LE ROMAN DE QUATRE PLANCHES IO
Mais bientôt, à cette mélancolie, il se mêla de la surprise.
Ce fut lorsque quatre hommes retirèrent le cercueil de dessous le drap blanc et noir.
Car alors, — pendant qu'en un rauque sanglot, où le cœur semble crever, Valentin râlait : Madeleine! — on vit que le cercueil n'était ni d'ébène, ni de chêne, ni même de sapin; il itait fait de quatre grandes planches, vieilles, grossièrement peintes, et çà et là étoile es de têtes de clous rouilles.
OF New York,
uisQUE ce clair soleil de printemps vous a ' mis, madame, Tesprit en fête, je vais vous ^ dire le Joli conte que nous a conté la marquise de Lionne.Vous connaissez cette charmante et douce vieille^ qui aime chez les autres la jeunesse qu'elle n''aplus, ne s*attriste jamais, ne gronde jamais, pleine d^indulgence gaie et de souriants pardons. Nel'auriez-vous pas vue, vous la connaîtriez cependant : c'est elle, personne ne l'ignore^ que M. Pailleron a mise en scène dans le Monde où Von s' ennuie j sous le nom de madame de Reville. Mais M. Pailleron n'a pas osé faire un portrait entièrement ressemblant. Il a montré toutes les qualités de la marquise^ non pas le défaut qu elle a. Car elle en a un, et grave à tel point que j'ose à peine vous en
I lO L*AMOUR QUI PLEURE ET L AMOUR QUI RIT
parler. Le croirez-vous, madame? la marquise jure ! Oui, elle si mignonne et si mignarde avec ses petits yeux d'enfant qui joue et ses doux cheveux blancs, un peu fous, qui s^ébouriffent^ elle s'écrie tout à coup: a Morbleu! » ou « Corbleul » ou même « Sacrebleu! » C'est une chose absolument exlràordinaire. Mais elle s''étonnequ^on s'en étonne. « Bon ! dit-elle^ une ancienne habitude, à laquelle je tiens, d^abord parce qu'elle est ancienne, et puis, ajoute-telle en se moquant un peu, parce qu'elle m'a sauvé un jour du plus grand péril qu'une femme puisse courir. » Et voici l'histoire que madame de Lionne nous a contée.
(( Même vieille, je ne suis pas très grave; mais, petite fille — ah I que c'est loin, que c'est loin! — j'étais bien la plus enragée diablesse qui se soit jamais essoufflée à courir après les papillons^ ou qui ail laisse des morceaux de jupes et des rubans de coiffe aux épines des aubépins;cequi ne m'empêchait pas, — dame ! écoutez donc, à quatorze ans ! — de me sentir un peu troublée déjà quand je regardais le beau hussard brodé, passementé, chamarré, avec son grand long sabre traînant, qui ornait la première page des romances d'alors. Ces romances-là, qui pleuraient d'amour, valaient bien les chansons d''à présent, qui en rient. Naturellement, mes amies étaient à
peine moins folies que moi ; de sorte que vous cliercherie^ longtemps avant de trouver une volière mieux remplie de caquets et de rires turbulents et d'envolements chanteurs, que le couvent des Dames de la Révérence où j'ai pris la résolution de ne jamais êlre nonne. Nous étions de terribles gamines^ allez! Les jeunes filles d'aujourd'hui ressemblent à de jeunes femmes. Fi, les vilaines ! Nous en avons fait voir de grises à une bonne vieille sœur, grise aussi, qui pendant quatre ans a prisé au lieu de tabac du charbon pilé dont nous avions soin tous les matins de garnir sa tabatière. Elle s'était habituée au charbon; après notre départ, elle a dû dire : (( Oh ! le mauvais tabac ! » Pauvre vieille fille^ elle avait un grand nez tout rouge.
C'était le soir surtout que nous étions extravagantes. L'heure de se coucher donne envie de courir. Nous avions trouvé le moyen de quitter le dortoir sans éveiller la surveillante; nous nous esquivions dans le grand jardin obscur, emportant des tablettes de chocolat, des cafetières, des réchauds; et nous grimpions dans les branches, et^ quand nous étions tout en haut des arbres, nous faisions du chocolat^ que nous buvions dans la nuit^ triomphalement 1 Je n'essaierai même pas de vous expliquer quelle était alors notre joie. Mais ce ne fut point là notre plus grande folie.
