CHAPITRE XIll Du meurtre par amour
L'homme dont l'amour est repoussé, tourne généralement sa colère contre sa propre personne : il commet le meurtre de lui-même^ il se suicide. J'étudierai cette terminaison dans le chapitre suivant.
L'homme dont l'amour est trahi, tourne au contraire sa colère contre celui qui lui a volé ce qu'il considère comme son bien ou même contre celle qui l'a trahi. Comment l'amour peut-il se changer en haine et armer le hras ? Comment celui qui aime en vient-il précisément à détruire ce qu'il aime et à anéantir la source de son propre bonheur? La chose existe. Essayons de l'expliquer.
ili'.i'iiJohj
On ne compte plus le nombre des femmes délaissées qui vitriolent leurs amants ou les abattent à coups de ¥^olver. Seulement ces femmes obéissent à un sentiment difTéréht. Ce n'est pas toujours l'amour ou la jalousie qui îëfe' poussent , mais bien plus le dépit de s'être laissées âëflùirè et la colère de se voir abandonnées. Elles vengent leurs illusions envolées, leur honneur perdu; souvent même la misère les pousse. Tout le monde a encore présent à la mémoire l'histoire lamentable de cette mère abandonnée qui arme son enfant d'un revolver et lui ordonne d'aller tuer la rivale pour qui elle a été quittée.
' Mais il est des cas où l'homme frappe uniquement par jalousie ou par désespoir amoureux. Alors on a presque toujours affaire à des héréditaires, à des débiles ou à des ^pséquilibrés. Cependant les débiles, trahis ou repoussés .d,ans leur , amour, réagissent rarement avec violence. Ils tombent dans une sorte d'apathie douloureuse , véritable mjéJ^j:jLq.plie d'amour qui peut les porter au tombeau. Ils
DU MEURTRE PAR AMOUR
n'ont point le courage de se venger ou au moins de tenter de reconquérir l'objet aime. Comme ils ont été sans volonté devant le charme suggestif de la femme, ils restent sans courage devant l'adversité qui les frappe. Ils pleurent en silence et quelquefois se donnent la mort.
Il en est d'autres, au contraire, qui se laissent emporter par la colère. Ce sont principalement des détraqués qui se trouvent dans un état presque constant d'eixaltation. Ils ont aimé avec ivresse et emportement. La désillusion vient, le rêve s'écroule : alors ils réagissent avec violence et le crime termine la scène.
Je l'ai dit, c'est le plus souvent sous l'influence de la jalousie et d'un violent état d'exaltation, que ces individus en viennent aux violences criminelles.
On arrêtait, il y a quelque temps, un pauvre diable qui venait de tirer plusieurs coups de revolver sur sa maîtresse qu'il avait grièvement blessée. Je l'ai vu encore tout ahuri de ce qu'il appelait son accident. Il me fit sa confession. Marié d'abord à une cuisinière qui l'avait abandonné, il s'éprit d'un amour violent pour une femme de chambre. Mais un jour il lui vient des soupçons, il se croit trompé ; alors il surveille sa maîtresse, s'aperçoit
qu'elle 4écouche, qu'il a un rival ; le lendemain il l'attend et,, à son arrivée, il lui envoie des balles de revolver c^mrae explication. C'était un faible d'esprit que la jalousie, avait, aveuglé. En étudiant ses antécédents hérédités, je m'aperçus que sa mère était morte folle et avait ï^s,é n^ie grande partie de sa vie dans les asiles. -1cm 9l
sb aupaasb qUûDJJXOd :..
^|jP'^u,tres fois l'individu qui frappe est non-seulement g^^|té, niais il est en proie à un véritable 'délire, quand il jj'est pas le jouet d'une hallucination enfantée par la Jalousie.
