I 16 L'AMOUR ET I. RET
— Bonjour, Alain! dit-il, la main tendue, el trop
content >i Alain g >n£ niait à lui répondre. Mais, comme il était lancé, il ajouta:
— Tu as bien dormi ?
ta derniers mots riaient d'exubérance inutil dangereuse. Jacques les regretta dès qu'il les eût dite.
II attendit une réplique* et ne fut paa déçu, mais n Alain, qui n'avait paa refusé la main que Jacques lui offrait, s'amusa visiblement de répondre, avec une gaieté qui n'était pas dans sa manière:
— Pas mal ! Et vous ?
Jacques présentait le dos à la moquerie et lit semblant de n'avoir rien reçu : vite, il recommença de eau- r avec sa voisine et secrètement la bénit d'avoir l'esprit de conteste, où il trouva la diversion la plus opportune. En somme, le persiflage de son beau-fils aboutissait à peu de chose. On dut croire que le beau-lils jouait d'une allusion, mais tardive et déjà faite, à la paresse matinale qui avait retenu Jacques
. 1 plus longtemps que les autres jours : fa et que, d'ailleurs, Alain n'aurait ni assez de toupet, ni assez l'esprit pour épicer nouvellement. Jac q fut très satisfait, tranquillisé aussi, d'observer que ni sa femme, ni personne du tout ne faisait un sort quelconque à cet essai de raillerie.
Mais, s'il était ainsi délivré de sa première i rainte,
il lui restait l'ennui très inquiétant d'avoir été moins
malin que son adversaire. On n'avait ;. mpris la
lanceté d'Alain: Jacques l'avait comprise, et
qu'Alain lui marquait sa volonté île suprématie.
disait: « 11 me tient! » et ;aità la
étion d'iii, i «|ui. le ca - échéant, 1
impitoyable. En lin de compte, l'algarade n'était que
retardée : et certes, le temps gagné, en pareille affaire, est de bonne prise ; mais la menace pesait sur lui.
De son côté, Alain se disait : « Je le tiens î » et, par sa façon d'être, il ne manquait pas de se prouver à lui-même sa maîtrise. Il n'avait pas besoin pour cela d'être insolent: ce n'étaient pas les mots, qui lui servaient à houspiller Jacques, mais tout uniment son air bien assuré, tandis que Jacques dissimulait peu son agitation ; et c'était parfois le jeu malicieux d'incliner la causerie sur les pentes où Jacques refusait d'aller. Touchant le clair de lune et la beauté de la nuit précédente, la solitude que l'on a sur les routes passé minuit, les chiens de garde qui sont tant accoutumés à leur sécurité qu'ils n'aboient même plus quand on rentre, il eut de petites phrases d'un tour anodin, perfides et qui mettaient Jacques à la torture. Il parlait plus que d'habitude et, les tentatives de riposte que faisait Jacques, il les rendait promptement des ratés. Jacques feignit de remarquer l'heure avancée, pour s'enfuir et gagner son atelier comme un refuge ; Alain se félicita de l'avoir mis en déroute.
Après le déjeuner du matin, l'on flânait d'ordinaire à combiner les projets de l'après-midi ou bien à conclure que rien ne vaut de laisser au hasard l'idée d'une promenade à laquelle on ne tenait pas. 11 arriva, ce matin-là, que les Durny allèrent au jardin, s'étant esquivés ; et Durny avait trouvé le moyen d'attirer Mathieu, sans que Jenny s'en aperçût, parce qu'elle copiait une recette de confitures, ni Alain qui, n'ayantplus Jacques à tourmenter, s'abandonnait au souvenir vague et léger de Juliette.
Dans le jardin, Mathieu eut Mme Durny à sa droite et Durny à sa gauche, qui l'emmenèrent assez loin.
— Monsieur Landin, disait Mm0 Durny, aideznous ! Il faut que nous nous en allions. Jenny va trouver ça extraordinaire...
— Moi aussi ! répondit Mathieu. Jenny comptait v .u- garder au moins deux semaines encore.
— Nous v comptions pareillement, fit Durny.
Et ce ménage vous prenait de grands airs my>l<ricux; le mari avec plus de précaution, la femme avec
une espèce de frénésie. Or, ils cachaient si peu et plutôt ils découvraient si volontiers leur souci que Mathieu sentait qu'il les eût obligés en leur demandant: « Qu'y a-t-il? » Mais il n'avait aucun désir de savoir ce qui les agitait ; il craignit de le savoir. Et il répondit évasivement :
— Nous allons bien vous regretter.
— Mais, reprit Mme Durny, vous qui avez tant d'influence, et la meilleure, sur notre amie, secondeznous !
