‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 17 sur 33 · L ENFANT AMOUREUX I · texte numérisé non relu

L ENFANT AMOUREUX I

tristesse affreuse. Le soir, elle pleurait. L'enfant, dont l'intelligence se développait avec une rapidité peu fréquente, s'efforçait de consoler sa mère d'une douleur dont il paraissait deviner la cause. Mais la comtesse n'osait point garder trop longtemps Elias auprès d'elle, craignant qu'il ne fût malsain pour ce pauvre être déjà si maladif de demeurer enfermé dans une chambre presque mortuaire, où l'odeur douceâtre de quelque potion se mêlait seule à l'atmosphère fadement tièdequi émane des phthisiques proches de leur fin. Lorsqu'un blanc rayon septentrional venait à caresser les vitres, elle montrait le soleil à Elias, le soleil et les bois, et lui disait : ^a Va jouer, Elias. » L'enfant partait. Aucun domestique ne l'accompagnait, la défaveur du maître autorisant la répulsion qu'inspirait le misérable petit. Il courait par la forêt, se roulant dans les fougères, s'enchevêtrant dans les branchages. Souvent, au sommet d'un mamelon, son pied, si peu sûr, lui manquait, et il dégringolait au fond de quelque gorge au péril de sa vie, les vêtements souillés, les mains sanglantes, échevelé. Quand il se sentait las, il se couchait à plat ventre dans les bruyères; et les bûcherons, qui vont deux par deux, portant sur leurs épaules accouplées d'énormes sapins flexibles, croyaient parfois, entendant le bruit de sa respiration haletante et la plainte des branches opprimées^

qu'il y avait un jeune loup qui était là. Puis il revenait, et la comtesse, de sa fenêtre^ le voyait arriver et lui criait : «Viens vite! » Il s'elancait, il franchissait la pelouse en quelques bonds de chamois blessé, il enjambait les escaliers en se cramponnant à la rampe, il tombait enfin, las à perdre haleine^ aux pieds de sa mère^ et la mère, un instant joyeuse, baisait avec emportement cette chevelure éparse, mêlée de ronces, et prenait entre ses genoux ce corps difforme et le cachait dans ses jupons afin de ne voir que le visage de son fils, si pâle, si triste, pareil au sien.

Ainsi vivaient les deux de'laisse's, malheureux et sans autre consolation que leur mutuel amour. Privé deTun, que serait devenu Tautre? Un jour, la comtesse, plus malade^ dut s'aliter. M. de Borg, appelé par une lettre de sa femme, ne vint point à Dormsoë. Elias avait huit ans. « Pardonne à ton père, » dit la mère en mourant. Elle fut enterrée près du château, dans la forêt. On ne vit pas pleurer l'enfant. Le nombre des serviteurs, déjà très limité^ fut encore restreint. Il ne demeura qu^un vieux intendant, presque aussi infirme que son jeune maître. Ainsi Elias était seul. Il avait été sauvage^ il devint farouche. Il restait des jours entiers dans un bois de sapins, non loin du tombeau de sa mère. Ceux qui passaient entendaient d'étranges paroles qu'il adres-

l'enfant amoureux 149

sait à la pierre muette. Parfois, la nuit^ il ne rentrait pas et dormait sur Taffreuse terre humide^ garanti du vent glacial par le mur du sépulcre. Il y avait dans le château une bibliothèque riche de quelques centaines de volumes; Elias passait dans la galerie des livres les rares instants que lui laissaient ses vagabondages à travers les futaies. Cependant il lisait peu; il semblait interroger les livres sans oser les ouvrir, demeurant des heures entières à considérer d'un œil fixe quelque reliure vermoulue. Il avait neuf ans. Il ne grandissait pas. Ses difformités s'accusaient chaque jour davantage. Il serait nain, boiteux et bossu. Il avait conservé sa figure du premier âge^ pâle et triste, qu'aimait sa mère. Il était très sombre. Il parlait rarement. Un jour le vieux domestique lui dit ; « J'ai appris que , M. le comte, votre père, vient de se remarier.» Elias ne sembla pas entendre, et il alla dans la forêt. Il s'était fabriqué lui-même des béquilles, en bois de mélèze, afin qu'elles durassent très longtemps. Une paraissait point qu'il désirât ou espérât une vie différente de celle qu'il menait alors. Le comte, pensait-il sans doute, laisserait vivre le fils là où il avait laissé mourir la mère. Cela était probable ; mais il n'en fut pas ainsi. Sa deuxième femme ne lui donnant point d'enfant, M. de Borg, qui n'était plus jeune, commençait à craindre que son nom et sa for-

