LIVRE TROISIEME
L'amour est chose très-haute et très -noble dans la femme. Elle y met sa \ie pour enjeu.
Chaque fois qu'elle consent à Tunion et cède au désir de T homme, elle accepte de mourir pour lui.
Que risque-t-il? rien, sinon de travailler un peu plus et de nourrir un enfant. Que risque-t-elle ? tout. Non-seulement elle subira la crise d'une effroyable douleur, où sa \ie tient à un fil , mais les chances d'une longue mort et de mille infirmités, si cruelles, que l'auteur même de ces maux peut en être rebuté I
Jeune homme qui trouvez l'amour chose si plaisante et si légère , prenez , je vous prie , lisez un seul des livres que vous offre la nombreuse, la
terrible littérature de l'art de raccouchement et des maladies qui suivent. A la seule énumération, vos bras vont tomber ; à la description, la sueur vous viendra au front, et, si vous persévérez jusqu'au détail chirurgical, horriblement ingénieux, des opérations ( qui torturent , ne guérissent pas ), le livre vous échappera... Ce qu'elles supportent, hélas ! ces pauvres créatures si faibles, de leur corps et de leur chair, vous, homme , vous ne pourrez seulement le supporter de la pensée.
L'amour est le frère de la mort. On Ta dit et répété. Mais qui a sondé encore à quelle profondeur il est le frère de la douleur ?
Que ce mot sévère soit inscrit au seuil du monde charmant de la fécondité où tu te figures entrer comme par un arc de triomphe fait de guirlandes de fleurs... Lis ce mot, non pour reculer (c'est la loi de la nature ) , mais pour comprendre une fois ia suprême beauté de la femme. Elle accepte tous les périls, la mort, l'infini de la souifrance, pour donner à celui qu'elle aime l'infini de la jouissance, la vie des siècles en un instant, l'abrégé de l'éternité.
« Sois heureux, et que je meure I sois heureux
une seconde, et que j'en souffre à jamais! » C'est le mot qu'elle a dans le cœur. Et elle a la magnanimité de ne pas le dire ; elle te contristerait trop, elle glacerait tes transports, si ce nom cruel de la mort, qui est au fond de sa pensée, venait , parmi tes baisers, errer sur ses lèvres... Non, elle gardera tout pour elle.. . A toi le ciel , à toi la joie I A elle la sombre lueur et Teffroi de l'avenir.
Dévouement désintéressé ! c'est une sottise vaniteuse, assez ordinaire dans Thomme , de croire que la femme lui cède, vaincue par l'amour physique. Cette erreur peut s'excuser chez les enfants, chez les novices, mais elle est bien ridicule en tous ceux qui ont un peu d'expérience. Quiconque connaît les femmes sait très-bien que presque toutes n'y mettent que de la complaisance et de la bonté. Dans notre état civilisé, la sève génératrice les tourmente infiniment peu. Cette froideur leur vient de deux choses, de la dépense infinie de force nerveuse qu'elles font en grâce, en paroles ; et^ d'autre part, trop souvent, de la déperdition maladive de vie qui se fait en elles, même dans l'intervalle des crises régulières de la nature.
Pour dire nettement la chose, dût l'œrgaeil de rhomme en soulïrir, elles cèdent presque toujours sans aveuglement, pour remplir leur destinée de femme, pour assurer l'amour de l'homme et se créer une famille , elles cèdent par tendresse pour lui, par le très-noble besoin qu'elles ont de se dévouer.
Le grand physiologiste Burdaèh, notre illustre maître, fait cette remarque fort belle , bien fondée en vérité : a Dans les espèces animales, la noblesse de la femelle parait à ceci, qu'elle ne cherche l'accouplement que pour la génération. » Et encore cet autre trait : « Le mâle est féroce avant le plaisir , dans laveuglement de son désir sauvage ; et, quand la femelle est féroce, ce n*est qu'après le plaisir , et dans la maternité pour défendre ses petits. »
L'enfant, voilà la récompense , le précieux équivalent des souffrances et des périls que l'amour fait affronter à la femme. « C'est pour elle le prix du plaisir, » a dît si dignement Virgile. Mais, même sans cet espoir, l'épouse sait se dévouer. Féconde ou non , elle accepte son souverain devoir de femme, celui de renouveler, de ranimer le cœur
CONCEPTION. / m
de rhomme. Elle est la fontmne de vie { Genèse ), mais elleFest dans les deux:, sens. Si elle ne la donne à l'enfant, elle la donne à Tépoux.
Ah I combien la science honteuse et subtile des scolastiques qui ont si étourdiment parlé de ces choses en a peu soupçonné la gravité sainte, n'y cherchant que libertinage, et ne voyant point du tout le sérieux, le danger, le dévouement, qui en est le fond, l'échange profond de la vie qui eii est le vrai mystère.
Notre âge, Tâge du travail, sait très-bien que le travailleur, le productrar en toutes choses, qui donne de sa vie, de son âme, a besoin de la reprendre incessamment dans la nature. L'épouse n'ignore nullement qu'elle ^t la nature elle-même, c'est-à-dire la réparation, la consolation, le bour heur et la joie. Elle est 1^ prix de la journée, la douceur du soir, le repos. En elle seule, il trouve l'oubli, l'oubli prdbnd comme la mort, qui chaque jour fait sa renaissance. Il revit, de qui ? sinon d'elle. Mais comment lui refait-elle la vie ? En hasardant la sienne. Elle le voit (dans ce transport) aveugle, et ne l'en fait pas moms arbitre de sa destinée, lui donne sur elle toute puissance. La sécurité magnanime d'un cœur pur qui fait son devoir met tout le souci de l'autre côté. Pour elle, elle sourit en paix, ne risquant rien que de mou-
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rir. Et die ne l'en aime pas moins... ah I que disje? encore davantage pour son sacrifice et pour son danger. Tout ce qu'il prend en volupté, eUe le rend au double en amour.
Les doctes et les sots vous diront que tout cela est instinctif, que la femme en son dévouement suit Fivresse de la nature, etc. En général, c'est précisément le contraire. Elle a très-peu d'entraxement, beaucoup de calme et de tendresse. C'est l'homme qui aime dans le trouble, elle en lucidité complète.