— Comment cela? dit Mathieu, les bras effarés.
— En trouvant tout naturel que nous partions et, quand elle poussera les hauts cris, en l'amenant à nous approuver.
— Je veux bien, répondit Mathieu qui, à ce prix, croyait se délivrer d'une confidence ; car il ne détestait rien davantage.
Mais on n'échappe point à sa destinée. Mathieu en fit l'épreuve ; et les remerciements que lui faisait Durny avec beaucoup de componction, Mme Durny ne balança guère à les interrompre pour insinuer:
— Cela vous sera d'autant plus facile que je suis sûre que vous nous approuvez.
— Pas du tout ! répondit Mathieu poliment, je n'approuve pas que vous partiez.
C'était jouer à des jeux de longueur: Mme Durny était pressée...
— Mais si! Vous savez bien que mon mari a besoin de repos, après de longs mois de travail, et qu'ici, depuis quelques jours... Vous m'entend / à merveille...
Mathieu pour avoir la paix, faillit avouer qu'il entendait assez bien tout cela. Mais, comme il s'agis-
sait de Jenny, la paresse lui eût semblé abominable. Et il protesta :
— .Jr> ne vous entend- pas le moins du mondo.
— Allons! lin comme vous êtes, et si clairvoyant, vous ne voyez pas que la maison de notre amie est bouleversé
— Pas du tout!
— Qu'un drame se préparc? Vous ne sentez pae que l'atmosphère est chargée d'orage? Vous vous moquez de moi ! Vous ne devinez pas que Jacques est amoureux fou de Juliette, Alain aussi? et qu'il va éclater... je ne sais quoi... entre le beau-père et le beau-fils ?
Mathieu, somme toute, ne répondit pas, n'aimant point à mentir et n'aimant point à galvauder la vérité. M Durny en fut piquée.
— Vous m'étonnez ! fit-elle.
— Mais, reprit Mathieu, c'est pour ça que vous partez?
— Oui; mon Dieu, oui! Je trouve que, dans ce drame...
— Oh ! dans ce drame ? '
— Hélas!... Je trouve que nous sommes de trop. Puis, que voulez-vous? le repos de mon mari avant tout:
Durny était un peu confus de l'importance qu femme attribuait à son repos; Mathieu, qui le regardait, n'avait pas l'air de le trouver si fatigué. M Durny répondit à ce que Mathieu n'osait pas dire :
— Ça ne se voit pas, qu'il est fatigué? Mais je le -ni-, moi !
Et Mathieu, p il i ment, se récusa.
Quand il fut seul, un aphorisme le hanta, selon lequel les rats se sauvent du navire qui va sombrer. Ces Durny, comme des rats, se sauvaient avec une hâte bizarre. Mathieu n'aurait aucun chagrin de leur départ ; mais l'instinct qui leur faisait prendre la fuite n'était pas un signe négligeable : évidemment la destinée de Jenny et de son ménage était en péril. Mathieu en avait, depuis quelques jours, le sentiment, la crainte. Mais son usage ancien d'écarter les pensées douloureuses l'empêchait de s'arrêter à cellelà. de l'analyser et de savoir bien nettement s'il convenait de l'examiner. Voici que les rats l'avertissaient de son tort. Il se retira dans sa chambre, l'âme inquiète.
Ces Durny l'offensaient, par tant de lâcheté animale. Quant au repos de" l'égyptologue, il n'en avait aucun souci et se disait avec simplicité: « Ce n'est pourtant pas lui, au bout du compte, qui a bâti les pyramides ï » Le repos de Durny était le prétexte que M Durny utilisait, parce qu'elle préférait ne pas dire la seule raison de leur départ ; et Durny endossait le ridicule de cette excuse, plutôt que d'avouer que sa femme et lui avaient peur. Ils avaient pour de quoi? Le drame qu'ils redoutaient, qui fût près d'éclater no les concernait pas : il- n'étai ml pas menacés. Mais ils avaient peur, et ne raisonnaient pas, et tout uniment cédai ni à une Impulsion poltronnei
Mathieu, qui avait le goût de raisonner, savait aussi que la logique n'est pas ce qui gouverne la réalité, voire n'est pas une Qdèle Image des lois ou des hasards qui gouvernent la réalité. Il rai ait pour le plaisir et ne croyait pas devoir se fier, da
L5Î l'amour et le secret
les circonstances où il fallait hésiter et choisir, à ses conclu-ions les mieux dérivées. Il accordait plu> de créance à l'instinct, que d'autres appellent vue intuitive. Mathieu n'allait pas méconnaître l'inepte et -i utile avertissement des rats.
