‹ L'amourChapitre 32 sur 40 · LIVRE OUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE OUATRIEME

DE L'AUNGIIISSEMENT DE L'ÂHOUR.

La maison est changée, plus animée, vivante. Un nouveau centre existe, le berceau , et tout gravite autour. L'âge lacté, la suprême innocence du petit être étend à tout son charme. La pitié, la tendresse, lui asservissent la famille. Le père y sert la mère, et celle-ci Tenfant. C'est un monde, ce semble, ordonné au rebours du monde, mais selon Tamour, selon Dieu : le fort y fait tout pour le faible, et l'empire est au plus petit.

Cette m'aison aussi, plus ouverte, est moins solitaire. L'enfant souifre, crie, et que faire? on appelle de nouveaux secom*s. La mère allaite ; mais nul moyen que, faible et délicate, elle suffise à tous les soins. Il faut une autre domestique qui, tenant

Tenfant dans ses bras, reste toujours présente au sein de la famille, voit, entend tout. Plus tard elle placera son mot, et, par l'enfant, deviendra importante. %

Adieu la solitude. L'ancienne 'domestique vivait à part, ne comptait pas. Us étaient deux ; les voilà cinq.

Changement plus profond. La mère est toute eïi ce berceau ; le monde 'a disparu pour elle. Il en doit être ainsi, et c'est le salut de l'enfant. Si frêle, il périrait sans cette absorption de la mère.

Le père oublié peut souffrir, mais il est forcé d'adorer. Elle est si belle et si touchante dans cet état de douce ivresse, de tendre inquiétude , que lui-même se dit : « A peine elle est la même I . . . Jusqu'ici je ne l'avais point vue, point devinée 1 »

Quand, penchée sur son fils, palpitante, eu extase, elle mire un céleste sourire dans ses yeux incertains, la lueur qui va d'elle à lui transfigure toute chose, nul cœilr ne se défend, tout cède. .. (Corrégè, à Dresde, et Solari, au Louvre.)

L'amour a dépassé l'amour. Il a cru s'incarner, se refaire, se doubler. Et il a fait plus fort que lui. 11 ne savait pas faire un Dieu. 11 ne lui reste qu'à tomber à genoux.

Est-ce à dire cependant que le miracle ait mis dans le néant celui qui, après tout, l'a fait ? Non, la

nature compatissante a pitié du premier amour. Au moment où la femme parait tellement distraite de celui qui l'aime, elle lui appartient plus encore. L'imprégnation profonde qu'elle a reçue de lui subsiste, gagne et gagnera. L'amour actif dont elle entoure l'enfant ne fait rien à l'amour passif, involontaire, d'autant plus invincible, qui la possède. Elle songe moins à son mari et l'aime moins de la pensée, mais du sang davantage, davantage de sa vie transformée. Pendant cet oubli apparent qui semble les séparer, se confirme la métamorphose qui les confond de plus en plus.

Ce n'est pas tout, le flot de la vie monte. Les émotions de l'allaitement, si diverses, de joie, de douleur, parfois de volupté mystérieuse qui retentit aux dernières profondeurs, lui font confondre (par un sixième sens qu'on ne peut dire) ses deux amours. Elle tressaille troublée de l'enfant et regarde le père. Quand la belle source coule égale et facile, quand l'enfant épargne sa mère et la dégage seulement de l'excès de la plénitude, elle tombe comme dans un narcotîsme, un demi-rêve, où sa vie et la leur n'ont plus rien de distinct. Sa personnalité fluide lui échappe; elle est tous les trois à la fois, et surtout dans les deux qu'elle aime.

Si elle pense, dans la béatitude de cette contemplation, c'est pour te comparer toi à toi , — toi qu'elle a aux entrailles, et toi qu'elle a dans le berceau. « Oh I comme il te ressemble 1 » C'est son miot invariable. Et elle le croit de bonne foi. C'est pour elle une tendre sensualité d'abnégation de dire : « Je l'ai reçu et il est tout de toi. Mol, je n'y suis presque pour rien. Tes traits, ton âme, jusqu'à tes mouvements, tu y mis tout.. . Toi-même, tu passas dans ce trait de flamme. »

A quoi ne manquent pas d'applaudir amis, voisines et domestiques, chacun à sa manière, remarquant tel trait différent : « Ceci surtout.... Non, c'est cela ! y*

Dans ce joyeux Noël, la petite créature , par ses traits indécis et mille ombres douteuses, selon le jour, le point de \'ue , permet toute illusion. Elle rappelle ou reproduit tout ce qu'on veut. Telle pensée de, cet heureux jour, tel incident de cette nuit, telle singularité physique , connue d'un seul , elle montre tout naïvement. « Ah ! cette marque qu'il a au visage, je la reconnais bien I la fossette charmante qui se creuse à sa joue, je l'avais vue ailleurs.... Si son sourcil se fronce, je «ais pourquoi, et ce n'est pas sa faute; un nuage léger passa à ce moment.. . »

Ainsi Tenfant, histoire vivante, les charme en

leur contant leurs secrets, jusqu'aux choses qu'ils avaient oubliées. Comment ne pas aimer ce confident délicieux qui sait ce qu'on ne dit jamais, qui représente dans une pureté suprême le moment du

brûlant transport ? Image immobile et fidèle, il a fixé, conservé cet éclair d un moment qui créa l'avenir.

Si bien il le conserve, si bien il est lui-même Téclair de vie, le bonheur incarné, que près de lui l'ivresse en recommence. Ce n'est pas impunément que sa vue attendrit tellement le cœur. S'ils ne s aimaient, il suffirait de lui pour éveiller leur flamme. Son père brûle, à ce souvenir. Et elle a rougi ellemême. Elle est émue, veut, ne veut pas. Mais enfin elle reprend la première un peu de^raison, et (fûtelle jamais plus charmante?) elle prie et demande grâce : c( Epargne-nous.... Aie pitié de ton fil§ ! »

} Il est touché. Les voilà tous les deux qui envelop-%

pent le berceau, s'y unissent d'âme, y mêlent leurs pensées d'avenir.

Que sera-ce au beau jour où l'œil de l'enfant s'ouvrira, où ses mains s'agiteront, où il tentera son premier pas? Que de sentiments, de paroles, vont s'échanger entre eux ! Que de choses ils ont

à se dire I et combien il faut qu'ils s'entendent ! L'enfant est entre eux roccasion, la nécessité, de mille rapports nouveaux. Disdns mieux, sous forme vivante, c'est la communion 3es deux êtres.

Communion douce et sévère, sou$ laquelle l'allaitement n'en impose pas moins la tristesse d un demi-divorce.

On n'a que faire de prêcher le mari. Le médecin, la mère; n'ont besoin de le raisonner. Son amour pour la femme, son amour pour l'enfant, lui parlent bien assez. 11 s'éloigne, mais le moins qu'il peut, et dans la même chambre. Il fera d'abord lit à part.

Ce n'est pas assez. Sa femme même, par tendresse, l'éloigné encore- L'enfant crie, et, si le père

veille, comment se lèvera-t-il le matin à l'heure du travail? Elle le prie, insiste, et il lutte quelque peu. <c Mais, mon ami, si tu deviens malade?... Nous, nous n'avons que toi. » Voilà un argument vainqueur et sans réplique. Le pauvre homme se résigne. Dépossédé de la chère société dont jusque-là dl vécut à toute heure, d^toul un monde de pri- V vantés charmantes qui firent de cette vie un enchantement, Adam s'en va du paradis.

Le soir du moins, au retour du travail, il avait le

bonheur d'entendre un chant de femme, le chant de ce cœur adoré. Là encore, la séparation se fait. Car Tenfant lui suflit à elle ; il est son chant, sa mélodie. Concentrée et le jour et la nuit, dans cette pensée, il ne lui faut rien autre chose. « Mon ami,^ * je n'ai plus de Yoix. Mes couches me l'ont emportée... »

L'instrument restait, un instrument ingrat, mais varié, le piano, sur lequel elle a passé bien des années. Oh ! que ses touches sèches lui semblent aujourd'hui répondre peu aux harmonies immenses qu'elle a dans le cœur, comme un orgue de cathédrale, le profond amour maternel !

Si le mari s'en souvenait, s'il la priait d'en retrouver des notes, elle essayerait sans doute; la complaisance ne lui manque jamais... Mais que faire 1 depuis tant de mois, ce piano a bien souffert, et la meilleure corde a cassé.

Ce livre de Tamour ne peut, ne doit pas contenir un second livre sur T amour maternel. Donc, à mon grand regret, il me faut supprimer ici ce qui arrivait sous ma plume, le charmant développement de l'éducation que Tenfant donne à la femme, autant que la femme à Tenfant. Pour qu'elle agisse sur lui, elle retounie à son âge, elle se remet à bégayer, et rimite afin^qu'îl imite. Comédie admirable, où elle montre une si extraordinaire patience, et parfois presque du génie. Sans cet effort si grand, il n'y aurait aucun moyen d'initiation de la vie humaine ; nous partons tous de là, nous ne devenoïis hommes que par cette patience de la femme à se faire enfant.

Vous demandez fièrement pourquoi la femme, arrêtée de bonne heure dans son développement, n a trouvé aucun art. C'est parce qu'elle a dû concentrer tout Tefforl de ses meilleures années sur un art supérieur, celui de créer Thomme, de commencer en vous tous ces* développements de T esprit, ces lacultés puissantes, qui vous donnent tant d'orgueil, ingrats !

Cette persévérance inouïe pour franchir la barrière entre elle et cette chose dont elle veut faire une personne, pour dialoguer avec un muet, en tirer quelques signes et faire enfin que la parole et Tâme, Thumanité, jaillisse en lui, cela est au-dessus des forces de Thomme. Il soutient bien la comédie et s'y associe même, pour un moment, une heure peut-être, et c'est beaucoup. Qu'elle répète vingt fois de suite ou trente fois la même chose, il le trouve très-bon, agréable, charmant dans sa bouche, et ses petites grâces pour amuser l'enfant et réveiller amusent parfois aussi le grand enfant. Cependant, quand la chose revient des mille fois, des millions de fois, et des jours, et des nuits, et toujours, à peu près la même, il fait semblant de . l'écouter, d'y prendre part, ne peut, et pense à autro chose.

Ces quatre ans (ces huit ans, s'il sui'vierit un second, un troisième enfant, etc.) vont établir une dî- ,

vergence croissante, el de plus en plus forte, entre les époux les plus unis. La femme, absorbée par son rôle de nourrice et d'éducatrice, se renouvelle très-peu, se resserre même dans un cercle limité d'idées. L'homme au contraire, par le progrès du temps, celui de ses affaires, par l'effet de la solitude où le laisse sa femme qu'absorbent les enfants, Thomme, dis-fe, agrandit le cercle varié de son activité, de ses relations. ll'Cède de plus en plus au tourbillon immense de la vie de notre âge, à sa mobilité terrible, qui enlève, dissipe l'individu, le met en poudre, s'en Joue, le jette au vent.

Voilà l'écart, fixe et normal, que présente le meilleur ménage. La femme (la meilleure) va se serrant dans un tout petit cercle, et l'homme (le meilleur), s éparpillant dans l'infini.

11 faut dans Thomme une grande, une bien forte et fixe passion, pour qu'un pareil écartement, une si énorme divergence n'anéantisse pas l'union.

Cette femme accomplie dans sa sphère, celte mère admirable, comment lutterait-elle contre son adversaire, le monde et sa variété? le monde étourdissant, scintillant d'aujourd*hui?

Nulle personnalité ne tient contre un tel adversaire qui lui oppose cent mille forces diverses à la fois.

Elle est belle, attachante, elle donne un attrait au

foyer. Mais la mobilité prodigieuse de la vie moderne, qui nous porte de moment en moment d'un continent à l'autre sur des ailes de feu, donne à l'homme pour maison le globe, et Téblouit sur le passage de mille beautés humaines et naturelles qui font au moins distraction.

Je veux qu'elle soit même encore spirituelle, cette femme, amusante, habile à se renouveler. Mais, à chaque heure, le géant aux mille bras, la Presse, apporte à l'homme la nouveauté du monde, nouveauté d'événements, d'accidents, de faits, qui rendrait moins piquante la nouveauté d'idées de l'esprit le plus fécond. Ce renouvellement brutal de l'attention par les faits matériels blase et endurcit le cerveau.

Qu'elle suive encore, si elle peut, cette personne ingénieuse, le kaléidoscope changeant, amusant, de la mode, elle est dans la concurrence la plus incertaine avec le changement même, tous les hasards de l'imprévu.

Et quelle lutte possible de la personnalité délicate avec les excitants violents, les spiritueux^ cette barbarie de la civilisation, qui ne veut que des coups de force, des accès, des élans factices, ces esprits ennemis de l'esprit?

Nous l'avons dit, deux forces brutales et sauvages qui se disputent le monde font une guerre atroce à 1 amour :

1* Le besoin, la manie de fa variété, la Papillonne (mot très-bon de Fourier), qui, longtemps retardée par la monotonie dû moyen âge, a éclaté depuis, et se venge aujourd'hui, et fait fureur par tous les moyens à la fois, avec la violence d'une réaction;

2** Nous l'avons désirée, saluée avec enthousiatoe, et voilà qu'elle nous écrase. Fatigué déjà, ébloui, blasé et dégoûté de ce tourbillonnement, de ce papillotage qui lui ôte toute force, l'homme se réfugie lâchement dans une énervation contraire et plus funeste, le pesant Narcotisme^ dans la rêverie vague et stérile, la fumée du tabac, l'hébétement des alcools.

Combien la femme ici aurait droit de réclamer I . . . L'homme, je ne dis pas, aveuglé par la passion^ mais, au contraire, celui qui se garde lui-même et vit en pleine lumière, comprendra aisément que les deux ivresses alternées, les deux folies qui donnent l'équilibre de la sagesse, sont au sein de la femme bien autrement salubres et vivifiantes que dans toute

cette fausse vie. En elle, le meilleur narcotique, et en elle les meilleurs réveils. ' *

La paralysie cérébrale et F engourdissement qui d'avance vous fanent le lendemain sont de tristes moyens d'oubli, au prix de ieux quelle eût donnés, — le paradis du soir, le doux repos près d'elle , avec ce don de renouvellement qui aurait enchanté laurore.

Et, quant à cet éparpillemept infini d'objets qui vous tiraillent, tant de livres neufs qui sont vipux, tant de chemins de fer pour n'arriver à rien, tout cela, vous le dirai-je? me fait l'effet d'un grand complot pour assassiner votre esprit, pour l'accabler d'un monde de choses indigestes , sous lequel, enterr^, il ne remuera plus. Ainsi Herculanum reçut en un jour cinq cents pieds de cendrés. Ainsi une prairie de la Loire, que je connais, à la fameuse inondation, ayant reçu la charge de deux cents charrettes de pierres, est désormais abandonnée , et n'est plus bonne à rien. Sauve ton âme d'un pareil sort, défends- la de cette inondation. Garde-la par l'amour , et garde-la par la sagesse. Réponds au fangeux océan qui vient à toi et t'offre tant de choses , que tout cela n'est rien près du trésor de l'homme et de la femme qu'ils se gardent l'un l'autre :

Celui de l'homme , un rien , un infini , un atome

de feu, qui fait qu'on aime, qu'on agit et qu'on crée. Je le dis d'un mot : Yétincelle.

Et celui de la femme , la douceur d'un cœur pur où vous reposez, la mer de lait féconde, le rajeunissement éternel. Tout cela sous un charme modeste et virginal. La simplicité sainte et la divine enfance.