I 5o L*AMOUR QUI PLEURE ET L^AMOUR QUI RIT

tune demeurassent sans héritier. Il se souvint du petit monstre aperçu à Dormsoë.Un soir, Elias était dans la galerie de livres, silencieusement absorbé parla contemplation d'un \olumineux in-folio que la lueur d'une lampe àlamain traversait d'une bande d^or pâle; un pas inconnu se fit entendre derrière lui, et une voix presque dure l'appela par son nom. Le comte venait chercher son fils pour le conduire à Paris, espérant que la science des médecins français parviendrait peut-être à lui faire un héritier tolérable de ce ridicule avorton.

Au coin de Tavenue de Marigny et du faubourg Saint-Honoré^ on voit un hôtel^ maintenant inhabité, d'aspect sévère. Ce fut la demeure de M. de Borg. Le premier étage contenait les salles de réception, et le second Tappartement personnel du comte. Le troisième e.ait spécialement réservé au baron Elias. Après avoir traversé Tantichambre, on entrait dans un salon tapissé de velours noir et orné de quelques portraits de famille séparés par des panoplies dont l'une, celle qui se trouvait en face de la porte principale, était surmontée d'un large nœud de ruban d'or où se lisait, en lettres carmine'es, Tantique devise de la maison de Borg : Sumus quifuimus. Après le salon, la bibliothèque. La troisième pièce était une chambre à coucher, obscure tant elle était vaste, et que singularisaient de pesantes ten-

tures de satin cramoisi sombre surchargées d'armoiries en cuivre peint; il y avait au fond^ dans un coin morne, un lit d'ébène massif, sans sculptures, très grande très haut, qui ressemblait à un sépulcre de marbre noir. Cette chambre était triste et ce lit était lugubre comme s'ils avaient eu le pressentiment d'une agonie. Les appartements et les meubles témoignent quelquefois d'une sorte de prescience de leur destination. A côté du lit, une portière en étoffe, presque toujours à demi relevée, permettait d'apercevoir un large balcon qui donne sur la cour intérieurede l'hôiel et que la fantaisie du jeune baron avait transformé en une serre opulente, à la toiture et aux murs de cristal. Mais le voisinage de ce jardin suspendu^ plein de floraisons éclatantes et d'arômes délicieux, ne réussissait pas à égayer la sombre chambre de repos : elle était une tombe^ avec des fleurs à Tentour.

Dix-huit mois après son départ de Dormsoë, un matin de novembre, Elias était dans cette serre^ le corps enveloppé dans l'épaisseur des feuillages, la tête appuyée à l'une des murailles transparentes.

Il avait onze ans. Il était pâle de cette pâleur de momie que donne à la peau la périodicité de la fièvre. Ses cheveux, longs, directs, presque blancs tant ils étaient blonds, serraient, comme entre deux plaques de vermeil dédoré^ un front volumineux qui

l'enfant amoureux 1 5 3

surplombait le reste de la face, approfondissant Tazur triste des yeux et prolongeant une ombre jusqu'aux ailes trop minces du nez. La bouche crispait des lèvres sans couleur, déformées par l'habitude d'une torsion méchante. Il y avait je ne sais quoi d'anormal et de contraint dans le dessin des traits; çà et là se détiraient quelques rides; et ce visage exprimait une grande lassitude, la lassitude de la précocité.

