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pas atteint la partie de sa demeure où il travaillait et rêvait de préférence. Mais cette chambre ne resta pas longtemps déserte. Une forme^ si légère, si blanche, palpita dans les rideaux ; la fenêtre s'ouvrit, et Penfant poussa un cri de joie. Vaguement aperçue dans la pénombre que forma,it, mêlé à la nuit, Téclairage ardent des salons, Papparition de chaque jour s'appuyait au rebord de la croisée. Le ravissement d'Elias était à son comble. Jamais il n'avait éprouvé un bonheur pareil. Il tendait les bras; il appelait; il aurait voulu se précipiter. N^y a-t-il pas quelque chose d'affreusement mélancolique à songer que cette Jeune fille, belle et heureuse, et venant, lasse d'une valse, aspirera sa fenêtre les tièdes fraîcheurs d'une nuit d'automne, était à jamais adorée sans espoir par cet enfant chétif et déplorable que de grandes souffrances avaient rendu capable d'un grand amour, et qu'il était là, et qu'il pleurait de joie, et qu'elle ne le voyait pas pleurer? Quant à moi, c'est mû par un sentiment de commisération profonde que j''ai entrepris de raconter l'histoire du malheureux fils de la comtesse de Borg. L'inconnue, dans la nuit, semblait un doux fantôme blanc. Elias avait la fièvre, d'ivresse. Mais tout à coup il jeta un nouveau cri, un cri d'angoisse cette fois. Un homme, — oh! comme l'enfant reconnut vite le visiteur quotidien! — un homme venait des'accouder
172 l'amour qui pleure et l'axMOUr qui rit
à côte d'elle. Il lui parlait de près. Q.ue pouvait-il lui dire? Eh I il disait ce qu'il aurait dit, lui^ Elias, s'il avait été un homme et non un enfant, un être bien fait et non un avorton, et qu'il eût été auprès d'elle, la nuit, après une valse qu'ils auraient valsée ensemble, |au lieu d'être traîtreusement embusque derrière une vitre, la bouche béante et le cou tendu! Le misérable nain souffrait à tel point que sa souffrance, si elle leur avait été tout à coup révélée, aurait peut-être fait s'écarter Tun de l'autre les deux amoureux et s'interrompre le baiser que le Jeune homme appuya longuement sur l'épaule de son amie. Elias vit ce baiser; il crut l'entendre. Ses yeux , se voilèrent, quelque chose se brisa dans sa poitrine, ses genoux défaillirent, il tomba en arrière, le crâne sur le pavé du balcon^ évanoui.
Un domestique, qui était dans la bibliothèque, accourut au bruit de la chute. Le baron, transporté sur son lit, se laissa déshabiller et coucher sans donnersigne de vie. Tout l'hôtel fut bientôten émoi, mais on ne savait que faire. M. de Borg, absent selon sa coutume, ne rentrerait pas 'avant le jour. Par bonheur, quelqu'un eut l'idée d'éveiller leçon- .;;*, cierge et d'envoyer chercher le docteur Delton. Ge-.* pendant le domestique, qui croyait son Jeune maître,, mortj veillait auprès de son lit. .j. .
Une heure à peine s'écoula avant l'arrivée du mé-
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decin; on ne l'avait pas trouvé chez lui^ mais sa mère, avec laquelle il demeurait, avait pu donner des indications précises. M. Delton devait être à un bal qui se donnait à l'occasion des fiançailles de M. Chardin, son ami, avec mademoiselle Juliette de Pœan. Par un hasard favorable, l'hôtel Pœan se trouvait tout proche de l'hôtel Borg,et le concierge, en revenant, avait fait appeler le docteur^ qui s'était empressé de quitter le bal.
M. Delton alla droit au lit du malade et lui prit la main.
« Il est mort? demanda le domestique.
— Non, pas encore. Que s'est-il passé? »
Craignant d^être réprimandé pour avoir laissé le baron, dont la garde lui était confiée, rester trop longtemps dans la serre, le valet raconta qu'Elias s'était couché de bonne heure, avait eu beaucoup de fièvre, et enfin, après un peu de délire^ s'était évanoui. Le docteur parut étonné que cette crise n'eût pas eu de cause plus directement déterminante.
