‹ L'amour et le secret, romanChapitre 4 sur 11 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le lendemain, Juliette ne vint pas, après ie jeûner, comme elle en avait l'habitude. Et l'on s'en étonna.

— C'est drôle! dit Jenny. Et son portrait?

— Son portrait, répondit Jacques, je ne le Unirai pas. Je l'ai raté : n'en parlons plus.

Jenny insista. Et Jacques montra qu'il était de méchante humeur : on -avait bien qu'il ne travaillait pas autrement que dans la joie et, du moment qu< portrait ne l'amusait pas. il y renonçait.

— Pourtant, dit Jenny, tu gem biais hier si content!

— Eh! bien, je ne le suis plus; voilà tout!

11 se leva et alla s'enfermer dans son atelier.

M"" Durny ne se tint pas de badiner sur la cheuso nervosité des artisics et nota que les to-

logues ont une placidité meilleure. Son mari ne point à la remercier du compliment et même lui lit

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un >iurn> de B6 taire. Où il montrait de l'ingénuité : ce n'est pas le silence qui vaut rien pour remplacer une causerie maladroite. Mieux avisé, Mathieu parla «l'autre chose : voire, il eut soin que l'autre chose ne fût pas indifférente et, puisqu'on était à quelque chicane, il ne prétendit que substituer une bisbille à une autre.

— Juliette a probablement la migraine, dit-il.

— Je ne crois pas! lit Mme Durny.

Elle regarda furtivement Mathieu, qui la guettait et souriait. Et son regard interrogeait Mathieu, qui répondit :

— Moi, je suis comme vous : je n'en sais rien.

M vis Jenny n'avait pas envie de rire ; et c'est à cause d'elle que Mathieu tâchait de détourner la causerie. Elle, ce n'était pas tant la mauvaise humeur de son mari qui la désobligeait que l'impatience de son fils : elle ne doutait pas qu'il ne souffrit de voir, entre Jacques et elle, si bien établie et comme installée, cette familiarité des brouilleries, même insignifiantes. Puis Jacques apparut à la porte de son atelier, qui l'appelait :

— Jenny ! Viens deux minutes, s'il te plaît.

En se levant, elle n'osa point regarder Alain. Quand elle fut à l'atelier, l'on entendit, non pas les mots de Jacques, mais sa voix, qu'il ne ménageait pas beaucoup. Et Mathieu proposa une promenade, qu'aussitôt on lui refusa, sous le prétexte d'un orage menaçant. 11 consulta le ciel, qui était parfaitement pur, et dit :

— C'est vrai î

Jenny revint et M Durny lui demanda :

— Eh! bien, ce portrait?

— Je ne l'ai pas vu.

Jenny avait dit ce peu de mots d'une façon si évasive, et elle avait si nettement montré sa volonté d'arrêter là le questionnaire auquel se fût amusée la manie tatillonne de son amie, que l'on se tut. Mais, comme Alain, sans rien dire plus que les autres, l'épiait et l'interrogeait d'un regard involontairement impérieux, elle le regarda aussi et eut l'air étrangement triste, humilié surtout. Elle éprouvait un sentiment de honte et croyait que son fils l'avait surprise en état de misère conjugale. Très évidemment, elle désira que se défit la réunion de ces quatre personnes qui, autour d'elle, composaient un bien gênant tribunal de curiosité affectueuse ou maligne. Durnys'en aperçut et, sous prétexte d'aller voir le déjeuner des poules à la basse-cour, sut emmener sa femme. Restaient Alain et Mathieu : la présence de Mathieu, si parfaitement ami, n'empêcherait pas Alain de parler tout de même que s'il était seul avec Jenny : dont elle eut peur. Et elle souhaitait de causer avec Mathieu.

— Va donc voir, dit-elle à son fils, pourquoi Juliette ne vient pas.

Alain comprit que c'était là un stratagème, et un peu gros, en vue de l'éloigner. Il n'aima point cette supercherie, et s'en étonna, de sa mère si tendre, et fine et adroite. Pour qu'elle agit de cette manière prompte et mal ménagée, qu'y avait-il? et quel chagrin la pressait de se confier à Mathieu? 11 fut inquiet. Puis il fut blessé dans son amour-propre et dans son amour filial : cet émoi fit que, durant quelques secondes, il hésita. Mais le projet de revoir Juliette le tenta. Il sortit et, le long du chemin, se rappelant

. s i.'amoi ■•; El LE >i:< KET

toul le détail de la Bcèn i. comprit que sa mère avait précisément deviné ce qn'il f *ak, comm snt <<»:i incertitude céderait assez vite et pourquoi : peu Lan! qu'il bésitail on croyail béaiter, Jenny, sans bouger, sans le regarder, savait aussi bien que lui, mieux que lui, qu'il pensait secrètement : et elle attendait qu'il vàl tout juste au mimi'iil qu'il s'était levé. Ou i radie inquisition le choqua. Bientôt il en rit, sati>lait d'avoir eu la clef des champs et. amoureux, satisfait d'aller voir sa hien-aimée. Elle, sa bien-aiinée, n risquait-il pas de l'importuner? Si elle n'était p renne, sans dente n'avait-eUe pas envie d'être dérangée. Mais il lui dirait l'a!» >i\l : g C'est maman qui m'envoie! » Et, de cette comm «dit»'' que sa mère lui procurait, il eut l'esprit amusé, le cœur attendri.

iMneurée seule avec Mathieu, Jenny ne fut pas longue à s'épancher.

— Mathieu, dit-elle, que se passe-t-il?

— Ma bonne amie, je vous l'aurais demandé; mais j'ai coutume d'être discret avec méthode et, s'il n'est pas question de vous, avec indifférence.

— Cette maison, reprit Jenny, devient absur

— absurde! consentit Mathieu.

— I -ce qu'ils ont tous? et Jacques principalement?

— Pourquoi vous a-t-il appelée?

— Peur me dire qu'il n'achèverait pas le portrait de Juliette.

— Il l'a rail dit.

— Peur le redire et, cette fois, avec une espèce de fureur inutile. Et pour me conjurer d'obtenir qu'on ne lui parlât plus de ce portrait : ni vous, ni moi, ni Julii'tt •. El je dois bien savoir qu'un artiste n'est pas

une machine qu'on met en branle à volonté. En définitive, ou l'on aura la patience de le laisser travailler à sa guise, ou il me priera de hâter notre rentrée à Paris.

— Qu'avez-vous répondu?

— Rien... Que j'étais de son avis.

Mathieu fit une moue et dit :

— Vous n'avez pas été gentille... Mais non, ma bonne amie ! Somme toute, il était de méchante humeur et vous appelait pour vous demander une querelle comme, en d'autres cas, on demande un service. Et. ce qu'il vous demande, vous, avec votre douceur désobligeante, vous le lui refusez ! Une querelle, et c'était fini : ça va durer comme un orage qui n'éclate pa;*.

— Mais pourquoi est-il de mauvaise humeur?

— Il vous aime?

— Assurément! Vous en doutez?

— Non. Mais vous le savez mieux que moi.

— Je le sais, je le sai> !

— Alors, tout ça n'est rien.

— Mais non, tout ça n'est rien. Qu'est-ce que vous imaginez? Dieu, que vous êtes célibataire, Mathieu! Vous ne connaissez rien à la vie conjugale...

— Probablement.

— Ce n'est pas la vie amoureuse !

— Je m'en doutais.

— Ce qui m'ennuie, c'est qu'entre Jacques et Alain. ça ne va pas. Vous en ètes-vous aperçu?

— Oui.

— A quels signes?

— Aux mêmes qui vous ont a

— Us ne s'aiment pas .

— Non. El. en quelque sorte, pas du tout !

— Alain déteste son beau-père?

— Il est jaloux de lui.

— De son art?

— Non.

— C'est à cause de moi?

— Probablement.

Mathieu alors montra, malgré sa courtoisie, tant de lassitude que Jenny décida de ne pas continuer la causerie. Et elle s'en alla. Mathieu tira de sa poche un petit volume, commença de lire, s'aperçut qu'il no li-ait pas, ferma les yeux, comme il faisait pour méditer. Puis il parut avoir pris une résolution quasi importante. Il se leva, se dirigea vers l'atelier de Jacques, d'un pas rapide. Quand il fut à la porte de l'atelier, sur le point de frapper, le médius en avant, soudain sa résolution s'évanouit : de sorte qu'il tourna les talons et, frôlant les murs, à petits pas, se dirigea vers l'escalier, puis monta s'enfermer dans sa chambre.

Alain, chez Juliette, apprit qu'elle était sortie. Elle n'avait pas dit où elle irait. On la croyait chez les Fontaille, où Alain savait qu'elle n'était pas : et l'on n'en savait pas davantage.

A la pensée qu'il aurait toute la journée à passer sans la revoir, Alain sentit une étrange douleur, où dominait la crainte de l'ennui. Les heures s'allongeaient devant lui comme un désert sans route et sans fin. Que faire?... Et la déception d'amour n'était pas ce qui le tourmentait le plus : il eût accueilli avec entrain le moindre divertissement, même si Juliette n'en avait pas été; quelque fillette un peu plaisante aurait suffi à lui donner de la patience jusqu'au soir ou au lendemain. Mais, alentour, ce n'était que la campagne, le village, les champs et les prairies sous le soleil, les fermes ombragées de bouquets d'arbres, le silence, la morne quiétude, et puis ioi roules qui, dans tout ce repos résigné, sont couim.- les indices du désir et de la nostalgie : les routes et leurs écriteaux ou leurs bornes u r i ■ > m des cités lointaines; l.'s routes et, de lia-

- l'amoik et le secret

tance on distance, [es estaminets et les auberges où ne demeurent pas longtemps les voyageurs et les vagabonds; les routes qu'on voit qui montent les collines et qui les descendent du coté qu'on ne voit pas, \vr> l'horizon.

Deux heures sonnèrent à l'église.. • Deux heures seulement? Alain consulta sa montre, n'admettant pas qu'il ne fût que deux heures. Il était deux heures moins dix : l'église avançait toujours. Ces dix minutes de surcroît furent celles que ce jeune homme terriblement désœuvré se sentit le plus incapable de subir. Un petit gémissement sortit de ses lèvres ; ses doigts frémirent, tandis que ses bras lui semblaient lourds et ne ballaient seulement plus au rythme de sa marche lente.

Alain rentrait chez lui et comptait qu'en ne se pressant pas il occuperait au chemin les dix minutes avant deux heures ; puis il faudrait, d'heure en heure, gagner le soir. Il ne trouva au jardin ni sa mère, ni Mathieu, ni personne à qui répondre que Juliette n'était pas là. Il ne chercha pas davantage, sortit encore, prit la route et s'avisa de l'aventure qui devait lui gaspiller le mieux sa journée : il irait à la rencontre de Juliette. Mais où la rencontrer? Certes, il ne le savait pas; et comment deviner la promenade qu'elle avait pu faire? Eh bien, il irait au hasard et, par les chemins, serait en quête de sa belle.

Ce fut un jeu qui l'amusa. Il se piqua au jeu et voulut être ingénieux. Il connaissait plusieurs itinéraires qui étaient, depuis son enfance, le cours de toutes les sorties. Mais Juliette, qui s'en allait seule et sans annoncer aucun projet, ne serait pas où d'ha

bitude se dirigeait la promenade : elle avait voulu être seule, échapper au bavardage de tous les jours; sans doute aurait-elle choisi les sentiers les plus embrouillés et les moins connus. Alain se crut habile et multiplia les probabilités et l'erreur. Il se dépêchait par moments, sautant une haie, dévalant dès qu'il imaginait un raccourci. Mais, à mesure qu'il avançait dans sa course et non dans sa découverte, l'immensité de la campagne le décevait. Au bout d'une heure, il craignit d'être allé trop loin, beaucoup plus loin que ne vont, n'est-ce pas? les jolis pieds, si fin chaussés, d'une Juliette. Il revint sur ses pas. Il rôda autour du village. Il retourna dans la campagne et, de détour en détour, vint à ne plus savoir où il était. Alors, il songea qu'à l'imitation des Sylvain- de la fable il poursuivait une petite nymphe : s'il l'attrapait, il l'aurait à son gré.

Quelle sottise! Il ne l'aurait point à son gré le moins du monde et peut-être la fâcherait tout simplement. Elle a voulu être seule : et tout à coup le voici, qu'elle n'attend pas, qui l'impatiente et qu'elle éconduit!... Alain ne sut pas s'il ferait mieux de renoncer à cette poursuite; et, comme il aimait Juliette sans être sûr qu'elle eût pour lui un peu plus que de l'amitié presque banale, une idée de cérémonie le tenta de mieux agir et plus discrètement. II se disait qu'il était un fol et que Juliette n'avait aucune envie de le rencontrer. Mais il se dit : « Tant pis pour elle! Moi, j'ai envie de la rencontrer! » De sorte que ne dura guère le scrupule qui d'ailleurs l'avait pris dans un moment de lassitude.