Par le vitrage où s'appuyait la tête du jeune baron^ on pouvait apercevoir, au delà des bâtiments intérieurs de l'hôtel de Borg, une partie de la cour et la façade tout entière d'une maison voisine. C'était à une fenêtre^ d'ailleurs fermée^, de cette maison que s"'attachait le regard d'Elias, regard fixe où se lisait l'angoisse d'une longue déception. Depuis deux heures Fenfant était là, invisible, guettant. Soudain, la fenêtre qu'il observait s'étant ouverte^ une femme très jeune, blonde, une jeune fille sans doute, s'y accouda, lointaine et gracieuse. Les yeux d'Elias, éblouis, se fermèrent; il retira vivement sa tête, ainsi qu'un homme perdu dans des ténèbres recule devant la lueur inespérée d'un flambeau; mais bientôt, et lentement, pour s'habituer à la splendeur de l'apparition, il se rapprocha de la vitre en relevant peu à peu ses paupières, et enfin, la bouche ouverte, les yeux béants, demeura immobile. Le mé-

i54 l'amour qui pleure et l^amour qui rit

chant pii de ses lèvres s'était détendu en un sourire extatique; par instant ses narines se gonflaient comme aspirant un parfum lointain^ et il semblait extraordinairement heureux. Il resta ainsi très longtemps. La jeune fille accoudée à sa fenêtre ne se doutait guère de la joie que donnait sa vue à un pauvre enfant malade qui la contemplait de si loin. Elle semblait plongée en un rêve doux et long. Il se pouvait qu'elle attendît quelqu'un, car ses regards interrogeaient fréquemment Tallée d'une porte cochère située en face de sa croisée. Ce fut de ce côté que se montra bientôt un homme aux allures élégantes, qui la salua d'un geste familier, traversa la cour et disparut sous la marquise d'un perron. Elias, instinctivement, avait baissé les yeux; beau, un instant, de tendresse et de joie, il était devenu hideux; ses yeux, exorbitants, semblaient deux boules rouges ; il mordait ses lèvres convulsivement^ et par une vitre mqbile de la serre sa tête grimaçante s'allongeait vers le nouveau venu au bout d'un cou membraneux et maigre comme celui d'un jeune vautour. Quand il releva sOn regard, craintivement, la fenêtre avait été refermée, la vision s'était évanouie. Alors, par suite d'une brusque affiuence de sang à la gorge, Elias fut pris d'une toux rauque, profondément sonore, déchirante. Cependant il ne quittait point son poste, espérant qu'un incident

l'enfant amoureux i55

nouveau ramènerait l'idole à la portée de son culte. Il attendit. Par moments^ il parlait. « Cestun parent, peut-être. » Il toussait un peu moins fort et il ajoutait : « Oui^ oui, son frère, sans doute. » Mais tout à coup il secouait furieusement la tête. « Son frère ne viendrait pas tous les jours. Ce ri'est pas ainsi que Ton attend un frère. » Et sa toux devenait plus déchirante. Quand le mélancolique observateur fut certain que la jeune fille ne reparaîtrait plus à la fenêtre, il recula lentement^ parmi les branches confuses des arbustes, jusqu'au milieu du balcon, et commença de marcher, le front bas, la bouche tordue, les mains crispées derrière le dos.

Elias, marchant, était pitoyable; son épine dorsale, déviée et bosselant rintervalle de ses deux épaules, le contraignait à se traîner péniblement voûté; il était nain, au surplus, et bancal; son costume, qui ne variait jamais, se composait d'un surtout de velours grenat sombre, assez court et peu ample^ garni de fourrures, et d''un pantalon presque collant en étoffe noire. Ainsi vêtu, ce corps chétif, vieillot, brisé, que surmontait une face pâle à l'expression sournoise et farouche, pouvait faire songer à quelque Tom Pouce chargé de représenter dans un spectacle de foire le personnage de Louis XI, tel que le •* comprenait le comédien Ligier.