Donc, Jenny était en péril. Mathieu aimait Jenny et se souvenait de l'avoir toujours aimée, avec un discret renoncement, du temps qu'elle était jeune fille, et puis mariée, et puis veuve; remariée, il l'aimait encore et ne tolérait pas l'idée d'un malheur qui dût l'atteindre. Mais, pour la sauver, que faire? Il avait son dévouement tout prêt : il ne voyait pas comment la protéger et, dépourvu d'initiative, il lui offrait, pour qu'elle en fît ce qu'elle voudrait, mieux avisée que lui probablement, le sacrifice de sa tranquillité : car il n'avait rien de plus précieux à offrir. Premièrement, il veillerait à ce que le départ des rats ne fût point à Jenny la cause d'un émoi pareil à celui qu'il éprouvait. Les Durny, tout méprisables qu'il pût les trouver, auraient en lui un auxiliaire, un complice fieffé, pour l'amour de la pauvre Jenny, charmante et menacée, analogue îi la guorrière Camille qui ne voit pas venir dans l'air limpide le trait mortel.
Jenny. quand elle eut copié cotte recette pour les confitures, vit Alain désœuvré. Le désir la prit d e causer avec lui à cœur ouvert, ou presque ouvert, de savoir, autant qu'on peut savoir ce qui se passe dans une autre àme et fût-elle bien chère et toute proche, le sentiment qui le dressait contre Jacques d'une façon chaque juur plus hostile. Depuis longtemps, elle souhaitait de s'informer à ce propos : elle
loutait aussi de le faire et, si elle obtenait une réponse un peu nette, elle craignait de rendre aie si plus nette et moins facile à modifier la rancune dont le jeune homme semblait chargé, liais la lu
déjeuner matinal, si anodine en apparence, l'avait ala plus que d'autre- las. Bile n'en com-
prenait pas tout: elle comprenait que, moin mt
évidents les motifs de la querelle, plus était significative cette querelle à demi . voilée de pn cautions. Elle ue devinait pas bout : mais elle 8D devinai! assez p »ur souffrir. Bile dit : — Veux-tu m'accompagner dans ma chaml
Alain? Je serais contente de causer avec toi, puisque nous avons la chance d'être seuls.
Dite très simplement, cette petite phrase étonna et parut émouvoir Alain, qui répondit :
— Mais oui, très volontiers.
En chemin, Jenny se tut, n'ayant point la tète à bavarder et, pour ce qu'elle dirait, voulant le calme et l'intimité de sa chambre. Mais elle corrigea d'un bon sourire ce qu'avait d'un peu trop solennel sa demande de causerie : Alain put observer qu'elle souriait, non des yeux, des lèvres seulement et que son regard était plein de tristesse. La chance d'être seuls : était-ce, pour Jenny, une chance qu'elle appréciât si tendrement? alors, pourquoi ne l'avait-ellepas mieux préservée, cette chance dont la privait sans cesse Jacques, l'intrus? enfin, quelle était la causerie urgente et qui valait un appel si subit ?
Quand ils furent dans la chambre de Jenny, Alain ne savait pas ce qu'il éprouvait de bizarre et de gênant qui le guindait et ne lui permettait pas d'être, auprès de sa mère, le bon enfant d'autrefois.
— Tu me fais beaucoup de peine, Alain, dit Jenny, en n'étant point aimable ni même exactement poli avec ton beau-père...
Il pensa se récrier, tant l'offensait, plus encore que le reproche, l'ennui de voir que la chance d'être une fois tête à tète avec sa mère tournait à parler de Jacques. Il eut un geste des bras qu'il arrêta vite et, au lieu de s'exalter, il se confina. Au lieu de s'épancher vaille que vaille, il fut retiré en lui-même et, de paroles, un peu sec.
— Aimable, je n'en sais rien. Mais poli... Quelle impolitesse me reproches-tu?
Elle le regardait avec mélancolie.
— Oh! fit-elle, ne chicanons pas sur des mots : nous nous aimons trop, toi et moi !... Mais, lui, tu ne l'aimes pas?
Elle avait le ton de le supplier plutôt que de l'interroger. Il n'eut le courage ni de lui refuser la réponse qu'elle implorait, ni de lui accorder un mensonge. Et il rougit au point de sentir ses joues le brûler.
— Pourquoi? reprit Jenny, sans qu'il eût répondu encore. Tu l'aimais autrefois : j'en suis sûre, et qu'il avait pour toi beaucoup d'amitié. Si je n'en avais pas été sûre, Alain, l'aurais-je épousé?... Alors, qu'y a-t-il? et qu'avez-vous l'un contre l'autre?... Mais, parle : tu sens bien que ton silence est, pour moi, pire que tout ce que tu me dirais.