Il s'assit au pied d'un chêne et regarda devant lui. La campagne était charmante, un grand jardin de

84 l'amoui; i.t i.i; si:-.iu:t

ver tai m]\ plaisante de La Lumii

ir plue ■louer l'ombre. Biles jouaient, L'une à

■ich m . L'autre à chasser de toutes ses ca< la

discrète et un peu sournoise. Et la Lumière était parton! ; mais Le regard la ieeouvrail ici et pnik Là et,

..•ml la poursuivra, Lui donnait ainsi J'ai, >u-

rir. Ses blancs vrl^niMits il liaient d aie à

jambes. Qaelqu >fois, on eût dit que cette blancheur tombait si ne laissait qu'une rose nudité bondir, sauter Les fossés, les broussailles, danser sur l'h< baigner à la rivière, ensuite repartir et,

1)1. u ii" épine ou d'un caillou, tacher la pla

de il! >s -ie sang, les coquelicots. L'ombre a

dissimulait, toute petite, en divers recoins, où on la devinait sans la voir, peureuse sous les saules, plu< tranquille sous les pommiers; à côté d'une fera un marronnier d'Inde au feuillage lourd lui donnait un asile où elle s'endormait.

Alain, si jeune, eut grand'hàte de voir se dérouler jusqu'au dénouement les péripéties de cette comédie que la lumière et l'ombre lui offraient : co jour-là, les mêmes péripéties que chaque jour, vers l'heure où la lumière, cette folle enfin lasso, irait à défaillir et où l'ombre, s'étant mieux ménagée, sortant cachettes, viendrait,.-pour la nuit, la couvrir de .voile. Cette aventure qu di tienne, Alain ne l'avait jamais regardée avec la complaisance attentive sans laquelle ni la nature ni les âmes ne se révéleront vou

La b auté de ce qu'il regardait l'enchanta si bi< n qu'il eût voulu en consacrer le souvenir et, idreou poète, en immobiliser le charme fugitif par I symbolique moyen de la couleur ou des m

Il n'était point poète et n'eût pas su trouver l'image de son plaisir. Peintre, il l'était à peine encore. Et il sentait que son esprit ne fixait pas ce mouvement de vie rapide et le perdait au lieu de le saisir. Il lui semblait qu'en son esprit coulait, glissait, disparaissait bientôt, une félicité ravissante, comme le sable ou l'eau entre des doigts qui ne peuvent se joindre, ou comme un parfum dans la brise. Arrêter une belle minute est le désir auquel répond le stratagème de tous les arts, et la garder, l'éterniser peut-être. Il n'était point poète, et peintre à peine, artiste qui prélude et ne possède pas son métier. Mais, amoureux, il l'était beaucoup mieux et. comme l'art et l'amour ont cette analogie exquise, il crut que son émoi se réaliserait dans l'âme de sa bien-aimée, cette Ame étant une œuvre d'art que vous formez à l'imitation de la vôtre, si vous êtes habile et elle un peu docile. Le croissant de la lune se dessina, d'un blanc pâle sur le ciel bleu. Ces deux couleurs étaient jolies. Alain aurait voulu qu'auprès de lui Juliette les trouvât jolips et. d'un sourire, lui montrât qu'elle était contente, émue, attendrie.DetQutsoncceur.il appela Juliette, qui ne vint pas : il l'en désira davantage. Il n'avait plus cette vivacité hardie et cette impertinence qui d'abord le lançait à la poursuite de sa hienaimé<\ il avait moins d'effronterie et plus d'égards, à la fin de la journée, quand lui apparut soudain Juliette. Elle rentrait à la maison, sans 1 âte et sans gaieté, des fleurs des champs aux main-. Alain n'osa point s'élancer vers elle; mais il s'approcha d'elle timidement. (Tétait dans un chemin découvert, peu ombragé, qui montait. Et «die n'allait pas vite. Alain lui dit :

l/AMOUR 1 ! LE BBGM

— Bonjoar. Mais oà étiei

— Tu me cherchait ? fit-elle.

Et vmblemeiM elle n'aima poial qu'on L'eût ch cfiée. I la natoance de son net, un |»!i se marquait; ri son risa je prenait an air de pureté.

Alain craignit de lui avoir déplu.

— El s \ >us tâchée de me voir? demanda-t-il.

— Un peu. Kl pourtant non. Car j'ai à te parler. Alain marchait auprès d'elle el ne disait point un

mot.

— J'ai à te dire... Et je n'vu suis qu'à no plus voir si je no ferais pas mieux d<> me taire. Celai I mon intention, le premier jour. Enfin, tant

6c '-il. '-moi... J'ai à te dire qu'il ne faut pas m'aimer.

— Pourquoi? demanda-t-il avec douceur, mais avec plus de curiosité que de chagrin.

S'il n'avait pas plus de chagrin, c'est aussi que Juliette, en le priant de ne la pas aimer, avouait qui cet amour ne lui était pas ignoré ni même ind rent. Les jeunes gens, el en dépit de toute fatuité qui leur est naturelle, redoutent le dédain des jeunes femmes plus que les empêchements d'aucune sorte. je trompant : c'est leur jeunesse qui leur vaut une oblige quelquefois retar lée par la difficulté

mondaine. Alain sourit en demandant : ( Pourquoi? » El bientôt il ne sourit plus : car lo visag Juliette m l'y engageait pas. Elle était nerveuse et triste.

Elle ne répondit point à sa question, de sorte qu'il eut à redire, et cette fois avec beaucoup d'inquiélude :

— Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous aime? Elle garda encore le silence. II ajouta :

— Est-ce ma faute, si je vous aime ?

Elle répon lit. mais comme au hasar 1 :

— Ce n'est pas ma faute non plu Et lui :

— Ce n'est pas une faute !

Ils cheminèrent quelque temps et ne disaient plus rien. Ce fut Alain qui se mita parler: et il eut tort : il ne sut pas que le silence est le complice d'amour le plus industrieux, il avait cette promptitude un peu sommaire qui vous fait recourir à des arguments lorsqu'il vaudrait mieux attendre et laisser les sentiments jouer à leur guise. 11 ne voyait pas clair danl'âme de Juliette et, suivant la simple logique, supp >sa que, pour lui défendre de Paimer, Juliette ne pouvait avoir que l'une ou l'autre de ces deux raisons, les deux peut-être : elle ne l'aimait pas ou bien, l'aimant, n'était pas libre de l'aimer. L'embarras de l'interroger ! is h retarda, mais ne put. hélas ! le décourager.

— Pour me défendre de vous aimer, dit-il avec plus d'entrain que de prudence, il faut que vous ne m'aimiez pas...

Ello rit. sans aucune allégresse:

— 11 y aurait d'abord cela! lit-elle.

— Ou bien que vous ne soyez pas libre de m'aim t. Elle rougit et ne fit pas semblant de D'être {-a- ei

colère :

— Il y aurait « la ensuite! Hais -'n!in. tu m'aim >s : et, ayant de me le dire... tu nn m> l'as p rint i dire!... t'es-tu avisé de savoir, lis pas, si je t'aimais ou, du moins, si ton am >ur devait me plaire ou m' t ? Puis tu m'aim -^ H tu :

i soi- contente ou IV, bu m'aim a : et aussitôt

tu as le droit de me demander <le quoi droit je ne t'aime pas, si je ne suis pas libre et si je n'ai point un amant déjà!

— C*esl vrai, dit Alain : je suis une brute!

— Mais non, répliqua-t-elle ; tu es un gentil garçon comme les autres.

Alain détesta cette réplique, où il sentit que Juliette avait mis une rancune trop ancienne et le résumé d'une information trop nombreuse. 11 devina, qui l'avaient devancé auprès de Juliette, une exécrable quantité d'amoureux et de prétendants, les uns timides, non les autres, et comme Juliette avait dû travailler à les éconduire. Une sorte de jalousie le frôla. Il se souvint de l'air jeune fille que gardait Juliette, malgré l'usage de la vie et la science de ses vilenies. Il leva discrètement les yeux sur elle et ne lui trouva plus le même visage. Elle n'avait point, à ce moment, l'air jeune fille et elle soupira:

— Si tu savais comme nous sommes au marché ; mais oui, au marché, nous les femmes, les jolies femmes, dans le beau monde!

Elle eut cet abandon qui la fit se montrer moins pure qu'elle le semblait d'habitude. Un plus roué que ne l'était le jeune Alain se fût promis d'aller au marché, snr de l'y trouver. Le jeune Alain n'eut pour elle qu'une pitié qui attendrit son amour.

Il murmura :

— Pardonnez-rnoi. Ne soyez pas triste. Ne pleurez pas.

Elle pleurait un peu. Il était sur le point de lui dire :

— Je vous promets de ne plus vous aimer!

Puis il songea qu'elle avait esquivé ses deux ques-

tions, l'une de savoir si elle ne l'aimait pas, l'autre de savoir si elle n'était pas libre de l'aimer. Certes, il comprenait le tort qu'il avait eu de l'interroger si nettement: plus encore, il regrettait sa maladresse et d'avoir perdu la possibilité de poser derechef ces deux questions d'où dépendaient et son bonheur et le soin qu'il devrait avoir de son bonheur. Il regrettait sa maladresse et venait à soupçonner Juliette de l'éluder trop adroitement. La causerie semblait finie, entre elle et lui : comment revenir à ce qui avait tourné si mal et tourné court si brusquement?

Tous deux sentaient la même difficulté à recommencer la causerie et à laisser le silence établir entre eux, qui marchaient côte à côte, un éloignement pénible et encore plus gênant. Juliette, qui se savait aimée, refusait l'amour qui s'offrait à elle et, somme toute, ne s'en débarrassait pas. Vous faites une visite à la campagne et l'on vous donne un splen lide bouquet : c'est un aimable procédé, qui vaut des remerciements ; mais vous aurez les mains chargées de ce cadeau jusqu'à la ville et ne cherchez que le moyen de le jeter sans être vue. Ainsi Juliette eût pris son parti d'un hasard qui l'aurait délivrée d'Alain. Quant à lui, les sentiments de Juliette lui étant à peu près inconnus, il hésitait sur la façon de la quitter; en attendant, il ne la quittait pas. L'un et l'autre, d'ailleurs, comprenaient que leur brouillerie avait besoin de quelque arrangement: car ils devaient se voir désormais comme naguère et, aux yeux de Jenny, de Jacques, desDurnyct de Mathieu, sembler amis comme devant.

Ce problème du cérémonial à organiser fut ce qui les occupa secrètement. Juliette avec son habilel<; de

fem si ••11." n'avait pow Alain qu'âne P^ît«

amitié, Juliette avec sa tranquille beauté que mil émoi ne troublerait, se tirerait d'affaire bien aisément. Uain craignit d'être gauche et ne co capta point rédair éissance un amour qui, même blessé,

ne lui mourait pas dans le cœur.

Ce qu'il lit de bien fut de se laire et d'attendre. 11 ne le lit pas du tout par un calcul ou par une de ces lâchetés que l'injuste Amour récompense: mais il ne <lil rien, ne sachant que dire. Et, comme le chemin montait ; comme, à la fin des jours d'été, ia chaleur accumulée devient plus lourde et accablant- . il arriva que Juliette ralentit peu à peu son allure et. sa avoir l'air d'y penser, prit le bras d'Alain pour s'y appuyer. Il en éprouva une joie troublante et, avec une tendre compassion, dit à Juliette :

— Vous êtes lasse?

— Oh! oui, très lasse, Alain, si tu savais! Elle n'était plus lâchée ; elle n'était plus que la

tude qui s'appuie, grâce dolente et beauté qui s'abandonne. Avec transport, avec un zèle attentif et doux, Alain l'aima d'être si lasse, de l'avouer et d'oublier toute rancune et tout orgueil.

— Mais d'où venez-vous? demanda-t-H. Et quelle promenade avez-vous faite, si loin, toute seule et toute la journée?

Peu de minutes plus tôt, il n'aurait point osé l'interroger ainsi ; elle, de son côté, ne l'aurait pas lais-<'l'interroger. Mais, à présent, il n'était plus un amoureux qui s'informe: il n'était plus qu'un ami bienveillant. Elle répondit :

— Je ne sais pas ou je suis allée. Très loin sans doute.

Elle ajouta, un peu de temps après :

— Je voulais être seule et préparer ce que j'avais à te dire. Je te l'ai dit. N'en parlons plus.

— S'il n'y avait qu'à dire un mot pour être obéi, répoudit Alain, vous avez dit ce mot, certes, et vous méritez d'être obéie... On jette une pierre dans l'eau; cela fait un peu de remous : et puis le calme se rétablit... Mais je vous mentirais, si je vous disais que je vais me calmer ainsi.

— Hélas! dit-elle.

Et, comme il l'avait plainte, il devina qu'elle avait pitié de lui. Mais, avec une extrême rapidité de sentiment, elle reprit :

— Que veux-tu? Nous avons h continuer d'être des amis. Nous n'allons pourtant pas raconter cette histoire!... Ou bien il faut que je m'en aille. Si tu y tiens, je m'en irai.

Ce peu de mots fut pour Alain la déception la plus fâcheuse. 11 crut que Juliette ne songeait qu'à la difficulté mondaine et crut qu'elle ne s'était approchée de lui, appuyée à son bras, que pour le faire obéir à ses précautions d'éiégance et de commodité. Elle s'en aperçut et s'avisa d'être pardonnée :

— Préfères-tu que je m'en aille?

Et sa pensée se prolongea au delà de la petite phrase qui avait expiré sur ses lèvres émues, comme si elle disait encore: « Souffriras-tu de mon absence moins que de ma présence familière? A défaut de l'amour que je t'ai refusé, os veux-tu pas de l'amitié? »

— Ne vous eu allez pas! répondit Alain.

