‹ L'amourChapitre 13 sur 40 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

«enfin, en pleine polémique, un certain esprit (le paix.

D'où venait cela? De ce que, fort préservé de ipon temps, «n-en connaissant point les hommes (et les livres peu), je ne haïssais personne. Mes batailles étaient celles d'une idée contre une idée.

Cela toucha le public. Il n avait jamais rencontré un homme si ignorant;

C'est-à-dire qui connût si peu tout ce qui courait les rues.

N'ayant aucune connaissance des formules répandues ni des solutions banales qui ni'auraient aidé à répondre, j'étais obligé de tirer de moi, de puiser toujours en moi, et, n'aya nt nulle autre chose, de leur donner de ma vie.

Us en voulurent et ils vinrent. Beaucoup se révélèrent à moi, ne craignirent pas de montrer des blessures cachées, apportèrent leurs cœurs saignants. Des hommes toujours fermés de défiance contre la dérision du monde s'ouvrirent sans difficulté devant moi (je n'ai ri jamais). Des dames brillantes et mondaines, d'autant plus malheureuses, d'autres pieuses, studieuses, austères, le dirai-je?

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des religieuses, firànchirent les vaines barrières de convenance ou d'opinion, comme on fmt quand on est malade. Etranges, mais très-précieuses, trèstouchantes correspondances, que j'ai gardées avec le soin et le respect qu'elles méritent.

Je n'avais pas été au monde. Le monde était venu à moi. J'y gagnai de grandes lumières. Des secrets de notre nature que je n'etisse jamais devinés me furent tout à coup révélés. J'en sus plus en peu d'années que ne m'aurait appris jamais le spectacle monotone que donnent les salons tous les soirs. Je sus, je vis le fond des cœurs. Maïs, pour répondre à leur appel, je fus obligé aussi de scruter bien mieux le mien, d'y chercher des moyens, des forces. Je ne veux pas me vanter de n'avoir rien ressenti du contact habituel de tant d'âmes ébranlées. Mais cela même servit. L'impression que j'en recevais, réelle et profonde, leur fut parfois un remède. Plus d'un se trouva apaisé par la sympathie qu'il trouva en moi. Au défaut d'autre moyen, dans mes propres émotions, j'avais comme un art sans art, une homœopalhie morale. »

Je ne rougis point d'être homme.

Un médecin de province, que je ne connaissais pas, m'écrit uii jour qu'il vient de perdre sa fiancée qu'il devait épouser dans huit jours, et « qu'il est désespéré. » Il ne voulait rien, ne demandait rien.

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sinon de dire à un homme, à qui il croydSt du cœur, « qu'il était désespéré ! »

Que répondre, que dire à oda ? quels discouVs, hélas! trouver, quelle consolation pour une si terrible aventure ? Je voulus pourtant lui écrire surle-champ, et je m y mis de mon mieux. Au milieu de ce travaiU que je sentais trop inutile, m*interrompant pour relire encore une fois sa lettre, j'y sentis une telle force d'inconsolable douleur, que la plume m'échappa... Car ce n'était pas une lettre, celait la chose elle-même, trop naïve et trop cruelle ; je vis la scène tout entière. Et mon papier se mouilla, et ma lettre s effaça. Mais, telle quelle, illisible comme elle était, je la cachetai, et telle je la lui envoyai.

. C'était mon cœur (rien de moins) que je donnais à cette foule. En revanche, que me donna-t-elle?

A une heure encore matinale, comme je travaillais enfermé chez moi, un jeune homme, impétueux, ne s'arrête pas à la consigne. Il pénètre, il frappe, il entre.

« Monsieur, me dit-il, excusez mon entrée si insolite, mais vous n'en serez pas fâché. Je vous apporte une nouvelle. Les maîtres de certains cafés.