Il se traînait silencieusement, s'arrêtait quelque-

lois pour cueillir une fleur, une fleur blanche le plus souvent, la considérait avec douceur comme s'il y trouvait quelque analogie avec un objet cher et absent, puis tout à coup la froissait^ la jetait à terre, piétinait dessus, et reprenait sa marche pe'nible, la tête plus basse, la lèvre plus amèrement tordue.

Un domestique entra et dit : a Monsieur le baron veut-il consentira recevoir M. le docteur Delton?» Elias ne parut pas avoir entendu. Accoutumé sans doute aux façons de son jeune maître, le valet ne répéta point sa question et se tint immobile devant la porte. L'enfant continuait sa promenade mélancolique. Enfin, après un long silence : « C'est bien, » dit-il de cette voix aiguë qui est particulière aux nains; et, le domestique s'étant respectueusement écarté, Elias passa dans la chambre à coucher, où le docteur Delton venait d'être introduit.

On connaît le docteur Delton, sinon pour Tavoir vu, du moins par le magnifique portrait qu'en a donné Flandrin, et qui fut l'un des plus grands succès du Salon de peinture en i852. Sur cette toile, le savant spécialiste n'a pas encore trente ans. Il n'a pas changé depuis. Peu d'hommes sont doués d'un aussi beau visage. L'expression un peu hautaine de son front ne contredit pas absolument la familiarité de son sourire, mais la bonté de sa lèvre ressemble

l'enfant amoureux iSy

à de la clémence. Ce sourire a fait des ennemis au docteur Delton. Au surplus^, Fétrangeté de ses doctrines, les résultats souvent merveilleux de ses traitements, le recommandent d'une façon suffisante à l'antipathie de quelques praticiens moins heureux. On sait qu'il attribue une large part d'influence à la santé de Pâme sur la santé du corps; à propos d'un homme, connu pour très peu honorable, qui avait journellement des digestions pénibles^ il disait : a Ce sont les bonnes consciences qui font les bons estomacs^ et Ton ne se gue'rit pas d^un remords avec un vomitif. » Diverses circonstances où il a fait preuve d'une sensibilité assez rare chez ses confrères lui ont valu de la part de l'un d'eux la qualification injurieuse de médecin romanesque. Tout le monde se rappelle la généreuse conduite du comte de T***, devenue célèbre par suite de l'indiscrétion d'un ami. La comtesse de T*** se mourait d'une maladie de poitrine, et, n'ignorant point son état^ elle s'attristait affreusement. Il avait été statué dans le contrat de mariage des deux époux qu'à la mort de l'un d'eux les objets à son usage personnel, tels que bijoux, vêtements, lingeries, appartiendraient non pas à répoux survivant, mais aux collatéraux du décédé. Pour écarter de l'esprit de sa femme l'idée d'une mort prochaine,[le comte convertit sa fortune, assez considérable, en parures de toutes sortes;

chaque matin, la malade recevait quelque présent d'un prix énorme. Quand elle mourut, son mari était ruiné; mais elle était morte en se croyant sauvée, heureuse. On raconta que les conseils du docteur Delton avaient dirigé le comte. A des personnes qui, enrappelantcetteaventure, alléguaient unjourcontre lui que l'avenir d'un homme sain et destiné sans doute à une longue vie ne devait pas être sacrifié aux satisfactions peu durables d'un mourant, le médecin répondit que les derniers Jours des moribonds ne constituaient pas à ses yeux un avenir moins respectable que les nombreuses années futures des gens bien portants; que, d'ailleurs, il n'était pas toujours louable de raisonner très subtilement, et que, quant à lui, il prenait volontiers le parti des malades, ceux-ci étant les faibles.

Elias entra dans sa chambre sans saluer, alla directement vers une chaise longue placée dans un coin très sombre de la vaste pièce, s'y assit en ramenant ses jambes l'une sous l'autre, et de là, enfin, tourna.vers le docteur des yeux durs et méchants. M. Delton, depuis longtemps accoutumé à la mauvaise humeur des malades, feignit de ne point prendre garde à cette hostilité manifeste.