— Alors? reprit-elle. More, plus de folie!

Il se tut : et elle n'attendait pas qu'il promit

d'être sage, ne l'étant pas, l'étant moins que jamais. Au bout de la montée, le village se découvrit et la maison de Juliette, qui serait le terme de leur causerie et de leur intimité. Cette vue soudaine et qu'ils avaient oublié qui fut si prochaine les étonna et bouleversa les idées dans l'esprit d'Alain. Juliette dit seulement :

— 11 faut rentrer chacun chez nous.

Alain s'écria :

— Mais, ce soir, vous viendrez à la maison. Si vous ne veniez pas, qu'en dirait-on ?... Vous viendrez : et moi, j'aurai à vous revoir, devant tout le monde, comme si de rien n'était!

Juliette sourit:

— Ce que tu m'as reproché de penser, tout à l'heure, voici que tu le penses. Ne le pensais-tu pas déjà, quand mon souci des uns et des autres t'a paru si mesquin ?

Juliette souriait; mais Alain cédait à son émoi :

— Je ne vous ai rien reproché!

— Même sans le dire?

11 frissonna :

— Vous voyez en moi plus clairement que je n'y vois! Et moi, je ne vois pas clair en vous. C'est affreux !

Jl était si étrangement agité qu'elle le ramena un peu en arrière, afin que du village on ne les vit pas. 11 s'acharnait:

— Mais non! Je ne vois pas clair en vou

— Que ne vois-tu pas?

— Vous m'avez dit de ne pas vous aimer. Mais j» vous aime. Et, au surplus...

— Quoi encore?

— Vous no m'avez pas dit que vous ne m'aimiez

pas !

Il avait la voix étranglée. 11 était en larmes. Et, absurdement, il répétait :

— Dites-le-moi î... Dites-le-moi, je vous en conjure!

Juliette le vit pareil à ces malades qui supplient le médecin de les tuer. Elle essaya de donner le change à sa question par de gentilles paroles et insignifiantes. Mais il ressassait :

— Dites-moi que vous ne m'aimez pas î

Pour l'apaiser le temps qu'il rentrât chez lui, elle chez elle, Juliette lui eût dit n'importe quoi. Mais elle

irait que nulle réponse, vraie ou fausse, ne l'eût apaisé. Elle refusa de lui dire qu'elle ne l'aimait pas et, pour s'en aller, croyant que c'était ainsi beaucoup mieux, profita d'un moment où la déraison

Alain semblait cet 1er à la fatigue.

Alain rentra. Jenny l'attendait :

— Te voilà enfin ! Qu'as-tu fait, toute la journée? Il raconta qu'il s'était promené, que la campagne

était plus belle que jamais et que son rêve serait de peindre un jour la nature comme il l'avait vue, comme un être vivant qui a des joies, des lassitudes et des moments de méditation retirée.

— As-tu rencontré Juliette ?

II répondit que non, tout simplement, et s'étonna de la facilité avec laquelle il mentait si bien. Même, il ajouta :

— N'est-elle pas venue ?

Et, comme Jenny répondait que non:

— Elle viendra ce soir sans doute.

Il épia, sur le visage de sa mère, un signe de quelque soupçon, ne vit rien, fut content de lui. En s'habillant pour le dîner prestement, il se disait qu'il était, en somme, très fort et déplora de n'avoir pas !>eau.\ moyens d'hypocrisie et de maîtrise désinvolte à l'égard de Juliette: il se promit de corriger sa manière et d'être un hommo.

Au dîner, tout alla si bien que ce fut à ne pas comprendre comment s'était arrangée, dans l'àme d'un chacun, l'espèce de contrainte qui, peu après midi, rendait alarmante la réunion de ces quelques personnes. Émerveillé, Mathieu songeait qu'une telle détente, et sans orage, était un cadeau que leur faisait leur futilité. Du reste, la température s'adoucissait également. Par les fenêtres ouvertes, il entrait de la fraîcheur et sans qu'un orage eût marqué ce changement de l'atmosphère. Mathieu songeait que caprices des âmes et de la nature dépendent de lois très compliquées et détient toute prévision, de sorte qu'il n'y a qu'à pi le leur amabilité passa-

gère et bien venue.

Jacques n'était plus de mauvaise humeur et son retour à la clémence n'avait ni affectation ni effronterie. On eût dit que lui-même ne se souvenait pas d'avoir été si affreux ou ne s'apercevait pas de sa nouvelle aménité. Jenny se réjouissait de voir autour d'elle renaître le bienfait par excellence de la bonhomie. Ce fut à peine si II Durny pensa méfaire; elle demanda :

— Et Juliette, l'a-t-on retrouvé Jacques intervint le mieux du monde :

— V is -le de la mai- -n. qui est la liberté. Ne soyons pas ànuus créer des habitudes, des horaires et des proto* 9 de famille ou d'ami' C» >n, d'êt] ise! Mathieu, raconte-nous comment la vie -Tait charmante si les hommes ne prétendaient pas - - ►uverner les uns et les autr< s.

— ! ament! répondit Mathieu. Mais, si je comment l'humanité serait heureuse, je ne compte

le lui enseigner.

l.'AMol'il Bl LE SECRET'

— Maavaî ■ !

— " :! L'humanité serait h par L'eue m peu triste et (pii a et V Logie rare-, vert* de l'indifférence. L'hiima^

nité ■! "'«! pas sage, n'est, pas triste et nV«| ptfl indifférente-: car elle est jeuno, terriblement j«-: !

récria. Cet égypfcologue cita ! presque immémoriales et en <l< (quelles il l'-ut

supposer d'autres dynasties : le souvenir en a paru.

— Oui î reprit Mathieu, vous autres ègj] pies, vous all< z loin dans la poussière. On peut aller plus loin que vous : les géologues vous traiterai eut bien aisément comme fait, dans le Tintée, un prêtera

ypte qui appelle les Grecs des enfants. Le plus vieil échantillon d'os3cments humains qu'on découvre îans les couches du sol les plus reléguées est le témoin d'une époque récente, si l'on veut compter comme il faut. Mais l'humanité n'en sait rien : l'humanité n'a rien appris des égyptologues ni des géo-

ics et garde une puérilité ravissante. Elle n'a et n'aura jamais la philosophie désespérée que récompense le bonheur.

— Mais, dit Alain, votre idée du bonheur ressemble à la mort.

— Voilà, consentit Mathieu, le seul reproche qu'elle mérite et la raison pour cpioi j'y renonce.

Il demanda un peu de Champagne et, gaiement, but à le de la vie et, comme Juliette arrivait,

but à la santé de Juliette, qui détacha une rose de >a c future et la lui donna.

Juliette fut. pour Alain, d'abord une surprise, il l'attendait et l'attendait ; -aucoup

d'inquiétude. Il n'eût pas deviné que Juliette aurait tant de sérénité oublieuse et, tout au juste, le même air que les autres soirs. Elle lui dit bonsoir, comme d'habitude. Il crut pourtant qu'elle avait, en lui disant bonsoir, examiné son visage très vite et remarqué probablement que lui non plus ne gardait pas la trace de son émoi et de ses larmes. Il craignit qu'elle n'en fût que trop bien rassurée, de sorte que leur querelle importante s'anéantît, au grand dommage de son amour.

L'on n'alla point dehors, mais au salon. Juliette avait apporté son sac à ouvrage, d'où elle tira de la broderie et, près d'une lampe qui, dans le demi-jour, faisait un rond petit et jaune, elle commença de tirer l'aiguille quand les autres étaient encore à ne savoir jce qu'ils feraient. Jacques bourrait sa pipe. Durny allumait un cigare et sa femme lui reprochait de trop fumer. Mathieu, avec Jenny, bavardait à demi-voix, sur le pas de la porte qui donnait sur la terrasse : bientôt, ils s'éloignaient un peu et s'accoudaient à la balustrade. Alain n'osait point s'approcher de Juliette; et. semblait-il, Jacques non plus. Il fallut que le ménage Durny, venant à eux, les réunit.

Mathieu 'lisait à Jenny. sur la terrasse :

— Votre mari est le meilleur mari du monde. Il n'a, en somme, qu'un défaut, mais qui n'en est pas un. chez un mari.

— Quoi défaut?

— Vno certaine intrépidité de l'égoïsme qui fait qu'il n'essaye point d'accorder son humeur au •

des autr sonnes. Biais, quoi! voua ne voua «mi

apercevez quasiment pas : et j'avais bien raison de dir<' que l'égoïsme n'es! pas un défaut, choz un mari.

Vous auriez été beaucoup plus malheureuse avec un autre garçon, plus doux, entaché d'incertitude ri. par irempte, avec moi.

— Mathieu! Bt-elfe, à I |ul hasard, ue 9*càa«4 s'il h.-idinail ; et il m badinait qu'à demi.

— Quand je vous ai priée d'être ma fommo, j'ai commis l'une de ces fautes qui montrent que, je suis un imprudent. 11 y a eu votre sagesse, pour m'avertir de Terreur où je me lançai-.

Elle répondit :

— N'est-ce pa^ ?

Et, comme elle pensait à autre chose, elle ne sut pas qu'elle avait assez rudement peiné son vieil ami trop anodin.

— Mais, reprit-elle, je ne sais pas ce qu'a pu faire Alain toute la journée. Et Juliette qu'on n'a pas vue... Qu'en dites-vous?

— Ils n'ont pas l'air de grands coupables.

— À quoi reconnaît-on les grands coupables?

— Ordinairement, les grands coupables ont un air d'innocence que je ne trouve point à ces deux-ià. Et puis Juliette, qui est veuve et qui, avant cela, était la femme d'un imbécile, tant d'hommes lui ont fait la cour qu'elle est blasée. Elle est accoutumée, pour ainsi dire, à l'odeur de l'amour et n'en perdra plus la tête. Faut-il vous l'avouer? c'est la tristesse que me donne ce joli être à qui la vertu a fait une espèce d'invulnérabilité presque monstrueuse. Tout à l'heure, à dîner, je vantais les rares mérites de l'indifférence. Eh! bien, je ne connais, pour être dignes de l'él quo Juliette «d moi : et encore, moi, je m'applique; •Me. <-Vst du génie, un don du ciel. Et. avec ça,

■z-Ia rijuel entrain, quelle frémissante gaieté,

l'a.mour et le secret 99

quelle vivacité des yeux où brille la lumière de l'àme!... Décidément, j'avais tort de vous définir Juliette comme je faisais; Ton a toujours tort de croire que des mots définissent personne.

— Vous ne la croyez plus indifférente?

— Je ne sais plus! Ce que je sais est que je

un vieux raisonneur, de qui se rit la spontanéité d'une petite femme.

Juliette, après avoir été un moment seule et comme abandonnée auprès de la lampe, était le centre autour duquel se faisait l'assemblée des trois hommes et de Mme Durny elle-même, venue pour n'être pas délaissée. L'on venait toujours à Juliette, ou volontiers ou faute de pouvoir, elle étant là, créer ailleurs un attrait suffisant. Elle riait, racontait une histoire : on lui savait gré de parler ou de se taire. L'esprit qu'on avait auprès d'elle, c'est à elle que l'attribuaient le narrateur et les écouteurs; et sans abnégation ni injustice ; elle animait, ne dit-elle rien, la causerie. Elle était de la ferveur qui se répandait joliment : elle était du plaisir qui fleurissait h toutes parts; elle était du printemps.

Alain, sous le charme d'elle, sentait s'évanouir en lui le chagrin, s'anéantir l'incertaine tribulalion de sa journée. Docile à elle, et moins sans doute à sa volonté qu'à son prestige naturel, il ne résistait plus au bonheur simple de son très inn <"nl voisinage. Le contentement qu'elle lui donnait lit que, tout bas, il lui demandait pardon d'avoir désiré davantage, un amour particulier, pour lui tout seul, tandis que maintenant l'amour de Juliette lui semblait un al'ondant bienfait sans privantes, au chacun devait également participer. Mais il se souvint

de l'avoir vue, peu d'heures tic cela, si émue, triste à cause de lui. lasse et courroucée, apitoyée aussi. Cette bonté qu'elle avait eue de lui être attentive et de lui accorder le privilège étonnant de quelques larmes lui parut extraordinaire et digne de sa gratitude émerveillée. C'est ainsi qu'autrefois Juliette Récamier dompta ses plus dangereux adorateurs et sut réduire à l'obéissance les militaires entreprenants et les littérateurs exaltés.

Mathieu songeait à cette anecdote ancienne quand Jenny le ramena de cette rêverie à la minute où ils étaient.

— Rentrons! fit-elle.

Mais il lui dit d'abord :

— Il fallait bien qu'une Juliette Récamier fût exactement honnête, sous peine de tomber à n'être qu'une gourgandine, au milieu de sollicitations si nombreuses. De telles femmes ont le choix entre tout ou rien. Comme elles ont pour amant tous les hommes, elles sont bien obligées de n'écouter point cet universel amant. L'indifférence les sauve. Je crois à l'indifférence de Juliette!

— Mais vous êtes amoureux d'elle?

— Ingrate !... Et qui ne rachetez pas le dommage d'une telle ingratitude par le présent de la moin Ire jalousie!... Mais, à parler comme il faut, oui, je suis amoureux d'elle, en quelque sorte et ainsi que l'est

,r\ptologue, et l'est votre fils...