Alain sentit principalement que, s'il affligeait sa mère, c'était à cause de Jacques et par la faute de Jacques : dont il conçut la colère la plus injuste et la plus naturelle.
— Tu me demandes ce que nous avons l'un contre l'autre : lui as-tu demandé ce qu'il a contre moi?
— Mais il n'a rien contre toi...
— Demande-le-lui!
Jenny était découragée et le laissait voir.
— Je veux bien le lui demander. Mais, si je me suis adressée d'abord à toi, ce n'est pas ce qui doit te fâcher: c'est la preuve que j'ai plus de facilité à causer avec toi et que, dans ma misère, une vraie misère du cœur, je viens à toi, comme je crois que tu viendrais à moi plutôt qu'à personne. Allons, sois gentil!... Tu aimais Jacques; tu ne l'aimes plus. S'il a eu tort en quelque chose, dis-le moi. J'en serai plus heureuse :
un torl se répare, une querelle s'apaise et l'un n'y if rait irréparable et sans apaisement possible ai oubli, c'est le désaccord auquel on De connaît pas de motif et l'antipathie à laquelle on ne peut rien. Si nous en étions là. je n'aurais plus qu'à pleurer. Tu no me dis rien?... Mais je t'ai pris au dépourvu : remets-toi. Saus doute aussi je Buis maladroite et j'aurais dû... je ne sais pas ce que j'aurais dû faire ou dire, pour que nous fussions cu'ur à cœur, une maman et son grand fils en train d'aveux et de promesses...
Alain répondait à part lui : « Le premier tort de ;ues est de t'avoir volée à moi; son second tort, mloir me voler Juliette. » Seulement cela ne pouvait se dire à une femme qui avait l'âme effarée. Hors de là, que répondre? Alain, qui, malgré lui, gardait une raideur importune à lui-même autant qu'à sa mère, ne s'apercevait pas de son erreur qui était de se cantonner dans la dialectique et d'y chercher la solution d'un problème sentimental : les élans de la tendresse oui plus de pouvoir consolant qu'un argument de raison. Or, il y avait bien de la tendi plus délicate et vive, dans celle jalousie qu'il éprouvai! à prop . Que ne le disait-il? C'est qo la jalousie qu'il éprouvait à propos de Juliette, et qu'il n'ailrait pas avouée sans crime, se confondait l'autre jalousie, la seule qu'il lui fut permis 9g r et doivt l'aveu put avoir une doue étrange et bienfaisante. 11 ne parvenait pas à rompre • ce où lit l'incertitude. Mais Jenny vint à gémir :
— Alain, tu m<' fais mal !
pleura, dont Alain fut touché au point
sa riguour se détendit enfin. Il s'approcha de sa mère et la cajola :
— Ah! dit-elle, j'en étais à ne plus savoir si tu ne commençais pas à ne plus m'aimer, moi aussi!
Elle avait un air de si pure souffrance qu'il eut pitié d'elle et qu'il l'adora.
— Moi, ne plus t'aimer? Vilaine, un peu ingrate!... Si je ne t'aimais pas tant, peut-être que j'aurais mieux accueilli mon rival...
— Ton rival? Tu es fou!...
Il s'aperçut qu'il embrouillait, comme un peu les deux sentiments, les deux vocabulaires de ses jalousies confondues. S'il en fut penaud, le temps d'y songer, son entrain surmonta son hésitation :
— Mais oui, mon rival! Je ne suis pas seul dans ton cœur!
