L ENFANT AMOUREUX I
Mais ce dernier accès avait épuisé Ténergie du délire; une fois étendu, Elias demeura immobile, les yeux ouverts et ne voyant rien^ la bouche béante et sans parole.
M. Delton sonna! Le valet^ qui s'e'tait endormi dans Tantichambre^ arriva lentement.
« Restez auprès du baron. Il ne faut pas qu'il aille dans la serre. Empêchez-ie de se lever, à tout prix. Si vous ne pouvez vous erfdispenser, attachezle. Je reviens dans un instant.
— Monsieur le baron va donc très mal ? » hasarda le domestique, qui serepentait peut-être d'avoir dissimulé Taventure dyi balcon.
(( Oui, il se meurt, » répondit le médecin; et il sortit, non sans avoir jeté un long regard de miséricorde sur le pauvre enfant couché, qui semblait un cadavre auquel on n'aurait pas encore fermé les yeux.
Le délire d'Elias ne se révélait plus à Textérieur, mais, dans Tâme du malade, il était toujours aussi violent. Que de pensées traversent l'esprit d'un moribond! Tout surgit et se mêle, se détruit et se recrée. Elias, en de vagues mirages, revoyait son enfance mélancolique dans le château de Dormsoë, ses vagabondages sous les grands arbres, et la chambre ancienne où sa mère était assise devant les vitrages peints d'une haute croisée. Il voyait aussi Tinconnue de la fenêtre répondant d'un sourire au salut de son ami, et le bal, et le baiser, et le docteur, tout cela dans un nuage, sans distinction précise du lieu ni du temps. Et il souffrait à mourir. L'air manquait à sa poitrine. Il avait soif. Il aurait voulu boire de la neige. Il croyait que quelqu'un lui mettait le genou sur la gorge. Il s'entendait râler, mais il pensait que ce bruit venait de très loin,
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Elias prit son front dans ses mains et pleura abondamment.
<( Qu'avez-vous, mon enfant? » demanda Juliette.
Il se dressa brusquement.
« Ne m'appelez pas enfant. Je ne suis pas un enfant! »
Il y avait tant de colère dans cette voix que mademoiselle de Pœan recula, effrayée.
a Ohl pardon 1 pardon! ne m'en veuillez pas. C'est que je suis fou. On ne vous a donc pas dit que Je suis fou? Ayez pitié. Ne vous en allez pas. Depuis que Je vis, J'ai été si malheureux. Voici la première fois que Je pleure de Joie. Ne vous en allez pas. Je n'ai Jamais aimé que ma mère et vous, vous plus que ma mère, et seule, car, maintenant, Je le sens bien, en elle, c'était vous que j'aimais déjà. Il y avait àDormsoë des domestiques qui me battaient. C'était quand j'étais petit. Si Je leur demandais pourquoi ils me battaient, ils me répondaient : « C'est pour t'apprendre à marcher droit. » Etait-ce ma faute si J'étais boiteux? D'autres fois ils me battaient parce que j'étais bossu. Car il faut vous dire que je suis bossu, mademoiselle, et boiteux aussi. Vous ne pouvez pas vous en apercevoir parce que je suis couché, mais si vous voulez vous détourner un instant. Je m'habillerai et je marcherai devant vous; vous verrez bien que Je boite et que
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j'ai une bosse. Non, non. Je suis trop laid. Ne bougez pas. Regardez-moi. Ma mère me disait que j'avais de beaux cheveux. Quand on me maltraitait, je ne lui en parlais pas, pour qu'elle n'eût pas de chagrin. Elle e'tait déjà si malade, ma mère; elle est morte d'une maladie de poitrine. Il paraît que c'est un mal héréditaire et qu'il va falloir que Je meure aussi de ce mal-là. Je vous dis ces choses pour que vous ayez beaucoup de pitié. Mon père est un mauvais homme. Il nous a rendus très malheureux, maman et moi. Il est bien temps que quelqu'un s'intéresse à moi. Il y a le docteur Delton, mais c'est un homme. Les hommes ne sont pas comme ma mère. Vous êtes comme elle, vous; mais |)lus belle. Je dis cela pour rire. Cela ne me regarde pas que vous soyez belle, puisque je ne suis qu'un enfant, un enfant bien à plaindre. Aussi, vous resterez près de moi, parce que vous êtes bonne. Estce que ce n'est pas tout simple de veiller un pauvre petit être qui se meurt? Puis vous pourriez être ma sœur. Voilà, vous êtes ma sœur. Vous voyez que je ne suis pas aussi fou que le docteur Delton le dit. Vous pouvez demeurer là, sans crainte. Je ne vous dirai rien de mal. On ne vous grondera pas. Vous n'avez jamais été battue, vous, mademoiselle ? Si mon père vient^ il ne faudra pas le laisser entrer. Vous voyez que Je n'ai pas d'idées ridicules. Je suis un en-
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fant, et je parle comme un enfant. Ne vous en allez pas. Je serai bien sage. »
En parlant ainsi d'une voix mourante et pleine de tendresse, Elias contemplait avec délices Tadorable vision de sa dernière nuit.