Quand tu rentres le soir au foyer, et qu'elle vient à toi, le petit dans ses bras, écarte, mon ami, écarte le nuage que laisse sur ton cœur et tes yeux l'éblouissement de tant de choses dont tu fus accablé le jour. Reprends le sens de la réalité après celte fantasmagorie, cette mauvaise lanterne magique où t'ont passé tant d'ombres. Que C6tte femme avec cet enfant, que son charmant sourire, sa joie de te revoir, son baiser tendre et son enlacement muet, . te purifient, te rendent la bonne lumière de la nature. Renouez, je vous prie, vos aimables communications , un peu troublées par tes affaires, par la maternité, par Fallaitement qui t'a sevré... Ehl ne leur garde pas rancune. Est-ce sa faute, à elle ? Que n'a-t-elle pas souffert, lui donnant le sang et le lait, quand cet enfant avide, inexorable, brisa ses fibres délicates I ... Tu l'aimes, je le sais , tu la vois ravissante dans sa beauté épanouie , portant son fruit divin... Oh ! l'étiiicelle a lui. Vous vous êtes retrouvés les mêmes.

2in

Au "vrai, est-ce le pauvre petit qui rompt le têteà-téte? C'est un rival commode/ Donc, tolérez- vous tous les deux, ou plutôt aimez-vous à trois. Demain^ il grandira, il n absorbera plus sa mère. Quelques années encore, il va lui échapper, et, délaissée de lui, elle viendra pleurer dans tes bras.

J'ai des pleurs dans le cœur, et pour plus d une chose. Ce n'est pas impunément que tant de fois je passai (dans l'histoire) le Styx, le tleuve des morts.

Je ne suis pas insensible à mon temps, et j'en sens les mortelles blessures. . .

Eh bien, tout cela ensemble, qui devrait m' endurcir aux affections privées, me laisse un coin du cœur saignant sensiblement pour ce que j'ai vu tant de fois, la mère qu'on sèvre tout à coup, en lui enlevant son enfant, à qui on emporte son fils.

Ah! comment l'homme fait-il cette barbarie? Parce qu'il prévoit, dit-on. Si l'enfant n'est mis

aux écoles , comment arrivera-t-il aux épreuves et aux examens qu'exige FEtat ?

Pourquoi des examens ? dit la mère. — Quoi I madame, si intelligente, ne devinez -vous pas que c'est la seule barrière qui reste? Sans examen, tout est faveur, règne absolu du roi des rois , je veux dire du commis.

Huit ans , dix ans se sont passés. On a eu des enfants et on en a perdu. D'autant plus cher celui qui reste. Et cet unique enfant, il faut s'en séparer On diffère quelque temps, à cause d'elle. Mais enfin Fâge avance. Le père insiste, et l'arrachement s'exécute. Oh I que la chose est différente entre eux, et le sacrifice inégal! Lui, occupé, distrait d'affaires et de travaux, à peine en souffre-t-il. Mais elle, c'est sa vie qu'on lui ôte. L'enfant avait tout supprimé, l'art, la lecture, tout ce qui occupa jadis la demoiselle. Il part. Vide absolu. Elle est seule dans la maison déserte. Quand le père est absent , plus libre elle pleure à chaque chambre. Là il naquit, là il jouait, là il apprit à lire. Au repas, c'est bien pis. Elle veut faire bonne contenance, ne pas affliger son mari , se montrer forte. Elle n'ose regarder cçtte place vide. Mais je ne sais

comment la chose se fait. Ses yeux Font rencon* trée. . . Elle échappe en sanglots.

Que lui reste-t-il? toi. Tu l'embrasses, tu la consoles ? Mais ce n'est pas assez pour un coeur si malade. Ce cœur, il est là-bas; il est à celte dure école ; il partage le brusque , le cruel changement de situation. L'immobilité, pour un être si libre jusque-là, le travail ingrat et absti*ait, la répression sèche et violente! A qui revient le contre-coup de tout cela, si ce n'est à la mère, à qui il écrit, conte tout ? Je renonce à dire ses douleurs ; j'en ai vu tomber dans le désespoir.

Mais ce n'est pas assez. Voici le pire. On s'habitue à tout. Au bout d'un an, il est moins malheureux ; il a fait des amis ; il joue avec fureur aux courts moments de la récréation. Et, quand sa mère, au bout d'une semaine d'attente impatiente, où elle a compté tous les jours, arrive émue pour l'embrasser, elle le trouve froid et distrait, visiblement occupé d'autre chose. Elle a interrompu son jeu, et elle lui fait perdre l'heure; elle parle, et il n'entend que les cris de ses camarades qui s^amusent sans lui... Cruelle, cruelle blessure) Elle sent combien peu elle lui est déjà nécessaire ; elle a été de trop pour lui à ce moment, et il Ta vue sortir avec plaisir. Elle part sans pleurer, et se roidissant de douleur. Mais, en arrivant, elle suc-

combe.... « Mon Dieu, qu'as-tu? » Elle ne peut parler, ni presque respirer. ...

Quelle chute! Elle a perdu son fils, son amour de dix ansu.. et perdu lamour ici-bas! Rien ne reviendra de pareil.

Elle est pure, elle est bonne, elle se rappuie sur son mari. Il ne lui vient pas dans l'esprit de chercher nul autre secours et nulle consolation.— Heureux moment pour lui, s'il savait le saisir I

Presque jamais cela n'arrive. 11 y a trop de choses changées.

Changées en l,ui. L'homme a fait terriblement de chemin dans ces années de demi-divorce, où elle ne pensait qu'aux enfants* 11 a passé par mille épreuves. Il touche à l'âge peu poétique, qu'on dit porflif (quarante ans), pour la plupart, déjà froid et stérile. Est-il resté lui-même, celui-<îi? Je veux bien le croire. Mais fût-il l'homme à part, exceptionnel et singulier, où la vie ne mord pas le fond, tout au moins a-t-elle attaqué la fleur du cœur, le sens exquis et délicat, qui lui ferait sentir le bonheur d'un retour si doux.

Et elle aussi, ^lle est changée. Combien en mieux 1 J'en appelle à Van Dyck. Agréable à vingt ans, à vingt-huit, elle est adorable. Chose curieuse, elle a changé de classe, pour ainsi dire. La pre-

312 Li JEUKE HÈRE SEYRÈE DE SON FILS.

mière beauté de jeunesse n'atteint presque jamais la haute distinction. La rose était un peu bourgeoise, mais ce lis est i^oyal. La finesse, le mat immaculé, rirréprochable pureté de son teint, annonce assez qujaucune passion basse n'a touché à ce sanctuaire. Son innocence visible la rend plus attendrissante encore dans sa mélancolie. Elle souffre, et n a rien fait de mal. « Et qu'a-t>elle? » dit-on. « Est-ce son mari qui .la rend malheureuse? — Non, mais son fils est au collège. Voilà sa maladie. » On sourit, et cette douleur peu comprise, qu on trouve enfantine, laisse pourtant un doute. Quelque autre chagrin est là-dessous. Chacun voudrait le croire, et tous brûlent de la consoler.

Cela n'est pas facile. Car elle a la terreur du monde, le dégoût de la foule et des vaines distractions. Quand son mari Ty traîne, elle revient plus triste, a EIiI mon ami, pourquoi changer nos habitudes ? Triste ou gai, on est mieux chez soi. »

Qu'elle a raison ! qu'elle est sensée I ... Et toimême, es-tu sage? De quoi son cœur a-t-il besoin? d'amour, et de nulle autre chose. L*amour est-il éteint en toi?... Non, attiédi, distrait. Quand tu

paries de la distraire, c'est tout le contraire qu'elle veut. Elle désire la concentration.

Le foyer a été un peu troublé, les cendres, brûlantes toujours, semblent éparpillées. Eh bien, il faut les rapprocher, les réunir. Il suffit de les con- . centrer pour ressusciter T étincelle.

Veux-tu aimer, aimer beaucoup encore, c est-àdire.être heureux? ressaisis-la, à ce moment, cette femme charmante qui te revient, se remet dans ta main. Prends-la, serre-toi à elle, vis beaucoup avec elle et ne la quitte pas. Tant de fibres vivantes, jadis mêlées de Tun à Fautre, vont se reprendre ensemble, recomposer votre unité.

Je dois t'en avertir. Elle est en ce moment plus riche de grâce et d'amour que jamais. La passion et la douleur ont fait une femme nouvelle, y créant des sources exquises de sensibilité, jouissances pour toi inouïes et profondes, voluptés encore inconnues.

Divin trésor I Bien fou à ce mioment celui qui conviera le monde à entrer en partage, quand lui-même ne cherche qu'un seul cœur à qui se donner.

Le monde! le vaste monde I... En prononçant ce mot, elle s'est attristée, la jeune femme, et moi.

3i4 LA lEUIfE MERE SEY&ÉE DE SON FILS.

je m'assombris comme elle. L'infini, l'inconnu, est deyant nous. Qu'allons-nous y trouver? Blille pressentiments nous assiègent.

Ce livre coulait à pleins bords, et je ne pouvais Tarrëter. Il usait trop commodément de la bienheureuse hypothèse d'une vie solitaire, d'un petit monde d'harmonie. Mais comment s'isoler du grand?

Il ne le permet pas. Si Fon ne va à lui, il vient à vous, il gronde aux portes, comme la vague d'un océan sinistre. Et nulles portes né l'arrêteront.

Qui es-tu, toi qui frappes si fort? Es-tu la Patrie? la Cité? Es-tu le grand Amour à qui tout doit céder, pour qui les héros immolèrent (plus que la vie) leur propre cœur?... Ah ! si tu es cela, que la porte 's'ouvre toute grande I non, qu'elle tombe et que tombent les mws.... Car nous sommes à toi, et nous t'appartenons, corps et biens, âme et vie. Et celle-ci, toute femme qu'elle est (ou, disons mieux, parce qu'elle est femme), ne nous démentira pas. Au contraire. Si bonne pour les individus, elle a autant que nous de tendresse pour les nations.

Mais, monde ! tu n'es point du tout ce monde de grandeur, de lumière. Tu es le trouble et le chaos.

« N'importe! j'entrerai, et vous n'y ferez rien. Je suis votre fatalité. Vous me fermez la porte.

Mais VOUS me respirez, je suis dans Tair. On rie ' peut m' éviter. Dehors, dedans, vous me trouvez partout.

« Je suis le trouble et le péril sans doute. Et par cela, je suis l'épreuve utile, et il y a en moi un devoir à subir et à affronter. Mon vrai nom est : Le combat de la vie. »

Cette maison n est plus la petite maison que nous eûmes le bonheur de décrire. Elle s'est agrandie par la force des choses. Les enfants, les relations, les affaires et les intérêts ont amplifié l'existence . en tous sens. Nos époux, très-unis et solitaires de cœur, n'en sont pas moins tenus d'admettre ce tiers dangereux, qu'ils espéraient exclure, l'étranger, rinconnu, le monde. Sans doute aussi, il a fallu habiter un grand centre, où Faclivité du mari pût se développer. Enfin, peut-être, et c est le pis, par cette activité ou par le seul progrès du temps, les bénéfices de la mort, le» héritages, etc., nos époux sont devenus riches.

Note* qu'en France une chose manque, qui fait

le vrai fond de la vie anglaise, qui matériellement tient la famille unie. Quelle chose? la porte et le verrou. Ni l'un ni l'autre n'existe en ce pays. Là,, la règle est la solitude (solitude aimée, volontaire). Ici, c'est l'exception, une singularité, et rare. Non présenté, et non recommandé, touthomme entre au seul titre d'homme.

L'inscription qu'on lit sur toute porte anglaise, sans qu'il soit besoin qu'elle soit écrite, est : « Je ne vous connais pas. » Sur la française, on lit : « Donnez-vous la peine d'entrer. »

De cette belle confiance *qui fait honneur à la nation, il résulte une chose, c'est que ceux que l'on n'admet pas, se figurant qu'on les excepte seuls, deviennent des ennemis. Ceux qu'on admet avec réserve, avec une prudence naturelle, légitime, sont des ennemis plus dangereux encore, étant' plils en état de nuire, étant introduits dans la place. Us y mettent le cheval de Troie.

Les plus blessés, les plus hostiles, sont ordinairement les parents, qui souvent, sans aucun rapport d'idées, de sentiments, n'en prétendent pas moins à la confiance. La femme, très-unie au mari, et qui garde pour lui sa pensée, est sûre d'avoir contre elle toutes les femmes de la famille. Mère, sœurs, cousines, tout lui devient hostile et lui fait la petite guerre. Les amies d'enfance, qui ont gardé

un pied chez elle, lui sont très-malveillantes, elles ne lui pardonnent pas sa fixité dans la voie droite. Si elles ne rompent pas, c'est afin d'observer cette maison singulière, cette personne exceptionnelle ; elles espèrent toujours qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, elle aussi, elle faiblira, et deviendra dès lors d'autant plus dépendante qu'elle a été plus sa<^e, craignant extrêmement le bruit et le scandale, asservie aux amies qui auront surpris son

secret.

En la voyant naïve encore, jeune de cœur (l'enfant l'a absorbée), très-neuve, malgré ses vingt-huit ans, on- ne désespère pas de la voir arriver à ce moment de faiblesse. 11 y faut quelque adresse, mais surtout de la patience, comme à la chasse, la patience rjasèe du sauvage. Cela ne manque guère aux envieuses. Les années ne leur coûtent poiiit, pourvu qu'elles gagnent un peu à la longue.

Et d'abord en chose innocente. Celle qu'elle croira et consultera sur la mode touchera aussi, par instants, à bien d'autres sujets. Elle pourra par badinage et comme étourdiment, lancer dans telle occasion un petit mot sur le mari, le plaisanter de tel léger défaut, ébranler la foi de la femme, qui jusque-là, aveugle tout au moins d'habitudes, le croyait à peu près parfait.

Il y prête. On ne peut nier qu*au milieu de la vie (trente-huit ans, je suppose), riiomme, engagé dans les affaires, acharné au métier, spécialisé forlcment dans sa carrière, ne puisse avoir notablemeiil baissé. . j

Il a limité son effort, concentré son esprit, il est plus fort, mais n est plus harmonique. La beautii qu'il eut à vingt ans, à vingt-cinq ans, où son esprit, son cœur, s'intéressaient à tout encore, et s'animaient de tout, cette jeune grandeur, qui fut près de sa femme sa haute séduction, l'a-t-il gardée? j'en doute. Pourquoi fut-il aimé? Parce qu'en lui' on vit l'iniini. Mais justement, la force de spécialité qui seule lui a fait son succès dans spn métier, son art ou sa science, c'est ce qui Ta limité et lui a ôté l'infini, cette grande iIlu«ion de l'amour.

Voici l'aveu que nous devions aux femmes. Il est trop vrai, le* mari a baissé.

Il est trop vrai. 11 était homme, quand on l'aima; dix ans, douze ans plus.tard^ il est avocat éminent, excellent médecin, grand architecte, etc. Cek est beau. Mais pour la femme, il était bien plus beau ^ ' d'être homme, c'est-à-dire d'être tout, d'avoir la haute pensée du tout, l'espoir illimité, et de planer sur toute chose.

Maintenant, que la femme (qui donne le bonheur ici-bas), qu'elle nous juge avec équité. Que serait devenu cet homme, s'il eût plané toujours, s'il n'eût descendu pour saisir la réalité ?

Qu'elle juge. Mais un grand esprit la récuse : « La femme, dit-il, c'est la désolation du juste. » Elle est tout amour, il est vrai; l'amour, c'est la faveur et la grâce gratuite, ce semble. Cependant, qui contesterait qu'il n'y ait aussi dans l'amour une générosité reconnaissante, une tendresse, une haute pitié, pour Teffort de la volonté, la grandeur du travail, qui fait le succès mérité?... Et quelle femme ne sent pas la gloire ?

La gloire même relative. Elle est dans le métier, comme dans l'art. Elle est dans le plus petit cercle, aussi sensible que dans la vaste sphère de nation ou d'humanité. La femme l'y sent très-vivement. Elle s'y intéresse très -for t. Elle en est très-touchée. Elle ne Souffre pas qu'on doute de la gloire de son mari. El, s'il est forgeron, ne hasarde^ pas devant elle de dire que celui-ci n'est pas le meilleur forgeron. ^

Donc, madame, vous voulez la gloire, la réussite, vous voulez que cet homme marque par les œuvres, qui seules constatent la force. Seulement, vous ne VOUS rendez pas toujours compte des conditions très-difficiles, des efforts obstinés, parfois violents.