Je rougis d'écrire ceci, mais enfin la chose est trop vraie, il faut Favouer. L'amour de l'homme se produit beaucoup trop le soir, dans l'excitation très-basse que laisse un copieux banquet, spécialement à la suite des fêtes d'automne et d'hiver, quand les récoltes sont rentrées, greniers pleins et vendanges faites. De là, ces conceptions si nombreuses des mois d'hiver infligées indignement, sans amour, à la femme soumise et non consultée. #
Elle, au contraire, si parfois elle ressent la douce étincelle, c'est aux heures sobres et poétiques, aux tendres réveils, au liiatin, au printemps surtout;
COKCEPTIOÎÎ. 155
quand Dieu veut qu'on aime, et qu'un soufQe légitime de cette fécondité qui est le devoir de la nature, ranime la femme et la fleur.
Malheur aux enfants des ténèbres, aux fils de rivresse, qui, neuf mois avant de naître, ont été un outrage à la mère I
Celui qui nait de Torgie nocturne, de Toubli même de Tamour, d'une profanation de Fobjet aimé, ti^ainera la vie lourde et trouble.
Au contraire, c'est une grande, une puissante bénédiction, d'être conçu dans la lumière, quand l'amour s'adresse, non confusément au sexe, non à la femme quelconque, mais à cette femme unique, à ce cœur qui est à lui, disant : « Elle, et non une autre, » se mirant dans son sourire, dans ses beaux yeux reposés, qui lui reflètent l'aurore, dans sa surprise charmante, et son naif élan qui dit : <i Justement, je rêvais à toi. »
L'accord profond» parfait, du cœur, le sens exquis que l'amour, à son moment le plus obscur et dans son ténébreux éclair, garde de la personne aimée, c'est ce qui fait un fruit divin, fils de liberté, de lumière. Tous deux voulurent. C'est, sans nul
doute, du plus haut amour volontaire qu'ont été conçus les héros.
Voici cependant que le jour se fait grand ; il est parti ; le travail Ta rappelé. La jeune épouse se lève, modeste, non sans dignité, mais un peu neuve à
elle-même « Suis-je bien moi?... Mais oui, se
dit-elle... Grand mystère! j'ai fait mon devoir, et pourtant je suis troublée I »
« Eh ! que tu as tort de Fètre, pur diamant I Et qui de nous peut se vanter d'être aussi pur ? » C'est ce que disent les dernières étoiles, qui disparaissent à cette heure. Elles la regardent en souriant, l'innocente, qui se promène, émue, dans son petit jardin.
Les belles eaux transparentes et limpides de la fontaine à qui elle demande un peu de fraîcheur, ces eaux où se mire le ciel, lui disent : « 0 vierge sage ! plût au ciel que notre flot où tu crois te purifier fût aussi pur que ton sein ! »
c< Mais enfin, dit-elle bien bas, à elle-même, et si bas qu'elle a peur presque de s'entendre, n'ai-je pas été trop heureuse?... Et dans ce moment solennel, d'avenir infini peut-être, ai-je tenu mon âme en
haut? Dieu Fa voulu, Dieu a agi. Ai-je gardé la pensée de Di^u? »
« Ahl chère sœur, lui disent les fleurs en se pendiant vers la terre afin de baiser ses pas, qui ne serait attendri de ton âme charmante ?. . . Oh ! que nous puissions aspirer le doux parfum qui vient de toi !.. . Fais comme nous, ô jeune fleur ! ouvre en paix ton sein innocent ; n'envie pas aux rosées du ciel de gonfler ton chaste calice. Après, «omme avant Tamour, nous somfnes et nous restons pures. »
Nous Tavons dit, la femme, c'est vraiment la vie féconde. Ce qu'elle pense, c est chose vivante , et son idée, c'est un enfant.
Nous savons maintenant pourquoi telles paroles la trouvaient si froide, telles autres si vive. Elle n'est ouverte et sensible qu'à l'idée qui peut s'incarner. Celle-ci, elle la prend, la fait sienne, l'ébauche comme rêve vivant, la doue de son désir. Que le souffle d'amour y passe, le rêve a corps, devient un être.
Ce que vous lui donnez d'abstrait, de général, de collectif^ elle en fait un individu. Vous lui parliez de la Patrie, de la cité libre, héroïque. Et elle a rêvé le Héros.
Le Héros dans laction, dans Tart ou dans la sdence, le rénoirateur, créateur, de bfas puissant, de main féconde, qui versera des bienfaits inouïs au genre humain. Tout cela obscur et confus. Elle ne sait pas bien elle-même ce qu'elle veut, s'en remet à la Providence. Dieu saura ce qu'il faut faire. Ce qui suffit à la mère, ce dont elle est presque sûre, c'est que l'enfant est un miracle, un sauveur sans doute, un messie.
Elle n'osa jamais en parler, pas même sur le chevet, pas même à l'heure encourageante ou la bonne nuit couvre tout et permet de dire tant de choses. Elle n'osa. Car, s'il avait ri ! quelle cruelle blessure à son rêve !... Non, cette sublime espérance est la seule chose que la femme ne dit pas à celui qu'elle aime. Elle a de son divin roman un peu de honte et une secrète pudeur.
Je vous le dis en confidence, c'est là ce qui l'agitait l'autre jour quand son mari, rentrant avant l'heure, la voyait sérieuse, émue, comme si elle était surprise en chose qu'elle voulût cacher. Il cherchait, il voulait savoir, mais elle l'embrassait en silence.
Si sage et si raisonnable, eUe est étonnée elle-
même de Fessor involontaire qu'a pris son, imagination. Elle ne sait pas que sa folie est la plus grande sagesse. C'est ce délire de notre mère, son effort pour faire Tenfant Dieu, qui nous fait le peu que nous sommes, cest le meilleur de nous-mêmes qu'elle a mis en nous par ce songe. Et quiconque est fort sur la terre, c'est qu'elle Ta conçu dans le ciel.
Ceci, si j'osais le dire, fut la conception solitaire de la femme, entre elle et elle, pendant qu'eUe était maîtresse encore de sa pensée, libre, légère, avant la nuit où le Dieu fort, le tout-puissant réalisateur, la prit dans ce rêve éthéré , la comprima de son orage. Et la voilà toute changée. Elle sent une pesante chaleur et des froids subits ; un frisson lui court. Son beau cou se gonfle ; son sein est ému, il ondule, mais cette fois Tonde ne redescend pas ; le flot reste suspendu^ la mamelle s'arrondit, et plus bas va se dessiner une ombre ? une courbe douteuse et comme un hémisphère nouveau.