Il était agenouillé auprès de Jenny et la regardait dans les yeux. Il lui parlait comme à une bien-aimée. Elle mit ses doigts sur la bouche d'Alain. Il crut qu'elle allait sourire; mais elle s'attrista encore et dit :
— J'aurais dû rester veuve... Je n'ai pas cru te faire tort... Je ne t'ai pas moins aimé depuis lors... Tu n'as point de rival dans mon cœur. C'est mal parler et c'est mal imaginer les tendresses d'une femmo, que de les voir en lutte ou en compétition. Ce n'est pas cela, je te jure!... S'il en était ainsi dans le cœur des hommes, j'aurais à craindre qu'un jour la tendresse que tu as pour moi ne fût écartée, effacée par une autre : et je n'ai pas à le craindre, n'est-ce pas?... Seulement, je sais bien, tu es mon enfant et un enfant ne se figuro pas que sa mère soit une femme. Pourtant je ne suis pas vieille : je ne l'étais pas, lorsqu'é-
IM T. AMOUR El LE SECRET
tant veuve, il m'a coûté... je n'ai pas honte, Alain, de te parler comme je fais... il m'a c >ûté 'l'avoir uni ma \i a de femme. Aurais-je dû m'y résigner? Dis-lemoi. Tu n'auras point la dureté que n'ont ni le monde, qni tel impitoyable pourtant, ni l'Église, qui est sévère... El puis, je n'en sais rien. Tu n'étais pas là. pour me conseiller : c'est peut-être ton absence qui m'a rendu la solitude plus a m ère... ! tant, je
t'avais écrit, pour te demander la permission qu'une fille demande à son père et que, moi. je te demandais. Tu m'as répondu — j'ai ta Lettre, infiniment bonne et intelligente — que j'avais raison d'épouser Jacques. Tu as donc changé d'avis?... Alain, si tu p rax le faire sans nul mensonge, dis-moi que tu n'as point change d'avis!
Avant qu'Alain ne répondit, elle ajouta :
— Autrement, que veux-tu que je devienne? Telle est ordinairement l'exigence des femmes, leur
sincère déloyauté : elles réclament un libre avis dont ell « ne vous laissent pas la liberté. Alain n'aurait pas mis sa mère à cette extrémité de ne savoir que uir : il était douloureusement troublé de la sentir éperdue, elle si raisonnable, et suppliante, elle qui lui avait appris L'obéissance, et dépendante de lui, elle qui avait tant de prestige. Il préféra fausser || vérité de s m àme el répondit :
— Tu as bien fait.
— Tu me I11 dis avec indulgence? rcprit-el! .
— Eh ! bien, répliqua-t-il, pourquoi b -tu pas de mon indulgent
— Alain !
— Plutôt donne-moi la tienne en échang
Kl il- étaient au sourire qui naît parmi les lama
quand on vint à cogner à la porte- Jenny n'avait pas dit encore : « entrez », Jacques ouvrit la porte et Alain détesta cette promptitude.
— Pardon! dit Jacques.
Et Jenny.
— Une seconde !
Jacques se retira, lamine très hérissée. Alain secrètement n'admettait pas qu'il fût permis à Jacques d'entrer ainsi dans cette chambre d'une femme qui était sa mère. Il se redressa, un peu blême. Quand Jacques se fut retiré, Jenny, prenant la main d'Alain, dit à demi-voix :
— Si je t'avais demandé de lui tendre la main, l'aurais-tu fait'?...
Il n'y avait point à mentir : Jacques était dans la chambre voisine; et Jenny, l'eût appelé. Alain répondit :
— Je te disais bien que j'aurais besoin de ton indulgence. Laisse faire au temps : on ne fait rien sans lui.
Elle fut déçue et pourtant fut contente de sentir que l'amour d'elle amadouait ce jeune révolté.
— Toi non plus, dit-elle, ne fais rien que le temps ne puisse faire beaucoup mieux. Sois docile au temp- : aide-le même, je t'en prie!
Il la baisa au front, partit et fut blessé de ce qu'elle le laissât partir afin que Jacques n'attendit plus. Elle avait dit : « Une seconde! » Et, la seconde pass Jacques avait son tour de confessionnal et d'absolution!
Ce qui (Hait, pour Alain, le plus fâcheux résultat de sa causerie avec sa mère, il le résumait ainsi ti distinctement :
« Je ne le tiens pas du tout! Je le tiendrais si, pour
en finir avec lui, je n'avais pas à la désespérer. J'en finirais avec lui en dénonçant qu'il est amoureux de Juliette. Jamais de la vie! A moins qu'il ne m'y force. Et alors, par pitié pour elle, est-ce que je n'aurais pas pitié de lui? Je ne le tiens pas : il me tient! )>
Dans sa chambre, Jacques attendait que fût écoulée la seconde qu'Alain avait trouvée courte et qu'il trouvait longue. Vieil enfant gâté par la vie, l'art et l'amour, accoutumé aux préséances du génie et de la chance, vieux garçon mal au courant d'un ménage et d'une famille, plus amant que mari et de nature désinvolte, il rageait de faire antichambre à cause d'un gamin qu'il eût employé, au temps des grands maîtres, dûment reconnus, à broyer les couleurs et nettoyer les pinceaux. Détestable gamin, qui le surmontait, le traitait à sa guise et le mettait en posture indigne! Jacques n'était pas d'humeur à supporter cela. Il le dirait à Jenny; ou plutôt il ne le dirait point à Jenny, terriblement susceptible sur le chapitre de son fils : mais il le lui donnerait à entendre. Voire, le cas échéant, peut-être s'aviserait-il de filer doux. Jacques était l'un de ces hommes qui ont la rébellion très vive et promptement apaisée par Les motifs de la prudence. On ne sait jamais bien où ils en sont de la colère ou de l'adresse, dans un perpétuel va-et-vient d'orgueil et de soumission maligne.