DU MONDE.— LE MARI A-T-IL BAISSÉ? *i2i

extrêmes, et je dirai, désespérés, par lesquels, on achète le succès.

De ces conditions, la plus dure pour cet homme^ c'est d'être marqué par reffôrt au membre dont il se sert le plus, donc, de ne plus être harmonique. Celui qui bat le fer, fût-il le génie de son art, fût-il un Dieu, deviendra infailliblement trop haut de Tépaule droite. Que voulez-vous faire à cela ? Supprimez-lui son art, à la bonne heure.

Et qui forge en tout autre genre aura aussi la marque de son métier, quelque difformité morale, physique. La plus grave, c'est que les facultés non employées s'atrophieront. Si Tartiste n y prenait garde, fortifiant toujours une partie qui devient ^ colossale , laissant les autres embryonnaires , *il pourrait arriver à être un monstre , — il est vrai , un monstre sublime.

L'homme antique restait beau et fort, et le progrès de l'âge, pour lui, c'était le. progrès dans la beauté. Ulysse, à cinquante ans, revient de Troie, revient d'une longue et terrible navigation où il a tout souffert, et il est le même Ulysse, si bien que seul il tend cet arc que les jeunes prétendants soulèvent à peine. Sa Pénélope le reconnaît à sa force.

à sa beauté majestueuse et grandie du malheur. Comment cela? il s'est gardé, conservé, par Tusage énergique de tous les dons qui furent en lui. Il est resté r homme harmonique qui partit pour la guerre de Troie.

Maintenait prenez Thomme moderne que vous voudrez, le mieux né et le mieux doué, grand de génie, de volonté, il trouve devant lui, à vingt ans, une machine immense et terrible, la subdivision des filières d'arts, de sciences, de professions, par où il faut passer pcrur arriver à quelque chose. Le but de la vie est changé. ïïlysse était né pour agir ; il agit, resta beau. Celui-ci est né pour créer ; la spécialité (la machine à créer) l'absorbe ;• Tœuvre est belle, et l'homme risque de devenir laid.

Femmes, ayez donc pitié de lui.

Tenez -nous compte de cet effort immense. Et si nous perdons, lorsque le genre- humain y gagne, regardez l'œuvre ; un peu moins l'ouvrier.

Vous donnez libéralement de votre beauté à votre enfant. Nous, nous donnons la nôtre à cette œuvre, notre enfant intellectuel, mais trop libéralement .presque toujours, hélas! et sans réserver rien.

Maintenant, que serait-ce si nous restioms ce que* nous fûmes, beaux d'aptitude à tout, et de facilité

brillante, au seuil lumineux des sciences, sans en pénétrer les ténèbres? nous resterions, non rhomme antique dans la haute harmonie d'Ulysse, mais rhomme uni\ersel et agréable, qui se connaît à tout, ce que le siècle de Louis XIV admirait et recommandait, ce qu*on appelait a l'honnête homme* » C'était le gentilhomme qui ne mettait la main à rien, mais se piquait de bien .juger, et finement. Nous dirions aujourd'hui « l'amateur éclairé. » Tels sont les héros de Molière, Philintho, si vous voulez, ClitanSre.

C'est un roi tout fait des salons, un très-bon juge en tout, accepté, invoqué des dames, et leur admiration. Il sait de tout en général. 11 leur plaît parce qu'il leur ressemble. Elles savent et font (quand elles font quelque chose), toujours en général. Elles restent à l'état d'amateurs, n'étant pas de force à comprendre les œuvres de conscience et les chefs-d'œuvre d'effort herculéen (un Ruysdael, par exemple, l'Estacade aux eaux rousses, le prodige du Louvre.)

^ Nous nous garderons bien d'exiger d'elles ces terribles travaux (qui impliquent le martyre de l'art). Leur gloire est aux œuvres vivantes par-dessus tous les arts ; en elles est l'étincelle qui les inspire^ , Quant aux hommes, c'est autre chose. Ce temps ne les tiendrait pas quittes, s'ils restaient Philinthe

OU Clitandre. L'homme moderne, ce tout-puissant mâle, doit incessamment engendrer.

Mais, si Tenfantement de la femme est au prix des douleurs, s'ilfaut qu'elle souffre neuf mois, et crie souvent vingt ou trente heures, — les grands engendremenis de l'homme veulent souvent neuf ans, vingt ans. Et que de soupirs étouffes,* que de gémissements supprimés I Le han ! du charpentier, le cri du coup de hache, pour le bien asséner, nous l'avons crié tous les jours.

Elles aiment l'énergie et les grands résultats, le . principe et le but; mais, ne connaissant pas bien le long chemin qui mène au but, n'appréciant ni le temps nécessaire ni la continuité d'efforts, croyant que tout s'enlève par des coups de génie, des hasards heureux de la grâce, elles ne sont sensibles qu'aux succès d'improvisation. Un heureux avocat qui, chaque soir, leur rapporte un succès, unjournaliste étincelantqui les éblouit de son feu d'artifice, voilà les hommes aimés. Mais, dans les grandes choses, l'improvisation même veut du temps, et beaucoup de temps. Celle de Michel-Ange, si rapide, pour peindre toute une église, lui coûta six ou sept années d'un acharnement solitaire.

Notez qu'un effet trop fréquent des grands travaux, des grands efforts, c'est de faire perdre la parole. Qui agit ou crée, jase peu. « Des choses, et non des mots. » Les dons brillants qu'on eut peutêtre, quand on s'en tenait aux surfaces, on les perd quand on entre dans l'intelligence exigeante, austère, dp l'art, qu'on veut des résultats. II. suffit du , dernier bavard pour primer et faire taire le plus profond des inventeurs. J'ai *eu parfois ce curieux spectacle de voir un agréable dans un cercle de dames rieuses, dominer, régenter un pauvre homme de génie, un des trois ou quatre qui donneront leur nom à ce siècle, le redresser sur son art même, l'engager à étudier.

C'est encore pis dans les affaires proprement dites. Près d'une femme, il ne faut pas d'affaice. Elle veut être elle - même l'affaire unique , essentielle , et toute autre lui est odieuse. Elle ne tient presque jamais compte de l'esprit, du talent, des grandes facultés, qu'on déploie très-souvent au maniement des intérêts. Elle ne veut riçn savoir de tout cela. Au moindre mot qu'on dit de ses projets, de ses efforts, de ce qu'on fait et espère pour la famille, elle

bâille ou détourne la tête. Enfin, elles veulent être riches, mais n'en veulent nullement les moyens.

Que fera le mari? Il ne travaille souvent qu*à cause d'elle. Tel, modéré et sans désir coûteux, pouvait, comme tant d'autres, rester dans cette position libre et légère qu'on aime en France. C'est son mariage, sa maison plus considérable, les enfants survenus, qui l'ont attaché au travail, à un travail ingrat, dont même il ne peut lui parler. Elle va, vient, oisive et dédaigneuse, pendant qu'il se consume, seul en réalité, et gardant pour lui seul Tépine de la vie. '

Comment se fait-il, s il vous plaît, que les romanç qui prétendent représenter nos mœurs au vrai, ne disent jamais* rien de cela? Pourquoi les hommes qu'on y voit, maris, amants, n'importe, sont-ils tous des oisifs, qui apparemment ont des rentes? Pourquoi messieurs et mesdames les auteurs prennent-ils généralement leurs héros dans les propres à rien (passez-moi le mot fort et juste du peuple), fainéants et gens à Tengrais? Pourquoi? par le faible qu'ils gardent, parmi leurs grands discours démocratiques, pour le monde comme il faut, pour l'espèce du gentilhomme.

J'ai regret de voir en ce siècle tant de génie usé dans ce triste genre du roman, employé h scruter nos plaies, à les aigrir. Le roman nous a enseigné à nous pleurer nous-mêmes fil a tué la patience. 11 a fait généraliser des misères, des laideurs morales, qui ne sont qu'en certaines classes. Sur trente-six millions de Français, trente-cinq ignorent parfaitement tout»ce qu'ont peint ces grands artistes.

Du reste, cette littérature morbide ne prend pas fort sur les âmes saines. Elle ne rend guère malades que les malades. Elle n'est pas bien périlleuse au petit ménage dont nous nous occupons. La jeune femme, qui n'a pas été au premier âge mûrie, gâtée, piquée du ver tnystique et de l'équivoque religieuse, n'est pas préparée au roman. Un amour sain, loyal et fort, puis l'amour maternel, deux puissants purificateurs, l'ont gardée des contagions. Elle n'aurait pas compris Balzac, ou généralement l'eût vomi. Son livre du Mariage ^ que lui-même appelle un squelette, elle y eût senti un cadavre.

On ne la gagnera pas par la bassesse. Les amies qui la tâtent et voudraient l'ébranler ne manquent pas de lui prêter en cachette quelque chose de madame Sand. Qu'y voit-elle? Que l'amant ne vaut pas mieux que le mari. Le mari est souvent indigne, dans ses livres, mais l'amant toujours pitoyable. Et que dis-je, infâme, odieux ! Raymond fermant sa

porte à la pauvre Indîana, celle-ci errante, sans abri que la mort, c'est à coup sûr ce qu'on écrivit de plus fort pour donner Teffroi de Tadultère.

Du reste, il ne faut' pas prendre un seul livre à part dans Tœuvre douloureuse de ce grand écrivain. Il faut en voir T ensemble. Le mari le montre à la femme et lui donne l'idée dominante. C'est, au total, un monument d'histoire pour la faiblesse du temps, une véhémente accusation de l'aplatissement des caractères (dans nos classes aisées). Une femme, née pour le grand, et très-justement exigeante, a cherché où étaient les forts, et ne les a pas rencontrés. Elle a dit haut ce que toutes pensent. C'est que V homme ^ a baissé (maris, amants, n*importe), qu'un tel homme ne leur suffit pas.

Si vous n'avez pas l'intention de répondre à cet appel, de reprendre énergie, vous avez tout à fait raison d'avoir peur de ces livres. Ils sont votre condamnation définitive. Mais les hommes qui prouvent tous les jours leur vaillance (dians l'action ou dans la pensée), qui créent la vie nouvelle ou qui risquent' la leur, n'ont guère peur des romans. Ils savent bien que, quand leurs femmes liraient tout le jour les portraits de maris qu'a faits si bien madame Sand, elles ne pourront les reconnaître dans ces tableaux qui leur sont étrangers.

J'écris cçci dans la ville des plus belles femmes de France, que leurs maris quittent toutes les nuits pour la pêche. De plus, six mois par an, ils s'en vont en masse à Terre-Neuve (où nombre d'eux périssent). Eh bien, dans cette ville point de bâtards et point d'adultérins, nulle aventure. Si Ton jase un peu d'une femme (et sui^ dix-huit mille âmes), c'est dans les classes aisées et quelqu'un de la bourgeoisie.

Admirablement sobres, elles n en sont pas moins riches de , formes , de beauté colossale , de main forte, ferme aux œuvres d'hommes. Beaucoup font des affaires. La nuit, elles battent le linge, le jour, courent les rochers dans une nudité intrépide qui ferait le bonheur des peintres. Du reste, elles paraissent ignorer tout à fait qu'un Monsieur est un homme. Elles le baignent, au besoin, comme elles feraient d'un nourrisson. Elles se battraient à merveille, si Fennemi venait, comme jadis ont fait leurs mères qui prirent des Anglais de leurs mains. , Il n'y a pas de roman ici. La poésie de l'Océan suffît de reste ; il ne fournit que trop de tragédies. Mais je vous le déclare , tous les romans du monde peuvent y venir. Les maris, sans difficulté, les permettront aux femmes. Car deux choses les gardent. L'une, qu'on voit assez dans la ville aux très-nombreux habits de veuve, c'est l'idée de la mort, l'idée

du danger qu*on court là-bas ; cela tient le cœur haut. L'autre, c'est la force, la supériorité de l'homme, affrontant tou§ les jours plus de dangers que le soldat n'en affronte rarement. De là, sécurité profonde. Ils savent que leurs braves moitiés ne s'y tromperont pas et connaîtront bien les vrais mâles.

Ce lieu original, de grand vent, frais, salubre, et de souffle héroïque, c'est celui où heurtèrent l'Anglais et la Vendée, — Granville , depuis 95 , justement nommé la Victoire.

Quand je vois Tardeur singulière des femmes pour faire la guerre aux femmes , Texquise jouissance que les amies intimes trouvent à perdre une amie, je craindrais aisément pour le ménage que je suis danfe ce livre. Une chose me rassure. C'est que, malgré les circonstances de situation qui ont pu relâcher le lien, ils communiquent tout, se confient tout, leurs actes et leurs pensées. La table, le lit commun, donnent les occasions naturelles, et des heures favorables, même à l'homme le plus occupé. Affaires, idées, il lui dit tout, et elle est trèsreconnaissante du soin qu'il met à lui faire comprendre les choses même qui semblent hors de sa sphère. Cet effort pour la mettre toujours de moitié

dans sa vie lui compte infiniment près d'elle. Elle y sent son amour perséyérant, à travers tant de préoccupations. Elle y sent ses tendres égards pour l'épouse et la mère. Elle en est relevée, honorée à ses propres yeux. Une tendresse si forte et si grave rend la sienne non moins profonde, indépendante des variations ( tout extérieures ) d'humeur et de caprice. Elle la rend scrupuleuse, attentive à dire tout aussi. Elle prend fort au sérieux la promesse qu'elle fit ( fin du livre III ) de lui confier ses sentiments et tous les mouvements de son cœur. Il lui en coûte quelquefois pour tenir parole. Restée jeune , moralement vierge, elle a un peu de peine à avouer telle idée fugitive , tel rêve , telle illusion de nature, qui parfois vient à la plus sage. Mais enfin, elle Fa promis. Un instinct juste et droit lui dit que c'est sa meilleure garantie, de vivre en pleine lumière et sous les yeux de son mari. Elle a un sentiment confus des pièges qui l'entourent. Elle n'a nullement la prétention de savoir tout. Séparée jusqu'ici du monde (par son enfant),' le plus sûr, pour elle, est de n'y pas faire un pas sans s appuyer de l'expérience de celui qui est constamment resté, et vit au champ de bataille des affaires et des intérêts. Les femmes ( presque toutes ) se perdeA psgr orgueil. Elles refusent de reconnaître que l'homme, forcé de démêler tant de choses com-

pliquées, vivant en plein combat, est bien plus positif. 11 faut l'être en affaires, quand chaque jour on peut se perdre, et faire mourir de faim les siens, si Ton se trompe d'une ligne ou de l'épaisseur d'un cheveu.

Les femmes sont très:fmes, dit-on. Cela est vrai. Mais cette finesse qu'elles ont dans les choses de •sentiment, celles qui n'ont pas couru le monde ne l'ont pas du tout dans la vie. Elles vivent réellement d'à peu près. Aux moments les plus périlleux, elles remettent beaucoup à la chance. Et si elles consullent, c'est le plus souvent la personne dont il leur fallait se garder.

Pour les meilleures, c'est par leur mari même le plus souvent qu'on les entame. Elles sont vaines pour lui, ambitieuses pour lui , et on les prend par là. S'il est puissant, influent, sa femme, bon gré, mal gré, se trouve avoir une cour. Elle prend plai- ^ à cet éclat, qui est un reflet de son mari. Elle devient un but à l'intrigue. Elle voit arriver (non une fois, mais dix), des dames bien posées, estimées, pieuses souvent, actives en bonnes œuvres, et qu'elle a vues dans les réunions de charité , qui amènent, présentent un jeune fils , intéressant, capable déjà

de servir le mari , voué à ses idées, tout à fait dans sa ligne. 11 a vécu d'études solitaires. 11 lui manque le poli du monde. Mais quoi ! il est si doux et si docije ! il suffirait qu'il fût reçu , un peu conseillé, dirigé, et il deviendrait accompli.