Une turgescence douloureuse l'alourdit* Le cerveau même faiblit un peu ; cette âme ailée est un moment alanguie et opprimée de la chair. Elle n'a plus la direction libre et sûre de ses mouvements.
Elle vacille, elle flotte, elle nage% . . Quoi de surprenant?. . • Lui-même, Vauteur aveugle du miracle, est presque aussi troublé qu'elle. Il est ému, il est ravi, inquiet aussi, la voyant lancée sur cette grande mer où U ne peut plus la suivre. Elle est hors de son action, hors de sa protection.... Quelle terreur peut* celui qui aime!.... 11 la voit qui, jour par jour, avancera fatalement vers Taccomplissement de ce mystère. Il n'y peut rien qye faire des vœux, prier et joindre les mains, comme le aboyant à Tautdi. Une dévotion sans bornes Ta pris pour le temple vivant. Devant ce globe divin qui contient le monde inconnu, il rêve, il se tait; s'il sourit, le sourire est tout près des larmes. . . .
Nul n'accusera sa faiblesse. Si jamais on dut respecter un accès de religion, à coup sûr, c'est celuici. Nous sommes vraiment en présence du plus grand mirade, d'un miracle incontestable, d'un miracle non absurde, mais qui n'en est pas moins obscur. Chaque être est un, fermé d'une infranchissable barrière. Elle a été franchie pourtant. Double prodige, la naissance de l'enfant, la transformation de la mère. L'épouse imprégnée se fait homme. Envahie de la force mâle qui une fois a mordu ea elle, elle y cédera de proche en proche. L'homme gagnera, la pénétrera. Elle sera lui de plus en plus. Un an, deux ans suffiront pour qu'une soie diar-
mante et lé|;ère, oonune la fleur dé Têpi de blé, fleurisse à sa lèvre. Sa voix aussi sera changée. Souvent elle perd de hautes notes, souvent elle en gagne de graves (mais dans une si grande douceur) ! Et combien d'autres changements! L'imitation involontaire de cdui qu'elle a au fond de son être se manifeste à son insu , dans l'allure et les mouvements. Vous ne la connaîtriez pas, qu'à la regarder seulement marcher, parler ou sourire (malgré tel adoucissement et telle timidité de forme), vous diriez : « Je le reconnais dans sa femme, et elle c'est lui. »
Profonde, merveilleuse union I Dans ces premiers mois surtout de grossesse où la vie nouvelle qui prend au dedans ne se révèle à elle encore que par le trouble confus d'une grande fluctuation, elle rapporte tout à celui qui l'a blessée, dont elle souffre, et qu'elle aime d'autant plus. Au dedans , elle le sent qui brûle ou circule en elle. Au dehors, elle le prend comme son unique soutien, s'appuie à lui, se plaint à lui, lui est comme suspendue. Elle veut (ce qu'il veut plus qu'elle), qu'il la plaigne, qu'il la gâte, l'enveloppe des plus tendres soins. En Retour, elle s'abandonne, elle est tout à fait bonne fille. Elle de-
LA GROSITESSE ET L'ÉTAT DB GRACE. f«l ,
vient sa petite fille, se laisse soigner comme un enfant. Si elle s'en défend d'abord, si c'est un peu malgré elle, que faire? Elle n'a ni la force, ni la volonté du reAis ; elle se soumet, puisque enfin il l'exige, et sans grande peine ; car elle trouve cela très-doux.
En attendant que l'enfant vienne, elle peut bien l'être à sa place. Et, chose un peu surprenante, elle, tout à l'heure si sérieuse, elle ne se sent pas trop mal de ce nouveau rôle. Les libertés que la femme trouvera charmantes dans son petit innocent, elle sait bien. que celui qui l'aime les trouve en elle délicieuses. Elle sait que d'elle tout le ravit, qu'il est si heureux du libre bonheur où elle détend sa vie, que, pour le lui laisser entier, il ferme les yeux. Entre autres singularités de nature qu'elles ont alors, elles aiment par moments à se cacher, à s'isoler, à se prouver qu'elles sont bien indépendantes, et que le cher tyran qui les suit tellement du cœur ne les enveloppe pas trop. Il obéit à cela, il s'éloigne, tout au plus sourit. Elle, de son côté, n'ignore pas qu'en ne voyant rien, il voit tout. N'importe , eUe lui sait gré d'être si discret et si bon. Jeu charmant, tout innocent, où personne ne trompe personne; ridicule? ohl non, laissez-leur ces enfances de l'état de grâce.
iei Là GROSSESSE ET L'ÉTAT DE GRACE.
Pour vous dire le \rai, madame, si cet homme-ci vous gâte, il n'y a pas grand mérite, car nous somimes tous comme lui. Pour vous, nous tous (je ne dis pas les amis, mais les passants, les hommes, toutes créatures, la nature entière), nous sommes d'accord pour vous favoriser d'amour, vous combler de vœux» vous bénir. Quelque part que vous alliez, chez nous, vous êtes chez vous. Prenez des fleurs, des fruits, et tout ce que votre envie vous dira.... Cela nous portera bonheur, et nous en serons si ravis I
Mais vous n'irez pas plus loin, entrez chez moi, je vous prie. Daignez me voler, madame» volez-moi de préférence.... Je ne sais quelle vieille coutume permettait à la femme grosse de prendre trois pommes ou trois poires. C*est trop peu, favorisez* moi et prenez tout le jardin. . • . Aussi bien, vous avez le cœur.
Mais, maladroit, qu'ai-je dit?.... J'ai tout gâté. Elle entrait, et voilà qu'elle est honteuse, ne veut plus rien, se détourne. . . . Sa charmante petite moue veut dire : « Il fallait ne rien voir. »
Je m'en veux, je suis désolé.... car elle ne m'écoute plus, elle passe, s'en va, rougissant et baissant les yeux.
C'est le furtif de la chose qui la tentait. Car, da reste, elle sait bien que tout est à elle ; qu'elle peut faire tout ce qu'elle veut, et que ce sera toujours bien. Elle apporte infiniment plus qu'elle ne pourrait emporter, elle apporte la paix, l'amour, un parfum de félicité.. On ne peut la voir sans sourire, mais c'est le sourire de béatitude; c'est qu'on a vu le bonheur même, et on en reste heureux tout le jour.
Où elle daigne mettre le pied, la loi cesse. Et la loi prie qu'elle veuille bien commander. Son caprice , c est la loi ; sa fantaisie, la sagesse, et sa folie, la raison.