Dans celte ville où il y avait un couvent, il y avait une caserne aussi. On ne devait pas Favoir fait exprès. Comme les murs de notre Jardin étaient d'une hauteur considérable, nous R'avons jamais aperçu un uniforme; mais ce qui empêche de voir n'empêche pas d'entendre. Les officiers et les soldats, — que voulez-vous, les jeunes fîlles,attirent les jeunes hommes, — venaient rôder, le soir, en causant, de l'autre côté de notre mur, et nous, ma foi, nous écoutions. Nous en entendîmes de belles! Comme on faisait la guerre en ce temps-là, ces gens qui s'étaient battus ou qui allaient se battre avaient des paroles farouches et même un peu brutales. C'était effrayant, mais amusant. Oh ! des Jurons formidables! Nous en retenions quelquesuns. Un jour, Eveline de Sabran me dit, en se promenant dans une allée : « Nom d'un diable! il fait beau ce soir. » Ce fut un trait de lumière ! Dès lors, tout le couvent, entraîné par l'exemple, se mit à sacrer comme un camp de grognards; et Ton ne se contenta point des blasphèmes soldatesques surpris à travers la muraille : on se souvint des jurons paysans entendus autrefois; on chercha dans les livres les exclamations de marquis, de gascon ou de soubrette; nous en vînmes à posséder une érudition spéciale, très remarquable! Vous pensez bien que ce n'était pas dans les classes, près des oreilles
sévères des nonnes^ que nous mettions à profit notre nouvelle science. Le jour, nous ne jurions que devant la mère abbesse^ qui était sourde. Mais, dès que Tombre était venue, — ah! Ton ne songeait plus à faire du chocolat, — nous nous réunissions sur une pelouse entre de sombres chênes, et alors^ c'était très bien, Je vous assure. « Nom d'un petit bonhomme! » criait Jane de Seaux, ce Sarpejeu ! » disait Hortensede Cœuvres. Et je criais KcMordieui Cordieu ! Sang-Dieu ' » Et les autres : « Jarnidieu ! Milles démons! Par l'enfer! Cadédis! Corps du Christ ! Ventre Saint-Gris! Tonnerre du Ciel! Palsembleu ! Cornes du diable ! » Et vous pouvez croire que, un poing sur la hanche, faisant de grands paSj et frisant d'imaginaires moustaches^ — avec nos petites voix devenues de grosses voix — nous étions plus redoutables qu'un régiment de dragons. »
La marquise, en nous racontant cela, pouffait de rire^ et, pour imiter le tohu-bohu puéril des candides blasphèmes, elle jurait, la douce vieille^ avec délices.
Je lui dis, riant aussi :
— Ce devait être une scène plaisante^ en effet; mais je ne vois pas venir le danger dont vous avez été sauvée.
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— Ah! tudieu! dit-elle, comme vous manquez de patience!
En riant un peu moins, elle continna son histoire.
a Après le couvent, le mariage. Après la supérieure, un supérieur. Le mien mourut tôt. L'ai-je pleuré? Ce n'était pas un méchant homme. Restée seule toute jeune, je n'étais pas assez femme pour prendre un amant, et je Tétais trop pour ne pas prendre un mari. M. de Lionne me fut présenté.* Un très beau militaire. Je pensai tout de suite au hussard de la romance. Il ne la chantait pas mal. Et pourquoi, sarpejeu! ne Faurais-je pas épousé? Trente-cinq ans, mais beaucoup moins vieux, d'une bravoure éprouvée, d'une loyauté qu'un seul imbécile, je ne sais quand, avait contestée : M. de Lionne avait tué l'imbécile. Enfin, que voulez-vous que je vous dise ? il me plaisait beaucoup. Une chose m'empêcha de lui dire oui tout de suite. On faisait des romans déjà; j'en avais lu, beaucoup trop, et cela m'avait mis entête une foule d'idées saugrenues. L'homme à qui je me livrerais pour toujours, ou pour quelque temps, — j'avais la triste expérience des veuves ! — je voulais connaître ses pensées intimes, son passé surtout. Un beau soir donc, entre deux tasses de thé, je dis bravement à M . de Lionne : — Eh bien, oui, je vous aime. Mais, là, répon-
dez-moi franchement, en me regardant dans les yeux, — ce n'est point désagréable^ n'est-ce pas? — n'avez- vous rien, oh ! mais rien à .vous reprocher^ sinon à Tegard des hommes^ du moins à l'égard des femmes?