P^lasiauve cite un fait de ce genre.
j^.jEn proie à un délire jaloux, X... ne cessait d'accabler ^9, f^pi^me de reproches outrageants. Tout lui était indico gt.-spupçon. Si, couché auprès d'elle, il s'éveillait la nuit il lui passait la main sur la peau, et, s'il la jugeait froide, il supposait qu'elle venait d'un rendez-vous. Afin d'éviter ç^es éclfappées, il en était arrivé à lui lier les deux jambes et à le? fixer solidement par une courroie de prolongenqiei^t. iSLi^x pieds du lit. Un enfant qu'il avait, était, d'après lui, le produit incestueux du frère de sa femme avec celle-ci , par cette grave raison que l'orifice utérin qu'il e^^plorait souvent, se refusait par son élroitesse à l'intro-
DU MEURTRE PAR AMOUR
mission virile. Le sieur G... était surtout pour lui-mêm^ un Méphistophélès redoutable, ayant en quelqué soHè le don d'invisibilité pour multiplier impunément ses rapprochements criminels. Un jour qu'au sujet de ce dernier sa fureur s'exaltait jusqu'au paroxysme : ce Avoue, dit-il à sa femme, que G... est ton amant ! — Eh bieiï-'! c'est vrai ! s'écrie celle-ci outrée , après ! » Là-dessus le malheureux s'empare d'un fusil et le lui décharge dans l'épaule.
Voici un autre fait qui m'est personnel.
S..., bien que d'une intelligence très au-dessous de la moyenne, sait lire et écrire. Il avoue s'être beaucoup masturbé et cela jusqu'à un âge très avancé. Il travailla au milieu des siens jusqu'à vingt-et-un ans, pUis, après avoir été soldat à Lyon, il vint se placer comme gafçôli d'hôtel à Paris où il fit connairsance d'une femfee dé lupanar. Ame douce et crédule, esprit porté aux chôkes religieuses et surtout à la superstition, il se laissa prendre aux lîlets de cette prostituée ivrogne qui avait su allumét chez lui une véritable fureur génésique : il l'épousa, bien qu'il connût son passé et ses habitudes d'ivrognerie.
Quelques jours à peine après leur mariage, elle lè tfôiï/-' pait. S... s'en aperçut, fit d'abord quelques scènes die reproches et de jalousie, puis, dansla crainte de la perdre!,^' ferma les yeux et se tut, heureux d'avoir encore de temjjè en temps sa part d'amour.
Il y a deux ans, elle le quitta pour reprendre sa' vie' (i*e d'èvei'gondage. Pendant tout ce temps S... Souffrit lidï^^
riblement, torturé par la -jalousie et la concupiscence de cette femme. Un matin il se réveilla, baigné de sueur, après une nuit troublée par des cauchemars où il avait vu sa femme nue se livrant à d'autres hommes dans des poses lascives, et, pareille à la prêtresse de quelque culte obscène, offrant ses flancs à une messe d'amour diabolique où tous se ruaient, pratiquant le sacrifice avec des rites monstrueux. Le front martelé par une douleur lancinante, il se leva très exalté et partit au hasard, sans trop savoir où il allait.
Gomme une bête en rut et que l'instinct ramène toujours à la même place, à la recherche de la femelle passionnément désirée, il revint presque malgré lui à la porte de sa femme et l'attendit. Au moment où elle sortait, il fondit sur elle et la frappa d'un coup de couteau mortel. S... prétend être parti sans avoir l'intention de frapper. « Le couteau était dans ma poche comme toujours, dit-il ; je ne sais ce qui m'a poussé à m'en servir, peut-être la colère ou la jalousie. » Il n'essaya même pas de se sauver.
S. . . , revenu à lui, ne tarda pas à comprendre les graves conséquences de ce crime inutile : il essaya de simuler, à mon avis du moins. Il prétendit d'abord qu'il avait trois cents millions à lui, que la Prusse lui avait offert de lui remettre les cinq milliards versés par la France, qu'on avait voulu l'empoisonner à Mazas, etc. Il ajoute que, s'il a frappé sa femme, c'était sans doute Dieu qui avait conduit son bras aveugle : « Du reste, dit-il, ma femme
DU MEURTRE PAR AMOUR
est venue me demander pardon avec les saintes que j'ai invoquées, j) Il dit aussi que Dieu l'inspire et qu'il doit relever la France. « Je réunirai, dit-il, tous les évêques auprès d'Aix-la-Chapelle où je ferai construire un grand bâtiment avec dôme comme celui de Saint-Pierre de Rome afin de les y recevoir et de m'assurer par moimême qu'ils remplissent hien leurs devoirs. »
Que cette dernière phase délirante soit simulée ou non, il n'en est pas moins vrai que S.... a obéi à une impulsion irrésistible qui a annihilé sa volonté. i ' iJ
Le meurtre par amour peut être l'oeuvre d'un homme vertueux et honnête. Ce n'est alors qu'un accident, accident déplorable à tous les points de vue, car c'est presque toujours la fin d'un homme. i.
