoi la magie est chimère, c’est qu’elle est con-

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damnée à atteindre la perfection, et la perfection n’est pas de ce monde.

Ah ! vous prétendez manier les forces surhumaines, vous vous targuez de contraindre à vous obéir les légions du monde invisible ! Eritis sicut dii. A l’initiation aux Mystères dans le sanctuaire égyptien, une forme voilée murmurait au postulant : « Osiris est un dieu noir, mais toi, tu peux être un dieu si tu veux ! » Oui, si tu veux, mais la volonté de l’homme n’est jamais parfaite; elle n’obtient jamais le triomphe définitif sur la fatalité. C’est dans sa lutte, dans ses défaites comme dans ses victoires qu’est sa beauté. Tu peux être un dieu, si tu veux, mais tu ne sauras pas vouloir.

Mais alors avez-vous entièrement dépouillé la nature lüunaine ? Etes-vous entré dans la surhumanité sans rien ÿ-^pporter de votre fragilité ? Infaillible et indomptable ? Hélas ! j’en doute ; toute cuirasse a son défaut.

Mais supposons le talisman parfait, investi de son juste pouvoir, sans défaillance et sans erreur. Celui qui le maniera ne pourra se défendre d’en mésuser. Et certainement il se blessera comme un enfant à qui l’on a donné un pistolet. Au dire de la légende, Moïse avait forgé un anneau d’amour. Il dut alors forger un anneau d’oubli. Et c’était Moïse !

J’ai esquissé, en quelques traits sommaires, la théorie

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du talisman (1). Elle explique les minuties de la pratique. Assurément, tout le cérémonial magique de la formation et de la consécration d’un talisman peut être considéré sous deux aspects par qui n’en soupçonne pas l’esprit : Ou bien il paraîtra une mise en scène amusante par son pittoresque, par sa tendance décorative, ou tout simplement une série de puériles et grotesques superstitions.

Nous n’avons à nous occuper ici que des talismans pour l’amour. Je n’ai pas besoin de dire que tous doivent être sous l’influence planétaire de Vénus. Ceci est du consentement unanime. Quant aux influences zodiacales, c’est celles du Taureau et de la Balance qui sont préférables, pour des causes que nous essaierons d’élucider dans un autre chapitre. Selon la tradition astrologique, Vénus est le plus favorable aux choses et aux gens de la terre quand elle se trouve dans l’un ou l’autre de ces Signes.

La matière du talisman sera donc toujours signée par Vénus, soit choisie parmi les choses qui correspondent avec la force vénusiaque. Si c’est du métal : le cuivre ; si c’est du bois, de l’amandier ou de la racine d’iris; si c’est une gemme, les béryls ou la topaze ou le lapis-lazuli. Ôn fait aussi le talisman d’amour, comme tous les autres, sur du parchemin vierge

(1) Le meilleur ouvrage sur les talismans est, à notre connaissance, celui de Gaffarel : Curiosités inouyes sur la Sculpture talismanique des Persans. S. 1. 1650.

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ou sur un papier à la cuve. Mais quiconque a le sens des correspondances comprendra qu’il faut éviter de le faire sur le papier produit par la pâte de bois, puisque le bois pourrait être du châtaignier ou du sapin, signés par des influences astrales hostiles à Vénus. Si l’on grave les figures, pantacles ou caractères sur parchemin ou papier, mieux vaut user, au lieu d’encre, de sang de colombe ou de passereaux, oiseaux chers à Aphrodite.

Il serait fastidieux d’entrer dans tous les détails des rituels employés dans la préparation des talismans, rituels qui varient ,d’ailleurs, selon les préférences de l’opérateur, et qui seront toujours valables si tous les éléments en sont pris dans le cycle vénusien. Mais il faut bien prendre garde à n’y introduire aucune désharmonie. Cornélius Agrippa, au XVI e siècle, cerveau encyclopédique et un peu fluctuant, et Eliphas Lévi au XIX e se sont complaisamment étendus sur tous les points du cérémonial. Voici un gracieux tableau des accessoires tracé par Eliphas Lévi: « Pour les opérations amoureuses, la robe sera d’un bleu azuré ; les tentures seront vertes et roses, les ornements de cuivre poli ; les couronnes seront de violettes ; les guirlandes de roses, de myrte et d’olivier ; l’anneau sera orné d’une turquoise ; le lapis-lazuli et le béryl serviront pour la tiare et les agrafes ; les éventails seront de plumes de cygne, et l’opérateur aura sur la poitrine un talisman de cuivre avec le caractère d’Anaël