Il me répondit avec une gravité ingénue qui me donna envie de lui sauter au cou :
— Rien.
Mais il rougit brusquement.
— J'avais oublié une vieille aventure. Je vous avoue que j'ai commis ou plutôt que j'ai failli commettre une mauvaise, une très mauvaise action.
Tout rouge d'abord^, il était devenu pâle; j'eus presque regret de l'avoir interrogé; mais il était trop tard pour cesser d'être curieuse.
— Dites-moi tout.
— J'obéis. Il y a douze ans, J'étais en garnison à T...Cétaitletemps des grandes guerres. Nous étions hardis, trop hardis. Notre jeunesse avait une gaieté farouche^ presque féroce. Un soir que nous étions ivres — car on s'enivrait, pardonnez-moi ! — un sous-lieutenant^ plus ivre que les autres, proposa d'escalader les murailles d'un couvent voisin, et d'aller surprendre dans leur somme les pensionnaires et les nonnes. Ah ! c'était stupide et infâme. Le vin est un mauvais conseiller : pas un des hommes
qui étaient là, de braves et de hautains cœurs cependant, ne souffleta celui qui avait fait Tabjecte proposition. Nous sortîmes du cabaret en tumulte. On trouva des échelles, je ne sais où, et la muraille fut franchie, et nous courûmes à travers un grand jardin comme des goujats dans une ville prise.
— Oh! m'ecriai-je.
— Vous me méprisez^ n'est-ce pas? Vous ne serez jamais ma femme ?
— Je n'ai pas encore dit cela. Votre abominable projet, j'espère bien que vous ne l'avez pas accompli?
— Le hasard m'a sauvé d'être un monstre. Comme nous approchions du bâtiment claustral, nous entendîmes des voix, des voix très rudes, qui juraient, qui sacraient, blasphémaient affreusement. Sans nul doute des jardiniers soûls, ou des campagnards qui étaient venus apporter des redevances de fermes, ou n'importe quelles gens, étaient là en grand nombre. Oui, des campagnards, car on voyait à travers les branches des vêtements pareils à des jupes; ce devaient être de longues blouses. La peur nous prit, ou le remords, et nous courûmes aux échelles, et personne n'a jamais su que nous étions entres dans le jardin du couvent. Mais il m'est resté, à moi, un amer souvenir de cette heure mauvaise.
Ah ! l'excellent garçon ! Je l'assurai que je ne lui en voulais pas du tout, et^ un mois après, j'étais la marquise de Lionne. »
Quand nous eûmes fini de rire, — car, avouez-le^ Paventure était plaisante — je demandai à la marquise :
— Et votre mari n'a jamais connu la vérité? U n'a jamais su que c'était vous et vos amies...
— Il l'a peut-être deviné. Le soir des noces, quand il s'approcha de moi, charmant et charmé, je me mis à crier tout à coup : Jarnidieu ! Mille démons ! Tonnerre du ciel! Cornes du diable!... Seulement, ce soir-là, il ne s'est pas enfui.