Quand l'affaire est montée et bien poussée, il s'établît un étonnant concert. On ne parle que du jeune homme. 11 semble que les rôles aient été partagés. Une parente, admise le matin, le nomme par hasard ; elle l'a vu, l'a trouvé charmant. Et le soir, une amie dira en badinant : « Moi, j'en suis amoureuse. » Plus hardie, la femme de chambre rompra bientôt la glace, hasardera en la coiffant de lui dire quHl se meurt d'amour. Jadi^, on achetait Lisette, on payait ses paroles. Aujourd'hui, il n'en est besoin. Elle sait bien que, la dame une fois lancée dans l'aventure, ayant donné prise sur elle, et laissé surprendre un secret, elle sera maîtresse de sa maîtresse, pourra exploiter la maison, régner et piller sans contrôle.

Combien on va plus vite, si le mari , au lieu de^ protéger, a lui-môme besoin de protecteur 1 s'il est un petit fonctionnaire qui attend l'avancement, un industriel peu aisé qui ne peut aller, n'étant pas poussé par le capitaliste. Là, la corruption est insolente, hardie. Elle ne doute de rien!, avance bravement, au risque d'indigner la jeune femme- La

bonne amie, la dame confidente, femme déjà d'expérience, à qui elle aura avoué naïvement quelque fîhagiin de cœur, lui dira qu'en eflct elle ne s'étonne pas qu'elle s'ennuie , étant si mal mariée, que cet homme-là est pitoyable, d'incapacité désolante, qu'il la fera végéter à jamais. Elle en dit tant, que Tamour-propre de la petite fcinme , son bon cœur, rattachement qu'elle garde au fond, se trouvent sensiblement blessés. Elle se récrie, elle s'emporte. Et la maladroite doit changer de batterie. Il faut l'aider du moins, ce pauvre homme , qui travaille en effet beaucoup. Il faudrait qu'il fût appuyé de quelqu'un qui le prit à cœur, qui eût des reins, qui eût forcç et crédit, qui seulen\ent le levât de terre ; iL-irait ensuite de ses propres ailes ; un premier secours fait beaucoup.

Rien de plus vieux que la méthode pour faire que deux personnes s'aiment, qui n'y auraient jamais pensé. Mais cela réussit toujours. Il suflît de dire à chacune que l'autre a le cœur pris pour elle. Le protecteur, la dame, ainsi bienavertisy mis en rapport par un heureux hasard qui ne manque jamais, tous deux agissent comme on avait voulu ; la jeune femme ne manque guère de justifier ce qu'on avait dit d'elle, par quelque légère coquetterie, qu'elle croit innocente, et se permet dans l'intérêt de son mari.

236 LA MOUCHE ET L'ÂRÂlGIfÉE.

Mais on sait qu'elle Taime, on sait qu'elle n'irait guère plus loin, qu'il n'y aurait même pas de sûreté à lui en faire quelque ouverture. On risquerait de gâter tout, de la voir échapper. Faire est plus sûr que dire. L'audace, une demi-violence, emporte souvent la chose et fait passer le pas.

On dira non. On croit que ces actes odieux ne se voient guère que dans les plus basses classes. Et on se trompe tout à fait. Cela £st très-commun. Mais les dames sont bien plus discrètes là-dessus que les demoiselles. Elles gardent l'aventure pour elles, dévorent leur douleur et leurs larmes.

Parfois, longtemps après, la chose se révèle pourtant de manière ou d'autre^ Nombre de faits de ce genre sont venus à ma connaissance, et par dès voies Irès-sjires. Je n'ai garde d'en reproduire le honteux détail. C'est toujours l'araignée qui circonvient la mouche et la pousse au filet.

Un seul point essentiel. C'est qu'en ces faits, la faible créature n'apportait pas du tout une intention perverse de trahir, que la volonté était pour peu ou rien dans l'acte, et qu'au contraire c'était par l'acte (forcé, presque forcé) qu'on corrompait la volonté.

Un point gijave à noter encore, c est que Tamie qui livrait son amie savait d'elle-même des circonstances de vie, de tempérament, de santé, d'époques mensuelles, etc., qui lui faisaient apprécier ce qu'on pouvait oser, les situations, les moments, où la femme est toujours plus faible, plus facile à troubler d'émotions quelconques, de surprise, au mbins de frayeur.

Et le troisième point, c'est que plus la chose est imprévue et invraisemblable, odieusement absurde, et plus elle est facile. L'indignation est plus grande, dira-t-on. Oui, mais la surprise est plus forte, foudroyante et paralysante. La volonté, qui ne s'attend à rien, n'apparaît même pa^, et la fatalité fait tout, ne laissant revenir la personnalité brisée qu'après, pour en tirer peut-être une seconde de consentement physique qui n'est point un consentement.

Elle pleure, elle veut tout dire, et n'en fait rien. L'amie lui montre le péril d'un si terrible éclat, et pour une chose où on ne peut pas revenir. Quels seront la fureur, l'emportement de son mari? La croira-t-il forcée ou consentante ? Il ira demander raison à cet homme, bien plus adroit, plus exercé

ÎV Li SOrCHE ET L AfclItJLC

^:ii armes, et qui le tœra pour ré[)aralîoD. «Ma (:'iu:i'e, au nom de ion mari, je l'en prie, ne dis rien. Oui sait? il en mourrait, tout au moins de chagrin. Tf> enfants seraient ruinés, Totre existence boulever^^f'.... Cet homme est si puissant pour nuire! Il est très-mécliant quand il hait et qu'on le pousse^ BlaLs il faut l'avouer, il est zélé aussi pour ceux qu'il

aime. 11 voudra expier, t'apaiser D fera tout pour

ta famille, pour l'avenir de tes enfants. »

Kt, en effet, le lendemain, on vient dire à la jeune daine qu'il est désespéré d'avoir été heureux, il se tuera, si on ne lui pardonne. Car c'est le cœur qu'il eût voulu gagner. Déjà, il a agi pour le mari. Il brûle de le fServir, et jamais on ne vit tant de bonne volonté, a Ma chère enfant, ce qui est fait esl fait. Hélas ! nous autres femmes, nous sommes obligées de souffrir et taire bien des choses. J'ai eu ma part augsi. . . . Mais, enfin, dans cette vallée de larmes, il faut bien toujours se résigner, »humilicr.... ma fille, et pardonner. Il faut prendre de bcms seniiinents, et ne pas être implacable pour son ennemi. Véritablement, celui-ci est dans Fétat le plus terrible. Il semble fou... Tu en aurais pilié.»

Cette éloquence amène un rendez-vous, celui-ci volontaire. L'intérêl de la famille a commencé la coriiiption. Scène violente, comédie bien jouée de' douleur et de désespoir. Grandes promesses, éter-

LA 3I0UGHE ET li*ÂRAIGNËE. 239

nel dévouement au mari. Le tout si pathétique, que Tamie même en pleure. L'attendrissement gagne. La jeune n'est point inexorable.... Jusqu où va le pardon ?

Cependant les choses traînent. Et rien ne s'accomplit de ces grandes promesses. Elle se meurt de regret, de remords. On lui donne je ne sais quelle excuse. Enfin, les prétextes épuisés, Tamîe profite de son impatience. « Mais, ma chère, j'écrirais..;. Oui, si j'étais à votre place, je le sommerais de sa parole, je le ferais rougir, jç dirais qu'après ce qu'il a fait, et ce que vous avez pardonné, après tant de bontés nouvelles, il est horrible qu'il oublie. » Ce mot, ou quelque autre analogue , écrit sous la dictée par l'imprudente, la livre pour toujours. L'gmi et l'amie, désormais, la tiennent et sont sûrs d'elle. On lui parle sur un autre ton. On priait, on commande. Elle a un maître ; à tel jour, à telle heure, ici ou là, on lui dit de venir, et elle vient. La peur qu'elle a du bruit, et je ne sais aussi quel magnétisme, comme celui qui attire l'oiseau vers le serpent, la ramènent pleurante. On la trouve bien plus belle ainsi. On rit. Pour les promesses, on ne s'en souvient guère.

Quand il en a assez, est-elle libre au moins? Point du tout. L'amie a le papier, elle la leurre d'espérances nouvelles, invraisemblables, absurdes .

N'importe, il faut marcher, vendue et revendue, subir un autre protecteur, qui, dit-on, fera mieux, et souvent ne fait rien encore.

Servitude effroyable, qui dure tant qu'elle est belle et jeune, qui l'enfonce de plus en plus, l'avilit et la pervertit. Ehl que n'a-t-elle le courage de risquer tout plutôt, d'aller se jeter dans les bras de son mari, de lui tout dire! Quel que fût le premier moment de colère, elle trouverait en lui, à coup sûr^ plus de compassion.

Mais cette vie de honte a brisé le peu qu^elle avait de nerf et de résolution. Elle s'yplie, et chaque jour est moins capable d'en sortir. Si parfois son tyran femelle, qui ne la ménage guère, par quelque mot aigre, ironique, la pique, et la réveille encore, si elle regimbe un moment et dit : «Je ^rai tout savoir I — Mais, ma chère, dit Tautre, on rira. On ne te croira pas. Et, quand on te croirait, on n'en rirait pas moins. — Il est une justice, madame. — Erreur, ma fdle, les jurés, pour ces affaires- là, veulent des preuves plus claires que le soleil. Plus d^un enviera le coupable. Telle est l'opinion en France. On part toujours de l'idée que celle qui résiste le* plus consent au fond, pour un moment du moins. Que veux-tu? C'est ainsi qu'on a toujours pensé, et pourquoi toujours on a ri. »

Cela n'est que trop vrai»^ Ceux même qui liront

ceci, ceux qui voient les mœurs d'aujourd'hui, et l'empressement de tant de femmes à rechercher le déshoimeur, diront, je pense : « Il n'y faut pas tant de façons. » Ils ignorent ou ne veulent pas savoir ce qui est vrai pourtant, mais plus caché. C'est que nombre de femmes ne font le premier pas hors du devoir que malgi'é elles, conduites à leur insu, poussées habilement où elles ne savaient pas aller, -et enfin surprises et contraintes. J'entends une demi-violence, assez pour dompter Ist faiblesse, qui «'est trop avancée, et qui, se voyant prise, perd la tête et succombe. Dès lors, elle croit que c'en est fait à n'en point revenir, et elle succombera tous les jours.

« Elle a consenti, » dira-t-on. On peut prouver qu'elle s'est avancée par telle légèreté, telle coquetterie, telle œillade imprudente. — Il serait bien dur déjuger sur cela. Était-ce là un encouragement sérieux, un engagement au déshonneur? Toujours •elles veulent plaire , on le sait. Elles ont le tort de croire que l'homme est généreux, que celui dont elles réclament une chose juste, et pour leur famille, se croira, payé d'un regard. N'est^-ce donc rien, en " effet, que d'avoir le bonheur d'obliger une femme, d'avoir d'elle le sentiment tendre que la plus innocente accorde à la reconnaissance?

Si le malheur veut qu'elle soit enceinte, d'autant

plus durement on dira qu-elle a consenti. Vieille erreur, dont la fausseté est connue aujourd'hui. La nature n'a que faire du consentement. C'est l'époque surtout qui en décide. L'opposition complète de la volonté, la douleur et le désespoir n'y font rien.

J'en suis fâché pour Cervantes, partout ailleurs admirable de bon sens. Il a flatté le préjugé brutal, et cherché le sot rire, dans l'épreuve que son roi Sancho impose à la fille plaignante. La vigueur qu'elle met à défendre une bourse d'argent, devant le tribunal, au grand jour, et ne craignant rien, ne prouve aucunement qu'elle ait pu, surprise et effrayée, la nuit, défendre aussi bien son honneur.

Une vieille loi allemande (de Souabe), exagérée dans Vautre sens, a cependant très-bien coiïipris qu'en ceci la surprise est tout, que le crime est déjà tout entier dans l'audace du début, dans la main mise sur un être timide, vaincu d'avance par l'excès d'émotion. Elle ordonne la mort de celui qui a mis la main sur la vierge et l'a échevelée (discapillata). ^ ,

Ceux qui croient établir matériellement que la femme peut se défendre en parlent comme d'une chose froide, inerte, sans émotion, d'un marbre ou d'une bûche de bois. Mais tout physiologiste, tout médecin, et quiconque connaît cp pauvre être nerveux, qui vibre, frémit d'un souffle, que la nature veut faible et désarme chaque mois par la souf- . france, celui-là dira que la nature aussi veut qu'elle soit toujours protégée, qu'elle marche sacrée et respectée, que tous prennent sa cause, écoutent sérieusement ses plaintes. A nous de la défendre, car elle ne le peut elle-même.

Il faut laisser aux scolastiques la sotte opinion qui met une ligne précise, une opposition bien tranchée, un abîme, entre consentir etne consentir pas. Dans une chose tellement mêlée de l'influence du corps et de celle de l'âme, mêlée de liberté et de fatalité, il y a des nuances infinies, et je ne sais combien d'états intermédiaires et mixtes, où, ne consentant pas, on cède.

J'ai passé toute ma vie à réclamer les droits de l'âme contre le matérialisme nauséabond de mon temps. Ici cependant il faut dire des paroles justes, de bon sens (point matérialistes). C'est que le corps agit aussi, c'est qu'au sujet dont il s'agit, les deux actions se croisent, prévalent tour à tour, se

îéi IX lOrCHE ET L'ARAIG5iE.

succèdent dans une confiisioa et une rapidité terribles.

On ne peut pas parler de nos forces v<dontaires comme d'une barre de fer, d'un verrou, qu'on tire, qu'on ouvre ou ferme simplement. D n'en va pas ainsi. Tout est bien autrement complexe. D serait bien plus juste de comparer ces forces à une diose infiniment susceptible de plus et de moins, comme à un thermomètre, divisible en je ne sais combien de degrés. Pour mesurer, dans l'acte, sa vraie moralité et le degré de peine qui lui revient, il Êiut chercher quel fut le degré de la volonté, quel aussi le degré de fatalité qui s'y mêle presque toujours. Sans cette attentive appréciation, le meilleur juge peut errer, être trop faible ou trop sévère. Telle qu'il épargnera, a voulu et osé. Telle qu'il accablera, a subi et soufTert, n'a pas consenti,, même du trentième de la volonté.

a Et les vingt-neuf degrés restant qui ont décidé Tacte, de quelle façon les comptez-vous ?» — Mettez-en vingt pour la surprise, la peur de se sentir sous une main forte (et cruelle au besoin). Puis, si la résistance dure, ajoutez-y, pour huit ou neuf degrés peut-être, ce que l'impatience féroce n'épargne guère, quelque choc rude, quelque douleur aiguë qui paralyse. Enfin, rémotion(la pauvre femme n'est pas de pierre). Si à cette douleur tout à coup

suspendue, succède une sensation non douloureuse, c'est pour elle comme pour le condamné la grâce sur l'échafaud. Voilà ce malheureux trentième de volonté sans volonté, ce prétendu consentement. Le coupable est-il moins coupable ? Il l'est plus ; cela même, loin d'atténuer le crime, en fait l'horreur. 11 a profané l'âme.

Un sage magistrat disait qu'en toutes causes de femmes et même en bien d'autres encore, pour l'éclaircissement du degré réel de volonté et de fatalité, les tribunaux auraient besoin de l'assistance permanente d'un jury médical. Ce n'est rien d'appeler par hasard un expert pour une circonstance matérielle. On doit toujours tirer à clair la * question capitale, et très-obscure, le degré de la volonté.

Il faut là tout le secours des sciences physiologiques. C'est quand les médecins auront dit ce qu'il y eut de. physique, de matériel et de fatal, que le juge commencera son œuvre en conscience, le blâme , le redressement et la correction de l'âme, la médication de pénitence et d'amélioration.