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et ces paroles: « Aveeva Vadelilith ». Nous préférerions les couronnes de verveines au lieu de violettes, une émeraude au lieu d’une turquoise, des plumes de colombe au lieu de plumes de cygne (le cygne est jupitérien : Léda en sut quelque chose), et l’olivier nous semble relever de Saturne, ennemi de Vénus.

J’ai tenté ailleurs une esquisse d’incantation s’élevant dans dix cycles. Voici le fragment consacré au cycle où se meut le monde vénusiaque :

« Iodhévauhé Tsebaoth ! C’est par la victoire que lu te manifestes, par la victoire de la vie sur la mort. Ta semence suscite les Elohim vers la sphère sourieuse de Vénus, génitrice de l’amour. En simarre céladon tiquetée d’émeraudes, les tempes enserrées du tortil de cuivre rouge fleuri de verveines et de roses, enivré par les effluences du musc et du safran, je t’invoque Anaël, à l’heure où ton corps planétaire vient charmer de sa beauté le Taureau du Zodiaque. La violente extase de 1 amour emportant l’âme hors de la vie, au bord de la mort, car posséder un idéal, c’est modifier la forme de sa vie aussi profondément que par la mort,

l’extase de l’amour, tu la peux verser de la coupe que détient ta main charmante. L’amante qui me fut destinée, avant la terre, la moitié perdue de l’androgyne que je fus, tu l’enverras vers mon baiser. Empêche, je t’en supplie, les reines des stryges Lilith et Nahémah de la retenir captive en la nuit inconnue. Mets en la matrice de la femme aimée la vibration

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d’amour qui va se perpétuant, à travers la moelle des Elohim, jusqu’au cœur même de Dieu ! Et neutralise de ton haleine embaumante les maléfices du démon jaloux des beaux couples heureux, Antéros ou Kédémel ! » (1)

Mieux le rituel sera conçu selon la personnalité de l’opérateur, plus il vaudra ; et quant à ses minuties, elles servent à fixer l’attention et l’imagination de l’opérateur, d’autant plus fortement qu’elles seront plus compliquées. Ainsi les religions qui conservent le plus d’empire sur leurs fidèles sont celles qui les obligent à accomplir les rites les plus tatillons, tel l’islam. L’âme humaine est ainsi faite qu’elle a besoin d’être tenue dans les lisières des règles les plus strictes, sinon, elle tend à la dispersion et au désordre. Dans une cérémonie magique, plus les gestes seront compliqués et difficiles, plus l’imagination de l’opérateur sera surexcitée, plus sa volonté prendra de tension, et plus il mettra d’é nergie en action. Il invoquera ainsi des forces d’autant plus élevées dans la hiérarchie. En quoi, d’ailleurs, il sera d’autant plus imprudent, puisque quiconque tentera la magie sera voué à la même aventure. S’il parvient à maîtriser et soumettre les premières forces qu’il rencontre dans la voie sombre, il finira toujours par y trouver son maître.

Tous les rites, d’ailleurs, doivent être organisés selon

(1) Contes surhumains.

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un même principe. L’opérateur doit d’abord se mettre en relation avec la force qu’il veut appeler — en l’espèce, c’est la force vénusiaque, ou, comme diraient les cabalistes hébraïsants, l’ange Anaël. Il aimante de cette force les objets et lui-même. Puis il aspire cette force* il en imprègne son esprit, et enfin, — troisième terme de l’opération, — il projette sur la matière du talisman son propre esprit dynamisé de la force vénusiaque. Ainsi le talisman sera chargé comme une bouteille de Leyde. Le procès d’un geste magique est exactement le même que celui d’une cérémonie religieuse. Là aussi le sacerdote doit: 1° aimanter; 2° concentrer; 3° rayonner.