Jacques, en outre, n'imaginait pas qu'il ne fût point [uestion de lui, aulour de lui et même ;t loin de lui. C'était l'effet de son égoîsme, comme on dit: mai6 l'égoïsme n'est !<■ propre de personne et ce mot ue définit pas an caractère. Jacques se croyait le centre et le soleil d'un petit univers, ce < [ ui est
.nu-un de nous: mais il croyait sincèrement cet univers plus étendu qu'un autre et plus soumis à l'influence qu'il y répandait: il ne se trompait qu'à d et n'avait tort que de ne point dissimuler sa puissance ou la tranquille certitude qu'il en afiiehait. Si Jenny était gaie, il s'en complimentait. Si elle avait le vi triste, il lui demandait : « Que t'ai-je fait? » Et il ne doutait pas que ce ne fût à cause de lui. C'était la vérité, presque toujours. Mais il eût aussi bien demandé à Dieu : « Seigneur, que vous ai-je fait? » les jours de mauvais temps. C'est ainsi que Jacques devina qute Jenny et sou lils parlaient de lui et n'avaient point ensemble cette conférence quasi • ur un autre motif que de iui.
-sus, il n'était pas tranquille, estimant qu'il avait tout à craindre d'Alain, qui ne lui montrait que trop de mauvaise intention. Quant à l'hostilité de ce jeune homme, il n'avait pas tort; mais il ne concevait pas les arguments, de qualité sentimentale et iiliale. qui empêchaient Alain de se v !l se
méfia; il résolut de ne pas rester sur la défen ive, et l'attaquer. Jenny l'appela. Il entra et parut d'abord train de bonhomie :
— Vous parliez de moi? deinan la-t-il.
— Je bavardais avec mon fils.
lient le \ claire d un rire un peu taux :
— Tu as une façon de dire : v<. mon lils! à
faire trépasser de jalousie. Dis un peu : « Je bavardais avec mon mari ! » que j'entende comment ça sonne dans ta voix. Tu n'oses pas?... « mou mari! » ça sonne mal. « Mon amant! » sonnerait mieux : mais ça ne se dit pas.
— Ça se dit tout bas, répondit Jenny avec plus de complaisance que de spontanéité.
— Dis-le, pour voir !
— Mais non, laisse-moi...
Elle dit cela avec douceur. Et pourtant, un autre jour, Jacques eût fait une scène pour moins encore. Il ne fit point de scène et repartit :
— A propos de ton fils, je suis venu te parier de lui... Ce n'est pas grave, si tu veux ; mais tu devrais le surveiller.
— Il a vingt-quatre ans. 11 était lieutenant de chasseurs, le mois dernier.
— Surveille-le!
— Mais tu t'en charges, il me semble?
— Tu verras si j'ai tort. Sais-tu seulement à quelle heure il est rentré, cette nuit, ce beau lieutenant?
— Non.
— Passé deux heures!
Jacques s'attendait que Jenny fût indignée : elle ne l'était aucunement et ne montrait pas plus d'émoi pie de surprise. Elle ('tait dune informée? EU par qui? mais par ie coupable, à coup sûr! Jacques soupçonna que, pour n'être pas dénoncé, Alain avait eu t'asta de se dénoncer Lui-même et la malice d'arrang choses de la façon le mieux j I • : .la, w
dit que I'1 stratagème était bon.
— H - promené au clair de la lune, répondit Jenny.
Elle n'ajoutait pas : « Toi aussi, d'ailleurs, à ce qu'il parait! » De sorte que Jacques avait encore la facilité de prendre les devants et, quant à lui, d'éventer les finesses d'Alain, s'il prenait à ce garçon la fantaisie de le taquiner, comme Alain lui avait éventé les siennes. Puis il y avait beaucoup mieux à faire; et ce lieutenant de chasseurs ne risquait pas la grande stratégie : Jacques aurait plus de hardiesse.
— Le clair de lune, ce n'est pas son affaire! s'écriat-il, en haussant bien ses larges épaules. C'est pour les poètes et les peintres, le clair de lune! Mais ce beau lieutenant a passé auprès de Juliette, chez elle et portes closes, les deux heures de nuit qu'il n'était point chez sa maman. Voilà ce que je sais.
— Comment le sais-tu?