Si elle péchait (chose impossible 1), cette fille innocente de Dieu, sa faute serait pour nos cœurs, si faibles et si attendris, un charme de plus. Son unique petit péché qu'il faut peut-être qu'on avoue, c'est qu'au dedans, travaillée d'un atome, mais si avide, elle est avide elle-même, et, si elle se croyait, si elle osait, elle suivrait cette aveugle impulsion. On est heureux de la voir manger beaucoup, manger toujours, souvent en cachette, en dessous. A tort, cela pourrait lui nuire. Son mari devrait la
prier de se priver quelque peu. Il cède trop à la jouissance de voir sa vie amplifiée, sa beauté éblouissante et dans une splendeur solennelle. Voyez, ce nest pas sa ceinture qui s'arrondit seulement. Ses beaux bras, ses blanches épaules, son sein, tout s'épanouit en courbes voluptueuses, et toute sa personne est en fleur.
C'était le jour de la Saint-Jean, je crois, en 1825, à Saint-Cloud, chez ma vieille amie, que j'étais venu visiter. La femme du charmant peintre, madame B..., qui était voisine et comme l'enfant de la maison, entra, sans se faire annoncer. La porte s'ouvrant rapidement, la chambre me parut tout à coup remplie de lumière et de fleurs. Je fus ébloui. Elle jeta son chapeau de paille, jeta un énorme bouquet qu'elle venait de faire aux champs. Quoique très-visiblement mère, elle avait fait tout cela en un moment, avec la vivacité de la jeune fille et de l'enfant gâtée, sûre d'être approuvée de tous.
C'était une personne très-grande, forte, dans la plénitude absolue de vie. Sa puissante électricité, qui inonda tout, m'empêcha d'entendre ce qu'elle disait. Ce que j'entendis le mieux, ce fut un éclair de vie, de bonheur et de bonté, qui lui jaillissait des yeux.
"Je baissai les miens , et me sentis triste. Cependant je les relevai, et la regardai encore. Puis, m' affermissant le cœur, je pris congé, et, à pied, je m'acheminai vers Paris.
Cet hymne de FOrient, le vrai chant de Tinfini, me flottait sur mon orage :
« 0 soleil ! ô mer! ô rose 1...
« Le cercle de l'existence s'accomplit et se ferme en toi. »
Entre amis, il faut être vrai. Je dois te le dire franchement, sans détour... Tu as un rival. — <x Grand Dieu !» — Un rival préféré. Elle t'aime et t'aimera toujours. Mais enfin , prends-en ton parti, tu n'es plus sa première pensée.
Parmi les singularités que nous remarquions en elle, la plus forte (qui ne se voit pas également chez toutes les femmes), c'est que, dans les premiers temps où elle se sentit tellement envahie de toi, conquise, elle eut de petites velléités de contradiction, des mutineries enfantines , des caprices de résistance. La liberté instinctive réclamait, timidement , contre l'engloutissement de l'amour.
L'amour en riait, pensant absorber cela avec tout le reste. Il le croyait, il se trompait. Comme, en €lle, tout est vivant, cette résistance timide n'était que la vie nouvelle qui fermentait dans son sein. La gracieuse petite révolte n'était autre que ton enfant.
Il y a un homme de plus , une âme , une volonté de plus, qui double et qui trouble aussi par moments cette chère âme, qui croyait ne pouvoir jamais vouloir autrement que toi. Il est là, et il réclame. Du fond de la mer de lait , des ténèbres où il dort, il influe déjà, il agit. Son monde, ce pauvre monde souffrant, ému, qui le contient, il le gouvernera bientôt, et déjà, au cinquième mois, il a frappé à la porte, et dit fortement : « Me voici I » " « Je Tai senti ! » s'écriet-elle en appliquant sa main tremblante au point qui a retenti. « Il remue, il est bien vivant... Le voici encore, il s agite... Ahl mon enfant, tu m'as fait mal... Mais, grand Dieu ! quel bien aussi I »
Dès cette heure, voilà sa pensée. Elle n'en sortira guère. Y rêver, suivre, guetter, épier ses mouvements, l'attendre, c'est toute sa vie. Il ne manque pas au rendez-vous. C'est son inséparable amant. Du moins , si ell^ est infidèle, elle ne cache
i6S SUITE DE LA GROSSESSE. — LE RIVAL.
pas son jeu, elle parle incessamment de lui. Comment en serait-il autrement? Cette création progressive d'une personne dans une personne est si absorbante, que celle-ci n'a rien en soi où elle puisse se retirer, se défendre contre lui. Et elle n'a garde d'y songer. Car, si ses brusques mouvements la font à chaque instant souffrir, elle jouit pourtant de l'accord d'un si profond mariage. Les tressaillemmts de ce doux fruit ne sont pas toujours douloureux. Elle se figure aisément qu'il aime déjà sa mère. Son visage parfois s'iUumine , elle rougit. . . C'est qu'il a passé.
Elle te dit tout, ou presque tout. Tu es l'heureux confident de leurs innocences amours. Tu y prends part et te mets en tiers. Mais dans sa vie, désormais remplie à ce point d'un autre être, combien tu tiens peu de place ! C'est maintenant l'intérêt dominant, exclusif, unique. Et ce qu'il veut, on le veut. Et ce qu'il craint, on le craint. Quatre mois avant de naître, il est maitre de la maison.
L'époux toujours cède au père , doit céder. Toute habitude, tout plaisir, est immolé dans cette crise. Eh ! qui voudrait la contrarier, la gêner, lui faire delà peine?... Que ne peut -on plutôt l'entourer de
SUITE DE LA GROSSESSE. --LE RIVAL. lOQ
sujets de joie, l'égayer, la tenir heureuse, sou-? riante? Gagnons cela à tout prix.