— Et l'est mon mari? Bien obligée! Rentrons... Jacques, auprès de Juliette, faisait le beau, sans

coquetterie; ou, du moins, s'il avait assurément le dé>ir de plaire, il savait à peine qu'il le voulût. 11 n'allait point à la galanterie et, devant tout le monde,

aux fadaises du vocabulaire amoureux. Il parlait peinture, mais avec tant de passion magnifique et de chaleureuse éloquence qu'on l'admirait : et lui, montrait si bien sa maîtrise et la souveraine intelligence qu'il avait de son art qu'un bel athlète n'est pas plus content d'exhiber sa forte carrure, la souplesse de sa taille et ses biceps qui roulent à son gré. Les fatuités de l'esprit ne sont pas moins ardentes et luxurieuses parfois que l'orgueil musculaire. Il parlait de Rubens et de la véritable peinture qui n'a aucun besoin de recourir à des symboles ou allégories pour exprimer, disait-il, une idée.

— D'abord, qu'est-ce qu'une idée? Si vous avez des mots pour la rendre, cette idée-là n'est pas une idée de peintre et n'est tout au plus que de la littérarure ou de la philosophie. Voilà précisémçnl la sottise de quelques préraphaélites et autres dessinateurs de rébus; avant eux, la sottise de ces fameux Primitifs, que les gens de lettres ont mis à la mode et qui, avec toute leur ingéniosité, sont des peintres à peine. Des poètes, si vous voulez : des peintres, non. Dame! ils préludaient tant bien que mal au grand art de peintre et n'avaient pas encore découvert les délices de la peinture. Illustrateurs de l'évangile ou de la vie des saints, rigoureux et craintifs, ces moines dévots copiaient et coloriaient un épisode ou sa méditation : lisez plutôt le livre et le commentaire ! Mais la peinture, la vraie peinture, écarte ces bandelettes où la pensée entortille... quoi donc?... la vi s pas la vie des saints : la vie dos hommes et des femmes, la vie épanouie et toute nue !

— Oh! fit M"10 Diirny.

— Mais oui, toute uue! ÏIabiIIez-la de beaux \

Hiénis cnj tt égal : «• - <nt ait

vêtements et les çueniUes qui ont La splendeur et le mouvement de la rie. Hais il me faut de la eonoupiscence. lit je veux que la peintura ><>it bel tm roua appel iz bêtise le beJ instinct de vivr . La peinture païenne: et c'est pour ça que les chrétiens dû moyen n'ont rifii compris à la peinture ; et c'est pour ça que les aaétaphys*cien« •d'aujourd'hui Salissent ai la peinture.

Comme Juliette, un doigt levé au bout du lil. écoutait et semblait enchantée, Jacques lui deman la :

— Ai-je raison? L)ite>-le!

— Oui! répondit-elle. Et, quand je chante, je voudrais abolir les paroles; ou bien je ne suis contente que si les paroles vont s'évanouir dans la musique et

>nt plus que des sons qui fleurissent.

— Ah ! Juliette... reprit Jacques, ravi d'alterner avec elle un même sentiment de leurs deux arU. Et moi aussi, je voudrais qu'on ne vit plu.-, dans a tableaux, une physionomie, un geste et ce que .

appellent un suj» t. mais la seule expression de la vie par la couleur.

— Oui! reprit à son tour Julietl". 11 ne faut pas mélanger les art-. In bel art suffit a lui-même. Je crois qu'un art qui a recours à d'autres arts donne un signe de pauvreté. Est-ce que je me trompe? Aujourd'hui, les littérateurs, qui font abus de pittoi - , ; recherchent les sonorités verbales, ■•mprun-

n vens de la peinture et de la musique. ii 'est pas à recommander. On ne faisait pas ça autre- Lisez la Princesse de Clèves ou Candide : c'est tout à fai - couleur et sans de la

littératur ■.

— Écoutez-la, écoutez-la : elle parle d'or! s'écria le peintre.

Et il continua :

— Une belle femme qui est jeune e>t resplendissante au soleil, irez-vous lui demander à quoi elle pense et consacrer vos pinceaux à traduire sa méditation?

Juliette ne dit plus rien ; Juliette se souvint d'avoir été, la veille, cette belle femme qui avait exalté l'enthousiasme du peintre.

— Mais non ! reprit Jacques. Non, si vous n'êtes pas un psychologue, mais un peintre. Si vous n'êtes pas un psychologue ou un malingre, vous peindrez tout bonnement comme elle est belle, ou bien vous l'emmènerez faire un tour dans la campagne!

II concluait ainsi, au déplaisir de tout le monde n Et le très vif éclat de rire que Juliette eut la grâce de placer dans le silence qui succéda aux derniers mots de Jacques, ne réussit point à réparer les dégâts . Mine Durny eut son air pincé, sans trop savoir ce qui l'engageait à vouloir des symboles dans la peinture. L'égyptologue semblait importuné de cent objections qui lui venaient à l'esprit et qu'il n'osait pas formuler. Mathieu n'était pas attentif à la théorie d'art, et seulement à l'exubérance de Jacques. Cette exubérance était aussi ce qui importunait Jenny et, sans qu'elle eût de jalousie, à proprement panier, lui montrait son mari trop enflammé d'une ardeur qui venait de Juliette. Elle n'était pas jalouse, mais comme un peu dégoûtée, d'une façon presque irréfléchie, c: liait pareille à u&e pauvre femme d'ouvrier buveur, qui tâche d'eiilrainer son mari h; r di ebrz le marchand de vin. Elle regardait Juliette el

104 i/amour et le secret

elle était Burprise de D'apercevoir que simple gaieté, sans gène aucune, et sérénité parfaite.

Ma is Main, plus que personne, frémissait. Il avait reçu au cœur un coup désagréable, au visage un camouflel : car sa bouche tremblait un peu, ses yeux battirent; Jenny seule s'en aperçut. Les paroles de Jacqu< s avaient offensé Alain cruellement. La belle femme qui est jeune et resplendissante au soleil, il l'avait reconnue pour Juliette. Et, « vous peindrez tout h mnement comme elle est belle ou bien vous remmènerez faire un tour dans la campagne », cette brutalité le révolta comme un affront. Puis il se souvint d'avoir éprouvé, pendant qu'il attendait Juliette ou la cherchait, l'après-midi, ce même double sentiment de l'art et du désir amoureux. Certes, il ne lavait pas noté, fût-ce à part lui, de cette façon rude et grossière. Il n'aurait point osé! Il observait, à l'égard de Juliette, une réserve délicate : et voici que toutes ses fines précautions de déférence et de timidité exquise, Jacques les saccageait avec une fureur passionnée; Jacques survenait et lui prenait sa !>ienaimée. Il assistait à ce coup de force et ne bougeait pas. Il eut honte de sa faiblesse.

Jacques s'était moqué de lui et de ce pauvre dessin grêle où, la veille, la main tremblante, il essayait de r à la fois et la beauté de Juliette et la rose de son amour, fait.de brûlant souvenir et d'espérance inquiète : un symbole, une allégorie et, le préraphaélite malingre et suranné, c'était lui, de qui se raillait le peintre magnifique. Juliette ne l'avait pas remarqué peut-être? Car elle applaudissait à l'insolent discours de Jacques, sans pitié pour son adorateur malheureux. Méchante!... Et il l'accusait de fri-

yolité : il aimait encore mieux l'accuser de frivolité que d'une lâcheté ou d'une pire complaisance. Il détesta qu'elle fût d'accord avec Jacques et rapprochée de Jacques, donnée à lui par cette communauté d'opinion, touchant i'art et la peinture où le chant. D'ailleurs, il ne s'avisa point de savoir si l'opinion qui les réunissait devait, par sa justesse, emporter l'assentiment d'elle-même et sans aucune intervention du cœur. Tout simplement, il n'admettait pas que Juliette fût de l'avis rie Jacques et contre lui. Car il n'était point en l'état de scepticisme où il faut qu'on soit pour traiter une idée comme une idée, non comme une caresse ou une insuite. L'idée de Jacques, et de Juliette, hélas î insultait à lui. Déjà il n'en d tait pas, étant à ne douter de rien, lorsque Jacques, par une singulière insistance, ajouta:

— Et toi, mon petit Alain, si tu m'en crois, redoute par-dessus tout l'influence de la littérature et «.te la poésie ; redoute...

Jacques avait pris un ton doucereux de bon maître qui chapitre son élève. Alain rougit, se leva et répondit sèchement :

— Mais oui! c'est compris.

— Quoi ? reprit Jacques, l'air bien étonné.

— Je vous répète que j'ai compris depuis longtemps...

— Mais quoi ?

— Getapologue du grand peintre, du beau modèle et de l'apprenti maladroit!

iri et qui n'avait pas attendu c révolte, regarda Jenny et, 1 >a bras an

avant, la mine abasourdie, prenait .lenuv à témoin de ses bonnes intentions si injue

<Ja voulait dire : < Et vous me prit1/, d'être pour lui un et un patron ! » Alain, lui. regardait sournoisement le beau m t. -'il avait vu, cett' lois, Juliette prendre parti pour le grand peintre contre l'apprenti, sans doute n'aurait-il pas eu de patience; il était lancé dans l'imprudence et, pour ail r beaucoup trop loin, jusqu'à une absurdité, ne guetlait plus qu'un signe de sa destinée : or, Juliette lui était la destinée. Elle avait le front penché sur sa broderie et semblait conliner là toute son attention. Mai- le regard attire le regard ; et les femmes ont plus que nous cette divination de l'appel que leur adressent nos yeux. Juliette leva les yeux et, d'une moue amicale des lèvres, avertit Alain de se calmer, fût-ce pour elle et à sa prière. Il ne lui fut pas indocile. Jacques s'était assis à la table ronde auprè- de laquelle était la réunion. Sans plus rien dire, il attrapa un jeu de cartes et nerveusement fit une réussite. Mais il ne dissimulait pas beaucoup -a colère et l'adoucissait à peine un peu d'un air do mansuétude assez douloureuse et difficilement résignée.

Durny essaya de donner le change à la polémique, en formulant l'une des objections que lui paraissait comporter la doctrine de l'art exubérant. Le symbole, à son gré, ne méritait pas le dédain que Jacques lui infligeait, l'art étant symbolique de natur ...

— C'est possible! répondit Jacques. Et, au surplus, ça m'est égal.

Durny se tint pour battu. Jenny espéra que Mathieu serait plus habile et, d'un regard, le consulta : Mathieu était dans son fauteuil, petit et rencogné, comme un homme qui sent déchaînées autour

de lui les forces élémentaires de la nature et qui provisoirement ne bouge pas. Jenny, de tout son cœur alarmé, souhaita quelque diversion de hasard et, comme le hasard ne lui venait pas en aide, elle recourut à la seule initiative possible, à Juliette. Elle lui demanda :

— Qu'as-tu fait, cette après-midi?

Elle dit cela comme elle eût dit n'importe quoi, pour que Juliette dît n'importe quoi. Mais, sitôt prononcée, sa petite phrase lui parut si maladroite qu'elle aurait voulu vite l'effacer : mauvaise question, trop soudaine, et périlleuse en outre, si déjà les deux absences d'Alain et de Juliette, au cours de cette après-midi, l'avaient mise en quelque émoi. Juliette l'eut promptement rassurée.

— Cette après-midi, j'ai pratiqué, dit gaiement Juliette, les plus recommandables vertus...

— Qui en douterait? fit M",e Durny.

— Vous! répondit-elle. Mais vous avez tort. Il faisait beau : j'avais envie de me promener. Au lieu de quoi, je suis allée rendre visite à mes vieux cousins Le Féburc. A pied! Sans ombrelle!

— Un bâton de pèlerinage et les coquilles! reprit Jacques, tiré de sa mélancolie par le gai bavardage de Juliette et qui oubliait sa colère de bienfaiteur déçu.

— Pourquoi, demanda Jcnny, ne m'as-tu pas dit ça? Je t'aurais accompagnée...

— Quel dommage! Mais ça m'a pris après le déjeuner, sans préméditation, comme une mauvaise pensée. On a des moments de vertu, si imparfait qu'on soit, et quitte à s'en repentir.

— Comment vont-ils?

— Mes vieux cousins? Le mieux du monde! Je les

l'awouk et le secret

ai tn»!i\i'> dans I -m- jardin, soiia le cèdre, allai»; un bésigue. !-•■ bonhomme avait sa pipe à la bouche et, auprès de lui, sur un peLU guérid m, sa tasse de

catï \i ' et, à moitié vW verre de cogua^. La

ie femne, ses '•■ an nez, minaudait joli-

in. Mil : pour qui, mou Dieu? par habit u le! Klle était habillée de s de noire et si maigre, si mince qu'elle n i î > ! ■ » î : à un parapluie fermé. Ils passent ton: >g leurs journées par tillement, soit au salon, soit au n le temps, été comme hiver, el depuis <l - années. 11 y i longtemps qu'ils ont quatre-vingts an< l'un cl l'autre. Comme il est sourd, elle ne lui adresse pas la parole; et lui, par courtoisie, se tait, de sorte qu'elle n'ait point à lui répondre : ils se montrent leurs deux cent cinquante et leurs cinq cents ou les marquent, sans les montrer, quan ! ils seraient en peine de les montrer. Parce qu'ils trichent, tous les deux, et feignent mutuellement de ne pas s'en apercevoir.

— Quelle horreur! s'écria M",e Durny.