H bien, moi, dit gravement Valentin au milieu de vingt éclats de rire, je vous affirme que de telles femmes peuvent exister, existent en effet! Que vous n'en ayez] jamais rencontré, c'est possible, mais qu'est-ce que cela prouve ? Vous n'avez pas vu le Tchandra-Canta, cette pierre de lune qui placée, la nuit,, au sommet d'une tour, suffit à éclairer la plaine à dix lieues à la ronde ; vous n'avez pas vu Tunicorne, ce joli cheval rose, ailé, dont le front se décore d'une grêle branche de corail, ni le petit roitelet du Bengale, tout emplumé de feu et d'or, qui prend entre ses griffes des gouttes de rosée, sans les briser, — tant sa pression est légère, — et va les semer ensuite, une à une, sur les roses altérées ; cela empêche-t-il le roitelet d'emperler les pétales, et Funicorne de sauteler en vole-
tant par-dessus les grands arbres, et la pierre de lune de resplendir sous la lune? L'observation personnelle étant forcement locale et momentanée, toute croyance négative, qui n^a point d'autre base, est absurde. Je vous le répète^ et je vous le jure : il est d'extraordinaires femmes qui, si magnifiquement belles que la nature les ait faites^ jamais ne consentent à deVoiler leur splendeur physique; qui, même en donnant leur cœur, refusent éternellement leur corps à rétreinte et leur bouche au baiser. Toute leur âme! rien de leur chair. Chastes, elles le sont, fatalement, comme :1a neige est blanche. Et non seulement cela est, mais il serait inconcevable que cela ne fût pas. Car toute chose ici-bas a son contraire, et, puisque Timpudeur parfaite existe, la parfaite pudeur doit exister aussi ; il y a la fille, donc il y a la vierge ; Messaline implique Virginie. Implacablement immaculées, les Chastes, d'un pas léger de déesse, qui ne touche pas la terre, passent sans les voir et sans s'y salir à travers nos vices et nos fanges; et telle est leur instinctive horreur de toute souillure, que si, une seule fois, une tache les atteint, elles languissent, et pleiirent, et meurent^ désespérées.
On riait encore, il reprit :
— Ecoutez-moi. Mais ne riez, je vous prie, ni pendant que je parlerai, ni quand je me serai tu. Car
je vais vous raconter l'histoire de ma seule mauvaise action et de ma plus grande douleur.
« Je la vis, je l'adorai. Elle e'tait plus parfaitement belle que les Maries agenouillées des tableaux de sainteté, et tout Finfini du rêve se prolongeait dans ses yeux bleus et purs comme une mer sans flux, qui n'aurait jamais connu d'orages. Comment cela put-il se faire, qu'elle s'attendrit pour moi? Un antérieur accord de mystérieuses sympathies nous avait-il destinés l'un à l'autre ? Dès la première rencontre, elle me regarda doucement, avec un air de me reconnaître, et lorsque j'osai, ayant à la fois dans le cœur tout le paradis de l'espoir et tout l'enfer du doute, lorsque j'osai lui dire: « Je vous aime! » la sublime jeune flUe, qui vivait seule, et lointaine, n'ayant jamais voulu de mari ni de fiancé, me répondit avec un sourire où s'épanouissait la rose mystique des divines épousailles : « Je vous aime aussi, Valentin ! »
Ce furent alors des jours, des semaines, des mois de délicieuse tendresse et de joie absolue. Dans la petite maison, bien plus loin que les faubourgs, elle m'accueillait chaque matin ; les lentes heures passaient, si brèves, moi la regardant, elle me regardant. Nous nous parlions très bas, disant de vagues choses. Et nous ne parlions pas de notre
amour ! A quoi bon ? Est-ce que toutes nos paroles^
— les plus indifférentes même^ celles qui disent : bonjour^ ou font remarquer que le temps est beau,
— est-ce que toutes nos paroles ne signifiaient pas : Je t'adore! Nos âmes étaient dans le bercement de nos voix comme deux oiseaux dans un murmure d'arbre balancé par un vent d'Eden. Sans effort d'oubli, aucun souvenir de ce qui avait été notre vie avant notre rencontre. Nous venions de naître, Tun pourPautre. Nous seuls existions, nous seuls, nous. Et si exquis, si pur, si paradisiaque m'enveloppait le charme d3 cette union que j'étais, en vérité, comme un homme qui, par une céleste grâce, aurait obtenu de voir son ange gardienne^ et d'en être l'époux!
Mais bientôt, dans ce bonheur. Je souff"ris.
Longtemps contenu par le respect, le désir s'éveilla en moi, tout à coup, furieux : non content de posséder cette ange, je voulue avoir cette femme. Oui, qu'elle m'appartînt, il le fallait. Ces lèvres roses frémiraient, plus roses, sous mon baiser, ces bras ronds et blancs, où tremblait un duvet d'or, me mettraient au cou leur lente caresse de vivante soie, et je sentirais, à travers sa chair, sur mon cœur, le battement enfiévré de son cœur 1 Ma passion devint si impérieuse et si violente, que je ne pus plus la cacher : je tombai aux pieds de mon amie,
Fenlaçant, la serrant, et^ dans un emportement de paroles bégayées, lui révêlant la brutalité forcene'e de mon désir !