L'homme est pourtant toujours Thomme. On ne change pas aisément toute sa vie de fond en comble. De là, de petits mouvements; je ne dis pas de ja-' lousie dans un cceur comme le tien, mais peutêtre un peu de tristesse, quelques plaintes. Elle voudrait ne pas les entendre. Pour la praoaière fois, elle élude, elle aime mieux ne pas écouter, s'en va. Elle ne va pas loin, elle ne fuit pas bien vite, n'a pas bien peur d'être rejointe. Et, se retournant à demi, avec le sourire le plus tendre, quoique un peu malicieux : « Mais, mon ami, si pourtant il ne veut pas que je t'aime? que faire? » — Elle voulait t' éprouver. — L'épreuve est peutêtre forte. Elle te voit centriste, elle a hâte de te consoler. Partagée entre deux devoirs, elle subit Tun sans blesser l'autre. Pourvu qu'il ne soufTre pas, ne réclame pas, le petit tyran, elle obéira en tout, et, encore bien loin de se plaindre, dira : « Ahl que je suis heureuse ! En lui, c'est toi seul que j'aimais. Et, par lui, j'ai ce bonheur de t'appartenir davantage. »
Tout est digne, dans l'amour, tout royal. Rien ne l'élève plus que ses libres servitudes, ses humiliations volontaires. Celle-cijne fut jamais plus reine que dans cette abnégation, qui subit les exigences
(l'une inexorable tendresse. Inquiète et troublée, mais pure, elle se remet de tout à Dieu. Ses souffrances, rimminence du péril qui se rapproche, lui donnent les pensées les plus graves. Dans les moments de bonheur, un peu égoïste, où tu la tiens (la chère esclave du dévouement, du sacrifice), si tu pouvais voir son regard, tu aurais peut-être un regret, le trouvant si calme et si haut, si plein de la lumière du ciel.
Elle est craintive , elle a peur , certainement , dans ces derniers jours, mais la peur surtout de faire mal. Elle sent bien confusément qu elle est rinstrument sacré d'une création incessante, et qu'en transmettant à Tenfant son sang, sa vie, en même temps elle lui transmet son âme. De là un constant scrupule, une touchante attention pour garder ce^e âme pure et dans une grande sainteté.
Plût au ciel qu'on pût lui donner un livre qui la soutint, ou quelque bonne prière, non pas pour demander à Dieu qu'il diange rien aux loia du monde ; au contraire, elle ne veut que s'harmoniser à ces lois, à Tordre infini, faire ce que Dieu veut.
Sa vraie forc6, dans cette voie, où elle marche seule et tremblante, ce serait toi , si tu pouvais dominer l'amour par Tamour, ne pas l'abaisser
sans cesse à la terre. Le moment est sérieux. Son jour est proche. Il faut bien y songer, la ménager, l'épargner.... Âhl la mort Tépargnera-t-elle? Aie pitié de nous, ô mort I
Si vous voulez voir sur la terre une image de la peur, regardez cet homme-ci à ce grand moment. Peur naïve, non dissimulée, trop forte pour être contenue, qui* s'exprime parles signes qu'on trouverait les plus ridicules, s'ils n'étaient les plus touchants. J'en ai vu, et des plus fiers, arrachant leurs moustaches noires. Défaits, pâles, anéantis, ils faisaient pitié. Il fallait que l'accouchée, du milieu de ses douleurs, criât : « Courage donci mon ami,' n'es-tu qu'une poule mouillée ? »
La femme vit dans l'enfant, mais l'homme vit dans la femme. A cette heure vraiment redoutable, il la serre, la tient des deux mains, comme une chose prête à échapper. Mais ses mains ne tiennent
ACCOUCHEMENT. i7S
rien.... Elle est sous une autre puissance qui la tire bien autrement, Tentraine de son côté. Elle regarde par moments le monde où elle est encore, Tinquiëtude de Tassistance, cet homme éperdu.... mais il lui semble déjà qu'elle regarde de l'autre rivage.
La crise dure. Le médecin secoue la tête, va et vient, n'est pas rassuré* L'autre le suit comnle son chien. La peur l'a humanisé. Sa lâcheté, ses flatteries, sa vive et subite amitié pour celui que souvent il connaît à peiiie, mais qui tient sa vie dans les mains, sont les choses les plus curieuses. Lui, si jaloux, il ne Test plus. U dévoile sans hésitation à un étranger la chère et respectée personne. 11 ne s'informe pas même si elle pâtit de cette profanation. Il jprend un air sévère, la gronde de son hésitaticm pudique. Au total, il est absurde, imbécile et comme idiot.
Elle lui a dit, sur ce point, les choses les plus raisonnables. Hais la peur n'écoute nea. Elle a dit que dans le grand œuvre de la femme, une femme seule est l'utile auxiliaire. Qu'au contraire la vue d'un homme peut être le plus grand obstacle. Obstacle pour quelques*unes absolument insurmontable, jusqu'à en mourir.
m ACCOUCHEMENT.
IRolei que le plus souvent tout le secours consiste è regarder, les bras croisés. Si l'enfant se présente mal, sll faut de la dextérité, la petite main d'une femme, son adresse, son habitude de toucher des *d})ets mmîmes, tout cela vaut mieux à coup sûr ^e les grosses pattes de F homme. Quelle main sera âssex douce, assez fine de tact et de peau, pour tou- <iier, grand Dieu 1 la chose la plus délicate, horriblement endolorie par cet excès de tension, les érailtares et déchirures de ce pauvre corps sanglant !
La femme soigne bien mieux la femme^ Pourqrwî? Parce qu'elle est à la fois la malade et le médecin, parce qu'elle comprend aisément dans une antre les maux qu'elle a elle-même, les épreuves où die a passé. Les médecins sont savants de la science, mais fort peu de la malade. Il n'en est guère qui aient le sens d'un être si fin, si plein de mystère, où ta vie nerveuse est tout .
Nos médecins sont une classe d'hommes extrêmement éclairée, et, selon moi, la première de la France sans comparaison. Aucune autre ne sait autant, ni autant de choses certaines. Aucune n'est si bien trempée d'esprit et de caractère. Mais enfin leur rude éducation masculine d'écoles et d'hôpitaux, leur dure initiation chirurgicale, une des gloires de ce pays, toutes ces qualités ici entraînent un grave défaut. Elles aboutissent en eux à l'extinc-
, tion de la fine sensibiUté qui seule pourrait percevoir, qui prévoit, devine les choses du féminin myst^e. Le sein de la femme, ce doux miracle où la Nature a épuisé sa tendresse, qiii donc pourra, sinon la femme elle-même, y toucher sans impiété ?
La faute n'est pas aux médecins, qui, je crois, sentiraient cela. Elle a été de plus en plus à la faiblesse de Thomme (plus que femme en ces moments) ; elle a été au mari, que rien n'a pu rassurer que la présencç du docteur. A cela, je ne contredis pas. Quoique tant d'illustres sages-femmes, les Boîvin, les Lachapelle, etc., etc., suffisent bien pour rassurer, quoique l'exemple de TEurope, où elles sont préférées partout, puisse aussi calmer nos craintes, rien n'empêche que le médecin ne soit consulté, n'assiste de ses avis, pourvu qu'il n'agisse pas et même ne soit pas trop près. Son intervention directe est beaucoup moins propre à aider qu'à paralyser la nature.
