LE POUVOIR DE LIER
Le divin pouvoir de lier, ou tout au moins son apparence ; l’art de charmer, l’art mystérieux de faire naître l’amour ; l’art d’éveiller, dans quelque juvénile poitrine, le battement plus précipité du cœur ; l’art de se rendre le maître, extasié et frémissant, de l’âme et de la chair d’une créature ; est-il, quelque part, une révélation de leur secret ?
Toujours le secret est ouvert à qui possède la clé de l’intuition. Et cette clé d’or, l’Amour la donne. Oui, quand il est le grand, l’unique, le tout puissant Amour. Mais si rarement il entre tel dans un cœur humain, ah ! si rarement ! Presque toujours, il n’est, dans ce pauvre domaine, que l’hôte de hasard, admis pour un instant. Presque toujours, il n’y paraît qu’en fantôme fugace, appelé là pour cacher de l’éblouissement de sa flamme les plus vils sentiments, les plus tristes péchés. Loque
l’Amour et la Magie
prestigieuse jetée sur la vanité, sur la luxure ou sur l’envie ! Et c’est ce chétif Amour-là, qui est aveugle. L’iautre, le vrai, le grand, a la clairvoyance divine. Il a le pouvoir de lier.
Nos idées, nos sentiments, nos passions, sont des êtres vivants, que nous engendrons et que nous alimentons de notre substance. Conception divulguée par Platon comme par tous les législateurs religieux, et de laquelle s’essorent toutes les allégories des grands inspirés. Un amour né d’une âme forte et belle est un être qui croît dans l’occulte royaume assigné aux sentiments humains. Sa venue à la vie est une incantation agissant sur les destins. Et il suivra sa voie semée de douleurs, comme un martyr marcherait pieds nus sur des tessons de bouteilles, dans l’espoir d’atteindre enfin son paradis. Pour le voir accomplir son œuvre grandiose ou terrible, pour assister à sa lutte avec les démons hostiles, il faut le regard du génie, celui des grands poètes tragiques.
Mais il ne s’agit point ici du rare et noble amour qui est à lui-même sa fin. Nous nous sommes proposés de jeter un coup d’œil sur les gestes où s’abandonne la passion amoureuse, ordinaire ou médiocre ou basse, quand elle conclut un pacte avec les douteuses puissances du monde astral. Ce pacte est le plus souvent inconscient, et combien de femmes le concluent tous les jours sans s’en douter. Car l’instinct de la séduction pousse la femme aux plus profondes combinaisons pour s’allier les forces qui l’aideront.
le Pouvoir de Lier
Il n’a pas été fait, à ma connaissance, une théorie parfaite de la séduction. Stendhal, dans les Chroniques italiennes, a tenté d’établir une psychologie du don Juan et une théorie du don-juanisme. Don Juan existet-il ? Je n’y crois guère. Je ne crois qu’à dona Juana. S’il y a séduction, c’est la femme qui l’accomplit. Presque toujours, c’est la femme qui a commencé, qui a suggéré à l’homme qu’il serait pour elle un irrésistible séducteur. Les hommes sont si naïfs, surtout s’ils se croient habiles !
Mais les poètes ont créé de toutes pièces l’homme d’amour, le séducteur-type, l’homme qui passe dans la vie, maître de la femme, traînant un cortège de cœurs broyés derrière son idéal char de triomphe, souriant à oe troupeau vaincu d’amantes éplorées. Et telle est la force d’aimantation passionnelle dégagée de ses regards que volontiers on lui pardonne l’effective férocité dont il n’a pas conscience.
Les poètes du monde latin ont fabriqué don Juan d’après une très antique tradition ; car les types sont éternellement les mêmes. Ils se transmirent le personnage à travers les générations, et, depuis lors, chacun d’eux l’esquisse à sa façon, en tenant compte des différences imposées par les temps. Variations plus ou moins brillantes : le thème est don Juan.