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de certaines maisons connues, de certains jardins de bal, se plaignent de votre enseignement. Leurs établissements, disent-ils, perdent beaucoup. Les jeunes gens prennent la manie des conversations sérieuses, ils oublient leurs habitudes... Enfin, ils aiment ailleurs. . . Ces bals risquent de fermer. Tous ceux qui gagnent jusqu'ici aux amusements des écoles se croient menacés d'une révolution morale qui, sans faute, les ruinera. »

Je lui pris la main et lui dis : ce Si ce que vous m'annoncez là se réalisait, je vous déclare que ce serait pour moi le triomphe et la victoire. Je ne veux nul autre succès. Le jour où les jeunes gens prendront des moeurs graves, la liberté est sauvée. Qu'un tel résultat arrive, et par notre enseignement, je remporterai, monsieur, comme la couronne de ma vie, pour mettre dans taon tombeau. »

Il sortit. Et, resté seul, je me dis : « Moi, en retour, je leur fer^ tôt ou tard un don. Je leur écrirai le livre d'affranchissement des servitudes morales, le livre de Famour vrai. »

J'étais bien loin, à cette époque, de soupçonner la grandeur, la difficulté de ce s^ujet vaste et profond. J'ignorais surtout les renouvellements origi-

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naux, inattendus, que TaiHOur a d'âge en âge. Le passé pesait trop sur moi, l'histoire m'opprimait. Je risquais de rester ce que j'étais jusque-là; artiste érudit.

Je voulais affranchir mon temps, et c'est lui qui m^aflranchit. Ces âmes confiantes et transparentes de jeunes gens qui s'ouvraient me révélèrent bien des choses. Ils ont fourni, sans le savoir, une part considérable à l'immense trésor de faits dont peu à peu sortit ce livre.

Mais rien ne m'a plus servi que l'amitié de ceux à qui l'on dit tout, je veux dire, celle des médecins. J'en ai connu intimement plusieurs des plus illustrée de ce siècle. J'ai été, pendant dix ans, plus que l'ami, j'ose dire le frère d'un physiologiste éminenl qui gardait dans les sciences naturelles le sens exquis des choses morales.

J'appris beaucoup avec lui sur bien des sujets, mais très-spécialement sur Tamour.

Une chose me frappait en cet homme infiniment ingénieux, et très-délicat, la perfection calculée de sa vie domestique. Il avait une femme laide, gracieuse, ignorante et charmante (originaire de Savoie). Il avait trouvé moyen de l'associer à ses idées, à ses recherches, à ses découvertes.

Il travaillait, sans étalage d'instruments, de laboratoire, près d'elle et au coin de son feu, inventant

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des appareils réduits et commodes, pour faire dans un appartement des recherches souvent compliquées qui, suivies en grand, Tauraient tenu hors de sa maison, éloigné d'elle et rompu ce permanent accord d'esprit.

Il lui vint une grande épreuve. Cette dâme,*)par suite accidentelle d'une maladie de femme, devint folle et délira pendant une année ou deux. Il la garda près de lui, continua ses travaux au milieu d'une distraction et d'un tiraillement si cruel.

Sa folie était assez douce, mais elle parlait beaucoup. Elle rêvait tout éveillée. Elle avait de vaines craintes. Elle mêlait des propos bizarres à toute conversation, permettait difficilement de suivre le fil d'une pensée. La patience de son mari ne se démentit jamais. Un jour, je lui en témoignai mon admiration. Il me dit : « Dans une maison de santé, où oh la traiterait durement, où l'on ne supporterait pas ses petites incartades, elle deviendrait tout à fait folle, et ne se remettrait jahiais. Mais, bien traitée, n'étant pas étonnée, effarouchée, ne voyant qu'un visage ami, n'entendant que des paroles bien suivies et de raison, elle guérira à la longue, sans autre remède. » Cela eut .lieu en effet.

Je ne crois pas qu'on puisse citer un exemple plus remarquable 'd'affection. Les jeunes gens, aux

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