Au moyen âge, où toute science était théologique; le magistrat avait soin d'avoir près de lui le jwje

mirant. <^s^t-^<a^ miwn\ f»:icî i^iiMr» ^

LA TENTATION

Si j'ai parlé de ces choses tragiques , étrangères au petit ménage qui fait seul l'objet de ce livre, c'est uniquement pour avertir les imprudentes mouches des manœuvres de T araignée. C'est pour rappelei^à ceux qui négligent la femme , l'oublient presque, et s'étonnent ensuite de leur triste aventure, qu'ils en sont cause eux-mêmes et sont trèsjustement punis.

Ceux qui, tout au contraire, s'écartent peu, res^ tent ensemble, mêlent chaque jour toutes leurs pensées, n'ont guère à craindre ces complots. Us les voient d'avance, ils en causent, en rient de mépris, de pitié.

Grand honneur pour la femme de se conserver

248 LA TEMATI05.

libre et pure parmi cette flétrissure umverselle, quand ses parentes, ses amies de jeunesse, subissent presque toutes un servage de honte. — Elles afiectent d'abord de la trouver étrange et ridicule. Tout cela ne mord guère. La voyant rester ferme, inattaquable, il leur faut bien se résigner. La voix publique, le suffrage des personnes indifférentes et désintéressées lui assigne son rang moral. Dans sa dignité simple, jeune encore, sans le savoir ni le youloir, elle prend autorité. On la consulte, on estime ceux qu'elle reçoit. Sûre et discrète, cependant elle avertit expressément qu'elle ne veut Savoir nul secret qu'elle ne puisse dire à son mari.

Peut-elle ignorer l'avantage d'une telle position et nen pas avoir quelque orgueil? Cela eA difficile, mais on ne le sent guère. On lui voit seulement la gravité modeste d'une jeune dame, honorée de son mari, souveraine du cœur autant que delà maison, qui dans sa sphère gouverne, et, dans la sphère de l'homme, dans les affaires, est au courant, est consultée, parfois conseille utilenient. Même dans les idées et la conversation générale, la femme de trente ans, d'un esprit net et pur, qui n'a pas traîné dans les basses régions, brille souvent d'une lumière que

LA TENTATION. 249

n'a pas l'homme de quarante, spécialisé et un peu fatigué.

EUe^a atteint le moment de sa force. On le sent à une certaine expression, grande et sereine, que sa beauté a prise. Elle fleurit et s'enrichit d'une charmante plénitude ; jamais sa peau ne fut plus blanche, et elle est redevenue délicatement rosée. Toujours sobre, elle n'est pas pourtant indifférente à la table. Elle devrait marcher davantage ; mais elle a tant à faire à la maison, elle la quitte difficilement, et sa vie sédentaire fait qu'elle a un peu trop de sang. Elle rougit aisément, parfois sans cause. Le flot lui monte subitement à la tête , ses beaux yeux brillent 'alors, , et plus qu'il ne faudrait.

Elle vit et jouit de la vie, mais dans une mesure qui pourrait ennuyer toute autre. Sa petite sensualité sera parfois d'aller seule au jardin se cueillir quelque fruit, un, puis deux, puis plusieurs. Pourquoi furtivement, étant maîtresse de tout et ne pouvant que se voler soi-même?

Elle se donne un peu de bon temps ; elle est dormeuse» Son sommeil, parfois lourd, n'est pourtant pas toujours paisible ; il a de subites chaleurs, où elle rougit fort et s'agite. Au matin, son mari, éveillé et qui la contemple, n'est pas sans s'en inquiéter. Que faire ? C'est qu'elle rêve. Ou plutôt son jeune sang, abondant, généreux, rêve pour elle. La fée

250 LA TE5TATI0N

malideuse des songes se joue justement des plus sages; elle soumet la nuit à ses folies celles qui en fontle moins le jour. Mais celle-ci est si scrupuleuse, cpi'à peine réveillée elle se fait leffort de dire tout; confessée, absoute, embrassée, elle est heureuse et tout épanouie, ne s'en souvient plus elle-même.

La vie physique s'éveille souvent tard chez la iemme, à T époque qui semblait devoir donner le plus de calme, quand sa santé s'est affermie, quitte des maladies de jeunesse et des premières épreuves delà maternité. Tout régularisé, tout marchant en ordre parfait, la position meilleure et plus aisée, l'enfant ayant un peu grandi, s' étant fait aux écoles, le cœur de mère calmé, la bonne épouse ayant tout accepté de son mari, en sachant le fort et le faible, et gouvernant un peu, enfin toute l'existence acheminée d^ns l'allure insensible d'un chemin de fer à petite vitesse... Mais quoi ! s'il ^suffisait de bien peu pour faire dérailler?

Nos dames de commerce, les plus intelligentes de France, qui vivent en public comme dans une maison de cristal, et qui, par conséquent, sont très-faciles à observer, donnent lieu à une remarque : c'est que beaucoup d'entre elles, du reste régulières, ont

LA TEKTATIOX. 251

quelque faible pour leur meilleur commis. On le sait, ondit tout d'abord que c'est aux dépens du mari ;' mais cela n'est pas toujours vrai. Si Ton pénètre davan^ tage, si Ton connaît Tintérieur plus à fond, on voit souvent qu'il n'est pas moins aimé, que la prédilection de la dame s'adresse à celui que lui-môme aime et estime, qu'il croit, non sans raison , lui être le plus dévoué. J'ai vu parfois cette idylle dans une boutique. Innocente idylle, ce semble, mais non moins dangereuse, car la pente est glissante* Le jeune homme, ravi d'être ainsi adopté et si bien apcepté des deux, peut être très-loyal d'abord ; il les aime, les distingue à peine dans son afiTect ion. Mais les choses pourtant vont leur'chemin, et les beaux yeux de sa maîtresse., qui le troublent de pl\is en plus, lui font trouver la vie très-malheureuse. Tous les trois le sont bientôt. L'idylle tourne à la tragédie, et celle-ci a son dénoûment, la séparation, la chute ou parfois le suicide.

Notons seulement, de ceci, une chose, peu remarquée encore , mais très-réelle : c'est qu'une bonne femme, d'un cœur loyal et tendre, qui a le malheur de faiblir un peu, ne faiblit guère que dû côté où son mari penche aussi, je veux dire vers celui que le mari préfère, qu'il s'approprie, se subordonne, et dont il fait lin autre lui-même. — Au contraire, loin d'aimer tout homme supérieur au mari, l'épouse lui

254 LA TEîitATIOX.

il se développe dans toute la vivacité de la grâce méridionale , causeur , conteur spirituel et charmant, hâbleur peut-être ; mais toujours on le croit. I/atteinte est vive pour la dame du Nord, le contraste parfait avec l'homme sérieux, occupé, qui donne peu aux dehors, qui concentre sa flamme pour Taction et les; grands résultats.

L'agréable arrivée du jeune homme est la fêle de la maison, et aussi un brusque changement de toute chose. U y a plus de soleil, ce semble, et du bruit et des rires (on en entend bien peu là où il y a un vrai bonheur). Pour elle, elle rit et elle est triste- Ce contraste la frappe elle-même et l'inquiète. Elle n'est pas très-bien portante , et les Messieurs sortant ensemble, elle reste, elle veut se recueillir, se consulter.

La voilà seule, en ce petit jardin, en ce môme jardin où, dix ans auparavant, au jour sacré où elle devint enceinte, elle se promena à l'aurore, non moins émue, quoique si pure. La voilà en présence des mêmes fleurs qui s'attendrirent pour elle, et lui jurèrent qu'elle était innocente. « Mais qu'en diraient-elles aujourd'hui? Je n'ai rien fait et rien voulu de mal.... je l'aurais dit à mbn mari. Je suis troublée pourtant, je ne me sens pas bien.... Pourtant je n'ai rien à lui dire. — Beaucoup, madame. — . Mais qui donc a parlé? 11 n'y a que moi

LA TENTATION

et cette rose. Dans quel éclat elle est, comme elle est rouge (il me semble, du moins), rouge de feu.... Est-ce par la couleur qu'elle parle, et qce veut-elle dire? »

Ne la cueillez pas, madame. Elle deviendrait . muette. Hors du sein de la nature, elle sécherait sur le vôtre, vous ayant seulement enivrée et troublée de ses parfums. Penchez - vous , et écoutez. Voici ce qu'elle vous dit :

« Vous allez et vous venez ; vous fûtes créée mobile ; moi , je reste sur ma tige. Vous m'admirez dans mon calme, dans ma royauté de rose. Telle je suis, parce que je me tiens fidèle à mes harmonies. « Je ne suis pas un joujou à mettre dails les cheveux. Je suis une créature sérieuse, une puissante énergie de vie, œuvre et ouvrière à la fois, pour accomplir un mystère. Mon moment est court ; j'ai hâte d'assurer une grande chose, la durée d'une

race divine, l'immortalité de la Rose. Et voilà comment, madame ; je suis une rose de Dieu.

« J'ai ma tige, et j y reste forte. Dispensez-moi de l'honneur de mourir sur votre sein. Laissez-moi pure et féconde.... Et soyez-le, comme moi !

— Oh I que tu as bien parlé I Que je voudrais te ressembler! être aussi une rose de Dieu î...

« Mais, ma rose, en conscience, es-tu donc d'avis que j'avoue?... Et qu'avouer? Un nuage, un brouillard que moi-même je démêle à peine, un rien.... Et, pour m'en alléger, j'irais lui percer le cœur?...

— Vous avez promis de dire tout....

— 0 rose! tu sais l'amour des fleurs, tu ne sais pas l'amour des femmes I Du moment où je l'aurai dite, cette chose, elle prendra en moi une force subite, une chaleur nouvelle.... La révéler, c'est la grandir.

— Oh ! que vous êtes malade ! vous défendez votre secret, vous le couvez, le caressez, comme vous feriez d'un enfant. Vous tremblez qu'il n'aille au jour, qu'il n'endure la pleine lumière.... Et vous avez raison, madame, car rien de plus délicat. Du moment qu'un amour furtif est avoué, il est compromis. Il peut brûler, mais pour s'éteindre. Cette profanation lui porte malheur.... S'jl s'agissait de le. dire à une amie, à un bon père, patient et compatissant, vous y courriez.... Vous auriez la jouissance

d'en parler, de le nourrir, cet amour, et vos larmes seraient un péché de plus. .. . Il faut le dire à la victime, à celui qui va en souffrir, mettre en commun ce secret de douleur. Qu'il saigne ! mais vous saignerez, et vous vous arrêterez. Le rêve aura perdu ses ailes; vous vous retrouverez dans le vrai, dans la douleur infinie où vous verrez ce cœur sanglant.... Vous êtes bonne et tendre ; Fameur vous reviendra par la pitié. »

Elle obéit. Elle ramasse tout ce qu elle a de force

et de courage. Au déjeuner, où le jeune homme est

absent , elle dira tout Elle s'assoit , faible et défaite, et comme une condamnée I Mais le cœur lui bat trop fort; la langue reste embarrassée I . . . Enfin, par un suprême effort, elle demande à son mari si cette vie d'oisiveté est bien bonne à.son neveu. Ses études sont finies. Ne serait-il pas temps de le placer? de lui trouver de bonne heure ces positions qui du moins préparent et ouvrent la carrière.... 11 la regarde surpris. <x Mais quoil ma chère, il arrive. Et pouvons-nous donc le renvoyer?. . . Je voyais bien qu'en ^et tu étais très-froide pour lui. ... Te seraitil antipathique ? — Oh non I — Eh bien alors, tu Taiiùes? — Mais, mon Dieu! si cela venait.... »

UiNE rose' POUR DIRECTEUR.' 25^

Une rtiontagne à soulever lui eût moins coûté... Elle retombe comme anéantie ; elle ^st prête à s'évanouir. . . Tous deux extrêmement pâles. . . Mais lui, fort dans la mort même, le cçeur percé, il lui tient

compte de sa loyauté héroïque. Un seul péril, avec elle, est à craindre, qu'elle ne meure de son déchirement et de sa vertu.

II lui serre vivement la main, et ils se séparent en silence. Mais, comme le feu dont on a brusquement écarté la cendre, la passion éclate; le trouble, le bouleversement intérieur ne peut se cacher.

.L'amour est chose si puissante, qu'entrevu, par son reflet seul, il enflamme tout. Le cœiir le plus froid s'allume, l'orgueil infini, Tàpre joie, le violent bonheur de la découverte, crée chez le jeune homme, le moins préparé, un flamboiement immédiat de passion. Quelle en fut l'expression, favorisée par réquivoque de la tendresse légitime, et pour ainsi dire fiHale? On l'ignore. Mais la pauvre âme, hors d elle-même, et trop faible pour résister à ces combats, parvenue enfin au soir, au coucher, à peine au lit, se jette aux bras de son mari en suffoquant de sanglots.

Il l'embrasse, essaye en vain de la calmer, de l'affermir. C'est à la longue seulement, après un déluge de pleurs, que, le tenant toujours serré et ne voulant point le lâcher, elle parvient à dire enfin :

« Garde^moi, aie pitié de moi, soutiens-moi... Je sens que j'enfonce... Si faible est ma vofenté, que d'heure en heure ellç glisse, et elle va m'échapper . . . , Que dis-je? c'est elle qui m'entraîne, et je n'ai de force que pour me noyer. . . Oh 1 que j'ai eu tort d'être fière ! j'en suis punie. Je suis plus faible que n'était notre petit au berceau... Je t'en supplie, prends -moi comme un enfant et traite -moi en enfant, car je ne suis que cela. Tu as été jusqu'ici trop bon pour moi, sois sévère et sois mon maître Châtie-moi. Le corps maté, mortifié, me guérira l'âme,.. Il faut que je te craigne un peu, que j'aie peur... Meure ma volonté!... je n'en veux plus, jeté la donne. C'est toi qui es ma volonté véritable et ma meilleure âme. Mais ne me quitte point d'un pas, pour qu'à chaque chose je puisse te demander si je la veux et si je dois la vouloir. »

Cette humiliation profonde d'une personne innocente et irréprochable remplit de douleur celui qui l'aimait. Hélas! la voir tomber là, cette reine de pureté I . . . 11 cache sa vive impression, et fait un effort pour sourire : « Ma chère, il ne suffit pas que tu demandes cela, mais il faut que je le puisse... Ohl comment ne sens-tu pas qu'il n'est rien en ton corps chéri qui ne me soit aussi sacré que le tombeau de ma mère?... Où prendrais-je

UINË ROSE POUR DIRE^GTEUR. 261

la résolution pour une si grande barbarie?..*.

— Mais si cela me fait du bien, ami, si cela me sauve. La crainte, a dit Salomon, est le commencement de la sagesse. Je sens que j'ai besoin de craindre, besoin d'être humiliée. Je faimetai bien da* vantage. Madame ***, que tu connais pourtant bien franche et bien fière, me le disait Fautre jour : « Celle qui une fois s'est courbée sous la main de « son mari, lui est d'autant plus attachée poigr « sa tendresse sévère, pour ce souvenir du passé « et pour ce qui peut revenir. »

— Non, nous ne retournerons pas à ces barbaries^

d'autrefois. Grand Dieu ! j'aurais épousé une âme et

une personne, et j'en ferais une chose, un néant I .. .

}e n'ose y penser. Mais, ma chère, quel que puisse

être ton accablement, songe donc toi-même que le

vœu de mon amour, ce que j'ai tant désiré, voulu

et recherché en toi d'une si grande ardeur de cœur,

c'était d'aller à ton âme, d'arriver au plus profond

de ce sanctuaire moral... Que ferai-je, si je t'é*

coûte, si je brise ta volonté, si je t'avilis par la

peur? J'aurai perdu justement pour toujours mon

plus cher espoir. Que pourrais -je attendre de

vrai, de sûr, d'une personne servile, qui aurait

tremblé une fois, qui, placée si bas, ne pourrait

se relever, et peut-être ne le voudrait plus?...

L'âme humaine n'est que trop portée à s'abandon-

ner elle-même, à se trouver bien de sa honte, à y chercher, y savourer une sensualité d'amour.

« Et, si je tue ta volonté, avec quoi m'aimerastu?... Non, je veux que,- de plus en plus, tu deviennes une personne, une âme, une liberté,- libre contre moi, s'il le faut.