— Pas du tout ! Ils sont très contants l'un de l'autre. est un ménage modèle. Toute leur vie. et jusqu'à

ne plus courir, ils ont couru chacun de son côté : elle qui le trompait et lui qui la trompait: cm ne peut même plu6 s'appeler tromperie! Tous deux inli lèles, mais discrets, polis et doux. Jamais un »chc, ni jamais un mot d'impatience. Les <iehors d'un.' excellente amitié conjugale. Et enfin les voici au bout du chemin, futiles et aimables compagnons, arrivent <ans accidents, >auvés...

— Par le men 'cria, encore M'"' Durnv.

— Mais non : par le silence! Je vous jure que ce

la niera

Mathieu, qui était enchanté, souriait à Juliette et, pour l'approuver, dodelinait, tandis que, d'une de ses mains, il avait l'air de scander, de modeler, de caresser les paroles de la jeune femme. D'ailleurs, cette anecdote n'égaya que lui, parce qu'il avait seul le goût des petites consolations désabusées. Les autres gardaient une juvénilité qui n'est pas volontiers contente et se payaient d'aphorismes peu contrôlés. Mathieu, son délice un peu pervers était de voir sa vieille et morne philosophie rajeunir et embellir du fait de la gentille femme qui l'avait adoptée, ou semblait l'avoir adoptée, en tout cas avec grâce : il aima l'odeur de l'automne parmi les roses du printemps.

Après avoir, ainsi que les autres, subi presque naïvement l'espèce de vague tristesse qui émanait de l'évocation de ces vieillards doux et perfides, Jacques soudain s'en amusa et rit, comme d'une farce qui a bien tourné, de leurs deux fraudes consenties. Son rire fut jovial, cynique et franc. Son rire fut aussi, à l'adresse de Juliette, un hommage un peu gros et tel que sans doute elle ne l'eût pas désiré, un hommage pourtant et qu'elle accueillit.

— C'est vrai, dit-il, on parle beaucoup trop ! Menezmoi chez vos cousins Le Fébure. Je ferai leurs portraits, comme le. vieux Franz liais, quand il fut las des hommes d'armes et des confréries de buveurs joyeux, peignit les bons vieux et les bonnes vieilles qui administraient les hospices de Harlem, visages de silence et d'hypocrisie compassée.

— Non! répondit Juliette. Vous êtes trop jeun! Kl Mathieu l'applaudit.

Mais, Alain, cette philosophie du silence n'agréait

MO OfOUB ET LE IICKBT

point a sa vivacité. Il remarquait avec chagrii 1

Lie phil ^pnîe-4a et de l'obstination dtrace c laquelle Juliette avait, l'après-midi, élud- -dons pressai tes. Surtout, il était éperdu d'apprendre que. L'après-midi, Juliette fût -ortie pour aller -chez ces Le Pébur . ■ •! doo pour songer -à lui, pour être seule et chercher le moyen d'éluder son amour. Elle no lui avait rien dit de tel, cl ne lui avait pas «lit le contraire peut-être. Que lui avait-elle dit? Il ne le savait plu-. .Mais, pour le moins, elle lui avait gardé le silence que M1* Durny appelai! ■ songe.

11 s'était, depuis soi incartade, cantonné dans une espèce de solitude morose et dont il ôpr *rvait de l'ennui, de la gêne, comme si la révolte de son, orgueil aboutissait à quelque bouderie. Eh! Jacques lui-même, plus malin n'avait-il pas bon lé? Mais, plus malin décidément, Jacques avait su, le moment venu, et venu vite, faire sa rentrée dans la causerie, sans nul embarras, et y prendre la première place. Manque de dignité? Plutôt mépris de la querelle et du querelleur : il dédaignait de s'attarder à n'être point d'accord avec ce jeune homme et. pour ce jeune homme et sa p dite impertinence, il ne se lût privé d'avoir - n aise auprès de Juliette! Alain lui enviait sa désinvolture, si commode, un peu vulgaire et qui pourtant n'était point vile.

dément, a chacun sa manière : et l'on ne modi-

d'une minute à l'autre ses personnage. Le

principal «tait de marquer, à défaut d'importance

: n . ia volonté de n'être plus un adolescent facile a mener, a houspiller, à duper : Alain lâchait de fortifier sa fatuité. Pats, comme il n'avait de pré-

tentions éveillées qu'à l'égard de Juliette, c'est à elle qu'il résolut d'ôter l'envie de le négliger. 11 se montait la tête à propos d'elle et, par amour, venait mentalement à la traiter en ennemie. Les reproches qu'il avait à lui adresser, les questions qu'il avait à lui poser, les plaintes qu'il avait à lui infliger formaient un réquisitoire éloquent dont la véhémence le bouleversait. L'amour d'elle tournait contre elle et, pour cela, ne cessait pas d'être l'amour-; mais la méchanceté de l'amour était plus vive en lui que sa douceur.

11 avait une grande hâte de se trouver enfin tête à tête avec sa bien-aimée et guettait, aux aiguilles de la pendule, l'heure où ordinairement finissait la soirée. Elle finissait toujours de même et, pour ainsi dire, mourait de sa belle mort. Quelqu'un pliait son ouvrage, ou foien rangeait un jeu de cartes, ou bien se levait pour regarder le baromètre et annoncer le temps du lendemain. C'était le signal auquel on obéissait avec nonchalance et avec la ponctualité que donne l'habitude, vers onze heures un quart. Mais il arriva que l'heure habituelle passa, sans que s'en aperçût personne, excepté Alain que son impatience tourmentait. Jacques parlait et n'arrêtait point de parler et d'être beau de fougue et de fautai- u-

reuse. il avait premièrement supprimé sa mauval humeur, et puis aboli l'inquiétude qui en était résultée, le tout à sa guise et à sa minute choisie : coin: on redoutait ses moments de hargnerie, on lui savait gré do ses" bonnes détentes. Et maintenant il gouvernait un empire aimable <'i satisfait : Alain eonl liait malaisément sa fureur d'émeutier qui n'a point son coup préparé.

Soudain, Juliette !><>miil :

i 1 2 l'amour et le secret

— Quelle horreur! Minuit bientôt !.. •

Alain murmura en lui-même :

— A Qous deux, maintenant !

C'était l*usage, depuis l'arrivée «l'Alain, qu'il la reconduisit tous les soirs qu'elle venait. Au moment de partir, elle dit :

— Mais, Alain, ne te dérange pas. La route sûre et il fait clair comme en plein jour. La lune est spl< ndide.

Elle ne faisait aucune cérémonie, ordinairement. Alain crut qu'elle s'avisait de lui échapper, redoutant sa juste querelle.

— C'est vrai ! reprit Jacques. Il fait clair comme en plein jour...

Est-ce que Jacques ne tâchait pas de la lui enlever?

— Ah î mais non! fit Alain. Je vous conduis.

Et, comme il avait eu, sans le vouloir, le ton de la polémique, Mathieu eut soin de placer quelques mots qui ne fussent là que pour faire tampon, le cas échéant :

— Belle Juliette, on ne va point vous laisser sur routes.

— Je n'ai pas peur du loup! dit-elle.

Et Alain ne sut pas si elle le déliait de l'effrayer en aucune façon. Mais, à tout hasard, il releva le défi et, fort de son irritation lentement accrue, il se croyait un garçon de qui l'on a fini de se moquer.

Dehors, c'était la splendeur douce du clair de lune.

Dans le jardin du ciel, désert et vaste, s'épanouissait la fleur unique ou, dans ce miroir d'eau, ce nénuphar. Dont Juliette fut si bien charmée qu'elle s'arrêta une seconde à regarder la merveille resplendissante. Alain d'abord ne songea point au clair de lune et avait toute sa pensée occupée autrement. Mais Juliette, qui regardait la céleste beauté, fît que lui-même leva les yeux : et alors, il reçut, sans l'avoir voulue, la bénédiction de tranquillité que répand la nuit manifeste.

Puis Juliette et Alain partirent. Juliette s'attendait que ne fût pas commode le compagnon qu'elle aurait en chemin, tout chargé d'amour, de rancune et de sentiments brouillés. Quanta savoir au juste où il en était de son émoi et de ses projets, elle n'avait qu'à le guetter sans rien dire. Et l'on est gauche, à ne rit n dire quand paraît si urgente la nécessité de parler ; mais le subtil enchantement du clair de lune excusait le silence. Alain lui-même, son interrogatoire au

11 i l'amour et le secret

!.. ut des lèvres, cédait malgré lui à ce conseil d'une taciturne. Et Juliette, qui avail à redouter les

récriminations d'un amanl déraisonnable, se sentait égée par la blanche déesse la lune : assurance

un peu fragile el qui ne la dispensait pas de toute

inquiétude; elle se iiail à son courage beaucoup

mieux.

Par les belles nuits éclairées, il y a une contrariété ilière entre l«i ciel si pur et la terre où luttent la

lumière et l'obscurité. Dans les espaces découverts,

l'influence du ciel domine. Mais, sur la route, l'ombre arbres fit do bizarres dessins; les taillis creuut des trous noirs ; les deux bords de la route et,

plus loin, les bois, les fermes et les granges compo-

mt un paysage méticuleux, sournois et plein d'em-

ics. Alain fut ainsi ramené à son propos, qui

n'avait point le calme de l'éther, mais la complication

talillonne d'en bas. Et Juliette, l'ayant deviné, dit tiennent :

— Nous y voilà!

ait un peu narquoise, mais sans nulle méchanceté; de sorte qu'Alain prit pour un encouragei moquerie : toutefois il adoucit le ton de ce qu'il allait dire et qui, dans sa pensée, criait plus

— Oui. Je voulais voua demander... Vous êtes dons allée tantôt chez vos cousins Le ïïè ... Vous m'aviez dit...

— Je ne t'avais pas dit le contraire.

— Ah! c'est ;> tssible... Mai-, mui, j'avais entendu le contraire.

— Alors, e'esl ta faute.

Rlle se lut et bientôt reprit :

— Mai:--, si tu veux absolument savoir la vérité, je vais te la dire : eh ! bien, non, je ne suis pas allée, cette après-midi, chez mes cousins Le Fébure. Es-tu content?... Mais oui, tu es content! Comment ne le serais-tu pas? Cela te prouve que j'avais, à cause de toi, quelque chagrin qui me rendait incapable de rien faire posément et que j'étais, à cause de toi, en détresse dans la campagne. C'est ridicule — et c'est inévitable, je n'en doute pas, — c'est ridicule cependant, que la tendresse que tu as pour moi ne soit contente que de m'attrister : n'y pensons pjas!... Après cela, ce qui te fâche, c'est que' j.'aie dit que

'■ais allée voir mes cousins Le Fébure. n'y étant point allée. N'est-ce pas?

— Oui.

— Mais toi, quand tu es rentré, as-tu raconté à Jenny ta journée? As-tu dit à J nny : « J'ai passé ma journée à courir après Juliette »? Si tu as dit cette vi 'rité-Ià, j'ai à t'en vouloir plus que tu n'as à me reprocher un mensonge. Est-ce que tu l'as dit?

— Mais non! Vous savez bien qu'on me tuerait plutôt que de profaner le secret de mon cœur.

— Ah! mon pauvre petit, le secret de ton cœur, lu ne le dissimules pas très bien. Tu n'as aucune hypocrisie!... Ce qui te fâche, c'est que j'en aie, à c ■ qu'il

table, pour deux. J'ai raconté tout le détail de ma visite. Maïs, quoi! j'ai raconté une vi.-ite qui remonte à quelques jours : et, comme les Le Fébure ont tovles le-urs journées pareilles, tu peaa 6tre sàr que- je n'ai rien dit. à leur sujet, qui ne fût la vérité même, avec une exactitude parfaite... A moins qu'ils if soies! morts ce matin! Seulement, ;i. je n'y poux asse mes prévisions. Bl ne, si

1 L6 l'amour et le secret

Ton n'es! point an astrologue ou un prophète miraculeux, on arrange son existence quotidienne selon les probabilités : c'est humblement tout ce qu'on peut faire de mieux.

Elle plaisantait avec tant de bonne grâce que, peu à peu, Alain perdait l'entrain de la tourmenter. Elle le div< rtissail : mais elle ne le persuadait pas. Comme. d'ailleurs, la roule n'était pas longue, entre les deux mais ! i î 1 1 \ et d'elle, sa malice ne fut bientôt

que de gagner du temps. Si elle réussissait encore a divertir Alain le long de trois cents mètres, elle aurait éludé la difficulté principale et ajourné le reste. Arrivée à sa porte, elle dirait adieu, serait gentille, un peu insignifiante et irait dormir.

Elle reprit :

— Je ne crois pas qu'ils soient morts ce matin... Ces Le Fébure : je te parle de ces Le Fébure!... S'ils étaient morts et que Jenny m'en fit la guerre, je lui apprendrais ce que c'est que le mensonge. Tu n'as pas l'air de t'en douter, mais le mensonge est un péché qu'on ne commet pas tous les joui>. Mentir, Alain, c'est dire le contraire de la vérité aux personnes qui ont le droit de vous la demander. Mais oui ! Nous ne sommes pas tenus de dire la vérité à tout bout de champ. Ce serait la fin du monde! Les diseurs d'inutiles vérités sont des anarchistes ou des fous qui ont juré la perte du prochain. Regarde-les : tu remarqueras qu'ils ont, le plus souvent, les yeux dissemblables, des tics nerveux ou enfin quelque signe de vivre sous l'empire du Mauvais. Eh î bien, il plaît ;• Jenny de me demander ce que j'ai fait de ma journée : ce n'est pas une raison pour que j'aie le devoir «b lui répondre; ah! mais non, pas du tout! Par

bonheur, jo sais bien élevée, je sais ce que parler veut dire et je prends sa question pour ce qu'elle est; je réponds au gré de ma fantaisie.