<c Je vous quitterai pas, » dit la jeune fille intimement émue, et, doucement, elle s'accouda sur le lit.
L'enfant rayonnait. On eût dit qu'un instant de bonheur lui avait rendu son âge. Il souriait, il parlait de mille choses; il aurait aimé à monter à cheval, s'il n'avait pas été contrefait ; il lui demanda son nom. « Moi, dit-il, je m'appelle Elias. » Il s'informa de Tâge qu'elle avait, et quand elle eut répondu : « Dix-sept ans, » il ajouta gaiement : « Comme vous êtes vieille 1 » Mademoiselle de Pœan put croire que le docteur Delton avait exagéré Thorreur de la situation; elle comprenait seulement qu'elle faisait plaisir à cet enfant, et elle s'estimait heureuse d'être bonne. Parfois Elias éclatait de rire, mais son rire, trop violent, dégénérait en un râle que suivait une quinte de toux ; alors il était horrible à voir ; ses yeux paraissaient vouloir sortir de leurs orbites ; il allait mourir, il mourait. Dans ces moments, mademoiselle de Pœan, effarée, voulait appeler, craignant quelque affreux événement; mais bientôt, par une volonté plus forte que ses
souffrances, le malade se calmait; il ne toussait plus, il souriait, il parlait : « N'appelez pas; je vais mieux. Je suis guéri; je suis très bien, restez. » Et la jeune fille, que trompait ce retour apparent à la vie, se rasseyait en disant : « Il ne mourra point. »
Tout à coup, Elias, après un silence où il avait paru chercher à rassembler ses idées, s'écria :
c( Est-ce que vous êtes venue seule?
— Non, ma mère est là, dans le salon, avec le docteur, qui est notre ami. Voulez-vous que j'appelle ma mère ? elle viendra volontiers. Nous serons deux à vous soigner.
— Et votre frère? demanda Elias en regardant mademoiselle de Pœan avec une fixité singulière^ Est-ce que votre frère ne vous a pas accompagnée?
— Je n'ai pas de frère, répondit Juliette surprise.