« Je Tai voulu, mais pas assez. Je n'ai pas assez constamment cultivé et nourri ton cœur. De là, ce moment fatal. . . A qui la faute? Au travail, aux affaires, aux intérêts, aux soins que j*eus de ta fortune, de celle de nos enfants. Homme imprévoyant! c'est pour la famille que j'oubliais la famille! ... Et, pour je ne sais quel bien, j'ai failli perdre mon bien, le ciel que j'avais dans les mains, toi, mon trésor incomparable... Merci pour ce coup cruel qui m'avertit de moi-même. Ah! sans lui, je n'étais plus homme. Je me retrouve, me sens, me reconnais par la douleur. Tu me retrouveras aussi. Nous ne nous quitterons plus. Et il faudra bien que tu m'aimes, car je serai grand...

« Pour cet enfant, quand^même il ne serait pas déjà le mien, il le deviendrait. Celui sur qui tu as arrêté ton regard , qui a occupé un moment ta chère âme, est un enfant d'élection, qui, de ce glorieux bonheur, doit se ressentir toujours. Je l'adopte. Je le ferai aller au plus haut où il peut aller. Eloigné, il me sera toujours présent et partout il me trouvera

pour le soutenir. Qu'en m' écrivant il me parle de toi, je le trouverai très-bon. Puisse un si noble souvenir lui garder le cœur digne et pur et toujours dans la grande voie ! »

La malade n'était pas de celles qui craignent de guérir. Elle ne laissa pas son mari s'endormir dans cette confiance d'imprudente magnanimité, ne lui permit pas de délais, pria, insista pour Téloignement. Une occasion se présentait, et le jeune homme partit le lendemain. Elle sentait très-bien que, dans ces choses, il ne faut ni ajournement, ni moyen terme. Une séparation passagère, qui eût permis de fréquents retours, aurait été plus dangereuse]qu'uii séjour permanent. Plus timide que la Julie de Rousseau, elle aurait craint la barque de Saint-Preux et les rochers de Meillerie. Non, elle voulut et exigea une opération nette qui tranchât tout, dût-elle lui déchirer le cœur.

Mais ce qui la surprit, c'est que celui qui semblait devoir en souffrir le plus s'y résigna sans peine. L'attrait de l'inconnu, des voyages, d'une vie nouvelle, d'une carrière rapide et brillante, qu'une providence amie allait accélérer, tout cela fit une

puissante distraction au chagrin des adieux. La \'ive imagination méridionale se concilie souvent avec un autre don qu'on lui. croirait contraire, le sens très-positif du réel et des intérêts.

Tant vertueuse et courageuse fût-ellOi elle fut navrée d'être obéie si bien. Son mari vit qu'elle souffrait extrêmement. Un autre n'eût senti que la piqûre d'orgueil. Mais lui, qui Taimait tant, il se trouva de moitié dans cette douleur. Rien n'était fait par la séparation, si cet amour endolori devait durer, croître peut-être. Que servait de la garantir au dehors, si le trait fatal allait s'envenimer au dedans?

Elle eût péri dans sa douleur muette, n'osant avouer le deuil qui lui restait de son amour, et le regret confus que la faible nature mêle aux grands sacrifices. Si son mari eût eu la tentation ordinaire des jaloux, Teût enlevée au monde, l'eût cachée dans la solitude, il eût comblé ses vœux. Qu'il Teût mise au haut d'une tour, sur le pic dun rocher, ou au château des Maremmes fiévreuses où s'éteint la Pia de Dante, elle l'en eût remercié. C'était ce qu'il fallait pour lui garder son rêve. Isolée, prisonnière, elle eût pu à son aise goûter le bonheur de pleurer.

Il fit tout le contraire. Il jugea parfaitement que y si l'illusion restait, c'est que l'objet aimé, prompte -

i'ISË ROSE POUR DIRECTEUR. 26S^

ment éloigné, ayant passé dans un éclair, avait pu garder tout son charme. Loin de lui conserver la poésie du rêve solitaire, il pensa qu'il devait replacer sa malade dans le monde vrai et positif, dans la lumière des réalités, convaincu que la fausse et fan* tastique image n'en soutiendrait pas le contact.

Une des causes les plus ordinaires des illusion» de Famour et de ses exagérations, c^est de croire que Tobjet aimé est un miracle, est unique par tel mérite, qu'on trouve ensuite chose commune, quand on sait un peu plus le monde.

Un jeune homme volt dans Paris une belle demoiselle de traits réguliers. Il est épris. Il épouse,, puis est curieux de connaître le pays de sa femme, la ville d'Arles, son lieu de naissance. Là, il retrouve partout cette personne qu'il croyait unique. Ce miracle court les rues. Il voit cent filles et mille aussi jolies. C'est la beauté d'un peuple tout entier, la beauté arlésienne qu'il a aimée. Le voilà refroidi.

De même, une dame espagnole, ignorante, qui n'est jamais sortie de son pays, voit arriver, avec son précepteur, un jeune Anglais, dans cette première fleur de teint qu'on ne trQuve que dans le

Nord. Et la tête lui tourne. Enfermez-la ; elle en mourra. C'est tout le contraire qu'il faut faire. Il faut qu'on lui montre TAUemagne ou notre Normandie, l'Angleterre, toute la zone de la beauté blonde, des millions de femmes et d'enfants, et des jeunes gens même, tout aussi blancs, tout aussi roses que celui qu'elle a cru unique. Quand elle aura vu cette fraîcheur sur bien des figures sans charme, triviales même, elle trouvera que ce don vulgaire de race ne suffit pas pour faire

un ange.

La séduction du Midi sur nous autres septentrionaux est plus commune encore. Tel homme, à Lille, à Rouen, à Strasbourg, paraît irrésistible. Est-ce par son mérite propre? Nullement, par sa race, par cela seul qu'il a, dans l'œil ou la parole, le soleil de Provence, la grâce béarnaise, le piquant du Gascon. Les hommes même les plus médiocres de ces contrées favorisées, si vous les transplantez au î^ord, nous font souvent une étonnante illusion. Dans un dîner officiel qui réunissait beaucoup d'inconnus, je me trouvai en face d'un Méridional, dont les yeux charmants flamboyaient ; on cherchait, mais à peine on soutenait son regard. 11 y avait dans ces yeux-là je ne sais combien de romans, dans le genre de l'Arioste, je ne sais quoi de brillant, de léger, qui^ pourtant brûlait, parfois de divinement fou.

UNE ROSE POUîWDIRECTEUR. 267

Je finis par demander son nom. C'était un inconnu, un député du Centre, qui ne dit jamais un mot à la Chambre, bavard partout ailleurs. Au total, en ce feu d!artiflce, la race était tout, Thomme rien.

C'est justement au Midi que notre prudent mari mène la jeune dame malade. Il ne la laisse pas s'envelopper de résignation et de douleur. 11 insiste pour qu'elle change d'air, qu'elle sorte de ses habitudes. Xes beaux horizons et les grands spectacles de la France romaine élèvent et fortifient le cœur. Rousseau a conté admirablement comment, dans une crise où il faiblissait, la seule vue, la vue austère et grandiose du Pont du Gard le releva. Combien plus peut agir la sublime vue des Pyrénées ! Leurs glaciers vierges, leurs neiges immaculées, purifient les yeuxet Tâme.

Mais, tout en voyafnt la nature, cette personne intelligente et fine voit aussi, comprend l'homme. Elle retrouve partout en ces pays son jeune homme éloigné. D'abord, elle en souffre, elle en saigne. Môme vivacité, même grâce,, même parole brillante et fluide. Que dis-je? Elle revoit ce qu'elle croyait de lui seul, du moment, de la situation, cet

éclair charmant du regard, parfois lançant des élincelles, parfois profond et s'enfonçanl dans un sombre demi-tragique qui frappe, et qui pourtant n'a rien de vraiment sérieux.

Le jeune homme causait à merveille, était amusant. Tous le sont ici, plusieurs d'étonnante faconde. Tel commis, pour vous décider à prendre de son vin, fera plus de diplomatie que dix Talleyrand. Vous hésitez? le crescendo de sa vive éloquence est un tourbillon, une trombe. C'est un gave pyrénéen qui entraine ses rivages. 11 va jusqu'au pathétique, au sublime, enlève tout.... Comme il en rira en sortant I

Races hâbleuses., cependant charmantes ! Car ils< mentent sans mentir; c'est nature. Ne leur reprochez pas la fiction. Ils ont le droit des poètes. E11& est si. bien en eux et dans leur sang, qu'à tout propos elle leur vient même sans intérêt, malgré eux^ J'en ai vu qui, des jours entiers, déroulaient un torrent de faits qui ne pouvaient tromper personne,, faux comme faits, mais vrais comme idées, qui, s'ils n!existèrent pas au monde réel, existaient sur lebrillant théâtre de la fantaisie créatrice.

La première fois que nous autres nous voyons ce

. mirage, nous sommes éblouis, étourdis. C'est ce

qu'avait éprouvé la dame du Nord quand elle l'avait

vu dans un seul. Mais, quand elle le voit dans les

UNE ROSE POUR DIRECtEUR. 269

foules, dans tout un peuple, elle se calme, se reconnaît, sourit.

Le dieu tombe et redevient homme ; un homme nullement introuvable. Il se classe, se subordonne, retrouve son genre et son espèce. Si la céleste créature a disparu, il reste un jeune homme agréable, un peu léger, et pas trop sûr, un garçon pourtant de quelque mérite.

L'adultère de la femme et T adultère du mari f ont-ils également coupables? Oui, comme déloyauté, violation de rengagement. — Non, sous mille autres rapports.

La trahison de la femme a des conséquences énormes que n'a point celle de Thomme. La femme ne trahit pas seulement, elle livre Thonnenr et la vie du mari ; elle le fait chansonner, montrer au doigt, sifller, charivariser ; elle le met au hasard de périr, de tuer un homme ou de rester ridicule, c'est presque la même chose que si elle donnait le soir la clef à un assassin.

Il sera assassiné moralement tout le rçste de sa vie, ne sachant jamais si Tenfant est bien son en-

fant, forcé de nourrir, de doter une progéniture équivoque , ou .de donner au public Tamusement d'un procès, dans lequel, gagnant, perdaht, il assure toujours à son nom une illustration de risée.

Il est insensé de dire que la femme n'a pas plus de responsabilité que l'homme. — Lui, il est une activité, une force qui soutient la famille, mais elle, elle en est le cœur. Seule elle en sait le mystère. Seule elle garde le secret de la religion domestique, le titre qui fait tout l'avenir. Seule, elle peut affirmer la légitime hérédité. Un mensonge de l'épouse peut fausser l'histoire pour mille ans.

Qu'est-ce que le sein de la femme, sinon notre temple vivant, notre sanctuaire, notre autel, où brûle la flamme de Dieu , où l'homme se reprend chaque jour? Qu'elle livre cela à l'ennemi, quelle laisse voler cette flamme qui est la vie de son mari, c'est plus que si elle aidait à lui enfoncer le couteau.

Nulle peine né serait assez grave si elle s^ait ce qu'elle fait.

Elle est à cent lieues d'y songer, presque toujours. La trahison préméditée, de haine et de dérision, est chose infiniment rare. La première faute,

du moins, est presque toujours un hasard, une faiblesse toute négative, moins un acte qu'une impuisT sance d'agir et de résister.

Les femmes sanguines s'éblouissent, et à certaines époques ont un véritable vertige. Les lymphatiques ont une extrême mollesse de volonté ; elles sont habituées à céder; elles savent qu'elles y sont gracieuses, ce qui fait qu'elles cèdent toujours. 11 leur coûte trop de refuser.

Celles qui ne sont pas endurcies ont souvent de cuisants remords. J'en ai vu deux frappants exem^ pies.

Une dame très-belle, riche, heureuse, arrivée à quarante ans sans reproche, ayant un bon mari,. Àe grands-^ enfants, un matin, lasse apparemment d'un bonheur monotone, cède à un homme qu'elle n'aime point. Son inexpérience du mal la découvre. Sa rougeur d'avoir failli à cet âge, sa honte devant ses enfants, l'accablent ; elle meurt en quatre mois.

Une jeune dame de vingt-cinq ans, vive, fière^ élégante, d'une figure noble et sévère, qui exprimait une âme pure, avait pour son malheur une belle voix passionnée, qu'on voulait toujours entendre dans les soirées, dans les salons. — Un duo lui tourna la tête ; elle succomba à l'ivresse de son art, nullement à la passion. Elle appartenait de

cœur à son mari, jftune, agréable, et qui Tadorait. Foudroyée de son malheur, elle le chercha à Theure même, lui dit tout, et qu'elle allait se tuer s'il ne parvenait à lui faire expier le crime. Mais il était brisé diï coup, et jamais il n'eut la force de la battre. Dans ce débat, elle se mit à chanter. Elle avait perdu Tesprit.

J'étais jeune, mais ce souvenir m'est resté présent. Je la vis dans une maison de santé, gouffre de folie, de douleur, où lesimédecins l'avaient jetée. Son mari venait tous les jours, lui jurait avec des larmes qu'elle était pardonnée, pure, innocente désormais. Mais elle ne comprenait rien. On ne lit cesser le délire qu'en l'exterminant; le traitement l'arréantit. On peut dire qu'elle sortit morte, et elle ne tarda pas à mourir effectivement.

Il est fâcheux qu'on applique le môme 'mot, ce mot si grave , adultère , à deux choses bien différentes, à la trahison perverse de celle qui se moque de son mari, qui veut réellement l'outrager, et à la chute étourdie d'une imprudente qui ne sait pas seulement qu'elle tombe qu'après avoir tombé.

Une dame attend son mari en voyage, dans une grande émotion, une vive impatieijce physique. Le souper est prêt pour le recevoir, mais il n'a pu revenir ; il envoie un ami zélé l'avertir et la rassurer. Malgré un temps effroyable, l'ami arrive, mouillé,

274 MEDICATION DU CŒUB.

trempé. Elle en est touchée, le sèche et le fait souper, coucher. Pour lui elle sert un vin chaleureux dont son mari buvait seul et dont elle ignorait la dangereuse puissance. Bref, tous deux perdent Tesprit. Jj'ami désolé, au plus tôt, alla retrouver le mari , . avoua , dit qu'il se soumettait à tout. Que faire? « Le vrai coupable, dit le mari, c'est le vin. Et moi aussi, je suis coupable, il est des heures où une femme ne doit pas attendre. »

L'orage (et Forage du sang), les amusements du soir, les petits jeux de campagne avec des amis, des parents, des enfants que Ton croit enfants, sont des occasions trop fréquentes. La jeune folle, en riant trop , provoqué un moment d'audace. Qui y songeait? qui a voulu? personne. Elle revient en pleurant.

Mais ce qui, presque toujours, décide l'infidélité, c'est l'ennui, l'excès d'ennui où on laisse la femme ; la vie de l'homme, plus occupée, est généralement bien plus amusante.

Quelle chose triste rfest-ce pas de voir, dans nos villes de province, une jeune femme, mariée de deux ans, et déjà fort délaissée, s'en aller, au coup de vêpres, bâiller avec cinq ou six vieilles!

Que de fois encore, en voyage, entrant dans une ville d'Allemagne, il m'est arrivé de voir au balcon, dans une petite serre vitrée, entre les fleurs et les

oiseaux, un doux visage de femme, regardant les passants au miroir de sa fenêtre. Oh! qu'elle était languissante! <x Elle n'est pas assez aimée, disais-je. Où donc est son mari? Dans la fumée et la bière. La vie passe cependant, et sa maison lui garde en vain le plus charmant des dons de Dieu. »

Les plus mobiles sont souvent celles qui avaient le plus besoin d'amour, et qui, aimées puissamment, fortement, auraient été les plus fidèles. Nos Françaises, pour la plupart, ne se contentent nullement de la froide régularité conjugale qui suffit aux femmes du Nord. Celles-ci, douces et résignées, exigent peu , et si le mariage n'est pour elles qu'un rapport extérieur, une simple cohabitation , elles soupirent, ne se plaignent pas. Pour les nôtres, il faut tout ou rien. La femme de France est la pire ou la meilleure ; elle veut l'union nulle ou complète.