« Bonjour, Elias, » dit-il en s'avançant de quelques pas.

L'enfant ne bougea point.

L*ENFANT AMOUREUX iSg

« Ne me donnerez-vous pas la main aujourd'hui? y> reprit le docteur en souriant.

Elias repondit :

« Vous voulez avoir ma main pour me tâter le pouls.

— Je vous Jure que je n'ai pas la moindre envie de vous tâter le pouls, repartit M. Delton en s'asseyant près de la chaise longue. Est-ce que j*en ai besoin, d'ailleurs? Je sais parfaitement que vous avez la fièvre. Voulez-vous que je vous dise comment vous avez dormi? Très tard, fort peu et fort mal. Vous toussiez souvent. Vous entendiez dans vos oreilles des bourdonnements faibles et innombrables comme le seraient les bruits d'une armée de fourmis en voyage. Vos tempes battaient. Vous,aviez très soifj surtout dès que vous aviez bu. A peine alliez-vous vous assoupir malgré la fade et chaude atmosphère dont il vous semblait être enveloppé, que vous vous agitiez en sursaut; et, serré à la gorge par la corde d'un bourreau invisible, vous avez pu rêver deux ou trois fois qu'un animal pesant s'accroupissait sur votre poitrine.

— Vous êtes très savant, fit Elias d'un ton amer.

— Ma foi oui, assez savant pour vous guérir. » En parlant ainsi, M. Delton prit dans sa main

les petites mains chaudes et moites de l'avorton ; il l'enveloppa d'un bon regard de père et ajouta :

i6o l'amour qui plfajre et l'amour qui rit

(( Voulez- vous que je vous guérisse, mon pauvre et cher enfant?»

Il y avait une telle tendresse, une sympathie si évidente dans les yeux et dans la voix du docteur, qu'Elias se sentit ébranlé dans sa résolution d'être froid et mauvais. Son visage s'éclaira. Mais ce ne fut qu'une lueur, et il répondit d'une voix aigre et heurtée :

a Oui, vous me guéririez, c'est-à-dire que vous m'empêcheriez de mourir. Je vous ai compris, n'estce pas? Eh bien, nous ne pouvons pas nous entendre. Être guéri! Savez-vdus ce que cette parole veut dire pour moi ? C'est être grand, c'est être droit, c'est ne pas avoir une bosse sur le dos, les jambes en arc et les pieds tordus; c'est ressembler aux gensqui passent dans la rue et qui ne boitent pas; c^est pouvoir être un jour heureux et malheureux de la façon dont les autres le sont. Il y a des hommes; je voudrais qu'ils pussent ne pas me prendre en dégoût rien qu'à me voir. Il y a des femmes; je voudrais qu'elles pussent m'aimer. Voilà comment je souhaiterais d'être guéri. Mon ambition dépasse votre pouvoir, n'est-il pas vrai? Qu'est-ce donc que vous pouvez pour moi? Délivrer mon front, mes joues, tout mon corps de la chaleur incessante qui l'enveloppe? A quoi bon? J'aime la fièvre qui endort ma pensée et l'isole de la réalité. Prolonger ma vie de

l'enfant amoureux i6i

cinq ou six années^ peut-être même détruire en moi le germe de cette phthisie héréditaire qui me consume peu à peu? Enfin me faire vivre^ mais vivre contrefait? Je ne le veux pas. Vous m'entendez. Je vous dis que je ne le veux pas. Que ma sainte et miséricordieuse mère soit bénie! ajouta-t-il d'une voix plus douce ; n'ayant pu me donner de quoi être heureux, elle m'a légué de quoi mourir. »

Elias se tut. Il avait les pommettes très rouges et le front luisant d'une moiteur presque froide. Le docteur le considérait en silence et d'abord rie répondit pas.

c< Il est certain, dit-il après une longue pause, qu'il est situé hors de toute puissance humaine de vous rendre droit et bien fait. Guérir^ pour vous, ne peut être que vivre.