Je connais, au théâtre, bien peu de scènes aussi belles que les premières scènes du Don Juan de Tirso de Molina, — autrement dit le moine espagnol Fray Gabriel
114 l’Amour et la Magie
Tellez, qui fit trois cents comédies émaillées souvent de scènes de génie, et parmi lesquelles cette jolie perle : Don Gil aux chausses vertes,
Molière, accoutumé de prendre son bien où il le trouvait, étendit aussitôt la main sur ce nom espagnol et en fit le titre d’un chef-d’œuvre. Mozart suivit l’exemple. Et depuis lors, les poètes se passent don Juan, inquiétante poupée qu’ils parent de chiffons bariolés, qu’ils recouvrent, au gré de leur fantaisie, de loques flétries ou de manteaux semés d’étoiles.
Byron lui donna son ardeur frénétique et désordonnée, et le jeune Baudelaire s’étonna de la calme attitude du héros dans la barque funèbre de Caron.
Tous avaient voulu draper don Juan, l’homme d’amour, dans une tunique brochée de l’or de leurs Rêves. En cet homme, ils avaient symbolisé leurs conceptions de l’être qui brûle à la vertigineuse flamme de ses regards les ailes des âmes féminines.
Sans doute, ils ont agi, comme toujours, à la façon de Midas qui changeait en or tout ce que touchaient ses doigts. Et dépouillée de ses oripeaux, la poupée est bien laide, pauvre et triste.
Soit, acceptons le type du séducteur, et cherchons s’il existe dans les « trois mondes », pour adopter une division chère aux diseurs de bonne aventure.
1° Dans le monde physique ; c’est un don Juan vulgaire, tout de sensualité. Type littéraire : le baron Hulat de Balzac. — Tempérament nervo-sanguin.
le Pouvoir de Lier
2° Dans le monde intellectuel : c’est la catégorie juanesque à laquelle appartiennent, en littérature: le Julien Sorel de Stendhal, le Valmont des Liaisons dangereuses-, le Monsieur de Camors d’Octave Feuillet, et dans la vie : le duc de Richelieu, le conquérant de Port-Mahon et de la jolie Mme Michelin. — Tempérament lymphatico-bilieux avec de la nervosité.
3° Dans le monde psychique : catégorie lyrique en laquelle entrent le don Juan de Byron, repris par Musset, et celui qu’entrevoit Baudelaire. — Prédominance du tempérament nerveux.
Il serait amusant de déterminer chacun des types physiques auxquels ressemblent plus ou moins les hommes appartenant à ces trois catégories. Il est possible de donner quelques indications sommaires, quelque chose comme des signalements.
1° Don Juans de la première catégorie : la peau est d’un beau blanc pâle, quelquefois rosée, les yeux sont gros, saillants et brillants ; le nez est grand, gros du bout ou retroussé, montrant bien les narines souvent poilues. La lèvre inférieure est notablement plus grosse que la lèvre supérieure. Le type devient volontiers, fort jeune encore, assez gras et chauve au sommet du front. Signe particulier : ne peut parler à une femme sans se pencher vers elle.
2° Don Juans de la seconde catégorie : je l’imagine ainsi : un teint immobile ; l’œil sec, sans éclat humide ; les lèvres blêmes, la supérieure dominant l’infé-
l’Amour et la Magie
rieure ; la narine neutre, ayant de rares vibrations à peu près imperceptibles, le menton très fuyant, avec une fossette. La main est fort laide, et révèle tous les signes de l’impuissance. Le visage est assez beau.
3° Don Juans de la troisième catégorie : consulter les portraits de Byron et de Musset. De façon abstraite, voici quelques détails : teint clair, bouche petite à lèvres fortes ; œil brun, humide, à fleur de tête; nez large à la racine, avec des formes arrondies ; cou rond, ; les hanches sont au moins aussi larges que les épaules, l’homme marche à petits pas, les genoux un peu en dedans.
L’instinct pousse l’individu à chercher son complémentaire. Il sera donc toujours possible à un observateur expérimenté de savoir à quel type féminin s’adressera de préférence le séducteur de chacune de ces trois catégories. L’homme d’amour obéit à son instinct, comme le chien à son flair. Il n’a cure des théories et des systèmes, et ce n’est pas lui qui s’inquiétera des ressources du Grimoire.