On croit très-faussement , et souvent elle croit elle-même, qu'elle a un besoin incessant d'amusements, de distractions. Au fond, c'est tout le contraire. Elles se connaissent peu elles-mêmes. Celles qui courent de plaisirs en plaisirs s'étourdissent ; mais elles avouent en être excédées. Leur vrai besoin est d'être à la fois très-aimées et très-occupées.

Même la dame de commerce, occupée par moment, et tenue au comptoir, n'a pas Tentrainement des

276 MËDlCATlOIt DU CŒUR.

affaires du dehors qui font sortir sans cesse le mari. Je vois dlci une jeune marchande, jeune et jolie, au fond d'une boutique humide, d'une rue noire et profonde de Lyon. Son mari Taime; seulement, il donne la journée aux affaires, la soirée au café. Elle languit dans ce tombeau vivant. Comment n'écouterait-elle pas Fami, ou le jeune acheteur, qui vient, revient, l'amuse ? Si le mari aime vraiment, il doit prendre un parti, avoir pitié d'elle, la tirer de là.

Même sans quitter cette ville, il suffirait souvent d*ëmigrer seulement de bas en haut, et de la nuit dans la lumière. La petite femme, exposée au comptoir , et légère par situation plus que de volonté, peut travailler très-bien en chambre au quatrième étage, d où elle verra verdoyer les collines et le coteau de Fourvières, ou, mieux encore, une échappée des Alpes, qui relèveront, purifieront son cœur. '

« Est-ce tout? » Non, c'est peu encore. Le grand point, c'est qu'il faut l'aimer, s'occuper d'elle, ne pas tourner le dos, si on la voit ennuyée, être s«isible à sa souffrance. Je ne dis pas qu'il faille aller à elle, mais ne pas la quitter. Elle en sera reconnaissante et finira par s'épancher. Elle en viendra à dire : « Je me meurs de tristesse ! » Cela signifie : «11 me faut un amour. »

Mais ne vous fâchez pas , c'est plus un amour

MEDICATION DU CŒUR. 277

qu'un amant. L'amour s'applique à tant de choses ! Ce peutètre Tamourd'une enfant, ou Tamour d'une idée, d'une grande affaire, l'amour d'une vie toute nouvelle, occupante, exigeante, sous un ciel étranger.

Rien de médiocre en ceci ; n'allez pas croire que teUe petite distraction passagère, spectacles ou parties de campagne, suffise à cet état d'esprit. Non, il fiiut une passion ou un grand changement de vie.

Quoi qu'il advienne, et quand même elle faiblirait, ne quittez, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse. Si elle a failli, d'autant plus elle a besoin de vous. Si elle est humble, repentante, il faut la traiter en malade, la soigner, la cacher. Si de mauvaises influences l'ont pervertie, il faut, sans perdre une minute, l'éloigner, la placer dans un meilleur milieu , agir avec force et modération, la corriger doucement.

Elle est vôtre, quoi qu'elle ait fait. La solidarité du nom, le mélange profond et c>omplet de l'existence physi(|ue, rend la séparation illusoire. La temme iécondée une fois, imprégnée, portera partout son mari en elle. Voilà ce qui est démontré. Combien dure la première imprégnation? Dix ans?

278 ; MEDICATION DU CŒUR.

vingt ans? toute la vie? Ce qui est sûr, c'est que, la veuve a souvent du second mari des enfants semblables au premier.

Elle s'est donnée toute au mariage, que porterat-elle ailleurs ?

L'homme est tellement avantagé contre la femme par la nature et par la loi» qu'il est de sa magnanimité de ne jamais demander le divorce. Si elle le demande, elle qui y perd tout, c'est chose surprenante et qui semble insensée, sauf le cas de sévices et de cruels traitements où il faut bien la délivrer.

Vous, vous ne pouvez la quitter. Car quel danger pour elle, lorsque Tamant qui la reçoit aura peu à peu le dégoût de vous retrouver en toute cette personne tellement transformée en vous? d'y surprendre vos voix, vos paroles, vos gestes I et telles traces plus sensibles encore I

Elle vous appartient à ce point, que, même si l'amant la féconde, c'est un enfant de vous et marqué de vos traits qu'elle lui donnera le plus souvent. Il aura cette punition de voir qu'il n'a pu avoir d'elle rien de réel ni de profond , et que , dans le point capital , l'union génératrice , il n'a pu la rendre infidèle.

Que serait-ce si l'infortunée était bientôt délaissée, expulsée I si, ayant perdu son foyer, elle n'avait pas môme le toit de celui qui n'a voulu ji'elle que la

MEDICATION DU CŒUR. 279

volupté d'un mortient?... Ne laissez pas une femme que vous avez aimée, qui fut et qui est vôtre, au hasard de cette aventure. Rarement, elle Taffronte d'elle-même ; rarement, si elle n'est trop maltraitée, elle quitte sa maison, Ja maison de ses habitudes, et où peut-être elle aime encore. Cela est bizarre, mais certain r plus d'une qui a eu un caprice lient encore plus à son mari qu'à l'objet de ce goût passager, et, s'il fallait décidément choisir, choisirait plutôt celui qui l'eut vierge, celui qu'elle a dans le sang et dont la vie est sa vie.

« Ne frappez pas une femme, eûtTcUe fait cent fautes, pas même avec une fleur. »

Nous aurions trouvé ce mot dans notre cœur, si llnde ne l'eût dit avant nous.

Frapper la femme I grand Dieu ! la femme, notre reine d'amour, et une reine|si soumise, qui, chaque soir, domie pouvoir illimité à Thomme, pouvoir de la rendre enceinte. C'est presque le droit de vie et de mort I

Un être généralement doux, faible, livré à ce point, le briser, le désoler par un châtiment servile I ... Oh I bassesse et lâcheté !

Les femmes du moyen âge, et même maintenant

280 NÉDIGATI0I9 DU CŒUR.

encore -celles de certaines races, subissaient, subissent patiemment la discipline conjugale. Avec^ les nôtres, aujourd'hui si nerveuses, Fessai serait bien dangereux. Telle mourrait d'être touchée. Même coupable, même surprise, la femme doit être épargnée. Dans un seul cas, le désespoir d'un grand re* mords qui mettrait en péril sa vie, sa raison, si elle s'offre, prie et supplie, on peut lui accorder une légère souffrance du corps qui diminue celle de Tâme.

Le meilleur remède, c'est l'émigration. Laissez* moi là vos intérêts, coupez le câble et voguez, emmenez-la pour quelque temps. Ne dites pas cette chose vile, qu'on dit trop souvent aujourd'hui : « Point de bruit.... Je la garderai, je l'aurai, quoi qu'elle fasse, et j'en aurai d'autres. Je lui infligerai tous les jours, à elle et à son amant, la souffrance du partage, la torture de mon assiduité. Elle me restera comme meuble, comme instrument de plaisir.... Eh! qu'importe le reste, après tout? »

Non, il faut trancher au vif, souffrir et la purifier. Une fois sortie de son milieu, dans une société nouvelle, dans une langue étrangère, seule et n'ayant plus que vous, elle se trouvera tout autre. Avec

NËDIGATION DU CŒUR. 281

lui qui travaille pour elle et qui la nourrit, qui du reste ne lui rappelle jamais son malheur, ne lui rend pas la vie amère, la traite bonnement et doucement comme au lendemain du mariage, elle deviendra neuve en eifet, et n aura plus du monde ancien qu'un vague souvenir de mauvais rêve. Dans des circonstances tout autres, entourés de mille nécessités nouvelles, vous vous renouvellerez tous deux. Vous auriez eu deux enfants en Europe. Làbas, vous en aurez douze. Votre jolie femme, énergique et d'un cœur ardent, serait restée indomptable, et vous eût perdu.Xà, au contraire , elle vous sauve. Excellente épouse, courageuse et laborieuse, elle aidera à votre fortune. Elle vous aimera tout de nouveau pour l'avoir régénérée, et tous deux, sur vos vieux jours , vous pourrez revoir la patrie.

Un chirurgien célèbre, qui eut une grande expérience des femmes, fait celte remarque, que, souvent un peu froides dans la première jeunesse , elles ont au contraire au milieu 'de la \ie et à l'entrée de la période décroissante, un besoin réel d'être aimées. Parfois dès trente-cinq ans, dix ans avant son éclipse normale , le sang circule d'un cours moins régulier , s'arrête par moment et s'engorge. De là des maladies, de là des rêveries orageuses, des langueurs, de cuisantes flammes, le désir d'amour, le regret.

Il s'éloigne, l'aveugle, court aux jeunes rieuses qui s'amusent de lui et ont si peu pour lui répondre I Son véritable empire, le cœur profond, les sens

intelligents, Tâme poétique de la femme soufflante, il oublie toul cela. Quelle prise il aurait eue I Combien forte et délicieuse!... Le fruit des fruits, la pêche, vaut par la piqûre de la guêpe, et la femme, de môme, par la morsure de la douleur.

L'homme qui a des yeux et qui sait voir apprécie ce moment où la physionomie a sa beauté la plus touchante, où cet être d'amour, sous la main de k nature qui lui prépare un âge de souffrance, déjà plus humble, recherche moins Téclat et voudrait dû bonheur. Celle surtout qui a vécu de devoir,' de vertu, qui côtoya Tamour et qui resta dans la sagesse , est bien attendrissante à Theure où elle croit le voir qui s'enfuit , soupire , dit : « Quoi ! déjà passé I ... »

Si vous mettez à part le mal du Nord, la phthisie, effet du climat, il n'y a que deux grandes maladies en Europe, toutes deux sorties de nos passions, de nos pensées, de nos volontés.

V homme veuVétre fort^ et il choisit mal, exagère les fortifiants. Il boit, mange immensément trop. Tous ses maux dérivent des organes digestifs.

La femme veut être aimée. Elle souffre à Torgane d'amour et de maternité. Toutes ses maladies, di-

rectement ou indirectement , sont des retâottssements de la matrice.

Ce protée prend mille formes. 11 agit à distance* Si vous remontez, sérieusement ^ patiemment, la vie de la malade, vous finissez par voir que le mal de poitrine, d'entrailles, etc., qu'on croirait étranger à cette cause, a été préparé dix ans, quinze ans auparavant, par les chagrins de cœur.

Rien de bas dans la femme, riaoi de vulgaire. Tout poétique. En général, elle est malade d'amour, Thomme de digestion.

Rien de plus sérieux que ce mot singulier qu'elle dit souvent et dont on rit. « D'où vient ton mal de tête? ton mal de dents? ou ta colique? — De n'être pas assez aimée. »

Ayant donné ce mot d'explication, débarrasse aussi des fanges de mon chapitre viu ( adultère el divorce), je puis, selon mon cœur, revenir à notre idéal, à la femme qui n'a pas failli, à celle qui, s'ap* puyant d'un mari tendre, et ne lui cachant rien, a rasé, sans sombrer, Técueil. Nous avons vu corn* ment elle-même elle a pu sortir de son rêve et vu s'évanouir l'idole de son Jllusion. Est-ce à dire qu'il n'en reste rien? Non , la plus vertueuse ne perd

MEDICATION DU CORPS. 285

pas cela sans souffrir, ne s'avoue pas sans douleur qu'elle a aimé sans être aimée. Elle s'est vue, aimée de son mari sans doute. Elle a senti la force et la tendresse de son cœur ; cependant de ce c6té même elle souffre aussi , se sentant descendue, lui ayant avoué qu elle n'était pas la créature du del, Fange de Djeu qu'il avait cru, enfin, obligée de se dire à elle-même qu'elle eût failli sans lui et qu'elle a eu besoin d'être gardée. Elle roule dans ce doute : a N'aurai^je pas péché au moins de la pensée?... Ou (quelle honte I ) n'ai -je pas regret de n'avoir pas failli? »

Donc, entre deux amours, entre les doutes et les scrupules, dans le flux et reflux d'un cœur trop mal guéri, elle s'affaisse et perd toute force, elle languit, pâlit. Après la pléthore et l'orage, arrive une grande défaillance. On peut prévoir la maladie.

Outre notre mal personnel, nous avons tous aujourd'hui à compter avec tel mal antique et inconmx qui nous vient de nos pères. Celui-ci qui ne parait guère dans notre force, caché en nous, nous guette, attend patiemment le jour de notre faiblesse, et, ce jour, nous saisit, triomphe, éclate parfois

SOUS la face la plus surprenante, à notre grand e£&oi, et pour notre mortification.

Mon livre n'est pas une idylle. Si le jeune homme léger, la jeune dame délicate, dédaigneuse, le lisaient par hasard, il faudrait qu'ils prissent courage. Car il sera sincère, ne reculera pas devant la nature. Ceci n'est pas un accessoire d'ailleurs. C'est le cceur du sujet, et l'épreuve forte de l'amour.

L'amour que révent les enfants pour une Iris, Uanche et rose, à quinze ans, est à peine l'amour ; c'est le désir à la surface, léger frémissement des sens. Mais celui dont on a dit : « L'amour est fort comme la mort, » est autrement robuste. Mettons-le hardiment, non pas devant la mort, mais, ce qui peut-être est plus dur, en présence de la maladie.

Laquelle ? La maladie souvent héréditaire, fatale, dont elle est innocente, cette pauvre femme humiliée. La plu« pure, la plus vertueuse, n'en a pas moins un germe dans le sang qui tôt ou tard se tralyra. Cette douce fleur d'amour, la blonde éblouissante (la Néréide de Rubens, si vous voulez, au Louvre) , peut voir bientôt se rouvrir les scrofules qu'elle eut enfant. Cette autre, aux yeux profonds, au teint sombre, qui brûle le cœur, hélas I le dard d'amour qu'elle vous lance dans son navrant sourire, c'est l'élancement du cancer féroce qui lui mange le sein.

MÉDICATION DU COÏIPS. 287

On conle que le brillant Espagnol Raimond LuBë poursuivait d'amour une dame qui Taimait^ mais n'accordait rien. Dans son iiiqpétueux désir, il la suit jusque da^s une église. Là, indignée, hsi^die par les ténèbres (leurs églises sont fort obscures), ellfe se retourne, lui découvre son sein rongé. Quecroyeavous qu'il fit? il s'enfuit, et, de chevalier, devint docteur, prêcheur et mauvais scolastique.

U n'aimait pas. Combien, s'il eût aimé vraiment, une telle révélation l'aurait attaché au contraire ! iJuel lien fort, quelle occasion de dévouement,, et j'allais dire quel attrait de tendresse I... Pour l'honneur de notre âge, un penseur éminent, dans une semblable circonstance, s'est donné d'autant plus. Il a enveloppé l'innocente victime en proportion de son malheur. Des précautions délicates ont été prises pour le voiler à tous et presque à elle-même. Oh! qu'il doit être aimé!... Ce désert, au milieu des foules, où ils se sont serrés contre le sort et la nature, leur sera envié par tous les cœurs dignes de sentir une telle chose. Et ne serait-ce pas le vrai temple que l'Amour, vainqueur de la mort, a voulu se faire ici-bas?

La souffrance est la vie même de la femme. Elie sait souffrir mieux que nous, est bien plus résignée.

Mais ce qui lui est intolérable, c'est que la maladie, cette cruelle révélation de notre humanité, en découvre mille côtés bas, tristes, point du tout gracieux. Toute femme a eu un âge, un moment de divinité, où on Ta crue, où elle se crut presque ellemême, affranchie de' la terre. Le souvenir de ce temps-là la suit, l'ennoblit à ses propres yeux. Le drame mênle de F accouchement, qui l'alite passagèrement, la laisse fort poétique. La maladie, hélas I n'a rien de ces effets. Elle traîne, lourde et plate, étalant à plaisir ce que cache le plus la nature. Tri» pie dégoût, celui des fonctions, celui des maux et celui des remèdes.

