‹ L'amour morbideChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE XII La Jalousie morbide · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII La Jalousie morbide

Boufflers disait ;

La jalousie est la sœur de l'amour Comme le diable est le frère des anges.

En effet, la jalousie est le plus souvent le résultat d'un excès d'amour. Aussi l'amour morbide qui n'est plus un état normal, résultat de l'exercice modéré de nos passions, mais bien une rupture d'équilibre, l'amour morbide prédispose plus que tout autre à la jalousie, nonseulement à cette disposition d'une personne qui aime et craint que l'objet aimé ne fasse part à d'autres de son cœur et de ses sentiments, mais à cette jalousie patholo-

gique, injustifiée et absurde, peuplée d'hallucinations et de fantômes , à cette jalousie qui engendre des craintes •ridicules et chimériques, qui s'alarme à la moindre démarche, voit dans les actes les plus indifférents des indices certains du malheur qu'elle redoute, vit dans le soupçon et fait vivre un autre dans la crainte et le tourment.

Cette sorte d'obsession jalouse n'est qu'une complication fréquente, sinon une forme de l'amour morbide. Et c'est à ce titre que je veux en parler.

Trélat, dans son Traité de la folie lucide, n'hésite pas à déclarer que « la jalousie portée à l'excès est une véritable folie. » En effet, l'homme de sens rassis ne s'alarme pas sans raison. Si un soupçon naît dans son esprit, ce n'est ordinairement pas sans cause, et, avant de se faire une conviction, il pèse les motifs qui l'ont fait douter. Le déséquilibré, au contraire, se sent tout à coup envahi par cette pensée que sa femme ou sa maîtresse le trompe. II lutte au début contre cette idée tourmentante et il ne l'accepte pas tout de suite ; mais il lutte en vain; l'idée s'installe, elle le poursuit partout, elle l'obsède ; elle domine toutes ses conceptions et devient le centre commun

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vers lequel convergent toutes ses pensées et toutes ses réflexions. Alors, avec une ténacité et une obstination invincibles, il scrute toutes les actions, toutes les paroles de sa victime, cherchant partout les preuves de son infortune.

« Il se complaît dans cette idée, dit le docteur A. Dorez, il la caresse avec complaisance, il la raisonne comme une vérité, il la discute avec les arguments les plus spécieux, il l'entoure de tous les points d'appui , de tous les motifs qui peuvent la justifier soit à ses propres yeux, soit à ceux des autres. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il sent, ce qu'il éprouve, le parfum inusité d'un mouchoir, l'expression d'un regard, l'inspection des parties les plus intimes du vêtement où il croit trouver les traces d'une odieuse infidélité, il interprète tout dans le sens de son tic, de sa lubie, de sa manie, si l'on veut employer ce dernier mot dans une acception usuelle et vulgaire. De cette élaboration de plus en plus exclusive de l'idée principale naissent d'autres idées délirantes qui se nnultiplient, se coordonnent, se combinent en conservant entre elles une étroite solidarité ; l'infortuné jaloux devient incapable de continuer ses occupations , et fatigue sans cesse sa famille de ses plaintes, de ses reproches, de l'expression de son désespoir. Pour lui ni pour ceux qui l'entourent, il ne saurait plus y avoir de repos, d'intérieur réglé, plus d'heures de repas, plus de sommeil. » (1)

(1) Dr Amand Dorez. La Jalousie morbide, Thèse. Paris, 1889.

Voici un premier exemple fort remarquable de jalousie morbide emprunté précisément à l'ouvrage du docteur A. Dorez.

Marie, âgée de trente-deux ans est fille de névropathe et de névrosés, névrosée elle-même. Elle s'est mariée en 1882 et a eu deux enfants : une petite fille qui a maintenant cinq ans et un petit garçon mort à sept mois, de méningite.

Le mari est employé au ministère de la marine. C'est un homme doux et patient, beaucoup trop patient, que la jalousie de sa femme a fait horriblement souffrir depuis trois ans surtout. C'est pendant sa seconde grossesse que Marie a commencé à se livrer à toute sorte d'excentricités et à manifesfester son peu de confiance en la fidélité de son mari. Son caractère, déjà médiocre, était devenu plus mauvais encore ; un rien la faisait sortir hors des gonds, et elle avait de fréquentes attaques hystériformes qui commençaient toujours par une scène de jalousie faite à son mari. Celui-ci a affirmé que, pas plus à cette époque qu'avant ni depuis, il n'avait violé la foi conjugale.

Cependant la jalousie de Marie ne fit que s'accroître et les querelles devinrent de plus en plus fréquentes. M. C... se vit bientôt en butte de la part de sa - femme à des procédés outrageants qui dégénérèrent promptement

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•en scènes scandaleuses d'une violence extrême ; elle l'accusait de lui faire des traits avec la concierge, femme de quarante- sept ans, et on ne peut moins séduisante ; elle était sûre que cette femme était sa rivale heureuse, on le lui avait dit dans l'escalier ; elle avait entendu quelqu'un lui crier : « Votre mari vous trompe avec la concierge, tout le monde le sait. » Et puis dans la rue on la regardait d'un air narquois, chacun était au courant de son malheur. Après la concierge, ce fût à la charbonnière que M. G... fut sensé adresser ses hommages.