Comme ils avaient déjà passé la barrière du jardin et suivaient l'allée qui menait à la porte de la maison, Juliette, en guise d'adieu un peu tendre et qui dût laisser Alain très satisfait, dit :

— Je n'ai pas dit la vérité à Jenny parce qu'elle n'avait pas le droit de l'exiger : et, au surplus, elle ne l'exigeait pas ; car elle est simple et bonne. Mais, à toi, je l'ai dite, parce que l'aventure de notre journée et notre amitié qui a subi aujourd'hui des tribulations te donnaient quelque droit, dont je suis sûre que tu ne voudrais point abuser, quelque droit de m'interroger. Je pense que tu m'en sauras bon gré. Du reste, ce n'est pas un grand cadeau que je te fais ; je t'ai donné ce que j'avais : un peu de vérité, puisque tu en étais si curieux. A demain. Je suis ton amie. Adieu.

Ils étaient à la porte de la maison. La maison dormait, fenêtres éteintes. A la porte seulement, derrière des barreaux de fer, luisaient des vitres sous les reflets de la lune; les poignées de cuivre aussi étaient brillantes. Juliette mit la clef dans la serrure. Alain ne partait pas et il semblait immobilisé par une hésitation poignante.

— Adieu, dit-elle encore.

Mais, au lieu de s'en aller, docile comme elle y comptait, Alain lui prit la main qui tenait la clef, ôta cette main, tourna la clef lui-même et, la porte 'ine fois ouverte, il dit à Juliette :

— Soyez bonne! Permettez-moi d'entrer cinq minutes., îe ne peux pas vous quitter ainsi ; je ne le peux pas, Juliette.

Elle le regardait avec étonnement.Ce n'était plus le garçon que, tout à l'heure, elle amusait de propos futiles et croyait avoir éconduit saus trop de peine. Il avait pris une force de volonté singulière; et, à son tour, Juliette se sentait dominée. Elle répondit doucement :

— Non. Je te verrai demain. Songe comme il est tard. Et elle essaya de rire :

— Et ça réveillerait la maison. Qu'est-ce qu'on dirait? Je suis brave, mais pas devant les ragots des domestiques.

11 entra, bel et bien.

Quand il eut ainsi marqué sa résolution nette, son visage devint suppliant. Juliette se résigna, chétive et puis étrangement troublée. Elle ne savait plus exactement ce qu'il était opportun de faire. Elle obéissait; et Alain, qui la suivait, la conduisait pourtant. Elle ouvrit la porte du salon, trouva dans l'obscurité son chemin jusqu'à la prise d'électricité. La soudaine lumière d'une lampe les éblouit un instant l'un et l'autre. Elle s'assit dans une bergère et attendit qu'Alain voulût parler. Elle ne montrait ni colère ni amitié, plutôt une espèce d'ennui indulgent. Alain, resté debout, rayonnait de joie craintive et n'avait pas envie de bouger ou de rien dire. Un peu plus tard, sa voix tremblait pour dire seulement :

— Merci !

Or, il avait un air de si humble bonheur qu'elle en fut touchée ot le récompensa de son rire un peu triste où l'on voyait son âme, ordinairement cachée sous la gaieté non pas feinte, mais seule apparente.

— Si vous saviez, reprit Alain, comme je vous remercie !

— Mais de quoi, mon Dieu! Car enfin nous nous voyons tous les jours. Et tu n'as qu'à venir me voir, si le cœur t'en dit.

— Vous savez bien que ce n'est pas la même chose. La preuve que vous le savez est que d'abord vous me refusiez le grand plaisir que vous me faites. Je m'en irai bientôt; mais il me restera de vous avoir eue pour moi tout seul, en confidence, un peu de temps, la nuit...

Le dernier mot la rappela au sentiment d'une imprudence et, comme Alain l'avait voulu, lui fit l'effet d'une caresse : contre quoi elle se défendit par le menu stratagème d'un badinage.

— Il faut avouer que c'est une heure indue, pour une visite!

Mais Alain s'était assis en face d'elle; et il lui dit :

— Je m'en irai bientôt. Mais, pour ce peu de minutes, faites-moi la grâce de garder votre visage vrai, qui ne rit pas pour se cacher derrière sa gaieté. J'adore votre rire; mais je le verrai tous les jours : ce que je ne verrai plus, c'est votre âme beaucoup moins gaie, un peu triste même et, j'allais dire, bleue et grise.

Il l'avait désarmée. Elle s'aperçut qu'elle s'était dévoilée et qu'elle ne lui jouerait plus la comédie de frivolité qu'elle jouait sans cesse à tout le monde, à elle aussi le plus souvent. Elle en éprouva une gêne et comme un désagrément de pudeur offensée. Puis, tout ce qu'elle était sur le point de dire, selon ses habitudes do causerie, expira sur ses lèvres : son âme vraie n'avait pas l'habitude de rien dire. Une Jarme lui vint aux yeux.

— Sois content, dit-elle, jo ne ris pas.

1 J> L'AMOUR ET i.i: SE( RET

— Vous rirez bientôt... Je suis égoïste, d ~t-ce pas? d'aimer votre mélancolie. Je le sais bie

que j'ai tant de chagrin ! Si vous en avez uu vous m'êtes pins amie.

— Quel chagrin as-tu?

— VOUS le savez!

— Mais non! Ne me dis pas que c'est le ch;>. que je t'ai donné cette après-midi. Tu étais Inste déjà.

— Vous vous en êtes aperçue? Eh! bien, oui. retour à la maison m'a déçu. Je n'y ai pas retrouvé ce que j'y avais laissé. Ce n'est plus la même mai vous comprenez? Quand je suis partie, ma mère était uniquement ma mère. Il y avait aussi mon père : je l'aimais bien. Vous l'avez connu : c'était un homme qui n'avait pas un grand génie, mais qui avais une simplicité sans reproche. 11 parlait peu; on lui

peu d'attention... J'aimais davantage ma mère : je l'adorais. Et elle m'adorait aussi!

— Et maintenant?

— Maintenant... Vous êtes beaucoup trop fine pour ne pas sentir que ma mère n'est plus à moi comme elle était à moi !.. Il y a, entre elle et moi, son ; Entre elle et moi. jadis, il n'y avait personne. J ! ne crois pas qu'elle eût pour mon père un amour qui me prit rien d'elle. Tandis que, Jacques, voilà adoration nouvelle...

— Ah ! que veux-tu?

— .le le déleste!

— Ta se voit, mon pauvre peLit!

— Tanl pis!... Ah! qu'il Le voie : ça m'é] le' lui dire !

— Jenny en serait, désolée.

l'amour et le secret 1-î

— Je ne veux pas qu'elle soit désolée ; je ne veux pas lui faire de peine. Mais elle a profité de mon absence pour épouser cet homme. C'est une chose qui me blesse d'une façon perpétuelle et atroce. 11 était ami de mon père, et de ma mère, et de moi. Je l'ai connu lès mon enfance, comme un vieil ami. Je vais à la guerre; je reviens : et le voici chez moi. Chez moi ? Ou moi chez lui : je ne sais pas !

— Voyons! Ça ne s'est pourtant pas fait si brusquement, ce mariage! Tu as été averti?

— Évidemment! elle m'a écrit... Seulement, j'étais en Orient, où il y avait la fièvre et la guerre : je pouvais y rester, comme tant d'autres! Il m'a sem! que, si je mourais, il valait mieux qu'elle ne fût : seule. Et puis, j'étais loin : de loin, vous savez, rien n'est rien!

— Qu'as-tu répondu?

— Ce qu'on répond. Mais vous étiez là. quand ce mariage s'est fait, sans moi? Vous en savez plus que moi.

— J'ai su, reprit Juliette, ce que tout le monde a su : que Jenny épousait Jacques. Mais je n'étais ;

là : je voyageais.

— Mettons que j'ai tort, si vous voulez : je no dis pas non; mais il me fait l'effet d'un voleur. Il m'a volé maman...

Alain eut un sanglot dans la voix; et puis il eu1 yeux pleins de larmes, quand il ajouta :

— Et vous, peut-être !

— Et moi? Tu es fou !

— Oui! Toute la soirée, j'ai eu l'impression qu'il vous volait à moi. Ah! je sais bien que vous n'èl pas à moi. Mais, puisqu'on voit que je vous aim

Il- L'AHOUfl ET I.K RtGRKT

vous ne Pavei dit, sans <I<»ntr l'n-t-il vu : et. toute la soirée, il n'a fait que me ridiculiser à vos yeux et vouspIaJTe plus qu'il ne m'est donné de vous plairo...

— Jal mi !

— Ah! oui, je suis jaloux. Si vous pouviez m'ôter cette jalousie-là, vous me feriez plus de bien qu'où ne m'en a fait quand on m'a 64é i\<> la poilrine cette

ille qu'un Boche m'y avait mise. Ou m'a sauvé la vie Je suis plus malade que je no L'étais ; je souffre davantage!

I. >s amants qui annoncent qu'ils vont mourir de leur blessure sont une engeance détestable H qui abus- de la pitié que 1 ïs g 'utiiles femmes ont toujours prête. Juliette, parmi les vains adorateurs de sa beauté, tolérait le plus difficilement ceux-là, dont le stratagème lui paraissait une lâcheté. Peu s'en fallut que les plaintes d'Alain n'éveillassent en elle un sentiment de ce genre. Mais elle s'aperçut qu'elle l'eût regr Mé. de sorte que sa courte fâcherie tourna en complaisance.

Alain réprit :

— Cet homme a dévasté le souvenir de mon enfance !

Et il prononçait de grands mots. Ses phr.i n'avaient pas de simplicité. C'e>! que dans la passion qui vous emporte, on perd le sens de la mesure; ce qu'on éprouve et qui vous a bouleversé nous ôte le soin qu'il faudrait pour trouver l'expression juste d'un vif émoi : Ton dit ce qui vous vient à la pensée el qui manque de l'exacte ! lyauté que donne l'étude. La sinoéri :œur est naïve, non la sincérité du

langage.

Dans <'<• dés >rdre, Juliette avait un peu ie peine à

se reconnaître. Mais elle était patiente et attentive. Elle laissait se dérouler la kyrielle des mots et, à de certains moments, attrapait la pensée vraie de ce jeune homme éperdu. Elle sentit comme il l'aimait, comment il aimait en elle son enfance à lui, son enfance blessée par les nouvelles conjonctures, et comment il rêvait de continuer avec elle une ferveur qu'avait exaltée son premier baiser de petit garçon qui s'éveille déjà. Cela était voluptueux et doux, mêlé de précoce libertinage et de fidélité exquise. Cela était, pour lui. délicieux : pour elle un peu étrange et assez bien enveloppant.

— Comprenez-vous que je vous aime? dit Alain.

— Mais oui ! répondit-elle, avec une bonne foi qui, un autre jour, l'eût fait sourira. Mais oui, je le comprends !

Si vraiment livré que l'on soit au lyrisme du cœur, on o'évite pas de raisonner, et la dialectique intervient dans les couplets de l'amour.

— Ce que vous ne comprenez pas, reprit Alain. c'est pourquoi vous seriez amoureuse de moi comme je suis amoureux de vous... Hélas î moi non plus! je

>ue. Mais onfin...

Ce qui l'empêcha de continuer, c'est la modestie : car il voyait se dessiner clairement dan- son esprit la file d iments qu'il Oj dl à l'in Lifférence

de Juliette, à l'ignorance où il ! lit d'elle-même

et d'une vérité qu'elle avait tort de ne ivrir.

Théorèmes ingénieux, el d'une ingéniosité franche, qui ab >ut*ssaient tousà la c inclusion voulue ; \

/. bien que vous m'aitn i '. Seulement, cela il ^ saurait s»» dire, sans ridicule de plaideur ensorcelé. Alain se lut et Juliette s'attendrit d'un i où elle

entendait plus de vérité que n'en contiennent les mots éloquents.

Soudain, l'évidence fut telle dans L'esprit «l'Alain, qu'il en frémit: Juliette «levait L'aimer; et, si elle ne l'aimait pas, c'est qu'elle était amoureuse de Jacques . L'esprit bâtit de ces nécessités logiques, bâtit avec des fantômes d'idées les solides châteaux d'une certitude et, ses dépendances, les preuves. Son raisonnement, qui lui semblait rigoureux à merveille, Alain n'eût point osé le développer à Juliette et peut-être ne l'aurait pas su déduire comme il faut; mais il ne se tint pas de poser la question décisive. Celle-ci, sans les motifs dont elle était la conséquence, éclata singulièrement :

— Mais vous méprisez Jacques ?

Elle n'évita point d'être un peu surprise et répondit :

— C'est un bel artiste.

Alain reçut cette réponse avec un tel chagrin déconcertant qu'il eut un brusque effort d'énergie à faire pour se rebiffer :

— Enfin, vous ne l'aimez pas ?

— Mais non ! fit-elb'.