Les femmes doivent être écoutées. Eh bien, elles disent franchement (quand on ose les presser sur un ^ujet si délicat) que toute leur force en cet acte d'un ^extrême effort, c'est la liberté de l'effort, et que cette liberté est nulle si un homme est dans la chambre. Il en résulte à ctfaque instant des hésitations, des mouvements contradictoires. On veut et on ne veut pas. On agit et on relient. Vous direz qu'elles ont
tort, qu'elles devraient se mettre à Taise, oublier, en une telle crise, leurs superstitions de pudeur, la peur des petites misères dont elles sont si humiliées. Mais enfin, elles sont telles; telles il faut les prendre. Et celui qui, pour leur salut, les met en péril, est certainement un sot.
Je disserte trop longueinent . . . • C'est fait. ... Un cri inouï, qui n'est pas de ce monde-ci, qui n*est pas de notre espèce (ce semble) , cri aigre et aigu, sauvage, nous perce Foreille. Une petite masse sanglante est tombée...
Et voilà donc l'homme 1... Salut, pauvre naufragé!
Elle était anéantie, mais elle rouvre vivement les yeux : « 0 mon enfant, te voilà donc ! »
Et tendant la main au mari demi-mort : « J'étais résignée.... J'acceptais de mourir de toi. »
Voilà un pacte bien fort entre'eux, qui s est fait dans ce jour, un bien sérieux mariage, le contrat de la douleur !
ÀGGOUGHEHENT. 177
Elle Faime et lui tient maintenant par un lien que le plaisir n'eût formé jamais, elle Faime, marquée par lui d'une ineffaçable marque, elle Faime pour le sang qu'eUe verse, et pouf sa chair déchirée , pour Fhorrible écartement où la diarpente même de Fétre a cru se dissoudre.
Lui, il Faime pour Fangoisse et Fagonie de frayeur où il s'est trouvé, sans force', plus frappé qu'elle, et plus défait qu'au tombeau. Il a été dompté, ce jour, par la terreur et la pitié. Le faible a vaincu le fort. Elle Fa marqué , à sa manière , d'une ineffaçable empreinte de crainte et de dou« leur.
Quel lien, d'être morts ensemble, je veux dire d'avoir ensemble vu, senti de si prés la mort !
Et ce n'est pas encore fini. La crainte doit rester tout entière. La voilà dans ses dentelles, pâle, et belle d'un charme touchant. Ah I si vous connaissiez , au vrai , la réalité terrible que couvre cette beauté!
Il faut affronter tout , 6 homme ! Ces impressions sont salutaires. Il faut que tu connaisses bien le grand maître en douleur, FAmour....
« Non, de grâce, diras-tu, laissez-nous notre
178 ACCOUCHEITEKT.
fo6sie, I%oiTibte n'est pas poétique. Que deviendmt-dle eUe-mème si on lui représentait la cho- «tage de ses ^scëres déchirés? »
Bpargnon^hii oette vue, mais toi, tu dois Ten- *, et cela te sera bon.
Bien n'amortit plus les sens. Quiconque n'a pas «lé «»dupci, blasé sur ces tristes spectacles, est à iveane mitre de lui, en voyant la peinture exacte ëe h matrice, tiprès Taccouchement. Une douleur frémissante saisit et fait froid à l'épine.... L^înritalioa prodigieuse de l'organe, le torrent iranble qui exsude si cruellement de la ravine déiraistée, oh! quelle épouvante I .. . on recule....
€e fA mon impression quand cet objet vraiment terrible «'apparut la première fois dans les planifies excellentes du livre de Bourgery. Une incomparable figure de l'atlas de Coste et de Gerbe montre aussi le même organe sous un aspect moins cffirayant, mais qui émeut jusqu'aux larmes. On le ^rok ifQand, par son réseau infini de fibres rouges, qui*5emUent deis soies, des cheveux pourpres, la matiioe pleure le sang.
Ces quelques planches de Gerbe (et la plupart «on signées), cet atlas étonnant, unique, est un temfAe t!e Favenir, qui, plus tard, dans un temps meilleur, remplira tous les cœurs de religion. Il faut se mettre à genoux, avant d'oser y regarder.
AGGOUGHEMEIST. 17»
Le grand mystère de la génération n'avait jamais apparu dans Fart avec tout son charme, avec sa vraie sainteté. Je ne connais pas Tétonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une mère le remerciera.
Il nous a donné la forme, la couleur, mais bien plus , la morbidesse , la grâce tragique de ces choses, la profonde émotion. Est-ce à force d'exactitude, ou a-t-il senti cela? je l'ignore, mais Teffel est tel.
O sanctuaire de la grâce, fait pour épurer tous les cœurs, que de choses vous nous révélez I
Nous y apprenons d'abord que la Nature, en prodiguant tant de beautés au dehors , a mis Jes plus grandes au dedans. Les plus saisissantes sont cachées, comme englouties, aux profondeurs de la vie même.
Et Ton y apprend encore que l'amour est diose visible. La tendresse que nos mères nous prodiguent, leurs chères caresses et la douceur de leur lait, tout cela se reconnaît, se sent, se devine (el s'adore I ) à ce sanctuaire ineffable de l'amour et de la douleur.
Avant et pendant les couches, la société habituelle, la conversation des gardes-malades, nourrices, voisines, etc., est généralement nuisible, dangereuse, à la malade. Elles sont bavardes et maladroites, travaillent de la langue au hasard et troublent souvent de propos fâcheux un esprit si ébranlé. Parfois ce sont des commérages, des médisances et cent petites sottises qui donnent une agitation vaine. Parfois ce sont de mauvais contes d'accidents tragiques, de prédictions sinistres, de miracles, d'absurdes recettes, etc., etc. Dans tout autre temps elle n'aurait pas voulu entendre, elle les aurait fait taire. Mais alors, affaiblie, passive, elle n'en reçoit que trop la funeste impression. Elle la garde pour elle seule.
COUCHDS ET RELEVAILLES. 181
Tout cela, bien entendu, dans Tabsence du mari, entre femmes ; il rentre, on se tait.