C’est presque toujours les sincères, les naïfs et les désespérés qui mettent dans les formules leur foi constante ou passagère. Et c’est dans les bas-fonds de l’humanité, dans les limbes où grouillent les passions déchues, que se recrutent les chercheurs de philtres et les jeteurs de sorts amoureux. L’instinct populaire^ si crédule, si superstitieux, si trouble soit-il, est cependant moins faux et moins borné que l’esprit des gens de
le Pouvoir de Lier
science. 11 voit quelque chose de louche et d'incertain. Gela vaut encore mieux que de ne rien voir du tout. Or l’instinct pousse les hommes à des gestes qui s’apprêtent à s’harmoniser avec l’esprit de la vie. Ainsi l’instinct des amants est à demi lucide. Il les mène à essayer d’établir un lien fluidique constant entre eux et la personne aimée. C’est pourquoi ils désirent la possession d’objets faisant partie d’elle, comme des cheveux, une dent tombée, un mouchoir imprégné de sang, ou d’objets ayant pénétré l’intimité de sa chair, comme un gant, un linge. Les cheveux, matière subtile et vivante, si vivante qu’elle triomphe de la mort et qu’une chevelure est la seule beauté qui persiste dans la tombe, sont aussi sensibles aux ondes magnétiques qu’aux ondes humides de l’atmosphère. Ils gardent un frémissant souvenir, une attache occulte de la tête où ils sont nés. La sorcellerie amoureuse le sait, comme l’instinct populaire le sent. Elle opère sur les cheveux des absents et sur le sang cataménial. C’est par ces choses nées de la personne visée qu’elle établit avec elle le rapport fluidique. Mais souhaitez-vous l’objet qui vous reliera le plus solidement à l’âme de la femme aimée : un mouchoir qui but ses larmes jaillies d'un grand chagrin. Vous vous rappelez la scène où Balthazar Claës. le chercheur d’absolu de Balzac, voyant pleurer sa femme, lui déclare qu’il a analysé les larmes et qu’il y a trouvé du chlorure de sodium. S’il était plus qu'un chimiste, un « philosophe du Feu », comme di-
saient les anciens maîtres, il opérerait sur autre chose que sur le caput mortuum, et il pourrait suivre, de l’œil du véritable génie, la vie d’une larme, eau vivante et amère comme l’eau de la mer.
r C’est au moyen de l’invisible lien créé, entre lui et la personne visée, par la possession de tels objets que le séducteur — le plus souvent c’est une séductrice, — agit sur les âmes de cette personne. Par quel moyen ? Il en est de très variés. Mais il doit, avant tout, — pour nous exprimer mystiquement, — incarner en lui l’ange Anaël, c’est-à-dire faire descendre en lui la puissance de l’amour et du désir, la puissance de charmer. Il doit s’aimanter de force amoureuse ; car, quand elle agira sur l’astralité de la personne qu’il vise, sa volonté doit charrier les torrents du désir. « Tout ce qui agit vivement sur le système nerveux, a dit un initié moderne peut déterminer une surexcitation passionnelle ; et si une volonté habile et persévérante sait diriger et influencer les dispositions naturelles, elle se servira des passions des autres au profit des siennes ». Je regrette un peu qu’un esprit comme Eliphas Lévi parle de « système nerveux ». C’est une expression qu’il faut laisser au jargon des modernes professeurs de médecine qui l’emploient en ignorance des parties constituantes de l’être humain. Par quel vocable la remplacer ? Par le mot « volonté » ? Ce serait encore inexact. Le brutal Allemand qui écrivit Le monde comme volonté, Schopenauer, a justement rembarré les prôneurs de la volonté, qu’il