— Répétez-moi que vous ne l'aimez pas !

Il crut qu'elle ne voudrait pas le répéter, soit que son insistance l'eût contrariée, ou qu'elle hésitât peut-être à mentir. Mais elle dit :

— Sois content : je ne l'aime pas.

11 eut aux yeux une allégresse qui disait absurdement : c Alors, vous m'aimez? » Et elle répondit à ces paroles qui n'avaient pas été prononcées :

— C'est toi que j'aimerais, si je n'avais pas résolu de n'aimer personne.

Elle rougit. Ses mains tremblèrent. Ses lèvres serrées auraient tremblé, si elle n'avait mis toute sa force à les contraindre. Mais elle regardait Alain fixement et avec une espèce d'effroi douloureux. Alain ne bougeait pas : car il éprouvait cette paralysie que vous inflige un bonheur inexprimable. Ses regards, confondus avec les regards de Juliette, brûlaient d'une ardeur extraordinaire. Ils s'aimaient : leur mutuel amour les enchanta quelques instants. Puis, sans qu'ils eussent parlé davantage, leur entente se défit : Juliette songeant à la résolution qu'elle avait prise de n'aimer personne ;et Alain ne songeant qu'à cet aveu qu'il possédait comme une âme qui s'est livrée.

Alain voulut prendre la main de Juliette : et c'était sa première audace, non toute sa folie. Elle retira sa main, se dressa et, blanche maintenant, glacée, elle dit:

— Tu me l'as fait dire ; tu m'as arraché ce qu'il ne fallait pas dire. C'est un grand malheur : tu as tort de ne pas t'en apercevoir.

11 répliqua :

— Mais vous m'aimez !

— Je t'aimerais...

Et, au moment d'ajouter « si », les impossibles conditions qui tout à l'heure lui semblaient un empêchement si évident qu'Alain lui-même, et fût-ce avec désesp ir, s'inclinerait devant leur hostilité farouch . tombèrent en ruines dérisoires. Elle ne mentail pas elle avait sa résolution prise de ne pas aimer Alain : de n'aimer personne, et il ne s'agissait que d'Alain, depuis peu. Et l'on aime sans le vouloir; mais Ion -abandonne ou l'on se refuse à la velléité d'amour.

Et, pour n'aimer pas ou agir comme si elle n'aimait

. i 11 • avait, terriblement nettes dans sa pensée,

plus de raisons que n'en réclame une décision, de

t >11 manière qu'elle se croyait protégée. Protégé*

litre Alain'.' Mais nui! Kl non qu'elle admit de lui énumérer tant de raison»: le total sufdsait, le total qne résumait son refus d'être amoureuse. Elle avait

>ntré de la faiblesse en avouant qu'elle aiui -rail et, autant dire, qu'elle aimait; et la force dont elle se croyait assurée, elle en gardait la li nrté, i ii<- n'en

rdail pas le 1 i tutélair*. Elle se s. mi! il dé-

munie ; elle eut peur, elie eut honte et pitié d'ellemême.

Alain ne la ménageait que le temps de maîtriser en lui trop de zèle imprudent. Il eut de l'impatience, dont elle fui épouvantée.

— Alain, s'écria-t-elle, je ne veux pas t'aimer? Et sa voix était suppliante. Mais Alain, vif, lui

manda :

— Pourquoi?

— Ah! pourquoi ? répondit-elle. Qu'importe! Je ne u\ pas, je ne veux pas être ta femme. Et, si je

t'avertis que tu me mets à la torture en me questionnant davanta ît-êlre que tu voudras bien avoir pitié de moi.

11 la regardait avec stupeur; il n'avait pas l'air de comprendre ce qu'elle lui disait. Alnr-. i lit :

— .Jamais je n • s irai ta femme, jamais !

Et elle fut bien étonnée <!.■ voir qu'il n'était pas aceaidé de douleur. Est-ce qu'il me l'entendait p Bile répéta :

— Non, jamais, jamais!

Il devait l'entendre! Al re, il ne se récriait pas*,

c'est qu'il ne croyait pas que ce tût la vérité? C'est qu'il la croyait entichée d'un caprice de lame,- dont il saurait la délivrer? Mais non : jamais, jamais ! Et elle répétait à demi-voix, presque machinalement, ces deux syllabes désespérantes qui ne le désespéraient pas. 11 conservaitson air d'allégresse confiante et quasi provocante. Il avait toute sa figure en joie ; il la laissa répéter : « Jamais! jamais ! » et bonnement répliqua :

— Vous aurez beau dire, vous n'arriverez pas à me faire de la peine. Il est trop tard : je suis heureux î

Elle pensa défaillir. Il la soutint et l'aida quan.l elle voulut de nouveau s'asseoir dans le fauteuil où elle était avant sjii aveu. Elle appuya sur ses genoux ses deux coudes et appuya son front sur ses deux paumes. Elle dit :

— Je suis donc folle? Ou, si j j ne suis pas folle, c'est toi qui es fou. Gar je te dis ce qui est notre malheur : et tu ris.

— Notre malheur, quand vous m'aimez ?

— Tu ne comprends donc pas? Je t'ai dit que je ne voulais pas être ta femme. Et je t'ai dit la vérité: n'en doute pas... Seulement, ça t'est bien égal, à toi, parce que, tu n'oses pas me le dire, mais Lu le dis à toi-môme, que je peux être ta maîtresse... Eh î bien, non: je ne veux être ni ta femm ! ni La oeaiiresse ! Ne crois pas que j la mijaœ las ça: je ne t'en vomirais pas, d'avoir en cet! -la. qui ne m'oflense pas. Je n'en à in'

mais à t" «lire... il in'encoùi i pour q ie tu aies

la charité de n'insistes plus : promets-le moi !... que je iir veux pas t aimer...

— Mais VOUS m'ai ni

l'amour et le seciœt

— Je ne veux pas... Tu peux m'en croire et briser Jà un interrogatoire qui me tue!

— Quel interrogatoire? Je ne vous ai rien demandé...

Elle s'aperçut de l'imprudence qu'elle avait commise et de l'absurdité qu'elle avait eue d'agacer la curiosité d'Alain qu'elle voulait qui fût résigné au silence.

— Ah! c'est vrai, fit-elle.

Et elle pleura comme une pauvre petite enfant qui a été trop maladroite et que sa confusion met au supplice. Alain s'avisa de la consoler, s'approcha d'elle et, doucement, lui dit à l'oreille :

— Pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme?... Vous vous taisez. Mais un jour, c'est vous qui m » le

/., de vous-même. Alors, je vous démontrerai que votre excuse ne vaut rien... Dites-le donc ce soir? Il la traitait si gentiment qu'elle adora cette douceur qui, grâce à lui, revenait à eux. Elle avait craint les rudes questions d'un jaloux: au lieu <ie quoi, elle trouvait une bonté discrète. Plutôt que de gâter une si charmante surprise, elle bavarda :

— Mais, voyons, je suis plus âgée que toi ; je serai vieille quand tu seras encore jeune!

— Et puis ?

— N'est-ce donc rien ?

— Non, ce n'est rien!... Est-ce là toute la raison qui vous a mise en tel émoi pour me dire que vous m Beriez pas ma femme? En tout cas, soyez tranquille et ne craignez pas que je vous fasse repentir de m'avoir dit que vous m'aimiez. Regardez-moi et

si vous voyez en moi autre chose que du bonheur.

— Ce soir ! dit Juliette.

Et, visiblement;, elle imaginait de tristes lendemains dont elle avait peur. Alain, tout à son bonheur présent, tâchait de l'y ramener.

— Eh ! bien, oui, ce soir ! répliqua-t-il. Et je ne sais pas ce qui nous attend... Que redoutez-vous? moi, je ne redoute rien. Vous croyez deviner mieux que moi les jours et les années : ce n'est pas sûr. Ce qui est sûr, c'est que nous nous aimons. Vous n'allez pas vous dédire...

— Ah! fit-elle, non...

— Cela me suffit !

Et il s'attendait qu'elle fût désormais toute rassurée, comme il était sûr de lui et d'elle. Mais il ne la vit pas surmonter promptement son trouble et il reprit :

— Vous ne regrettez pas de m'avoir dit que vous m'aimiez?

Elle hésita quelques secondes, où Alain l'épiait sans crainte. Elle hésita pourtant; et puis elle répondit :

— Non, je ne le regrette pas... Mais, toi, ne le re- I ! jamais !

Comme pour sceller son engagement de ne Le regretter jamais, il lui baisa la main. Juliette donnait sa main, l'abandonnait; et elle sentit que 1 • baiser d'Alain lui était doux. Elle mil sou autre main sur ni;' d'Alain. Et elle lui dit:

— Embrasse-moi !

H k'étreignit passio )nt et ave:- la timidité

l!<' lui eût reproche de ne point avoir. Une

mn* folie le hantait : il en fut le maître. Sou

baiser fut d'abord à la joue de Juliette; puis aux

lèvres, un instant; elle frissonna et, vite, se déroba. Lui, ne desserra guère son étreinte. Il fit descendre au cou de Juliette, à la place qu'il avait, sur son dessin, marquée d'une rose. l>i baiser continu qu'elle ne refusait pas, son baiser d'amant que rendait plus anodin, plus innocent? non : plus amoureux encore, mais comme un peu plus permis, le souvenir sournois et délicieux. Au cou s'attarda le baiser.

Quand Alain releva la tète, Juliette le regarda aux yeux. Elle n'était pas offensée ni honteuse. Mais elle consultait, dans les yeux d'Alain, l'âme de ce garçon, la vit modeste et l'en aima plus volontiers. Son air. à ce qu'elle observa, n'était pas victorieux et plutôt demandait pardon et disait merci : dont elle l'approuva ; les femmes ont tant de fierté dans la faiblesse!

Alors, elle reprit une souveraineté opportune. Elle ne se souvint pas d'avoir été pusillanime, un peu chétive entre les bras d'un jeune homme qui, au bout du compte, l'avait conduite où il voulait, dolente et alarmée. Elle dit, avec une tendre gaieté :

— Maintenant, tu vas t'en aller, bien sagement!

Il ne protestait pas : il était docile et charmé. Il balbutia :

— Juliette, mon amour et mes délices!

Elle se leva de la bergère où elle avait été aux mains de l'amour. Elle parut se dégager sans peine de l'enchantem ni qui l'avait tenue captive et auquel cédait, comme à une extase Alain silencieux. Elle tendit si deux main-, que les deux mains d'Alain saisirent. Comme par jeu. elle le tira de sa langueur et Fobli^ de - r a Bon tour de la chaise où il était asfi

tout à côté delà bergère. Il fut debout, en face d'el! .

et leurs visages rapprochés allèrent encore à un baiser, que prestement Juliette finit d'un rire tendre et amusé. Elle répéta :

— Maintenant, tu vas t'en aller. Il est temps ; il est tard.

Il ne disait pas non; mais il ne s'en allait pas. Elle crut qu'elle n'avait pas à le chasser, mais à le réveiller :

— Allons! Sauve-toi... Veux-tu bien te sauver? Elle était si simplement gaie, après avoir été bien

triste, elle semblait soudain si délivrée des pensées qui tout à l'heure assombrissaient son amour et ce changement se faisait d'une si rapide manière que d'abord Alain ne sut pas la suivre dans sa gaieté. De ses doigts, elle lui caressa le front, comme si elle y effaçait une mauvaise idée :

— Ote-moi de ce front, dit-elle, toute la rêverie que je n'y veux pas. Et puis va-t'en, mon petit Alain, je t'en prie.

Elle le poussa un peu et lui offrit le bras, où il s'appuya :

— Et ne faisons pas de bruit!...

Dans l'antichambre, elle n'alluma point les lampes. Ils cheminèrent, comme deux ombres, dans la nuit et, à la porte de la maison, retrouvèrent avec étonnement la clarté de la lune. Alain, qui avait aimé la clarté jaune de la lampe et la nuit momentanée, aima cette lumière de la lune, si fraîche. Il dit à Juliette :

— Venez vous promener...

— Mais tu es fou! répondit-elle. Adieu.

Un baiser furtif et dont Juliette esquiva l'insistance fut leur adieu. Elle forma la porto et la rouvrit tout aussitôt: *

— Ne crains pas de faire crier le gravier. C

comme si lu venais de me ramener. J'arrive, j'allume l'électricité : je ne fais mine de rien «lu i mil Bobs

11 sourit; et cette malice de Juliette l'amusa. Cette malice de Juliette le secoua de la torpeur où il avait l'esprit nonchalant et l'avertit de songer qu'il était un jeune homme en train degalanteri >.

Juliette alla étein Ire la lampe du salon. Deux ou trois lionnes claques rendirent au coussin de la bergère se rondeur honnête. La chaise où Alain s'était fut éloignée à distance respectueuse. Et il n'y avait pas, dans le salon, d'autres signes d'aucun irdre. Juliette examina toutes choses, prompt <ment; et. satisfaite d'avoir bien rangé ses meubles, alla se coucher. En montant l'escalier, elle s'aperçut que sesjambcs étaient un peu lasses, de marche en marche, et que sa main s'appuyait à la rampe, et que dans sa tète les idées n'étaient pas si bien ranque les meubles dans le salon.