Elle s'était leve'e.
Elle me regarda longuement, sans courroux, tristement.
Ah ! misérable ! en proie à ma coupable espérance, je ne compris pas ce qu'il y avait de reproches et d'angoisse dans son long et triste regard.
Elle dit d*'une voix lente :
— Ce sera comme il vous plaira.
Et elle dit encore :
— Ne venez pas demain matin. J'irai chez vous demain soir.
Toutes les plus belles fleurs du monde fleurissaient et parfumaient la chambre où je l'attendais, et sous la lueur d'une seule lampe qui pendait du plafond, tremblante, les étoffes rares des rideaux et des tentures prolongeaient des reflets sombres, chauds et mystérieux, sur la pâleur du lit nuptial. La verraisje ? tiendrait-elle sa promesse? J'allais, venais, ne pouvant tenir en place, guettant le bruit des fiacres dans la rue, le bruit des pas dans l'escalier ; lorsque la voiture ne s'arrêtait point, ou que les pas montaient rétage supérieur, il me semblait qu'une griffe de bête m'arrachait un morceau de mon cœur.
Elle entra, silencieuse.
Elle était si pâle que je crus qu'elle était morte, et que c'était son fantôme qui venait au rendezvous. Jamais martyres chrétiennes, poussées dans le cirque où rugissent les fauves, n'apparurent plus affreusement blêmes ; et elle n'avait pas aux lèvres le sourire de Textase ! Sa démarche était celle d'une condamnée innocente, qui monte à Téchafaud, résignée.
Elle vint s'asseoir près de moi, tout près, se tint immobile, sans parole, les yeux fermés, morne, et consentant.
Alors, je devinai quel crime j'allais commettre ! Je fus sur le point de m'écrier : « Allez- vous-en ! je suis infâme ! Allez-vous-en ! Partez ! » Oh! certainementj j'allais la repousser, je le devais, je le voulais ! Mais le parfum de ses cheveux me monta au cerveau, la blancheur grasse de son cou, qu'elle penchait vers moi, était toute proche de mes lèvres... Je saisis, enlaçai^ emportai Tadorée ! toujours morne, sans parole toujours, toujours les yeux fermés ! et, le lendemain, quand je m'éveillai dans cette chambre où elle n'était plus, il me restait de la divine et infernale nuit le souvenir qu'un homme garderait d'avoir, dans un cauchemar sacrilège, violé une statue de sainte.
Je me jetai à bas du lit. Je courus chez elle. Je voulais la voir, me précipitera ses genoux, lui de-
mander pardon. Je ne fus pas reçu. « Mademoiselle est malade et ne veut voir personne. » Tous les Jours, tous les jours, pendant deux mois, Je revins, et tous les Jours les mêmes paroles m'interdirent rentrée delà maison. N'importe, Je revins encore, dévoré d'une angoisse grandissante, affreuse, Et un matin, enfin, Je pus entrer. Mais ce fut parce que la porte était ouverte à tous ceux qui venaient Jeter des gouttes d'eau bénite sur le drap blanc d'un cercueil. »
Valentin cessa de parler. Et il y eut un assez long silence. Seulement l'un de nous dit àForeille de son voisin: « Croyez-vous, véritablement, que la pierrede-lune, placée au sommet d'une tour, suffise à éclairer la plaine à dix lieues à la ronde, que Tunicorne ait une branche de corail au milieu du front, et que le roitelet du Bengale prenne entre ses griffes des gouttes de rosée, sans les briser, pour aller les semer ensuite, une à une, sur les roses altérées ? y^
LA PRINCESSE DOROTHEE
ous ceux qui ont admiré, les soirs de premières représentations à FOpéra, les jours de premières auditions aux concerts du Conservatoire, la princesse Dorothée^ ou Dorothéa, héritière du duc régnant de Rosenberg, se rappellent éternellement Tincomparable beauté de cette jeune Altesse.
