L ENFANT AMOUREUX I 9 I
et cette âme^ Juliette^ a le droit de vous dire : « C'est par vous qu'avant l'heure je m'exile ! Vou- » lez- vous que je parte de'sespe'ree et blasphémante » et damnée pour Te'ternité ? »
Elias avait raison. L^horreur solennelle de la mort était sur lui ; Tegalité commençait, et mourant, il était homme. Mademoiselle de Pœan, sans surprise, répondit :
oc Que voulez-vous que je fasse, mon ami?
— Je vous adore, Juliette! et je suis jaloux. Jurez-moi de n'appartenir jamais à aucun homme. »
La jeune fille recula vivement; elle crut qu'Elias avait le délire; elle voulut dégager ses mains ; mais l'enfant les retint doucement et reprit d'une voix presque expirée :
a Ne me refusez pas ce serment, Juliette ! N'aurais-je pas une seule joie en mourant, moi à qui, vivant, toutes les joies ont été inconnues? Faitesmoi cette promesse, mademoiselle. Si terrible que soit le sacrifice, accomplissez-le. Dieu vous tiendra compte de cette charité. »
La voix d'Elias faiblissait de plus en plus. Bientôt il cessa de s'exprimer par des sons intelligibles. Le râle rompait les mots. Mais tandis que l'agonie s'emparait de l'enfant pour ne plus l'abandonner, toute la puissance de voiition dont il disposait encore, toute sa vie, dans un instant fugitive, s'e'tait
réfugiée dans ses yeux et dans ses mains. Ces yeux^ ces mains parlaient clairement à Juliette. Les mains disaient : « Consens, nous n'attendons qu'un mot, pour nous distendre et tomber mortes! » les yeux disaient : ce Jure! nous nous fermerons sur un regard d'extase! » Il y avait entre le moribond et la jeune fille un lien si étroit que, Fun l'autre, sans parole, ils se comprenaient. C'était à la fois une fusion et une lutte. Mais^ dans cette lutte, la vivante se sentait défaillir. Vainement elle s'efforçait de reagir contre la volonté d'Elias; vainement elle se rappelait son fiancé, leur amour, les espoirs et les rêves; elle prévoyait qu'il lui faudrait céder au désir du mourant; elle n'eut pas le loisir d'appeler à son secours le docteur ou sa mère; les regards et les mains d'Elias la possédaient entièrement ; et c'était un moment funeste. Soudain les souffrances du malade parurent redoubler; son râle se fit plus profond, ses cheveux se dressèrent, et sa bouche s'ouvrit, prête à jeter le cri suprême. Cependant ia pression de sa main devenait de plus en plus violente, son regard avait acquis une force plus qu'humaine, et Juliette vit Elias se soulever une dernière fois pour retomber à jamais, et, alors, subjuguée par la main, vaincue par le regard, « Elias! Elias ! » cria-t-elle avant que la bouche du mourant se fût refermée sur le dernier soupir, « Elias, je vous le
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jure! » L'expression d'un bonheur immense envahit la face d'Elias, et il se coucha mort.
En ce mom.ent la porte s'ouvrit avec fracas; M. de Borg apparut, en costume de soirée.
« Comment va mon fils? » demanda-t-il d^une voix convenablement emotionnée.
Sans répondre au comte de Borg, les trois personnes qui avaient assisté à la mort d'Elias se retirèrent gravement.
« Ahl docteur^ dit tout bas Juliette quand elle eut quitté la chambre lugubre^ si vous saviez ce que j'ai juré!
— Mademoiselle^ répondit le médecin, vous êtes un ange, mais...
— Mais? demanda-t-elle.
— Mais vous êtes une enfant. »
N soir, il y a dix ans environ, quatre officiers allemands mangeaient du pâté de foie gras et buvaient du Champagne dans la salle commune deFhôtel de la Maison-Rouge, à Strasbourg. Huit ou dix bouteilles étaient vides ; les buveurs devaient être ivres. Ivresse silencieuse^ morne; pas une turbulence de geste, pas une envolée de paroles! un appesantissement qui rumine et qui cuve.
Cependant^ Tun des ivrognes, qui parcourait^ l'œil vague, un journal déployé à côté de lui, poufia tout à coup d'un gros rire.
Ses compagnons tournèrent la tête lentement avec un ensemble d'automates que meut un seul ressort.
— Voyez ! voyez ! dit le rieur en leur désignant du doigt une colonne du journal.
Et, se penchant ils purent lire cet avis assez singulier en effet :