— Eh bien, laissez-moi mourir.

— Non, vous pouvez être heureux. Ne me regardez pas avec ces yeux mélancoliques et méchants. Je vous répète que vous pouvez être heureux. Vous êtes contrefait? N'importe. Artiste ou savant, faites de grandes choses; la beauté de Tœuvre rachète la difformité de Touvrier. D'ailleurs, vous êtes puissamment riche; voilà de quoi vous faire respecter, monsieur le baron. Laissez-moi vous guérir; je réponds du reste.

— Je ne serai pas aimé, dit l'enfant.

— Des femmes? Vous avez onze ans, et Je ne pense pas que vous soyez amoureux de'jà. y>

Elias frissonna. M. Delton ne parut point remarquer ce mouvement que Penfant attribua à sa maladie en disant : « J'ai la fièvre.

— Oui, fit le docteur, c'est votre heure. » Et il continua :

(( La crainte de ne pas être aime ne constitue donc pas un obstacle à votre bonheur immédiat. Quant à l'avenir, ne vous effrayez point. Pourquoi ne seriez-vous pas aimé un Jour ? On peut vous parler de ces choses parce que les souffrances vous ont fait homme avant Tâge. L'âme des Jeunes malades est remarquablement sensible; leur intelligence se développe avec une précipitation surprenante ; et cette précocité existe chez vous à un point où Je ne Tai Jamais rencontrée chez les enfants les plus... »

M. Delton hésitait.

« Les plus rachitiques, acheva Elias.

— Donc, reprit le docteur, parlons des femmes. J'en ai vu beaucoup, et d'une façon tout à fait propre à acquérir quelque connaissance de leur caractère. Les médecins apprennent bien des choses, et ils n'ont pas besoin pour cela d'être de grands observateurs; on ne leur cache rien. Eh bien, Je vous, affirme qu'il est par le monde des femmes si

l'enfant amoureux i63

adorablement bonnes, que le nom de femme, si toutes étaient comme quelques-unes^ serait, appliqué aux anges du ciel, une qualification trop élogieuse. Espérez, mon cher Elias, les femmes ont pitié.

— Pitié! répéta Tenfant avec une grimace.

— Oui. Supposons qu*à vingt ans vous rencontriez une de ces femmes, exceptionnelles sans doute, moins rares en effet que ne se l'imaginent les gens du monde, le premier sentiment qu'elle éprouvera pour vous sera de la pitié. Mais vous êtes noble, vous êtes riche, soyez bon, soyez glorieux, et, surtout, aimez-la, celle qui aura eu miséricorde. La tendresse que vous lui inspirerez, pour être née de la compassion n'en sera pas moins de Tamour comme vous le rêvez, enfant^ et comme vous le comprendrez, homme. »

Le docteur parla longtemps avec cet enthousiasme communicatif qui distingue son éloquence; il ne tarda pas à produire une assez vive impression sur l'âme de son malade. Avant même que M. Delton eût achevé, Elias se leva, marcha rapidement par la chambre, et, comme s'il eût été seul, il se parlait tout haut à lui-même.

« Cela serait possible ? Il se pourrait qu'une femme ne repoussât pas un misérable avorton comme moi ? N'étant pas fait comme les autres^ on

pourrait être aimé comme eux? Oh! s'il se pouvait ! »

Il s'écriait ainsi, les cheveux volants^ les yeux traversés de flammes^ et alors, n'eussent été les tortillements saccadés de sa marche, il eût été beau, tant la joie ressemble au soleil qui fait de Tombre un incendie et d'un chaume un toit d'or.

(( Maintenant, Elias, reprit le docteur qui voyait l'enfant parvenu au degré d'excitation où il avait jugé à propos de le faire arriver, maintenant, ne voulez-vous pas que je vous guérisse? »

Elias revint s'asseoir sur la chaise longue^, regarda fixement le médecin et dit :

(( Vous le pourriez ? Vraiment?