(( De semblables accusations, disait le pauvre mari, étaient tellement absurdes, que je crus tout d'abord à de simples plaisanteries d'assez mauvais goût, j'en conviens, mais que j'aurais assez patiemment supportées eu égard au tempérament un peu bizarre et nerveux de ma femme, ainsi qu'aux souffrances qu'elle avait endurées lors de ses secondes couches. Malheureusement elle ne s'en tint pas là. Chaque matin, quand je me rendais à mon service, elle m'accompagnait de près ou de loin, jusqu'à ce qu'elle fût bien sûre que j'étais entré au ministère, épiant, contrôlant et interprétant à son gré, ou plutôt au gré de son idée fixe, ma démarche, mes gestes et les moindres détails de mon allure. Au commencement elle ne se laissait pas voir pendant qu'elle se livrait à cette extravagante surveillance ; mais elle en vint bientôt à ne plus se dissimuler. Je lui reprochai son manque de confiance en moi, je tâchai de lui démontrer tout ce que son espionnage avait de ridicule et de blessant ; mais j'eus beau dire,

ses soupçons absurdes ne firent qu'augmenter et se traduisirent bientôt par des actes de plus en plus insensés. Elle ne se contentait plus de me guetter, de me suivre â mon départ, elle venait chaque soir sur la place de la Concorde, une heure environ avant la sortie de mon bureau, et là, dans une tenue qui aurait suffi le plus souvent à la faire remarquer des passants, dans un négligé invraisemblable de la part d'une femme qui avait autrefois une lenue irréprochable, en peignoir, en coiffure, elle gesticulait, elle vociférait des absurdités à mon adresse, elle ameutait le monde en criant : « Vous allez voir sortir du ministère un homme comme il n'y en a pas beaucoup sur la terre ; c'est un homme qui a l'infamie de tromper sa femme légitime avec une concierge, avec une charbonnière ; c'est mon mari, etc. » Et quand je sortais, elle me signalait aux badauds rassemblés qui saluaient mon approche avec une pitié ironique dont je m'exaspérais ; le plus souvent je partais sans rien dire, ma femme me suivait én continuant à gesticuler et à débiter ses insanités. D'autres fois je hélais un cocher de fiacre, je montais en voiture, ma femme s'y précipitait derrière moi et nous échappions ainsi aux quolibets et aux railleries de la foule. La police, à deux reprises, dut intervenir et emmener au poste ma femme, cause de ces rassemblements ; elle se contenait pendant quelque temps, puis elle recommençait.

« Fatigué de cette vie intolérable, sur le conseil d'un de mes collègues, j'allai trouver le docteur G..., pour qu'il fût témoin des actes insensés de ma femme et qu'il

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me délivrât un certificat constatant l'état de son esprit, et au moyen duquel il me serait possible de la faire interner. J'eus la maladresse de laisser ce certificat dans une de mes poches, ma femme l'y trouva, car elle avait pris l'habitude de fouiller dans toutes mes affaires, espérant toujours y découvrir des preuves de ma prétendue infidélité. Cette trouvaille ne fit que l'exaspérer davantage, elle lacéra le certificat et ne modifia nullement sa conduite à mon endroit, au contraire. Un jour, en face de l'hôpital Laennec, elle me fît en pleine rue une telle scène que des agents de police vinrent à mon secours et voulurent la conduire au poste. Je m'y opposai, mais je pris définitivement la résolution de la faire interner. »

Par un subterfuge habile M. G... réussit à amener sa femme à la Préfecture de police où on la garda. Pendant son séjour à Sainte- Anne, elle a sans cesse montré un caractère exécrable, hautaine et méprisante avec tous, menaçant son mari et réclamant impérieusement sa sortie. C'est un délire absolument caractérisé et Marie peut être classée dans la catégorie des persécutés persécuteurs.

Les exemples d'une jalousie aussi obsédante sont heureusement rares. Néanmoins on pourrait en citer un nombre encore relativement considérable. Le docteur Rouillard a observé un homme d'un caractère sombre et nerveux, qui délaissait souvent son service pour épier sa femme dans les rues. C'était une dame de quarante-cinq ans et des plus honorables. Il dérobait son linge sale, le

flairait, l'examinait à la loupe, cherchant s'il n'y avait pas de traces de ses prétendues infidélités. Très bien élevé et se maîtrisant trop pour faire part de ses soupçons à personne, il faisait à sa femme des scènes violentes ; il décachetait les lettres qu'elle recevait, les regardait à la lumière et les lavait dans des bains chimiques, croyant qu'il y avait entre les lignes des déclarations écrites à l'encre sympathique. Il ne put jamais tolérer que sa femme couchât chez sa mère, ses beaux-frères habitant la même maison.

Trélat a observé un fait analogue. (1)

J.... âgé de trente ans, a épousé une personne de vingt ans, d'une grande beauté, instruite, aimable, et douée de talents agréables .