— Vous n'avez pas de frère ? Ce n'est pas votre frère^ ce jeune homme qui vient tous les jours? C'est donc votre fiancé, votre mari ou votre amant ? Je ne suis pas un enfant. Je vous aime. Je suis jaloux. Je vous ai menti. J'ai onze ans, oui, mais chacune de mes années a contenu des siècles d'angoisses et d'épouvantes. J'ai vieilli tout à coup, sans qu'on s'en aperçoive^comme ces chasseurs des légendes de mon pays, entraînés par les mauvais esprits
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dans une éternelle chasse noire. Il n'y a pas eu de temps pour moi. Jesuisnéhommecomme je suis né bossu. De même que mes difformités^ tout d'abord définitives, ne se sont pas accrues, mon esprit n^a pas eu de développements ; il a toujours été ce qu'il est maintenant, l'esprit d^un homme, et je vous aime. Oui, moi, je vous aime comme un homme! Je ne suis pas un enfant, je suis un nain, et je suis jaloux. Ce soir, j'ai voulu tuer le docteur. Vous ne savez pas, celui que vous aimez, je veux le tuer aussi. Oh ! je le tuerai. Un nain peut bien donner un coup de couteau. Vous verrez, vous verrez. Je le hais. Vous aussi, je vous hais ! Qu'est-ce que vous êtes venue faire ici? Me voir mourir, n'est-ce pas, pour être bien sûre que je ne pourrai pas le tuer? Allez-vous en. Vous me faites du mal. Je ne veux plus vous voir. Allez-vous en. »
Epouvantée, Juliette se leva ; au bruit des paroles violentes d'Elias, une porte s'était entr'ouverte, laissant apercevoir la tête attentive du docteur Delton; l'enfant comprit que la jeune fille allait réellement se retirer, qu'on allait la lui prendre, que tout serait fini; il ne put pas supporter cette idée, il se calma, il dit :
c( Pardonnez-moi, mademoiselle ! je vous en conjure. Je suis mauvais. Mais quand on souffre, on est aisément rnéchant. Ne m'en veuillez pas de ce
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que je vous ai dit. J'étais très bête. Il n'y a pas de mal à ne pas avoir de frère. Je ne crierai plus ; je ne suis plus en colère; restez auprès de moi; je suis très tranquille ; c'était la fièvre, »
Elias vit se refermer la porte. Juliette se rapprocha de lui et dit doucement : « Pauvre ami 1 » L'excellente jeune âme faisait exprès de ne plus dire : d enfant, » craignant d'aviver les tortures du moribond.
ce Je suis méchant parce que je vous aime et que vous ne pouvez pas m'aimer, reprit Elias d'un ton moins amer. Comme il doit être heureux celui que vous aimez! Ne me parlez jamais de lui; cela me ferait mourir tout de suite. Je vous aime bien aussi^ plus que lui, je parie. Depuis un an, je n'ai qu'une pensée : vous! Il y a une serre, là; par une vitre, on peut apercevoir votre fenêtre; c'est dans cette serre que j'ai vécu. Je vous vois tous les jours, mais vous ne regardez jamais de mon côté. Vous ne pourriez pas me découvrir, d'ailleurs; je suis trop bien caché. Quand vous tournez la tête par hasard, je me recule tout de suite. Cest horrible et charmant. Quelquefois, je fais des rêves. J'ai vingt ans, je suis beau, je me fais présenter à votre mère pendant un bal, et je danse avec vous. Il y a dans la serre des fleurs toutes blanches que j'aime parce qu'elles vous ressemblent. Quand vous venez à votre croi-
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sëe, je vous reconnais tout d'un coup, malgré l'éloignement. La première fois que je vous ai vue^ c'était un mardi. J'ai beaucoup de mémoire. Vous portiez une robe blanche. Il y avait des pervenches dans vos cheveux. Je n'ai pas pu savoir si c'étaient des fleurs naturelles ; cela m^a beaucoup inquiété. Hier vous aviez mis une robe grise, en soie ; je suis sûr qu'elle est en soie parce que le soleil se mirait dans les plis de la jupe. N'est-il pas vrai que je vous adore? Je suis très malheureux. La nuit, il n'y a que vous dans mes songes, et ce ne sont pas des songes^ car je ne dors pas. Le docteur Delion peut vous dire que je ne dors pas du tout. Seulement Je pense, et je vous vois. Vous êtes près de moi. Mais ce n'est pas auprès du lit où je vais mourir, comme vous êtes maintenant; c'est dans une grande forêt, près d'un ancien château, près du château où ma mère à vécu, dans la forêt où ma mère est enterrée; c'est le printemps et c'est le matin; en Norw^ège, il y a des fleurs bleues dans les bois, toutes petites^ toutes parfumées; je n'en ai point vu de pareilles ici, au bois de Boulogne. Nous marchons, seuls; moi, je suis un beau jeune homme, j'ai une grande épée comme dans les romans ; s'il venait un tigre, je le tuerais, parce que j'ai beaucoup de courage, bien que je sois petit ; d'ailleurs je suis très grand dans mon rêve; nous nous arrêtons quelquefois, pour
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mieux écouter les oiseaux; quand ils se taisent, je suis bien heureux^ car^ alors, vous parlez; bientôt nous arrivons auprès de la tombe de ma mère, nous nous asseyons là; vous me dites : « Elias, il faut rentrer ; » je vous réponds : « Il faut attendre ma mère; » et en effet ma mère vient, elle sort de dessous la pierre^ habillée de blanc ; elle n'est plus morte, elle vous embrasse au front en vous disant: « Ma fille^ » et tous trois nous rentrons au château, elle grave et heureuse, vous rieuse et la tête appuyée à, mon épaule, tandis que l'on entend au lointain le bruit profond des haches attaquant le cœur des mélèzes mêlé au chant doux et sonore des^ bûcherons de ma forêt ! »
A ces dernières paroles, la voixd''Elias sembla ellemême une voix très lointaine, une voix qui sortirait d'un lieu vaste et inconnu, et qui après avoir traversé de grandes solitudes, arriverait enfin doucement exténuée.