— Je le crois.

— Eh bien! je le veux. Que faut-il faire? Ordonnez. J^obéirai.»

M. Delton demeura un instant silencieux, puis il dit, en jouant avec les pâles cheveux du malade:

ce Puisque vous voilà raisonnable, mon cher Elias, écoutez-moi. Quand votre père vous a conduit à Paris^, il y a dix-huit mois, je vis tout d'abord qu'il serait impossible de redresser votre corps. Vous étiez contrefait ; vous deviez le demeurer; mais je ne concevais aucune inquiétude sérieuse à propos de votre vie : le mal que vous sembliez devoir hériter de votre mère n'affirmait point encore ses

l'enfant amoureux ' i65

symptômes^ et Ton devait espérer qu'il serait possible de le prévenir. Durant les premières semaines, tout alla bien ; aucunes complications ne semblaient sur le point de surgir, et j^aurais certainement répondu de vous. Mais bientôt votre état s'est aggravé soudainement; vos Joues se sont creusées; par suite d'une insomnie persistante, vos yeux se sont injectés de sang ; votre respiration a cessé d'être régulière; parfois elle est rauque et sifflante, comme en ce moment; enfin la fièvre est survenue. Cette explosion rapide d'une affection que je n'avais pas jugé devoir se manifester avant plusieurs années m'a grandement surpris; j'en ai cherché la cause; je ne Tai pas trouvée, mais il doit y en avoir une. »

Elias fronça les sourcils: la défiance revenait.

« Cette cause, pour vous guérir, il faut que je la connaisse. Vous avez quelque chagrin, mon enfant. Une douleur violente aura forcé à se montrer tout à coup le mal encore latent. Enfin, je crois, je suis sûr que vous avez un secret ; confiez-le moi, je vous guérirai.

— Ah ! s'écria Elias en se levant avec colère, vous m'avez tendu un piège !

— Pour vous sauver. Parlez, je vous en prie. Est-ce que je ne suis pas votre ami? »

Elias était debout, le visage empourpré.

i66 l'amour qui pleure et l'amour qui rit

« Vous n'êtes que mon médecin^ monsieur Delton, dit-il avec des sifflements de vipère dans la gorge, et je n'ai pas besoin de vous, parce que je ne veux pas guérir. »

En achevant cette phrase avec un regard de dédain, Elias avait soulevé la tenture qui séparait sa chambre du balcon ; il entra dans la serre, et, le rideau ne retombant qu'avec lenteur, M. Delton put voir le pauvre enfant cueillir, d'un geste où éclatait une passion longtemps contenue, un magnifique camélia blanc qu'il baisa et mordit avec empor tement.

Elias s'était promis de ne jamais révéler son secret. Il est des âmes qui ne veulent pas se laisser ' voir à nu. On arrache le lierre au tronc d'arbre, l'huître perlière à la roche^ non l'aveu de leur joie ou de leur douleur à ces âmes tenaces. Elias savait d'ailleurs qu'une révélation de sa part ne pouvait être accueillie que par des sourires de pitié. On lui dirait ; ce Vous êtes un enfant, » ou : « Cela n'est pas sérieux. » Puis, de quelles paroles se servir pour faire comprendre un sentiment anormal au point que celui même qui l'éprouvait ne parvenait à s'en expliquer la nature que très imparfaitement ? Etait-ce de l'amour, cette idolâtrie étrange pour une figure lointaine, vaguement entrevue ? Si les facultés intellectuelles du jeune baron avaient été puissamment développées par la maladie, il ne