En octobre 4888, le pharmacien Goignet tuait à coups de revolver son élève qu'il avait surpris en flagrant délit d'adultère avec sa femme.
M. Goignet est un tout petit homme à l'air inofi'ensif et doux, travailleur acharné, père de famille modèle, qui a souffert pendant de longues années, sans se plaindre, du caractère de sa femme, à laquelle il s'était marié par amour. Gelle-ci était une sorte d'hystérique aux sens
jamais apaisés qui reprochait à son mari de la négliger pour se livrer à des études astronomiques. Elle tenta un jour de séduire son beau-frère et elle se livrait à tous les élèves du pharmacien. (1)
Goignet a été acquitté et ce fut bonne justice, car il avait agi dans un moment de véritable affolement.
A côté de ces accidentels, il est une catégorie d'individus qui paient un lourd tribu à la dégénérescence et à l'alcoolisme et qui, par suite, présentent pour ces sortes de crimes une prédisposition toute particulière, je veux parler des criminels et principalement des criminels de profession et des criminels-nés. Irascibles et vindicatifs, instables et versatiles dans leurs résolutions, inconséquents dans leurs actes, ils obéissent le plus souvent à l'impulsion, c'est elle qui les gouverne et arme leur bras avant que la volonté ait eu le temps d'intervenir.
Les exemples de criminels tuant leurs maîtresses par amour sont innombrables.
(1) Voir pour plus de détails Albert Bataille : Causes criminelles et mondaines de 1888.
DU MEURTRE PAR AMOUR
Tout dernièrement, ce jeune assassin qui montait à l'échafaud avec une aussi calme indifférence, Kaps, tuait sa maîtresse, LéontineD..., parce qu'elle avait eu avec une autre femme des relations d'une amitié lesbienne, alors que lui cependant il la forçait tous les jours à se prostituer pour l'entretenir. Il n'en accusait pas moins l'amie de lui voler le cœur de sa maîtresse et elle aussi il tenta de la tuer.
Rocchini, le bandit corse, exécuté l'an dernier à Sartène, poursuivait une jeune fille de quinze ans de ses assiduités. Elle le rencontrait à tout instant à la lisière du maquis, humble et langoureux, implorant l'amour. La jeune fille resta inexorable et repoussa les avances du bandit. Rocchini, blessé et jaloux, la tua un jour d'un coup de fusil.
Parmi les criminels, les souteneurs ont en quelque sorte la spécialité de ces crimes tragiques.
H y a quelques mois on lisait un fait de ce genre dans les journaux.
Arthur L,.., âgé de vingt-sept ans, faisait à sa maîtresse, une fille Marie G..., âgée de vingt-six ans, une scène de jalousie. Il l'accusait à tort ou à raison, d'avoir
accordé gratuitement — le crime était immense à ses yeux — ses faveurs à un de ses amis. Tout à coup, au comble de la fureur, il lança à la figure de sa maîtresse le contenu d'une fiole de vitriol qu'il tenait cachée sous ses vêtements.
Quelques semaines après, un fait du même genre défrayait de nouveau la chronique. Le souteneur Gaspard Kiefer éventrait d'un coup de couteau sa maîtresse, la fille Marie Neu.
Voici un dernier fait où la jalousie amoureuse, combinée à la vengeance, amena un drame horrible.
On lit dans le journal Le Droit du 9 septembre 1886 :
« Un crime affreux a jeté aujourd'hui, vers quatre heures de l'après-midi, la consternation parmi les habitants de la rue Albouy.
« Dans cette rue, habitait une jeune femme de dix-neuf ans, nommée Léa, qui devint la maîtresse d'un sieur B. ., âgé de vingt-six ans, qui se disait garçon de cuisine. C'était un souteneur, qui lui déclara tout net qu'il fallait « faire le métier » pour le nourrir. La pauvre fille refusa énergiquement de se soumettre à ses exigences ; B... la roua de coups, la dépouilla de quelques bijoux et des vêtements qu'elle possédait, et vendit tout cela. Mais Léa déposa une plainte au commissariat de police.