Tous les Grimoires, toutes les Clavicules dont les plus fameux sont ïEnchiridion Leonis et les Clavicules de Salomon, donnent des recettes de talismans d’amour. Ces recettes, même si l’auteur de ces Clavicules est un initié véritable, — ce qui est rare, — sont toujours faussées, quelquefois à dessein. Les figures, schémas, pantacles ou caractères qu’elles indiquent, sont généralement adultérés. Or, les figures magiques ne sont jamais arbitraires. Elles doivent être dessinées avec une certitude plus constante encore que les figures uniquement géométriques ; en sorte que l’initié, à quelque race, à quelque pays, à quelque époque qu’il appartienne, doit pouvoir les lire et les interpréter avec la même sûreté qu’un mathématicien lit une formule algébrique.

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Assurément, je n’irai pas transcrire, exhumée du fatras des Grimoires, l’une ou l’autre des formules de talismans d’amour. A titre de curiosité, je citerai, si vous le voulez bien, prise dans un grimoire naïf, une recette pour fabriquer l’anneau de Gygés, l’anneau précieux qui rend invisible. Qui de nous n’a rêvé la possession de cet anneau légendaire, pour la satisfaction facile de nos mauvais désirs, ou dans l’espoir de contempler, inaccessible aux yeux et frissonnant d’émoi, la beauté sans voiles de l’épouse du roi Gandaule ? « Quand la lune sera dans sa neuvième demeure, (c’està-dire quand elle se trouve dans le douzième degré du Cancer), tu fabriqueras un anneau d’or avec une pierre jaune sur laquelle tu graveras ce signe (ici le nom hébraïque d’un génie planétaire traduit en une figure selon la méthode stéganographique de Trithème). Sous la pierre, tu mettras le mot Tonucho, écrit avec du sang de colombe sur parchemin vierge. Tu le parfumeras avec de l’écorce d’orange. » (L’écorce d'orange est la partie saturnienne de l’orange, fruit solaire. Quant au mot Tonucho y je n’en perçois pas l’origine. Il est sans doute une corruption ou une mystification).

J’ai noté, je ne me souviens plus où, la description d’un gracieux bijou, à l’aide duquel, paraît-il, celui qui le porte s’assure l’amour des femmes. Ce peut être une œuvre d’art débarrassée du fatras cérémonial. Quand Vénus est ascendante dans le Signe du Taureau, il faut graver sur un lapis-lazuli une belle fille nue, les che-

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veux épars, un miroir à la main, et le col entouré d’une chaîne d’or; près d’elle, un beau jeune homme nu dont la main droite tient fermement la chaîne d’or, tandis que la gauche caresse les cheveux de la femme. Au-dessus du couple, qui « se regarde avec amitié », un enfant ailé, l’Amour de la tradition grecque, le contemple, armé d’une épée ou d’une flèche.

Mais supposons que vous le possédiez, le tant désiré talisman d’amour, fabriqué et consacré par un mage indéfectible. Soit : nulle erreur de calcul, nulle faute de rituel, nulle défaillance d’âme ne furent pour lui refuser toute vertu. Et c’est un homme surhumain qui vous a donné le disque de cuivre ciselé, son œuvre merveilleuse. Et vous le portez, toujours parfumé de vanille, de musc ou de santal, enveloppé d’une soie verte. (La soie isole les fluides, électrique ou magnétique). Et vous vous êtes prudemment gardé de jamais le montrer à personne, puisque la vertu d’un talisman s’épuise sous les regards des hommes comme l’odeur d’une rose flairée par d’indiscrètes narines. Alors, quel usage en ferez-vous ? Ah ! le plus déplorable usage, et vous appellerez sur d’autres têtes ou sur la vôtre, les terribles brûlures du brandon que tient l’amour, en « sa belle main cruellement onglée ». Et c’est pourquoi la Providence qui parvient à peine à contrarier la bêtise des hommes a su leur rendre à peu près impossible la possession du talisman d’amour. Et si vous prétendez vous faire aimer, pensez-vous que le talisman agirait tout

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seul en votre faveur, sans effort de votre part ? Il vous faudrait, tout en le portant sur vous, savoir être toujours aux yeux de l’être aimé, charmant ou terrible, mais charmant avec cette constance inextinguible que mettait à brûler, dans le temple de Paphos, la lampe ardente de Vénus que nul vent n’eut le pouvoir d’éteindre.

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