— Ça, c'est mon secret!
Et il était grandement fier...
— Mais je vais te le dire...
Et il était grandement généreux...
— Je l'ai suivi.
Et il sentit qu'une filature de ce genre n'était pas un exploit très magnifique et dont il fut très agréable de se vanter. Mais il trouva une draperie honorable, et qu'il eût voulue fastueuse, pour sa petite vilenie :
— J'ai cru que c'était mon devoir et que tu ni ! saurais gré de mon souci paternel. Je ne me sui> pas trompé, n'est-ce pas?... Eh! bien...
Et il raconta sans trop d'embarras toute son aventure. 11 n'avait point à mentir. 11 ùtait seulement de la vérité ce qui ne^convenait point à son personnage, la médiocrité de sournoiserie, la fuite assez tremblant».', le détail.de la clef qu'Alain avait lai.-s*;.> à la serrure de la grille pour lui montrer qu'il se m *quait
de lui ; et Jacques se dégageait de son récit sous l'aspect le meilleur : on ne voyait que dévouement, noble souci de la morale et de la respectabilité. Jenny l'écoutait, plus étonnée de Jacques et de l'initiative qu'il avait prise que de l'escapade du jeune Alain. Jacques ne comprenait pas qu'elle demeurât si tranquille et, pour l'émouvoir au sujet de son fils, il donnait beaucoup d'éloquence, inutilement.
— Voilà! dit-il. Et c'est désormais à toi de sav ir s'il te convient que ton fils...
Jenny l'interrompit :
— Est-ce qu'Alain t'a vu?
— Je n'en sais rien; je ne crois pas... S'il te convient que ton fils se compromette et compromette une jeune femme de nos amies à dix minutes de chez toi... Tu n'as pas l'air de trouver ça inquiétant?...
— Non, dit-elle avec simplicité; ma foi, non.
— Tu m'élonncs.
— Mais non ! Je ne vais pas tenir Alain comme un enfant. Ce que je crains est qu'il s'ennuie à la campagne. Et, s'il se plaît à la campagne, pour des raisons qui ne sont pas mon aiï'aire, je me figure encore que c'est à cause de moi : et j'en suis contente. !
le se divertir : il est jeune.
— Ah! bien, très bien! Si j'avais - :. je Q6 nie ais pas dérangé.
Jenny ne le félicitait pas comme il avait c ascii ■ mériter, pour sa nuit perdue au service de beau-(i!s. [1 oubliait que tout cela ne fût que feint il ('-tait dupe de sa comédie et songeait à se plaindre qu'on ne lui rendit pas justice. Mais, faute de remporter le succès qu'il avait escompté, il se Loua [ui-mème de L'habileté avec laquelle il esquivait la
médisance : Alain pouvait parler à présent; Jacques se sentait sûr de soi et tout à fait hors de procès. L'affaire était arrangée, sans appel. Et c'était bien, c'était fort bien! Les mains dans les poches, les regards bas, il allait et venait dans la chambre et n'attendait plus qu'un mot de Jenny pour retourner à son atelier.
Jenny, au bout de quelques secondes, pensa le délivrer :
— Du reste, je te remercie. Tu es gentil de veiller sur mon garçon...
— Eh! j'ai cru bien faire!
— Tu as bien fait; mais...
— « Mais ne recommence pas »? C'est juré! On a toujours tort de se mêler...
— « De ce qui ne te regarde pas »? Ne me fais pas dire...
— Ce que tu penses? Mais si ! Ça vaut mieux.
— Bête! Essaye donc de me comprendre, au lieu de jouer à deviner tout le contraire.
— Enfin, c'est ton fils!
— Et tu m'as promis qu'il serait le tien?
— Tu vois comme ça me réussit!
— Allons, tais-toi : tu vas être méchant. Et, comme ce n'est pas ton projet, ce matin, garde ça pour un autre jour... Alain est amoureux de Juliette...
— Eh! tu n'as pas besoin de me le dire. Ça se voit! Il ne se cache pas : je n'ai jamais vu plus effrontément montrer son cœur à tous les passants.
— Jacques! Tu es affreux; il est impossible de causer avec toi. ..Je t'ai déjà dit que cet amour ne me déplaisait pas. Je crois que Juliette l'aim: aussi.
Jacques frissonna :
— Elle te l'a dit?... Comment le sais-tu?
— Je le suppose. Et toi?
— Je n'en sais rien du tout! Brr... Je n'en sais rien. Je suis comme toi : je n'en sais rien!