estime une faculté vulgaire : « On doit cacher sa volonté, dit-il, comme ses parties génitales, quoique Tune et les autres soient les racines de notre être. On ne doit laisser voir que la connaissance, comme son visage, sous peine de devenir commun. » Je ne vois guère que le mot donné à la langue par l’astrologie : « l’ascendant » qui soit le plus approprié. C’est sur l’ascendant la personne visée que le séducteur doit agir, et il cherche à le déprimer comme il a cherché à exalter le sien. Aussi, la plupart des philtres inventés par la magie empoisonneuse contiennent-ils, outre des substances aphrodisiaques, des drogues empoisonnant le caractère, comme l’acide cyanhydrique sous forme végétale, et les principes stupéfiants de solanées vireuses. C’est, dit-on, en le gorgeant d’amandes amères que l’impératrice Césonie s’assura la domination amoureuse sur le sinistre Caligula. Les grimoires fourmillent de recettes de philtres où l’amande amère, le datura ou la jusquiame s’allient à l’ambre gris et à toutes les substances vénusiaques. Il est bien entendu que le philtre doit être composé avec un soin personnel, puisqu’il doit agir sur une personne déterminée. Il doit valoir, — s’il vaut, — pour cette seule personne. De là, presque toujours, d’étranges mixtures où figurent des secrétions du corps humain dont le sang est la seule qui puisse s’énoncer décemment. Car les esprits du sang ont de secrètes vertus. Si vous les voulez deviner, relisez le sixième chant de YOdyssêe. Homère, qui sait toute la science, les ré-
120 l’Amour et la Magie
vêle avec limpidité. Mais quel philtre Brangœne verset-elle à Tristan et Iseult ? Nous en ignorons la composition, mais je gagerais qu’il contient, mêlé à des sucs de plantes, du sang d’Iseult. Chose amusante : la science officielle de notre temps, qui nie avec une si comique assurance tout ce qu’elle ignore, accepte de la pharmacopée de Canidie les aphrodisiaques. Mais comme elle n’a cure des correspondances selon lesquelles vibre l’univers, et qui relient l’atome à l’ange de son destin, elle n’admet point que la vie des plantes participe de la vie cosmique, et que les vertus de ces plantes s’exaltent, ou se dépriment, ou se transposent selon les aspects du ciel.
La mort de la plante, cette mort tragique qu’apporte la cueillaison, laisse à son cadavre telles ou telles vertus selon l’heure et le jour, selon les aspects planétaires et zodiacaux. C’est sur cette notion que sont fondés les secrets du maniement des simples que se lèguent de père en fils certains rebouteux de campagne, dont quelque ancêtre eut le don d’intuition. Mais, le plus ordinairement, la magie des campagnes, qui voit gros, enseigne à ses naïfs adeptes que l’heure où s’exalte la vertu des plantes est celle où toute la nature vibre le plus ardemment, soit la nuit de l’équinoxe de printemps. C’est alors que les bergers vont cueillir les herbes de la Saint-Jean, et que les ombres malitornes des saganes de village s’allongent sous la lune trouble, en quête d’herboriser. Quant aux plantes que signe Vénus, et dont
le Pouvoir de Lier
la plupart figurent dans les recettes de philtres, elles doivent être cueillies à des jours et des heures déterminées par un minutieux calcul astronomique. Voyons un peu les plus usitées.
Il y a tout d’abord la fameuse herbe d’attraction dont le maniement secret, traditionnel chez les anciens Rose- Croix, donne paraît-il, des effets extraordinaires. Van Helmont, chercheur d’alchimie du XVI e siècle, s’en émerveille. Il a frotté de cette herbe la patte d’un jeune chat qui de ce moment l’a suivi partout, et a, pour le philo* sophe, abandonné sa maîtresse. Plante mystérieuse, introuvable sans doute, comme la racine de mandragore ou cette herbe Moly dont parle Homère ! Non, il s’agit tout simplement de la verveine sauvage, la verveine dont se couronnait le front doré des druidesses, et à laquelle la légende attribue, dans le règne végétal, la même double vertu qu’à l’émeraude dans le règne minéral : donner l’amour et la divination. Mais bien naïf serait celui qui s’imaginerait transformer en esclaves de ses désirs les personnes qu’il toucherait de isa main frottée de verbena rustica, l’eût-il cueillie la nuit de l’équinoxe du printemps, dans quelque campagne solitaire et hantée. La plante attractive ne prend son pouvoir qu’après avoir subi de mystérieuses préparations que j’ignore aussi complètement que les auteurs qui en donnent des descriptions fantaisistes. La fleur à laquelle on attribue, au contraire, la triste vertu d’éteindre les flammes amoureuses, le lunaire nénufar, n’acquiert son ef-
l’Amour et la Magie
flcacité que si elle est cueillie, puis préparée, par des mains douées, à des heures astronomiques déterminés.