l68 L* AMOUR QUI PLEURE ET L AMOUR QUI RIT

paraissait pas qu'il en eût été de même de son tempérament physique ; or^ l'amour est une passion complexe qui^ dans ses manifestations entières, participe tout autant de l'irritation des nerfs que de l'exaltation de la pensée. Il se pouvait que^ malheureux dès le premier âge par Pabandon de son père, assez mal traité par les domestiques du château de Dormsoë, mais adoré et doucement choyé par sa mère mourante, Elias eût conservé pour les femmes en général une sorte de tendresse reconnaissante. Cependant, si le sentiment qui Tentraînait vers la jeune fille de la fenêtre n'était autre chose qu'une piété filiale transportée sur une personne qui lui rappelait un bonheur évanoui, pourquoi tant de désirs inexpliqués? Pourquoi des larmes? Pourquoi de la jalousie? Quoi qu'il en fût, Elias souffrait; et nul n'était là par qui il voulût être consolé; on Ta vu repousser les sympathiques instances du docteur Delton ; il ne pardonnait pas à son père la fin mélancolique de madame de Borg ; d'ailleurs le comte^ qui allait dans le monde, était presque toujours absent de l'hôtel. Ainsi le triste avorton demeurait solitaire^, et lentement il se mourait.

Une fois il resta jusqu'au soir dans la serre. Il lui semblait qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé dans la maison voisine. Neuf heures sonnèrent. Il vit s'éclairer une à une les fenêtres de la fa-

l'enfant amoureux 169

çade^ et des ombres passaient en silhouette derrière les rideaux fermés. Bientôt des voitures entrèrent dans la cour. Elias en regarda descendre des femmes aux toilettes brillantes, la tête enveloppée de gaze, les épaules couvertes de manteaux bleus ou blancs. Des hommes^ descendus avant elles^ leur offraient le bras pour monter l'escalier du perron, qui était orné de magnifiques fleurs et dont les degrés de pierre avaient été recouverts d'un tapis. Deux candélabres posés sur la première marche et le reflet des fenêtres illuminées jetaient dans la cour une lumière si vive que l'enfant pouvait aisément se rendre compte de ce qui s'y passait. 11 comprit qu^il y avait un bal. Avec quelle rancœur il considérait tous ces hommes^, les jeunes hommes surtout, qui n'étaient pas des enfants^ qui n'étaient pas bossus, qui n'allaient pas mourir et qui allaient la voir. Comme toutes les passions anormales, ramour(car c'était de l'amour, pourtant!) l'amour du jeune baron puisait des forces dans son étrangeté même. Si des obstacles vulgaires suffisent à exaspérer les sentiments d'un amant placé dans une situation commune^ à quel degré d'acuité douloureuse devait s'élever la passion de cet enfant contrefait, si évidemment destiné au désespoir? Parmi la foule qui descendait des voitures et montait Tescalier, il reconnut le jeune homme qui venait tous les jours; il remarqua qu'il était plus beau et

ï 70 l'amour qui pleure et l^mour qui rit

beaucoup mieux habille que les autres. Il les détestait tous, mais, celui-là, il le détestait de préférence. En ce moment, la haine et l'amour se faisaient dans le cœur d'Elias un si égal contre-poids que, mis dans l'alternative de prendre la place de cet homme qui était peut-être le fiancé de la chère inconnue, ou de le pouvoir faire mourir, il aurait longuement hésité. Peu à peu les invités arrivèrent en moins grand nombre; la cour devint presque silencieuse; on y remarquait à peine quelques groupes de valets chuchotant dans des coins obscurs, car, la nuit étant belle, les domestiques la passaient au grand air; mais l'animation des salons paraissait extrême. Une musique joyeuse se faisait entendre; des couples très rapides passaient en dansant derrière les croisées en flamme. Elias songea à ses jambes contournées, à ses genoux cagneux, et sourit tristement. Il n'y avait qu'une fenêtre, éclairée cependant,oii ne transparussent point les formes fugitives : c'était celle qui était chaque jour l'objet de la contemplation d^Ëlias. L'enfant, ce soir, la regardait encore avec douceur; il s'estimait heureux que la chambre où sa vie était voulût bien ne pas se laisser distraire de son silence et de sa solitude, et il éprouvait une sensation analogue à celle d'un homme qui, voyant au retour d'un voyage sa maison incendiée,remarquerait avec joie que les flammes n'ont

Page 1