La première condition cependant pour la remettre serait de lui assurer le plus grand calme d'es • prit. L'invasion d'une étrangère en ce moment-là ne vaut rien, combien plus d'une parleuse indiscrète et d'une sotte qui, de son autorité de garde-malade, change l'ordre de la maison, se fait servir et embarrasse plus que la malade elle-même. La domestique ordinaire, la bonne fille de campagne, simple, douce, obéissante, accomplissant à la lettre et sans, raisonner les prescriptions du médecin, eût mieux valu, à coup sûr. On y eût gagné le silence^ et rien n'eût été changé. Mais la garde essentielle, celle qui me rassure le plus, c est sans contredit le mari ; avec l'aide de cette fille, il peut aisément faire tout.
Je sais bien qu'il est occupé, qu'il a peu de temps. Il faut, il faut faire du temps. C'est bien le cas, ou jamais.
Il faudrait prendre un congé, surseoir, ajourner
ce qu'on peut. Le péril n'est pas passé, et il est plus
grand peut-être. Vous la voyez belle et parée dans
son lit, souriante. Elle n'en reste pas moins tout
près de la mort. Une porte, une croisée ouverte à
contre-temps, un aliment donné au moment critique
de la fièvre de suppuration, une mauvaise imprcs-
i82 COUCHES ET RELEVAILLES. .
sion morale peut la bouleverser, la frapper. En peu d'heures, tout serait fini.
Même cette domestique dévouée pourrait, dans son ignorance, ou pour obéir peut-être à un caprice de malade, faire en ton absence quelque coup fatal. Vraiment, je ne me fie qu'à toi.
Sache d'abord que ta présence seule est le sou- ■verain remède. Toi présent , la voilà tranquille , toute calmée ; elle s'endort. Toi absent, elle n'est pas bien; si elle dort, ce n'est que d'un œil; la garde,
cette étrangère qui est là pour la veiller, la malade -sent de son côté le besoin de la surveiller. Même la bonne domestique, un peu gauche, l'impatiente. Enfin, quand celle-ci serait adroite et tout ce qu'on voudra^ elle ne te remplacera pas. C'est la main aimée, non une autre, qu'il lui faut dans vingt petits «oins. Il lui faut avoir à portée la chère personne dont elle souffre , et la" faire un peu souffrir, se plaindre à toi, et se faire plaindre ; enfin, n'ayant besoin de rien, ne parlant pas, et dormant même, il lui faut te savoir là.
« Mais serai-je assez habile?... — Oui, tu le •seras. Tu ne connais pas tes talents encore, ton mérite. Tu ne sais pas tout ce que tu vaux. Si tu
COUCHES ET RELEYAÏLLES. 183
n'es pas retenu par uil orgueil ridicule de prétendue dignité d'homme (ridicule, coupable même, dans une crise si délicate), je t'assure que tu te trouveras une adresse inattendue , une dextérité non comtnune, à faire honte, envie, aux gardes les plus expérimentées.
U y a peu, très-peu à faire (beaucoup plus à ne pas faire et à éviter). Le médecin t*a tracé la voie, et elle, au besoin, ta femme, sans parler beaucoup, suppléera avec quelques mots. Ce sera un bonheur pour elle de te diriger, un bonheur plus grand et un amusement de te voir en action. Les maladresses d'un autre rirriteraient, mais les tiennes la mettront de bonne humeur; ta patience la charmera, lui donnera un état excellent de sérénité, d'hilarité même... Qu'importe? un homme d'esprit qui aime est trop heureux en pareil cas de lui voir ces impressions si favorables à sa santé.
Si ta vanité en souffre, tant mieux. Tu mérites cela, et bien d'autres choses. Qui a péché, si ce n*ést toi? Lorsqu'on a tant souffert pour toi, il est bien juste qu'à ton tour tu pâtisses, que tu fasses aussi une petite pénitence.
Te voilà d'ailleurs bien malade de soigner une femme charmante, qui jamais, sans celte occurrence, n'eût vouhi peut-être se remettre si complé-
181 GOUCnES ET RELEVAILLES.
tement à toil Bénis ton sort. Combien d'hommes l'envieraient! Tout, d'elle, est faveur.
Élève-toi, mon ami, à la hauteur de la situation. Un bon cœur et un grand courage sait se faire honneur de tout. L'homme naturellement distingué, et de vraie noblesse, ennoblit toute fonctionj et donne certaine dignité, certaine grâce (amusante), à ce qui, dans les mains d'un autre, en paraîtrait peu susceptible.
Quel bopheur pour elle I et combien elle sera rassurée, charmée, de t' avoir là si zélé, et de Remployer à tout! A vrai dire, la pauvre chère, si elle rit par moments de toi, est aussi un peu ridicule. Sais-tu quelle était sa peur dans son extrême danger (la peur ordinaire aux femmes, en ceci toutes sont les mêmes)? La mort? ?îon. La souffrance? Non. Et lol^s même que celle-ci était horrible, une autre pensée dominait. Quelle? Il faut le dire, tu ne le devinerais jamais ; la peur de déplaire^ de rebuter en quelque chose et d'être désagréable.
A qui ? à tous, au médecin, à la garde, à sa bonne elle-même, qui est comme son enfant , et pour qui elle a de si grands égards de bonté.
C'est la première fois que la jeune dame se trouve
C0UCHE5 ET RELEVAILLES. • 185
tout à fait liée à un lit, incapable de s'aider ellemême. Elle n'est libre avec personne. 'Elle est emr barràssée de tout. Que deviendrait-elle sans toi?
Il est trop vrai que la maîtresse la meilleure, la plus délicate, la plus digne d'être aimée, n a jamais la certitude que certaines choses soient bien prises de sa domestique. La situation môme périlleuse et touchante n'empêche pas que celle-ci ne rechigne en-dessous. Lti malade sent bien tout .cela, et il n'est qu'une seule personne à qui elle soit certaine d'être toujours délicieuse, charmante et désirable en tout. .
C'est un des jeux souverains du maître toutpuissant, l'Amour, de transfigurer tdutes choses, spécialement de changer, démentir, transposer les sens. Tout ce qui déplairait sans doute à celui qui n'aime pas est suave à celui qui aime: Lequel a tort? Je n'en sais rien. Nos sens habituellement froids, plats, tristes, qui déclarent cec^^ et cela, presque tout, déplaisant, sont-ils sûrs d'avoir raison contre ce sens supérieur pour qui tout est bonheur et charme dans les manifestations de la nature?