Les grandes et sûres traditions des anciens initiés connaissant les vertus occultes des substances, des plantes, des métaux et des pierres, sont perdues, disent d’excellents auteurs. Oui, mais tout ce qui est perdu peut être retrouvé. C’est le don des Voyants de lire, dans le livre secret du monde, les pages qui conserveront les arcanes de la Haute Science jusqu’à la consommation des siècles. En tous cas, si déchu, si trouble et fangeux soit-il, l’instinct des inventeurs de philtres les a induits à désigner, presque toujours, des plantes sur lesquelles un œil exercé voit la signature planétaire de Vénus. Quant aux dates auxquelles elles doivent être cueillies, il les indique d’une façon bien approximative, sinon erronée ; et ces auteurs inférieurs ne me paraissent pas suffisamment « calés » pour que leurs erreurs soient volontaires. Ainsi, tout le monde connaît les propriétés aphrodisiaques de l’artichaut. Ces propriétés se multiplient, disent certains auteurs, si l’artichaut est cueilli quand la planète Mars est dans le signe du Lion. Essayez si ça vous a-muse ; mais je crois plus sûr de compter sur vous-même que sur le secours des artichauts ainsi cueillis. Il faut encore que Mars se trouve avec tout le reste du ciel dans une situation permettant l’exaltation de la faculté qui le rend cher à Vénus, et il s’agit là d’une heure astronomique rare et d’un calcul minutieux.
le Pouvoir de Lier 123
Le Grand Albert qui énonce froidement les plus folles facéties, conseille cette expérience : Cueillir de l’héliotrope quand le soleil est dans le Lion, soit entre le 15 juillet et le 15 août, et la mettre dans une église pendant que les femmes y sont. Celles qui ont trompé leurs maris ne pourront sortir. Evidemment c’est une spirituelle invention pour rassurer les maris. Le bon Sganarelle qui essaiera la recette verra sa femme sortir avec toutes les autres. Et soyons certains que s’il existait une recette efficace, elle ne pourrait être utilisée sans risque que par un célibataire. Combien de femmes pourraient sortir ? Deux ou trois peut-être. Les grimoires donnent une foule de recettes pour éprouver la fidélité des femmes. Le sage se gardera d’en essayer aucune. Il ne fera jamais boire à la bien-aimée de l’eau distillée de pervenche, cueillie quand le soleil est dans le Taureau, et magnétisée d’une certaine façon, car si cette eau agissait immédiatement comme diurétique, il en faudrait conclure que la belle est infidèle. Et si le pollen d’or des lys cueiilis et préparés selon certains rites a la même résultat sur la femme à qui vous en ferez avaler, c’est, prétend-on, qu’elle n’a pas su garder la chasteté.
De grossières et stupides superstitions ont remplacé la connaissance profonde des vertus réelles des plantes et de leur maniement. Ce n’est pas le corps de la plante, son cadavre même, puisque, cueillie, elle est morte, qui exerce de mystérieuses actions. C’est son es-
124 l’Amour et la Magie
prit, son âme, qu’il faut savoir capter. C’est plus encore que son « végétable », comme disait la science ancienne, c’est son « Mercure », disaient les alchimistes. Mais pour manier ces forces occultes, il faut à la fois la science et le. don, la grâce. Ainsi Saint Luc, médecin qui devait être un inspiré, savait sans doute extraire du réséda l’âme supérieure, quand il faisait des cures mémorables avec cette humble fleur trempée dans l’huile. Le réséda, fleur sans éclat dont le parfum a la suavité pénétrante du réel amour, figurait la douceur dans la langue abolie des hauts symboles, et Catherine Emmerich lui découvrait une correspondance mystique avec la Vierge Céleste.
Les plantes, comme tout dans la nature, ont une vie multiple, une série hiérarchique d’âmes évoluant sur des plans distincts. Et celui qui saura suivre ces procès spirituels saura seul manier les puissances latentes des végétaux. Mais celui-là n’en usera point pour des philtres ou des maléfices, parce que son esprit et son coeur auront atteint la sublime hauteur.