Sous ses cheveux abondants, en touffes^ non pas noirs^ mais très sombres^, etluisants, pareils à de For vu la nuit^ la candeur blanche de son visage se vivifiait aux pommettes d'une exquise rougeur^ — goutte de sang d'oiseau infiltrée en rond dans de la neige; son nez^ qui se busqué à peine, et dont le bout à peine se retrousse, — vieille race. et jeune
grâce, — était fier et Joli ; sa bouche étroite et charnue, ardente, s'entr'ouvrait avec l'air d'un gros bouton de rose pourpre, déchiré par une morsure de baiser; ses yeux, d'un azur profond, dont le blanc aussi était bleu, languissamment s'allongeaient sous l'ombre rêveuse des cils.
Un ange? sans doute. Une femme? certainement. Adorable, dans les deux sens du mot.
Et quand elle s'accoudait au rebord de la loge, appuyant la joue dans la paume de sa main gauche toujours nue, abandonnant sur le velours sa main droite, gantée, son buste aux belles chairs qui gonflent la faille tendue, aux contours purs cependant, avait ces lignes très chastes à la fois et très voluptueuses que tracerait sur la toile quelque Raphaël incertain encore s'il peindra une Vierge ou une Galathée.
Mais tous ceux qui l'ont vue se souviennent aussi de l'air de tristesse, qui, presque toujours, était sur sa beauté comme un brouillard de cendres grises; éteignant la Joue, la lèvre, faisant plus obscur et plus languissant l'azur du lent regard. Jamais elle n'adressait la parole ni au vieux chambellan obèse, favoris gris et triple menton rose, qui s'éboulait dans un fauteuil, derrière elle, ni à sa voisine, une roide dame d'honneur anglaise, sèche, longue, dont le cou et la tête, s'érigeant avec une maigreur d'hélice hors
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d^un buste égal et direct comme un goulot, avaient l'air d'un tire-bouchon coiffe d'un chapeau à plumes. Silencieuse, et immobile sinon quand un frisson, tout à coup, la secouait, elle semblait ne pas entendre les musiques, occupée, ailleurs, d'une mélancolie. Quiconque, triste aussi, aime à mêler sa pensée aux rêveries des attristés, devinait en elle une profonde, intense, irrémédiable peine. Une fois que je passais, le long des strapontins, sous sa loge, j'ai vu luire d'une larme inachevée ses beaux yeux sombres qui considéraient fixement le gant de sa main droite, pâle sur le velours.
Quoi donc! vraiment, elle souffrait^ elle, princesse et belle? Sa race était plus ancienne et plus illustre que celle des Bourbons de France et des Wittelsbach d'Allemagne; son père régnait, et elle régnerait^ non pas seulement sur un duché plein de roses qui a pour frontières les collines d'un vallon, mais, quand il lui plairait, sur de vastes pays riches en villes et en armées, car un fils d'empereur et deux frères de rois sans fils avaient demandé sa main ; si même ses pieds d'enfant, dédaigneux, à force d'être petits, de toute grandeur, répugnaient à monter les marches d'un trône, elle serait reine pourtant, elle rétait déjà! puisque les fronts les plus augustes s'inclinaient devant elle; puisque, célébrée en vingt langues par tous les poètes du monde, — et même par les reporters de Paris — habillée, quand telle
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était sa fantaisie, de brocart couleur de soleil et de satin couleur de lune par des couturières fées, servie par des serviteurs sylphes qui, pareils à Puck ou à M. Fieur-des-Pois, lui auraient versé, sur un signe, des larmes de rosée dans des calices de volubilis, elle ne pouvait avoir un rêve qui ne devînt une réalité ; puisque, belle comme une fille des faubourgs dont la forte gorge saine abonde sous Forléans du corsage, et superbe comme les créatures qui resplendissent demi-nues, parmi les feux de Bengale, dans les apothéoses des féeries, elle n'aurait eu, pauvresse, qu'à dégrafer sa robe, ou, cabotine, qu'à se mettre en maillot, pour conquérir Talcôve d'un roi ! Cependant elle souffrait. A cause d'un désir inassouvi? Non; tout, — même le hasard, — lui obéissait, A cause d'un amour repoussé? Non; tout le monde, — même son confesseur — l'eût aimée. Pourquoi donc souff'riez-vous, princesse Dorothée?