(c II va reprendre connaissance, » dit-il après une pause; et, comme s'il eût voulu, par suite de je ne sais quel pressentiment, être seul à entendre les premières paroles probablement délirantes du malade, iLfit signe au domestique desortir, et lui enjoignit de ne revenir, sans être appelé, que dans le cas où
M. de Borg rentrerait à l'hôtel.
Elias rouvrit les yeux. M. Delton s'était place de façon à ne pas être aperçu tout d'abord. L'enfant porta les mains à son front et dit : « Oh! que c'est chaud! » Puis ses bras retombèrent. Il y eut alors un silence, mais très court et rompu par ce cri : « Ah! je me souviens. Il Ta embrassée. J'ai vu. J'ai entendu aussi. A la fenêtre. On ne savait pas que j'étais là. Quand donc était-ce? Hier, je crois. Non. Il y a très longtemps. Il y a huit jours peut-être. Il fait nuit. Est-ce que j'ai dormi pendant huit jours ? » Le docteur était stupéfait. Elias continua avec plus de violence : « Non! c'est ce soir! c'est tout à rheure! J'en suis sûr ! Laissez-moi ! je vous dis qu'il Ta embrassée ! » Et ce fut un spectacle horrible de voir l'avorton rouler plutôt que descendre de son lit, et, à moitié nu, en délire, pleurant, criant, avec des gestes d'halluciné, ramper jusqu'à la portière d'étoffe, et, l'ayant soulevée, se précipiter follement vers le vitrage de la serre resté entr'ouvert.
M. Delton le suivait ; il le vit plonger la tête dans les branches; maisj placé derrière Elias, le docteur n'aperçut que très imparfaitement les personnes et les objets qui arrachaient à la gorge de l'enfant ces pénibles exclamations : « Elle est encore à la fenêtre ! elle est seule. Est-ce que j'ai rêvé? Non, il va venir. Ah ! il traverse la cour I C'est pour le regarder s'en aller qu'elle s'est mise là! » M. Delton^ s'étant hissé
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sur un escabeau où se trouvaient quelques instruments de jardinage qui servaient à émonder les arbustes de la serre, put voir en effet une femme appuyée au rebord d'une fenêtre; elle se penchait en avant, elle parlait à un j|une homme qui traversait la cour^ et dans un dernier adieu elle lui envoya un baiser. « Encore! cria Elias. Oh! je ne veux plus voir, je ne veux plus voir ! » et en se retournant il se trouva en face du docteur qui descendait de l'escabeau.
ce Vous ! vous êtes là ! qu'est-ce que vous faites là ? Allez-vous en ! »
Pareil à une bête traquée, Elias alla s'accroupir dans un coin.
<c Calmez-vous, cher enfant, » dit M. Delton en avançant de quelques pas.
<c Ne m'approchez pas ! » reprit le malade d'une voix en même temps aiguë et gutturale, la voix d'un nain et d'un mourant, ce Vous voulez me guérir, n'est-ce pas? Vous voulez que je vive pour les voir tous les jours, comme ce soir? Qu'ai-je à faire de vivre, puisqu'elle aime cet homme? Ah ! il y a des femmes qui valent mieux que des anges? Il y a des femmes qui ont pitié? Vous avez dit cela. Vous avez menti. Vous êtes un menteur! Ne m'approchez pas je vous déteste. »
L'enfant haletait. M. Delton n'osait avancer da
vantage, craignant de le pousser à bout. Soudain Elias frissonna des pieds à la tête.
« Je comprends! Vous Faimez aussi! c'est pour cela que vous êtes ici. Vous venez pour la voir, comme moi, parla vitre. Vous voulez me la prendre, vous aussi. Ah! lâche! Ah! menteur! je vais vous tuer. »
Furieux, avec un cri de chacal, Elias se jeta sur le docteur, lui saisit les mains et les mordit. M. Delton essayait vainement d'emprisonner l'enfant dans ses bras, afin de le porter sur le lit, où il aurait pu le maîtriser plus aisément. Elias hurlait, égratignait, déchirait. Il était fou. Il criait: « Je te tiens! tu Taimes! tu veux me la prendre! tu veux me guériri Je vais te tuer. » Puis, tout à coup et d'un mouvement inattendu, il échappa au médecin, se précipita vers l'escabeau, y prit une serpe tranchante, et s'élança d'un bond sur la poitrine de M. Delton. ce Tiens! tiens! disait-il, es-tu mort? » Mis dans la nécessité de défendre sa vie, le docteur eut à peine le temps de saisir les deux bras d'Elias; tandis quHl les comprimait dans sa main droite (et toute sa force y était à peine suffisante), il empoigna de l'autre l'un des maigres genoux contrefaits de l'enfant, et réussit enfin à porter sur le lit de la chambre voisine cet horrible fardeau qui pleurait, geignait, toussait, râlait.