J.... s'était montré jaloux avant son mariage, mais on avait attribué sa jalousie à l'excès de son amour et pensé que cette passion se dissiperait quand son affection serait satisfaite.

Il arriva tout le contraire. Quelques mois s'étaient écoulés à peine, qu'interprétant mal les hommages que recevait sa femme, J... ne voyait partout que des rivaux et des séducteurs. Élevée dans les principes et sous les exemples les plus sûrs, entourée des amis les plus honorables, aimant beaucoup son mari, ne se plaisant dans les salons qu'à côté de lui, ne sortant jamais seule, quelle

(1) Trélat. La folie lucide.

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mauvaise pensée M'"^ J. . . . pouvait-elle avoir, quel mal pouvait-elle faire ?

Au lieu de s'adresser à lui-même cette question, J.... ne rentrait jamais sans faire à sa jeune femme les scènes les plus violentes. Si elle avait dansé, il avait remarqué que M. un tel éprouvait grand plaisir à danser avec elle. Il avait vu plusieurs fois cet homme lui adresser la parole. Si elle s'était mise au piano, si elle avait chanté, les applaudissements mérités par elle troublaient la tète de son mari : « Quel droit, disait-il, peuvent donc avoir des étrangers d'applaudir ainsi ma femme ? »

Il ne sut pas se contenir en public et outragea un soir un jeune homme au milieu d'un salon et eut un duel dont il fut quitte pour une légère blessure. La jeune femme, qui aimait les plaisirs de son âge, eut le courage d'y renoncer, mais ce sacrifice ne suffit pas pour apaiser la jalousie de son mari. Il fallut quitter Paris. Cela fut fait avec la même douceur et sans plus de succès. L'année suivante, J... injuriait sa femme. Il lui donnait les épithètes les plus brutales, il prétendait qu'elle faisait cacher des amoureux dans toutes les parties de la maison. Il se relevait la nuit pour aller faire des recherches et revenait sans être satisfait. On avait pu, disait-il, profiter de son absence pour le tromper.

Cet état maladif fit de rapides progrès. Le jaloux en était venu à frapper sa pauvre femme qui ne put supporter de pareils sévices et se réfugia chez sa mère. Le mari en fut profondément affecté et devint plus calme,

mais cette amélioration fut de peu de durée. Deux enfants étaient issus de ce mariage. Le père s'imagina tout à coup que l'un des deux, le plus jeune, ne lui appartenait pas et dès lors il lui voua toute sa haine II annonça à la mère qu'il le tuerait. On envoya les enfants dans la famille et la jeune femme entreprit un voyage avec son mari, dans l'espoir de le calmer et de le distraire; mais elle le ramena plus halluciné et plus agité que jamais. II entendait les amants de sa femme, cachés sous le sol, lui adresser des railleries et qualifier grossièrement la position ridicule qu'ils lui avaient faite. Toutefois, il paraissait n'avoir ses hallucinations qu'en présence de sa femme, et n'avait jamais qu'une seule fois rendu le public témoin de sa déraison. Il s'occupait de ses affaires, y mettait beaucoup d'ordre et n'était violent qu'en tête-à-tête avec sa victime.

Le docteur Paul Bruant cite également dans sa thèse l'histoire d'une femme chez qui le délire apparaît, au moment de la ménopause, sous forme d'une jalousie exagérée et insupportable. (1).

Enfin, le docteur Journiac rapporte l'observation d'un hypocondriaque qui devint d'une jalousie insupportable. Il soupçonne sans cesse sa femme, et, chaque fois qu'elle rentre en retard, il l'accuse d'avoir des rendez-vous. II voit dans la cuvette des traces des méfaits de sa femme,

1) Df P. Bruant. De la mélancolie survenant à la ménopause. Thèse Paris, 1888, p. 55.

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il lui reproche de se lever la nuit, d'aller sur le carré avec des hommes et de dépenser avec eux son argent. Il est persuadé que sa femme a des rapports buccaux avec des hommes et que c'est en l'embrassant qu'elle lui a glissé dans la bouche le fœtus qu'il a rendu peu de temps après. (1)

Ces exemples prouvent surabondamment que, comme l'amour, la jalousie peut devenir un syndrome, syndrome d'autant plus grave qu'il pousse souvent au crime. Neuf fois sur dix, l'amoureux frappe par jalousie, car la jalousie s'attise de la haine, et alors elle arme le bras du fer homicide. Othello, esprit simple et crédule, abusé par lago, le courtisan au cœur traître et perfide, laisse la jalousie s'installer dans son cœur. Elle lui fait tout voir à travers un prisme déformant : il tue Desdémona, « sa perle, l'unique au monde. »

Ce sentiment nous amène naturellement à étudier le meurtre et le suicide par amour, ses complications les plus fréquentes.

(1)D-- A. JouRNiAC. Recherches cliniques sur le délire hypocondnaque. Lecrosnier et Babé. Paris 1888, p. 34.

DU MEURTRE PAR AMOUR

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