Autrefois, sur les grand'routes, se traînaient de lamentables hères, malingres, loqueteux, agitant, pour avertir la pitié, des cliquettes. Mais il émanait d'eux une puanteur telle, mais, par les déchirures de leurs lambeaux, on voyait s'effriter si horriblement de leur chair des croûtes d'ulcères et de dartres, — comme les écailles d'un hideux poisson mort, — que les plus charitables s'enfuyaient, écœurés, épeurés, leur jetant, avec un geste qui repousse, un peu de
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menue monnaie ou quelque morceau de miche. Car ces misérables avaient la lèpre! Eh bien^ Timmonde ladrerie, à peu près disparue aujourd'hui^ presque oubliée^ dont les mendiants les plus sordides grouillant dans d'infâmes bouges ignorent jusqu'au nom^ ' mais qui s'acharne encore^ héréditaire souillure^ à quelques descendants des antiques races royales^ — le prince de Grunsfeld, en Franconie, le marquis de Gociano, en Sardaigne, le duc d'Azaçuela, en Espagne, — eh bien! l'abominable mal, la princesse Dorothe'a Pavait! Ohl non pas sur tout son corps sain et pur, frais et lisse comme le satin doux des gardénias. Mais, là, sur le revers de sa main droite éternellement gantée, cette rondeur salement rose et jaune, cette plaie éclose, molle ici, sèche là, qui s'écaille, pareille à quelque abjecte fleur, c'était la lèpre ! Les plus célèbres m.édecins d'Europe, — après serment de ne jamais révéler le secret épouvantable, — avaient été appelés, consultés. Nul remède! nul espoir de guérison! Un empirique, il est vrai, avait paru croire que le mal pourrait disparaître un jour, brusquement, sans motif appréciable; mais les graves praticiens s'étaient moqués de ce charlatan. Toujours, toujours, elle garderait l'ignoble tare, — elle, si divinement pure! Q.ue lui importait d'être la fille d'un souverain, et d'être illustre, et d'être belle? La lèpre! la lèpre 1 Aucune joie non troublée^ aucune
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espérance permise^ aucun hymen^ hélas! possible. A qui oserait-eile donner cette main qu'un chien n'aurait pas léchée?
Elle vivait donc, désolée, au milieu des luxes et des gloires. Et son désespoir, un jour, s'accrut encore, affreusement, ce fut quand elle aima.
Celui dont elle s'éprit, l'Altesse, n'était pas le fils de l'empereur, blafard et blond buveur de bière, dont, au galop de son cheval, on voyait, les jours de revue, sursauter le vaste ventre, ni le fils du roi du Nordland, pâle et chétif héritier, qui avait les écrouelles; c'était un jeune homme de Paris, doux et beau. Un étudiant peu riche, sans doute, car sa redingote, râpée et propre, boutonnée jusqu'au cou, laissait à peine voir une ligne de linge; ou, qui sait? quelque poète inconnu, en proie à la misère et aux songes, qui dort dans les draps douteux d'un petit hôtel en rêvant aux fourrures de bêtes, aux étoffes écarlates où les peintres aiment à coucher leurs odalisques nues.
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et qui guette dans la jupe austère des demoiselles du bouillon Duval un reste du frisson céleste dont palpite la robe ailée de la servante immortelle Hébé! En somme^ un pauvre diable. Mais, depuis toute une année^ il la suivait, partout, partout, d'un peu loin, avec un si respectueux acharnement; il y avait dans ses yeux, à la fois, tant d'extase éblouie et de timide tendresse et d'effréné désir que la princesse Dorothée, enfin, s'émut à cause de lui.