Une gravure originale d'un maître du dixseptième siècle, du facétieux Abraham Boss, dit cela fort naïvement. La jolie femme est dans son lit (récemment accouchée sans doute), malade, mais
18C COUCHES ET RELEVAÎMES.
visiblement gaie. Sa vieille servante grondeuse s'en va, en se lamentant sur les petits désagréments de garde-malade. Mais un autre est là qui succède. C'est le mari, un cavalier jeune, élégant, dans la grande tenue du temps, fraise empesée, chapeau à plumes, Tépée et les éperons, une figure espagnole, brune, déterminée, militaire. Armé, non pas de l'épée, mais de l'insigne saluteire de sa nouvelle profession, il pose triomphalement et prépare ses facultés. Du reste, plein de souffle et d'audace, les cheveux au vent, beau comme l'homme qui marche à l'assaut. On voit bien que celui-ci ne doute de rien, qu'il mènera tout à bien, qu'il a le génie de la chose, l'amour et la dextérité.
Ne pouvoir rien, attendre tout, vivre entièrement, uniquement dans la main aimée, en recevoir les aliments et toute chose de nature, c'est une identification plus absolue des deux êtres que n'a été celle même de l'enfant au sein de sa mère. Car .l'enfant ne faisait rien et recevait sans vouloir. Mais celle-ci ne voudrait même rien faire, elle veut recevoir et reçoit, et de toute sa pensée, de toute sa volonté, jouit de cet état d'enfance.
Il est son monde complet ; elle ne vit, ne se meut
qu'en lui. Ses beaux yeux aimants, languissants, le suivent par toute la chambre, qui va, vient, marche léger et sur la pointe du pied. Elle ne boit que de sa main. Bientôt de sa main elle mange. Même les organes de la vie animale, involontaire, comme l'estomac, par exemple, ont pris si fort habitude, que^ sans lui, ils refuseraient. Lui absent, nul besoin de rien. « Il n'est pas là... J'attendrai. »
Un résultat admirable de cette vie en deux personnes, c'est que la moitié bien portante influe physiquement beaucoup au profit de la moitié malade. Elle l'aime de sa faiblesse et de sa maladie ; lui, il l'aime de sa santé, de sa gaieté, de son espérance. C'est le bien portant, le gai, le confiant, qui domine l'autre ; il Tentraîne comme par l'influence d'un magnétisme supérieur, et la ranime à la vie.
Quelle joie, quand elle peut se lever, quand on lui montre son jardin et les changements faits pour elle, quand le soleil lui sourit, que ses animaux tressaillent du bonheur de la revoir, enfin, quand,, pour la première fois, on approcha son grand fauteuil de la table, et que sa place, si tristement vide ; sa place, à la jeune maîtresse, est remplie encore î
L'équilibre lui revient, l'harmonie, toujours par
188 COUCHES ET RELEYAILLES.
toi. Faible, elle reste longtemps les yeux sur tes yeux, y puisant le bonheur, la santé, la force, cette unité qui fait la vie, et elle dit tendrement : « Je reprends mon assiette en toi. »
Qu'est-ce donc qu'on pourrait faire pour elle, qui a tant souffert? Une chose, une seule la récompenserait. Nous sommes trop barbares encore. Mais ce sera certainement un sacrement de l'avenir.
Une dame m'a ouvert cette idée. « Le plus haut bonheur pour la mère, disait-elle, c'est que, relevée au bout de quarante jours, ou plus tard, prenant le bras de son mari, avec toute la famille, tous les parents pour cortège, tous les amis; elle portât elle-même son enfant à l'autel (qu'une loi de 91 veut qu'on place à la commune), qu'elle le nommât au magistrat, et par là le plaçât dans la cité et l'introduisit dans la vie.
« Je suis sûre qu'à ce cortège d'amis, tous suivraient comme amis. Il n'y aurait pas un passant qui ne se mit à la suite, ne voulût en être, pour faire honneur à la mère, la remercier d'être mère, la féliciter, la bénir. »
COUCHES ET RELEYAILLES. 189
Ils reviennent, et sa tendresse, reportée vers son mari, s'exprime par un mouvement d'amour et de reconnaissance. « Me voici donc encore chez nous ! Je vis, c'est toi qui m*as fait vivre, et tu m'as donné mon enfant I »
Assise au soleil et lui à ses pieds, elle s'incline, la blanche rose, et dit : « Moi, que te donnerai-je ? Mais tu m'as, je n'ai rien gardé... N'importe I si je puis quelque chose, me voici. . . Demande -moi même l'impossible, et je le ferai. »
« Tu le veux?... Eh bien, je demande... — Oh 1 tout ce que tu voudras. — Mëts-moi d'un degré de plus au fond de ton âme. — Et comment ? tu es moi-même ; nous avons cessé d'être deux. »
Mais il insiste : « Tu m'as dit ton passé, ce que tu fis, souffris, voulus... Que je t'en aimai davantage! Aujourd'hui, ce que je demande, ce sont tes pensées d'avenir... Promets-moi de me dire tes rêves, tes ennuis, s'il t'en venait , tes caprices (eh I qui n'en a? ), tes tristesses, les sujets de plaintes qui pourraient te venir de moi... Enfin, si le Sort voulait qu'une lueur d'amour te passât , que ty fusses un moment troublée, malade, prends-moi pour médecin. Tu trouverais en moi l'infini de la compassion et de rindulgence. Nous mettrions en commun ce que nous avons de force. Unis, là encore, nous trou-
if.
venons dans cette épreuve le secours de Dieu et de la raison. »
Mais elle rit. « C'est cela, ami? Ah ! que la chose est facile pour celle qui ne pense qu'à toi ! »
Alors, se posant sur lui, dans un profond embrassement, unie avec lui, elle dit : « Tu as été mon amant, mon mari, et je t'ai donné mon corps et ma vie, plus même, ma vie d'auparavant ; je t'ai dit mes petits secrets. Tu as été mon médecin, ma trèstendre garde-malade, et mon indulgente nourrice. Donc, tu me vois de part en part, comme si un rayon du soleil me traversait corps et âme. Et qu'y peux-tu voir? toi-même. Je me sens transformée en loi. Ce qui viendra en ce cœur, en cette personne, qui est tienne, comment ne le verraîs-tu pas ? Les germe$ les plus lointains, l'aube première d'un sentiment, s'il naissait, tu les saisiras avec moi , plus tôt encore.» Et, joignant les mains : « Ma chère âme, soisen sûre, tu sauras mon âme, même avant qu'elle ait pensé. »