« B. . . fut arrêté et condamné par le tribunal correctionnel de la Seine à quatre mois de prison, pour vol, coups et blessures.
DU MEURTRE PAR AMOUR
<( Sorti au mois de juillet dernier, le souteneur jura de tirer vengeance de celle qui avait refusé de se laisser exploiter.
« Le 24 juillet, quand, à sa sortie de Mazas, B... vint chercher sa malle qui était restée chez Léa, il ne put exécuter son projet, car le commissaire avait eu soin de le faire accompagner par un gardien de la paix.
« Quelques jours après, il revint encore, mais cette fois, le concierge refusa de le laisser monter, et, le revolver en main, lui intima l'ordre de se retirer.
« Depuis cette époque, il devint l'hôte assidu d'un marchand de vins situé dans la maison et dont l'arrièreboutique communique avec la cage de l'escalier de l'immeuble par une porte vitrée.
« Hier, vers minuit, B... se trouvait encore là, attablé avec deux souteneurs et une fille ; quand Léa rentra chez elle, tous les quatre la poursuivirent, l'injuriant, la menaçant ; mais, apercevant le concierge, ils se replièrent en bon ordre, et cette fois encore, Léa en fut quitte pour la peur. Mais aujourd'hui, ayant sans doute appris que le concierge était absent, B..., à trois heures et demie, passa par l'arrière-boutique du marchand de vins, dans l'escalier qu'il gravit rapidement.
« Il frappa au second étage, Léa vint ouvrir ; à peine la porte fut-elle entre-bâillée, que le misérable, d'un coup d'épaule, la poussa et entra dans la chambre. Folle de terreur, la pauvre enfant courut se blottir dans un coin en demandant grâce; mais B... avait déjà refermé la
porte, et, tirant violemment le lit devant, pour empêcher toute retraite à Léa, il s'était carrément posé devant elle en criant :
« — - Maintenant, je m'en vais te régler ton affaire !
« En prononçant ces mots, il avait saisi une sorte de couteau de cuisine à manche de bois assez étroit, très affilé et très tranchant. A la vue de cette arme, Léa s'était mise à crier : Au secours ! A l'assassin ! Mais, avant qu'on eût eu le temps d'accourir, le forcené avait pu saisir sa victime par les cheveux , l'avait renversée à terre, puis, lui posant les genoux sur la poitrine, d'un seul coup de couteau, il lui avait littéralement tranché la tête.
« Cependant, les cris de la malheureuse avaient été entendus.
« Un voisin avait tenté d'entrer ; il essayait de forcer la porte, lorsque, par une lucarne donnant sur le carré, il vit soudain la tête de l'assassin. B... braquait un revolver sur lui.
« — Si tu ouvres, lui criait-il, je te brûle.
« Le voisin n'eut que le temps de se garer et répondit :
« — Si tu sors, je t'empoigne.
« Puis, descendant précipitamment les escaliers, il courut dans la rue chercher des agents. Là, il rencontra un autre voisin et un brigadier de gendarmerie. Ces trois hommes remontèrent et se mirent en devoir d'enfoncer la porte.
« Tout-à-coup, pendant qu'ils se livraient à cette besogne, de grandes clameurs retentirent dans la rue. C'était le
DU MEURTRE PAR AMOUR
meurtrier qui, après avoir complètement détaché du tronc la tête de la victime, venait d'accrocher cette tête sanglante par les cheveux à la poignée de la persienne et la montrait en ricanant aux passants épouvantés.
« Tandis que l'on s'ameutait en regardant le sang qui tombait de la tète suspendue, B..., entendant la porte fléchir sur ses gonds, se décidait enfin à se faire justice en se logeant quatre balles dans la poitrine.
« Lorsqu'on pénétra dans la chambre ; le spectacle était vraiment horrible. B... inanimé, gisait étendu devant le lit, non loin du cadavre décapité de la pauvre Léa qui nageait dans une mare de sang, et la tête effrayante^ pendue par les cheveux, se balançait au dehors sous les coups de vent. Ce furent les agents qui la détachèrent. »
DU SUICIDE PAR AMOUR