Quand la chose peut se cacher, la malade souffre en silence. Mais il semble que la maladie ait la malice de se produire volontiers au dehors par des apparitions déplaisantes, des efflorescences perfides qui la mettent en relief. Tels malheureux boutons qui viennent et qui réviennent, une dartre vive qui ' naît sous les cheveux, c'est assez pour les jeter dans lé désespoir. J'ai vu ce dernier mal frapper une jeune dame, éblouissante de beauté, de fraîcheur, elle aurait voulu en mourir.

Tout témoin dès lors est de trop. La femme de chambre est éloignée, renvoyée. . Pressée par le

mari, la malade pleure : « J'ai honte, mon ami

Cette fille irait le dire partout... — Ne pleure pas,

je te soignerai moi seul, et nul ne le saura... — Maïs si je vais te déplaire à toi-même... Car c*est pour toi que je souffre le plus. »

Une cause profonde et terrible des maladies de la femme qui n'a plus la première-jeunesse, c'est de douter de sa puissance. Ce doute va cesser du jour où, contre son attente, son mari, dans l'âge de l'ambition et des succès, homme important peut-être, oublie tout et sacrifie tout, la sert, la soigne avec bonheur, lui prouve qu'elle est toujours sa chère et unique péhsée.

« Mon ami, véritablement c'est pitié de te voir à ce point te détourner de ta carrière, laisser les grandes choses pour t* occuper de mes misères. J'en ai remords. Je t*en prie, laisse-moi. » Elle le dit, mais sourit, est heureuse. Son état moral est très-doux.

La maladie, c est la discorde. Et la santé, c'est l'unité. Le premier soin, c'est d'établir autour de la malade l'harmonie extérieure. Vous ne l'aurez jamais si, tout le jour, voisines, «mies, parentes, apportant leurs conseils contre les vôtres ou amenant leurs médecins, vous contrarient en pleine crise, et même dans l'esprit flottant de la malade, élèvent à

290 MÉ9ICA.TI0H DM CORPS.

chaque instant des doutes. Ces doutes^ à eux seuls, sont déjà une grande maladie qui continuera l'autre, Faigrira. Avec eux, nul moyen de guérir. 11 feut la solitude et une grande paix.

L'organisme va se détendre. Vrai commencement de guérison dans la plupart des maux. Presque tou-jours c'est une idée e^Lagérée, une passion,, qui a tendu le nerf, troublé Téquilibre général. Isolé des causes qui ont produit ce mal, plus faible et un peu affaissé, on entre volontiers,, d'âme et de corps, dans une sorte de recueillement. On juge mieux des choses ; on sort de l'exagération. On se blâme» on veut mieux valoir, vivre en parfait accord avec l'harmonie. générale et la volonté de Dieu. On oom* prend qu'on n'est pas imiocent de sa nsûladie. On l'accepte, et Ton s'y résigne. On n'accuse plus la nature. Elle ne nous tient jamais quitte autrement. Celui qui ne se fâche plus contre la maladie et n'a plus impatience de guérir est bien plus près de guérir en effet.

Mais rien ne donne patience à la malladie autant que de vivre dans la main aimée, de se sentir enveloppée de la personne unique, où elle a soa monde complet Dans ce long tète-à-téte, qui lui rend la ' douce solitude des premiers temps de mariage,^ die se sent bien d'être malade, s'épanche, s'épanouit moralement.

Au soir, et le jour clos, mais avant les lumières, (e mettant dans la main ses petites mains, un peu amaigries, elle te verse tout son cœur. Elle te parle comme à sa pensée. Tu lui baises les mains. Elle va continuant, sans s'en apercevoir, disant tout ce qu'on ne dit guère, ce qu'une faible femme aurait pourtant besoin de dire, ses songes, ses envies de malade, les petites peurs de la nature : « Si je mourais, ami?... Je ne voudrais pas te quitter. Mais Dieu aura pitié de nous ! » De là, elle va plus loin, avoue ceci, cela,4el grand péché qu'elle a caché... Ma foi, elle a tout dit,, et s'est confessée tout à fait.

« Quoi ! si peu ! voilà tout? — Et vraiment, c'est beaucoup... Si j'ai fait autre chose, je n'en ai aucun souvenir... Mais qu'est-ce? et qu'as-tu, mon ami, pour mouiller mes mains de tes larmes ? »

Cependant la nuit s'est fermée. La lune ne luit pas ; mais les étoiles scintillantes vous éclairent bien assez. Elle est quelque peu fatiguée. Elle s'endort, sans quitter ta main, et elle dort bien mieux, dès ce jour, se sentant en grande harmonie.

Mariage, c est confession. L'unité, la paix des deux cœurs, a commencé par cela, qu'ils se disaient tout l'un à l'autre. Et c'est aussi par là qu'on rentre

292 MEDICATION DU CORPS.

dans la paix et rharmonie morale, qui ramènera celle du corps.

Se confier à un tiers étranger, qui est homme après tout, ce n est pas s'épurer, c'est le tenter et se tenter soi-même, passer de l'orage à Torage. Pour que Tâme agitée, le corps malade, la personne souffrante, retrouve un plein repos, il faut que sa moitié, qui partage tellement sa* souffrance, lui ouvre rinflni de Tamour, l'infini de la confiance, et, sans rien exiger, la mène à lui tout dire, si sûre qu'elle est .d'être aimée tout autant !

Une fois soulagée de cela, il faut la raffermir, cette pauvre âme craintive. Songez qu'elle a peur de la mort. Disons les choses nettement ; point de faux héroïsme. 11 vous est bien facile à vous, élevé dans le culte du Dieu indulgeijt de nature, de regarder en face la destinée commune. Mais^elle, nourrie du dogme de l'enfer éternel, quoiqu'elle ait accepté de vous d'autres idées, elle en ressent, dans sa souffrance et sa débilité, de fâcheux retentissements. Elle ne les cache pas, et, comme un faible enfant, se réfugie dans votre sein. Là, soyez fort pour elle, autant que tendre. Ne faiblissez pas avec elle; dominez, ajournez vos larmes, et qu'elle trouve en vous un point d'appui solide. Etendez-lui son âme féminine, serrée par la douleur, rétrécie parla crainte, à l'idée de la grande harmonie, où nous

MEDICATION DU CORPS. ' 293

devons vouloir mourir autant que vivre, dans la loi juste et régulière du tout. Là, je sais bien ce qu'il doit en coûter, et quel grand effort c'est pour vous d'absoudre, d'accepter comme chose de Dieu celle dont le nom, en ce moment, vous est si horrible, la Mort... Cependant, croyez-le, elle épargne souvent ceux qui la regardent avec douceur. Si celte âme si chère qui s'appuie tout entière sur vous et Tit sur votre cœur, accepte l'idée d'y mourir, quand Dieu l'exigera, elle a d'autant plus chance de vivre. L'espoir de l'immortalité ne sert pas peu à nous faire durer ici-bas.

Puissions -nous garder cette force et l'autorité nécessaire pour ces grands et sombres moments ! Puissions-nous garder la voie droite, rester pour ce que nous aimons le confesseur possible, le prêtre légitime I Que celle qui fut l'autel de l'homme et tant de fois lui donna l'infini, le retrouve, en ce jour, son médiateur, pour lui rendre le pardon de Dieu.

Mais, fussiez-vous moins digne, eussiez-vous au passage des affaires et des intérêts emporté la souillurô du monde, l'amour vous renouvellera. Sa flamme brûlera tout cela. Et vous trouverez, à un coin du cœur inconnu, la grandeur des divins désirs pour soutenir vcelle qui se suspend à vous. Elle est vôtre, et elle n'a que vous, pour vivre ou

pour mourir. A -vous seul de faire qu'elle vive, ou qu'elle monte à IKeu dans, vos bras.

En quoi le prêtre et le médecin sont-ils distincts? Je ne Fai jamais compris. Toute médecine est nulle, aveugle et inintelligente , si elle ne commence par la confession complète, par la résignatk» et la ré^ conciliation avec Tharmonie générale.

Qui peut cela, s'il s'agit d'une femme? Celui qui la connaît déjà d'avance, et qui est elle-même. Celui-là seul est son mëdedn né, pour l'âme et pour le corps.^

Ces deux ctioses, si parfaitement harmonisées entre elles , ne sont pas séparables. Que le jeune homme y songe et s'y prépare. Quel immense encouragement il trouvera aux études mordes et physiques, en songeant au bonheur profond d'être tout pour Tobjet aimé !

Dans l'avenir, toute éducation (allégée des côtés stériles) comprendra des années d'études médicales. L'état présent est ridicule. Quiconque vit a pour

MtJDlCATÏON DTJ CORPS. 295

premier besoin de savoir ce qa'est la vie, comment on l'entretient, comment on la guérit. Ces études, d'ailleurs, sont pour lespritiin si merveiBeux exercice, qu'à peine on peut dire homme celui quîn^y a pas regardé.

Même pour expliquer au médecin ce qu'on a de souffrant, pour le lui faire coniqprendre nettement et sans malentendu, il faut être soi-même (aux trois quarts) médecin*

La plupart vous diront qu'on ne peut se soigner soi-même , qu'on ne peut soigner sa famille, — ce qui revient à dire qu'on est plus incapable de traiter ceux qu'on connaît le mieux. Jem^en rapporte beaucoup plus à oe que me disait tin mëdecin du MSdi : .« Jamais mon fils, jamais ma femme, ne seront traités que par moi. Non pas que tel de mes confrères ne puisse être plus savant. Mais, ici, j'ai sur tous un avantage immense, de connaître intégraSement, de plante et de racine, le sujet à traiter i l'enfant sorti de moi, c'est moi ; et la femme transformée en moi à la longue, c'est toujours moi-même. »

L'individualité va toujours progressant. La médecine d'autrefois, si ignorante, guérissait souvent, et pourquoi? c'est que tout allait par grandes classes,

les malades et les maladies. On pouvait faire de la médecine, si je puis dire, en général. La classe et le métier, déterminant le tempérament, d'avance éclairaient, indiquaient le mal et le remède. Les classes ont fini , et aussi la médecine par classes. Elle a pour dernière gloire celui que j'ai déjà nommé, l'illustre guérisseur des débris de la Grande Armée.

Tout a changé, nul homme ne ressemble à un autre, tout est spécial, original, individuel ^ fort compliqué, nullement déterminé d'avance. 11 faut beaucoup d'étude pour saisir cet individu^ une grande suite dans les observations, une extrême assiduité. Elle manque, et le temps surtout, aux médecins des grandes villes.

Cette énigme, Yindividu, est inguérissable à celui qui ne le sait pas totalement, de fond en comble, et de part en part, dans son présent, dans son passé, à celui qui n'est pas comme au dedans de lui, qui n'est pas un autre lui-même.

Et plus . vous êtes un avec lui , plus aussi vous pouvez le guérir.

Que si vous avez vécu longuement avec cette personne, gi votre existence, identique par l'habitude et par l'amour, produit en vous à chaque instant des phénomènes analogues à ceux qui se passent en elle, de sorte que vos fonctions soient la révéla-

MEDICATION DU CORPS. 297

tien des siennes, tous êtes bien ayant dans cet être, bien près de pouvoir étabir ce qu'est Son harmonie et sa désharmonie, et le mal actuel, et le retour possible au bien.

Vous êtes sa satité, et elle est votre maladie. La guérison pour elle, c'est de rentrer dans son harmonie avec vous.

« Qv! est-ce que la femme? la maladie. » (Hippôcrate). — Qu'est-ce que l'homme? le médecin.

Le plus grand do(*.teur du dehors que vous appellerez, après quelques questions, est plus que satisfait. De la malade, il ne sait que la crise. Mais ce n'est rien : il faut savoir la vie.. Qu'il lui faudrait de temps, de patience, et disons aussi, de génie, pour la confesser tout à faiti Mais saurait-elle répondre? oserait-elle?... 11 lui faut se'contenter souvent de peu.

Le mari, au contraire, sait tout.

Vous riez ; je soutiens que même la plus dissimulée , qui lui cache le mieux certaines circonstances , ne peut empêcher qu'au total , par cela seul qu'ils cohabitent, il ne'la sache à fond. Il l'a perçue par les cinq sens, dans toute manifestation extérieure. Il la sait en toute opération du dedans,

ses mois, ses jours, ses heures, sa régularité et ses caprices. 11 prévoit son humeur, ses pensées et jusqu'à tel petit désir. Qui peut savoir dans un si terrible détail? Celui qui aime ou qui a aimé, et qui, avide, insatiable, a tout senti, tout noté ce qu^elle oubliait elle-même. Bien plus, il a étonnamment agi sur elle. Par la vie commune, par la fécondation, rimprégnation et la métamorphose profonde qui l'accompagne, il a fait cette femme. L'époux est le père de l'épouse en ce sens, autant que de l'enfant même.

D la faite, il peut la refaire.

Si du moins quelqu'un le peut, c'est lui.

Le créateur de toute chose , l'Amour , en est aussi le tout-puissant réparateur. Fût-il alanguî, attiédi, avec quelle force et quelle chaleur il reprend dans ces circonstances ! Qui n'aimerait la femme malade, qui ne lui rendrait tout son cœur? Quahd même elle eût été un peu légère, cette pauvre créature souffrante , comment s'en souvenir ? Humiliée sous la rigueur de la nature, craignant tant de déplaire, en réalité, elle est plus charmante qu'elle ne fut jamais. De tout, même des choses les plus innocentes, elle s'excuse et demande pardon. Sa vive gratitude lui fait trouver des mots délicieux, à faire pleurer. Son cœur est devenu tout autre- Il apparaît là une grandie chose, c'est que la maladie,

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cette sévère discipline naturelle, tire de l'âme un affinement , qu'aucune culture humaine n'eût amené. L'amour en est approfondi par Thumilitè môme. Tendresse et tremblante pudeur, timidité d'enfant, voilà la femme en ces moments. Et comment ne pas Tadorer?

Touchant combat de Tamour, de la honte! Il faut bien que celle-ci cède pourtant quand on âoit en venir aux remèdes qui font la terreur de la femme, s'il est décidé, par exemple, qu'un vésicaloire doit être appliqué. — Elle mourrait plutôt, si on la laissait seule, mais elle craint plus que la mort de déplaire, de désobéir. « Et pourtant se laisser voir à lui en cet état!... le mettre chaque jour à cette épreuve! Ah! c'e^t l'extinction deTamourl »

La pauvre est si humiliée, que, courbée chaque jour sous la main tendre qui la soigne, elle ne suppose plus même qu'en elle il voie encore la femme, et elle ne demande que compassion. Elle croit que c'est fait du désir. Et grande est sa surprise, extrême son attendrissement, quand elle voit la Hamme toujours brûlante, et la magnifique ignorance où Tamour reste de ce qu'il sait, de ce qu'il voit.

Elle commence à comprendre alors ce que c'est que cette grande puissance du cœur qui change et transfigure souverainement toute chose, Tindépen-

zoo medicâtiok du corps.

dancc de TAmour, qu'on croit le serf de la nature, et qui en est aussi le roi.

a Quoi ! je puis plaire encore ! Quoi ! mes caresses sont un bonheur pour lui ! Mon baiser est sa récompense! »

La Yoilà remontée, relevée. Sa royauté de femme est revenue. La santé reviendra.

Tout est inestimable de celle qu'on aime et tout est récompense. Tout d'dle charme, tout est adoré. L'amour en vient par tous les sens. Sa vie physique, dans l'ensemble et sans excepter rien, c'est un universel enchantement. De là, pour elle, un état de sérénité infinie, de béatitude profonde, le même état de grâce qu'on entrevoit dans la grossesse, mais ici dans quelle circonstance plus difficile ! De voir que tout ce qui lui faisait honte et peur, ce qu'elle eût voulu dérober, ce soit pour lui bonheur et jouissance, qu'elle soit servie de lui, non avec patience, mais avec désir et transport, ce miracle la sauve. Elle vivra, malgré la nature.

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