Douée d'un instinct qui, malheureusement pour elles, n'appartient pas à toutes les femmes, elle comprit qu'elle se trouvait en présence d'une passion vraie, absolue, immuable. Alors, — contagion adorable de l'amour! — elle aima éperdument, comme elle était aimée; malgré les courtisans jaloux et le courroux redoutable du père, — quand méme, dans la galerie de Rosenberg, eussent dû frémir d'horreur les armures des chevaliers et rougir de honte les portraits des ancêtres royaux, — elle aurait voulu se livrer tout entière, princesse et femme, auguste et belle, à ce jeune homme inconnu dont elle savait à peine le nom, entendu par hasard. Mais elle ne pouvait pas! elle ne pouvait pas! La lèpre baisait déjà la main qu'il eût baisée. Peut-être, quelque jour, obéissant à un ordre, ou par lassitude, eût-elle épousé un roi qui n'aurait vu^n elle que l'héritière d'un duché; mais se donner — avec sa souillure, hélas! —
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elle adorée^, àFadoré; s'exposer, pendant qu'elle sWfrirait blanche et délicieusement belle, à le voir détourner la bouche, les yeux, plein de dégoût^ — c^était impossible, cela! Certains soirs, hésitante, elle concevait le projet de cacher à Tamantrafifreuse plaie en fleur; non ! non î Tamour absolu implique la loyauté parfaite. D'autres jours, elle se disait que, tout ébloui d'elle, il ne verrait pas la seule tache de tant de pureté, l'ombre unique de tant de splendeur; chimère: le mal, hideux, était fatalement visible. Elle ne croyait pas, elle n'osait pas croire à l'aveuglement sublime de l'amour. Torturée, elle résolut de fuir. Elle le vit une dernière fois, au théâtre, — elle avait dans ses regards acharnés sur lui la contradiction poignante des consentements passionnés et des implacables refus! — et, le lendemain, comme on s'échappe, elle quitta la France.
Elle était à Pétersbourg. Elle n'avjit pas oublié, se désespérait sans cesse. Ils étaient à demi consolés déjà^ ceux que l'absence console. Une fois^ ses yeux errant parmi les bibelots d^une table s'arrêtèrent machinalement sur un papier imprimé qui était là. Elle se leva, avec un cri. Le papier imprimé, une feuille française, racontait qu'un étudiant, à Paris, avait voulu s"'asphyxier, avait été secouru à temps; et le nom, l'adresse du jeune homme étaient indiqués dans le fait-divers. Elle reconnut le nom 1 II avait voulu mourir, celui qu'elle aimait tant, mourir à cause d'elle partie, disparue, à jamais perdue. Perdue? non, il la reverrait/lui parlerait, la posséderait! Elle ne résistait plus. C'en était fait. Elle voulait bien. Pourvu qu'elle n'arrivât pas trop tard ! Oh I s'il avait renouvelé l'horrible tentative! S'il était mort! Non, non,
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elle arriverait à temps. Et où donc était-elle, pendant qu'elle songeait ainsi? Dans le wagon qui remportait, seule, vers la France. Quatre jours et trois nuits, haletante, ravie, elle eut, éveillée ou en songe, cette rêverie unique : le voir, lui mettre les bras autour du cou, lui dire : « Je t'aime! je t'aime! » La main, la triste main, est-ce qu'elle n'y pensait plus? Certes, elle y pensait, mais sans angoisse à présent. Puisqu'il l'aimait assez pour avoir voulu mourir, il Taimerait assez pour lui pardonner de n'être pas parfaite. Elle lui dirait la vérité, la lui montrerait, hélas ! (( Mais vois comme je suis adorablement belle, et combien je t'adore ! » Et elle n^avait plus peur d^être repoussée, ni dédaignée; car^ enfin^ elle avait foi! foi dans le généreux amour que rien ne décourage, lorsqu'il est vraiment l'amour^ et dont rien ne triomphe.
Arrivée à Paris, le soir, elle se jeta dans un fiacre^ se fit conduire à l'adresse indiquée^ et, violente, rose, les cheveux défaits, les yeux fous de joie, entra comme un éblouissement dans la petite chambre où il rêvait, accoudé sur là table, la tête entre les mains, près de la lampe. ^
Il se leva et chancela, stupide d'ivresse. Puis^ tout à coup, sans chercher à comprendre, sans une question, sans une parole, il se jeta vers elle, les bras éperdument ouverts.
LA PRINCESSE DOROTHÉE I Sg
Mais elle, — oh! qui ne voulait rien refuser pourtant! — elleTécarta d'un geste, et, détournant le visage^ rougissante, elle lui tendit sa main droite^ dégantée.
Il la couvrit, cette main, de cent baisers ardents.
Alors, stupéfaite^ et heureuse! et pleine d'une gratitude infinie, la princesse Dorothée le regarda doucement pendant qu'il levait vers elle des yeux extasiés; et elle regarda aussi sa main, — sa main qui, guérie pendant le voyage ou soudainement guérie, était saine et pure et fraîche et lisse comme le satin vivant des doux gardénias.