‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 16 sur 33 · A MADAME JULIETTE CHARDIN · texte numérisé non relu

A MADAME JULIETTE CHARDIN

Madame^

l'o^e vous dédier cette étude écrite d'auprès vos souvenirs personnels et ceux de notre cher et illustre ami le docteur Delton ; laissant dans Vombre^ selon votre désir ^ mais avec regret, cette partie du dénoûment oii votre conscience, trop subtile, veut voir une faute à la charge de Juliette, oîi le lecteur n'aurait vu sans doute qu'un devpir accompli ; car la promesse faite à Elias Jie devait pas remporter sur un serment antérieur , et J uliette, j;oz/r avoir été la consolation d'un moribond fi était point dégagée de faire le bonheur d'un

vivant. Tel fut lavis de M. Chardin, aujourd'hui votre mari, et du docteur Delton ; tel est encore celui de votre humble et respectueux serviteur^

Mai 1868,

ANS son remarquable traite Uber die Krankheit^er Kinder und ihren EnUvickelung ^^ der moralischen Krœfte, c'est-à-dire ;D^5 maladies du premier âge et de leur influence sur le développement des facultés morales^ le professeur Spitzberg, vice-président de Tacadémie des sciences médicales de Dusseldorf, met en lumière plusieurs exemples* de précocité vraiment extraordinaires chez des enfants de sept ou huit ans malades depuis leur naissance, et croit pouvoir en tirer cette conclusion, que, dans les cas où de continuelles souffrances n'oblitèrent pas absolument l'intelligence des jeunes malades, elles peuvent au contraire en précipiter l'épanouissement. Les innombrables réflexions sur lesquelles le docteur Spitzberg appuie son système ne pourraient qu'intéresser vivement la plupart de mes

lecteurs ; mais il me serait assez difficile de les exposer, ces réflexions étant, de leur nature, si délicates, si subtiles, et, d'autre part, formulées en un langage si peu mesuré à la portée présumable des esprits ordinaires, qu'il m'a été radicalement impossible d'en comprendre une seule. Je me bornerai à ajouter que la vie et la mort du jeune baron Elias de Borg, qui forment le sujet de cette étude, semblent militer assez vigoureusement en faveur de la théorie cidessus mentionnée. Néanmoins, mon désir étant d'écrire un conte et non de fournir des armes contre ses adversaires à l'honorable vice-président de l'Académie des sciences médicales de Dusseldorf, je n'empêche pas les personnes qui tiennent pour le professeur Spitzermann contre le professeur Spitzberg de s'écrier qu'une exception ne saurait affirmer une loi; et quant à ceux de mes lecteurs qui, ne connaissant en aucune manière ni l'un ni l'autre de ces illustres antagonistes, seraient simplement choqués de l'apparente invraisemblance de mon récit, ils sont instamment priés déconsidérer que la vie réelle préser^te quelquefois à l'observation des incidents et des caractères bien supérieurs en singularité aux imaginations les plus saugrenues des poètes et des romanciers.

Vers la fin de l'année i853, un des membres importants du parlement de Christiana, le comte Nils-

l'enfant amoureux 145

Agrippa de Borg, que son origine illustre et sa fortune réputée immense recommandaient depuis longtemps à l'attention de la cour de Stockholm, eut l'honneur d'être choisi pour représenter à Berlin S. M. le roi Charles XV. S'il maintint, comme il convenait, dans les relations diplomatiques, l'honneur du nom suédois, il compromit étrangement la dignité de son caractère officiel par sa liaison, d'abord secrète, mais bientôt scandaleuse, avec la fille d'un colonel prussien; conduite qui lui valut de la part du roi son maître, en même temps qu'un blâme sévèr^, le conseil de réparer sur-le-champ sa faute en épousant la Jeune fille. Celle-ci étant pauvre et de naissance médiocre, le comte^ qui avait d'ailleurs d'autres projets, ne céda qu'avec beaucoup de répugnance. Sa soumission trop évidemment contrainte ne le fit pas rentrer en grâce, et il fut rappelé dans l'année même de son mariage. Très humilié de sa déchéance, il s'en prit à madame de Borg. Celle que, maîtresse, il avait adorée, épouse, lui devint odieuse. Loin delà conduire à Stockholm, il la contraignit d'habiter en toutes saisons un château lugubre, à peu près en ruine, situé en Norwège, dans la malsaine contrée de Dormsoë, et 011 la comtesse, déjà malade de la poitrine, ne devait selon toute apparence vivre que peu d'années. Elle aurait pu résister, se

plaindre au roi; faible et triste, elle consentit. Lors-

qu'on la conduisit en Norwège, elle était enceinte. Chétive^ elle donna le jour à un enfant plus chétif. On le nomma Elias. Le comte ne se montrait à Dormsoë qu'une fois l'an^ à l'époque des chasses. Alors l'antique habitation se remplissait d'hôtes et de bruit^ de piqueurs chantant dans les cours, de chevaux hennissant dans les écuries. Le soir, il y avait de longs repas tumultueux où madame de Borg n'était point priée de paraître. Son mari ne la visitait que le jour de son arrivée et le jour de son départ. C'étaient de courtes entrevues. Lorsqu'il aperçut pour la première fois Elias pâle, malingre, la poitrine en voûte^les jambes en cercle, et s'aidant de ses mains pour marcher^ de sorte qu'il ressemblait à un jeune animal, le comte demanda : « Qu'est-ce que c'est que ce monstre-là? — C'est » notre fils, » répondit la mère offensée, a Dites le » vôtre, madame, » répliqua M. de Borg, et il sortit. Dans ce climat^ par ces chagrins^, l'état maladif de la comtesse s'aggravait d'heure en heure. Bientôt elle ne quitta plus sa chambre, une chambre ancienne, très profonde, qui avait de grandes. fenêtres. Elle restait là tout le jour, à demi couchée dans un large fauteuil et considérant, à travers les vitrages, le vaste ensemble mélancolique de la forêt sombre et du ciel ténébreux. Elias, qui avait cinq ans, jouait à côté d'elle, rampant. C'étaient des heures d'une

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