Je ne crois pas, heureusement, qu’il existe un seul sorcier assez expert pour user, par exemple, de cette propriété du datura de s’imbiber de fluides mauvais, au point qu’une de ces fleurs dont battra aurait été ainsi chargée de venins psychiques répandrait une haleine vénéneuse pour l’âme.
La pharmacopée connaît les aphrodisiaques. On n’attend certes point que je les cite ici, non plus que les
le Pouvoir de Lier
recettes de philtres plus ou moins baroques tels qu’en énumère la compilation du bibliophile Jacob, non plus que l’art de faire les nœuds qui nouent l’aiguillette, ou les charmes qui la dénouent. Ne riez pas trop de ces inventions : Toute superstition, si folle paraisse-t-elle, vaut pour le superstitieux, qui, selon son pouvoir, peut insuffler en elle sa passion, peut l’investir d’une force éphémère.
Mais c’est une revue gracieuse à passer que celle des fleurs que la tradition donne comme chères à Vénus. La rose, gloire du monde floral, dont Cypris est couronnée, dont les poètes d’Orient comme le divin Sadi ont révélé le symbole merveilleux et dont leurs frères les initiés d’Occident ont chargé le cœur de la croix mystérieuse. « Par la Croix, sous la rose, vient la véritable Sapience » proclame la devise des Rose-Croix. Symbole surchargé de significations vivantes ! Retenons en une du moins, celle qui enveloppe la joie et la douleur humaine *.
La rose de Vamour fleurit sur une croix .
Le myrte aussi est une fleur de Vénus. Mais ici une distinction : C’est Vénus nocturne qui règne sur lui, et cette influence n’est pas la même que celle de la Vénus diurne. L’astrologie démontre pourquoi.
Et Vénus aime encore les violettes, oui, l’humble violette dont le bouquet à deux sous exprime la tendresse
l’Amour et la Magie
des pauvres, et la valériane qui met en pâmoison les chattes, et l’oranger mystique dont les Hespérides ont décoré leur jardin, et le cheveu de Vénus et la coriandre, et le thym, le serpolet, nourriture des lapins féconds, et la vanille subtile et passionnée, et la jacinthe qui donne, dit-on, l’amitié des grandes dames, et l’iris somptueux et mélancolique et l’orchidée voluptueuse et ambigüe. Et c’est la Vénus dévergondée, — car Vénus a mille aspects, mille âmes, depuis celle de la Vénus Uranie jusqu’à celle de la Vénus Libitina — qui affectionne le brutal satyrion que le peuple nomme rognon de prêtre.
L’esprit des végétaux possède, entre autres modes d action, le parfum. La magie en fait grand usage, et la théurgie, sous la forme vulgarisée des cultes religieux, ne saurait s en passer. Tout le monde a plus ou moins fortement subi l’influence du mystique encens. La magie amoureuse use fréquemment des parfums vénusiaques, comme la rose, la vanille, l’ambre, le safran, le musc. Les femmes, qui sont magiciennes par intuition, savent le pouvoir qu’ajoute aux effluves de leur chair l’haleine des parfums, qu’elles choisissent selon leur instinct, pas toujours juste. La femme fait un pacte avec le parfum, elle lui fait épouser le respir de sa chair. Elle lui donne quelque chose d’elle-même pour profiter de lui. Ainsi, toujours plus ou moins sorcière, elle conclut un pacte avec la fatalité. Et, si elle ne veut pas que son œuvre d’amour tourne en œuvre de des-
le Pouvoir de Lier i-'
truction et de mort, il lui faut, ayant vêtu d’humilité son cœur, exorciser le principe même de son œuvre, et les démons qui perpétuellement viennent rôder alentour. Et c’est par ce constant exorcisme qu’elle peut faire durer l’amour « toujours menacé », comme dit le mélancolique Alfred de Vigny. Assurer la durée du fugace Amour, c’est le devoir de l’amante. Et qu’elle laisse les folles confectionner à ces fins des pommades répugnantes avec la moelle du pied gauche d’un loup, l’ambre gris et la poudre de Chypre, mais qu’elle aie la persévérance du cœur, et elle attirera sur elle l’influx heureux de la constellation Andromaque, qui, au dire des anciens astrologues, pérennise l’amour pour les amants qui savent le mériter.