« Voilà comment je vous aimais. Mais, maintenant, je vous aime bien plus encore. Que vous êtes belle, et si bonne^ oh ! si bonne d'être venue! Puis, vous ne savez pas^ c'est à cause de vous que je meurs. Le docteur me l'a dit. Sans vous je ne serais pas mort. Merci. Vous êtes un ange. Je vais mourir. Si j'avais dû vivre, je ne vous aurais jamais parlé. Que vous êtes bonne de m'avoir fait mourir! »
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Mademoiselle de Pœan se rappela qu'en effet, selon le docteur Delton, la maladie d'Elias avait été singulièrement aggravée des angoisses d'un amour impossible. Déjà violemment émue par les discours du malade, elle ne put supporter la pensée qu'elle était la cause de cette mort affreuse, et^ lentement, deux larmes lui coulèrent des yeux.
ce Oh ! ne pleurez pas, mademoiselle ! est-ce que je vaux la peine que Ton pleure pour moi? Vous avez pleuré! je vous remercie. Je vous aime. Je suis heureux. »
Elias prit la main de Juliette et la baisa avec transport. Stupéfaite, la jeune fille cria, et la porte s'ouvrit, livrant passage au docteur Delton et à madame de Pœan, qui se précipitèrent vers le lit où Elias, soit que la joie de ce seul baiser eût été trop forte pour sa sensibilité mourante, soit qu'il eût été désespéré par le geste d'effroi de Juliette, était en proie aux convulsions dernières.
a Que se passe-t-il ? s'écria madame de Pœan en prenant sa fille dans ses bras.
— Ah ! ma mère, je crois qu'il va mourir.
— Oui, dit M. Delton, c'est fini.
— Ah! docteur, qu'avez-vous fait? » dit madame de Pœan en montrant au médecin sa fille presque évanouie; et, saisissant Juliette par les bras : « Viens, cria-t-elle, viens, mon enfant ! »
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Le moribond, à ces mois, se dressa, étendit les mains vers la jeune fiUe^ et, d'une voix grave, dit : « Juliette, restez! »
La somme de volonté contenue dans ces deux paroles était si grande, que mademoiselle de Pœan, comme vaincue par une influence magnétique, se retourna vers le lit et répondit d'un ton très humble: « Je reste, mon ami. »
Dans les courts instants de répit que laisse Tagonie, lorsque le chrétien entrevoit les splendeurs sacrées du paradis de sa foi, il n'a pas sur les lèvres un sourire plus extatique que le sourire d'Elias à cette réponse de Juliette. Il se laissa doucement retomber sur l'oreiller et tendit à mademoiselle de Pœan ses mains décharnées, où la jeune fille, qu'exaltaient la gravité et la solennité de la situation, ne craignit pas de mettre les siennes.
<c Ecoutez-moi , Juliette , » dit Tenfant d^une voix si basse que le docteur et madame de Pœan, bien qu'éloignés de quelques pas à peine, ne purent rien entendre; « écoutez-moi. Vous voyez que je meurs ; par qui ? par vous. A point où j'en suis, il n'y a plus d'enfant ; il n'y a plus de difformité; dans une heure, Je serai là où n'existent plus ni l'âge ni la forme. Ce qui me reste de la vie, mon âme, est si près d'être dégagée de sa vile enveloppe que déjà elle n''est plus que soi-même;