Dehors, Alain fit quelques pas et puis s'arrêta pour allumer une cigarette. Il n'était pas pressé; il n'avait pas envie de s'enfermer dans sa chambre : la fraîcheur de la nuit le tentait de baguenauder. Comme il s'arrêtait, au moment de frotter l'allumette, il crut distinguer, à quelque cinquante mètres, passant de l'abri d'un arbre à un autre, un homme et le reconnut : c'était Jacques.

Quand Alain, pour reconduire Juliette, s'en était allé, lui Jacques avait éprouvé une impatience qui offensait la joie orgueilleuse et presque libidineuse de sa belle soirée où Juliette l'admirait et lui donnait la repartie comme elle eût donné son cœur, avec un entrain généreux. 11 pensait à elle, un peu pins tard, dans sa chambre : il avait dit bonsoir à Jenu\ et ^ relire dans sa chambre assez vite, sous le prétest l'heure avancée; et Jenny ne l'avait pas retenu davantage. U s'était lavé ; puis, au lieu de se mettre au lit tout de go, il se vêtit de son costume d'atelier, large pantalon, vareuse large : et, par un caprice, il ouvrit ses contrevents au clair de la lune. Ses fenêtre

1 i l'amour et le se< i;;.i

donnai ni pas sur laroute qui menait à la maison de Juliette. Mais sa chambre, voisine de la chambre de Jennj était, de L'autre côté, voisine de la chambre d'Alain. De sorte qu'il entendrait, d'un côté, ce le bruit dès que Jenny serait couchée ; de l'autre côté, il entendrait Alain rentrer. Lorsque Jenny dormirait et qu'Alain serait de retour, il seréj mirait d'une s olioù il pourriit songer à Juliette, sachant qu'Alain l'aurait quittée, songer à Juliette seule comme il était seul et tous deux animés encore de la ferveur qui tout à l'heure les avait réunis : la concupiscence qui n'a point ses commodités cherche de folles équivalences de rêverie, chez les gens d'imagination que l'art ou la littérature accoutume aux supercheries de l'idéal.

.Mais Alain ne rentrait pas. La demi-heure qu'il aurait fallu pour aller à la maison de Juliette et revenir, en flânant beaucoup, était depuis longtemps ée que Jacques avait beau coller son oreille à la muraille, il n'entenidait rien dans la chambre d'Alain. Les minutes, après cola, lui fanent un exaspérant supplice. 11 épiait le moindre bruit de la maison, le bois des m ! ubès s qui craque et cette espèce de murmure ini rmitteut qui est comme la voix étouffée de la nuit.

Jacques eut la velléité d'ouvrir la porte deJ d'annoncer, comme u te chose un peu biz Alain n'était pas r. Mil ré! Mais Jenny dormait, probablement... li éteignit sa lampe, afin de voir >'il , sait u.i filet de lumière sous la porte de Jenny. Pat de lumière : i lie dormait. Kl. s'il l'éveillait, a quoi bon? EU ■ avait, pour Alain, tant de faiblesse! voir.-, elle favorisait, Jacques n'en doutait pas, n'en doutait

plu amours d'Alain et de Juliette : il en é;

scandalisé!...

Jenny dormait; toute la maison, pareillement. Jacques sortit à pas de voleur Où allait-il? Mais voir, bel et bien voir, ce qui se passait là-bas, chez Juliette. Sur la route, il s'attendait à rencontrer Alain. S'il le rencontrait, il lui dirait : « J'étais inquiet. Sais-tu qu'il est tard, pour se promener? Je suis venu à ta rencontre. Ne crains-tu pas de tourmenter ta mère? » Il était arrivé ainsi jusqu'à la maison de Juliette; il avait vu de la lumière aux fentes des persiennes. Et alors, pris d'une étrange panique d'amour blessé, il

tait caché pour attendre. Il avait vu ces deux amoureux, sur le pas de la porte, se baiser aux lèvres. Il aurait crié, il eût bondi vers eux : mais ce qui le retint d'agir en sauvage, ce fut cette hésitation que d >d ; certain usage de la pensée : l'impulsion

per >nne ou mauvaise, on est sans vertu ou sans

crime.

Alain le vit. Son premier soin fut de ne broncher aucunement, d'allumer sa cigarette et. pour gagner du temps, de feindre de n'avoir rien vu. Ensuite, la colère s'empara de lui et faillit le lanc t contre l'espion, le Iraitre... ou, quoi encore?. « te rival «'perdu de jalousie el qui l'avait insidieusement filé. De quel droil:" Cette jalousie dont Jacques donnait la pivuve, Alain la sentit en lui-même, 11 se contint : ce fut Peffot dr son bonheur qui L'enivrait de bel et doua

.'vil. il *e prit à marcher comme .-i de ri n'était.

tant, Jacques se dissimulait habilem nt : Alain ne le vit plu-.

Âlai route, craignit que Jacqu commit

une imprudence et, comme il était en pleine absurdité, ne fit un scandale : n'essayerait-il pas d'entrer dans la maison de Juliette; et avait-il en tête un crime, une infamie, quelque idée furieuse et désespérée? Alain retourna sur ses pas, grimpa sur un talus d'où il aperçut, blanche sous la lumière de la lune, la maison tranquille et la porte fermée. Non ! Jacques n'était pas un tel audacieux; Jacques avait eu l'audace hypocrite de le suivre, de le guetter et d'informer par de petits moyens sa jalousie : et puis Jacques rentrait chez lui, par les petits chemins. Alain le méprisa; et ce mépris n'abolissait point la haine, mais l'avilissait et l'envenimait d'un nouveau poison.

Le poison le pire était une inquiétude qui tout à coup vint à l'esprit d'Alain : de quel droit Jacques était-il jaloux de lui? La jalousie est déraisonnable : pourtant Jacques ne devait pas être jaloux, si Juliette ne lui était de rien du tout!... Juliette ne l'aimait pas : certes, non ; pas du tout! Mais il aimait Juliette : il l'aimait jusqu'à risquer cette aventure de sortir en pleine nuit, d'aller par jalousie guetter aux buissons le passage de son rival, et pourquoi? pour le tuer? mais non! pour savoir. C'est l'atroce manie des jaloux, la manie de savoir, quitte à ne rien faire de ce qu*ils savent : ils n'en font que du chagrin pour eux, les pauvres gens, les imbéciles!... Et Alain qui analysait la jalousie de Jacques, oubliait ainsi la sienne. Mais la sienne le tourmenta, quand s'imposa cruellement à sa pensée la certitude abominable d'un amour qui, n'étant pas le sien, lui profanait sa bienaimée. Ce n'était pas sa faute à elle : et il ne l'accusait pas. II n'avait pas besoin de l'accuser pour se

martyriser lui-même ainsi que l'exige la jalousie. Juliette !... On vous a pris malgré elle une femme que vous aimez; on l'a prise de force : et qu'elle ne se soit pas donnée ne suffit pas à votre consolation. Si l'on vous aime votre bien-aimée, il n'est pas de consolation, même à vous dire qu'elle n'y consent pas, même à vous dire qu'elle ne lisait pas.

Et puis Alain se souvint de sa mère : Jacques la trahissait! La pauvre femme, qui croyait à ce fourbe, Alain l'eut vengée et se fût lui aussi vengé, en prenant Jacques à la gorge, et le secouant, et l'obligeant à confesser la double ignominie de son escapade nocturne!... On ne prend pas les gens à la gorge, dès qu'on se demande si l'on n'aurait pas raison de le faire : Alain, qui épiloguait à part lui, tournait à une mansuétude analogue au sentiment qui avait rendu Jacques plus sage que résigné. Pourtant la colère, un moment, le surmonta. Il s'arrêta, regarda autour de lui, aussi loin qu'il put, la route et les champs qui la bordaient : s'il avait alors aperçu Jacques, sa colère était hardiment prête. Il ne le vit pas. Il soupçonna que Jacques le voyait et, plutôt que d'être vu en posture un peu sotte, il continua son chemin.

Jacques le voyait; Jacques le suivait, non sur la route, mais au long d'un sentier que de hauts talus encaissaient : la lune, déclinant vers un petit b< au delà de ce sentier, n'y jetait point de lumière. L'ombre était plus noire au voisinage de la lumière; et, si Alain regardait par là, cette clarté lui rendait l'ombre impénétrable : Jacques se défilait avec une adresse de braconnier, ne se cachait seulement pas, regardait Alain sans se gêner et, plus il le regardait, plus il sentait irritée la jalousie impétueuse, et main-

IMOUR BT LE SECRET

otnl tri serrasse .qui l'avait jeté aux tr

du j •une liomm i.

Il gaspillait >a rancune cl sa fureur jalouse : il n'avait plus guère de souci que de rentrer chez lui, d'être dans sa chambre et de n'éveiller point Jenny. Les arguments de la prudence, au moment des périls bourgeois, en quelque sorte, vous occupent as pour empêcher toute diversion de fantaisie ou de chimère. Jacques avait peur. Il avait pour d'Alain, de Jenny. peur de tout le monde, peur du scandale : il ne songeait plus qu'à résoudre le problème de :trer chez lui sans qu'on sût qu'il était sorti. Comm ni faire? 11 ne croyait pas qu'Alain l'eût aperçu ou^du moins, l'eut reconnu. La merveille serait «l'arriver à la maison le premier : promptement il se coucherait; l'on ne saurait pas qu'il ne dormit pefl depuis longtemps. Mais Alain, sur la route, allait vite : et Jacques devait, pour l'éviter, suivre les dél e sentiers que n'éclairait pas la lu: ! ins

jeune, il était moins leste, avec un chemin plus long, plus difficile aussi. Fallait-il courir? Il en était capable encore. Mais il s'avisa d'un raccourci, lequel traver- ! un arpent de prairie, celle-ci en pleine lumière de la lune: Impossible de s'y aventurer : si Alain tournait la tète par la. il le verrait. Jacques, au lieu de courir, attendit qu'Alain l'eût dépassé. Il PC*) • :iiî à son projet d'arriver le premier : il n'avait pi ie à se presser, mais au contraire à pi rdre du temps. Il at- ! rait qu'Alain fût rentré, fût couché, fût endormi. vu qu'Alain s'endormit, après son plaisir lit bouleversé! A ce moment où le détestai I le [dus. l'embarras où il se trouva le r un arram il, que sa fierté u'ap-

prouvait pas, avec Alain. Somme toute, il capitulerait sans conditions : et le bavardage arrangerait toutes choses passablement. Au lieu de hasarder plus qu'il ne le voulait à cette course de vitesse ou de lenteur calculée, il appellerait Alain, lequel serait surpris, sans doute, et hargneux. Il lui dirait : « Toi aussi?... Toi aussi, la beauté du clair de lune te fait battre la campagne?... » Et, sur la beauté du clair de lune, il l'étourdirait, jusqu'à le persuader peutêtre. Puis, tous deux, comme des romantiques en maraude, ils rentreraient à la maison, chantant le beau clair de lune d'été.

dément, Alain se mit à courir : Jacques en fut déconcerté.

Alain, qui, ne sachant plus où était Jacques, l'imaginait à ses trousses, rageait de ne pas le découvrir, ne consentait p lint à le chercher, ne désirait pas de le rencontrer, mais peu à peu souhaita d'en finir avec ce ridicule espionnage. Principalement, il n'aurait pas dit ce qui l'importunait, ce qu'il redoutait : la prépuce invisible de Jacques lui était une espèce de taquinerie insupportable; il croyait entendre le pas de >s près du sien. Ce compagnon roystérienï

lui déplut tant, que ce fut pour lui échapper qu'il mit à courir.

Il n'avait pas le cœur tranquille et détestait qu'un épisode si dérisoire lui brouillât de mesquine absurdité son bonheur. La haine de Jacques lui troublait

L'amour de Juliette. Il ne réussissait pas à donner à l'un ou l'autre sentiment une prépondérance qui l'eût délivré partage. Il était misérable au sortir

la félicité.

Jacques se fit ton I petit, rengaina son projet d'un

1 M) l'amour et le secret

accord, au surplus, dangereux, attendit et guetta. Il n»1 bougeait plus : il avait pris son parti de rentre? le dernier, de rentrer quand il serait possible de rentrer.

Les deux hommes n'étaient pas loin de chez eux. Et voici Alain devant la grille du jardin, qui nV<t \n-< fermée à clef. C'est l'habitude : quand on sort. Le soir, on prend la clef; l'on ne ferme qu'au retour. Au moment de fermer à clef la grille, Alain se dit : « Mais il ne pourra plus rentrer, s'il n'appelle ou ne sonne, enfin s'il ne réveille au moins le concierge, qui parlera. Je l'enferme dehors! » Cette idée lui parut assez attrayante : il en rit. Cependant, les histoires qu'il y aurait ne seraient fameuses ni pour l'un ni pour l'autre, et ni pour Jenny surtout. Alain trouva, et fut content, le stratagème de taquiner Jacques sans inconvénient : il ferma la grille à clef; mais il laissa la clef dans la serrure. Jacques s'affolerait, verrait enfin la clef, saurait qu'Alain s'était moqiu'- !ii lui... Alain monta jusqu'à sa chambre doucement.

Jacques arriva, comme Alain l'avait prévu, effaré, peu de minutes plus tard. Et jamais clef, tournant dans une serrure, ne fut maniée plus terriblement. Jacques, n'ayant plus à se cacher d'Alain, monta presque sur les talons de l'impertinent. Il était joué ; il murmurait entre ses dents :

— Sale gamin! Tu me le payeras!...

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