Jenny se tut. le temps d'observer, avec une soudaine intensité de chagrin, que Jacques frissonnait. Et, l'observant toujours, elle reprit :
— Je sais par toi qu?, cette nuit, pendant deuxheures, ils ont causé...
— Causé? Oui. Je l'espère.
— Et Alain, ce matin, m'a paru gai comme jamai-... Un peu moins gai tout à l'heure, mais à d'autres sujets... J'imagine que ce matin son air de bonheur venait de Juliette.
Ja îques tourna sur ses talons, comme pour ne plus montrer son visage, et recommença de marcher.
— Âssie is-toi! dit Jenny. J'ai un peu de migraine et tu m'étourJi-.
Il fut obéissant, prit un parti d'énergie et, venant s'asseoir devant Jenny, le buste penché, les coudes aux genoux, les mains jointes en avant de lui et les yeux large ouverts, il dit :
— Alors?... Alors, tu vas favoriser cette aventure galante? Je te supplie de n'en ri m faire !
— Je ne te croyais pas un tel m iraliste?
— Je ne suis pas un moraliste. Et qu'Alain prenne son plaisir où il le trouve : j'en suis enchanté. Mais pas chez nous.
— li « i Juliett \
Et Jenny ne dit pas C - tr >is mots sans avoir voulu 1rs dire. Elle épiait, sur 1«- visage de Jacques, le signe de l'émoi qu'elle attendait.
Jacqn 's bondit :
1G8 l'amour et le secret
— Ça in ii!... Je dis non : c'est non!
— Pourquoi?
11 était hors de lui, hors d'état de simuler un autre liment que sa colère et sa volonté acharnée.
— Non, non!... N'en parlons plus : je te répète que c'est non!
— Pourquoi? répéta Jenny, avec une obstination douce.
— Je ne veux pas de ce mariage! Je n'en veux pas!
— Pourquoi? répéta Jenny, et dételle façon que Jacques sentit la nécessité de répondre.
Mais il ne répondait pas. Il fallut que Jenny lui demandât :
— Tu as une raison, pour t'opposer à ce mariage? Il faisait de grands mouvements du dos et des
épaules et ne s'avisait plus de ne pas étourdir Jenny en allant et venant à longues enjambées. Il essaya de riposter :
— Mais toi, tu as une raison de vouloir absolument ce mariage, qui me répugne, et qui a l'air de t'enchanter parce qu'il me- répugne?... Ce n'est pas vrai?... J'en suis à ne pas savoir si tu ne viens pas d'en inventer l'idée, uniquement pour me la lancer à ia figure... Car enfin, si je t'ai bien comprise, Alain ne t'en a point parlé tout net? Juliette non plus ne t'en a point parlé : tu m'as dit que tu la croy; amoureuse d'Alain; tu n'en savais rien, ni moi non plus. Et, tout à coup, tu veux les marier, tu l'exig<
Il a suffi que je t'avoue que la galanterie par où ils commencent me déplaisait pour qu'aussitôt le rêve de la vie. la passi m de ton cœur, fût de les mari r. Pourqu >i? G deman 1er pourqi
— Eli ! bien, répondit Jenny, pâle et le visage contracté, chacun son tour aussi de répondre ! Après cela, si tu veux croire que j'ai une raison tjue je ne dis pas, crois-le : et je te la dirai à mon tour, probablement. Mais, d'abord, réponds-moi !
Jacques cherchait le moyen de se défiler. Jenny reprit :
— Jacques, il faut répondre. Il est possible que nous ayons été, l'un et l'autre, plus loin, sur le triste chemin de la vérité, beaucoup plus loin qu'il n'était prudent de le faire. Tant pis ! 11 est trop tard pour revenir sur nos pas. Tu dois sentir que notre vie commune et que notre bonne entente conjugale est comme interrompue et le sera jusqu'à une réponse de toi qui supprime la question que tu m'as fait te poser.
Jacques fut ébaubi. L'effrayante lucidité de Jenny 1 déconcertait. Et la question, comme elle était ] >sée, contenait si évidemment la réponse qu'il fallait en grande hâte l'effacer, l'embrouiller dans un vif désordre de mots, de sentiments ou d'idées. Jacques s'y efforça :
— Mais tu es folle ! Est-ce qu'il s'agit de notre ménage et de nous?
Jenny ne lui permit pas de s'échapper :
— Jacques, réponds-moi. Pourquoi ce mariage te parait-il révoltant?
— Mais Juliette est moins jeune qu'Alain!
— C'est possible : mais toi, tu es plus jeune que moi.
Jacques ne sut pas si elle plaisantait :
— Comment? J'ai onze ans de plus que toi!
— Tu es beaucoup plus jeune que moi : et tu le