‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 21 sur 33 · NÉ MARDI DERNIER, 3 AOUT · texte numérisé non relu

NÉ MARDI DERNIER, 3 AOUT

Au Château de M.-R.-Z. (France)

Est prié de se rendre dans ce château , en personne ,

et sans retard.

Alors ce furent^ avec des secousses de ventres et des sursauts de poitrines, de lourds éclats de joie^ pareils aux battements d'ailes d'un grand et gras oiseau qui veut prendre son vol, ne peut pas, et retombe. Mais le plus jeune des officiers^ blanc et rose sous des cheveux pâles, — Tair d'avoir dixhuit ans bien qu'il eût passé la trentaine, — avait poussé un cri, et, tout blême, ne riait pas. Il saisit le journal, relut Tavis, le relut encore^et, une épouvante dans lesyeux^ s'enfuit de la salle, sans une parole, sans un salut.

Un mois plus tard, le comte de Montrozay, les coudes aux genoux, la tête sur les poings^ regardait trembloter et monter dans la vaste cheminée les petites flammes echevelées des tisons. L'automne étant frais on faisait du feu déjà. Mais le clair soleil, par trois fenêtres ouvertes, se projetait joyeusement dans la vieille salle austère, égayait les sombres tapisseries, lustrait le noyer noir des meubles, illuminait les panoplies des murs, pareilles à d'énormes roses d'acier, épanouies; tandis que le vent apportait le parfum mouillé des dernières fleurs et des dernières verdures^ et taquinait le silence d'un bruit de rivière voisine.

Un domestique survint, annonçant qu'un étranger, avec l'accent allemand, demandait à être reçu.

igS l'amour qui pleure et l'amour qui rit

Le comte se leva vivement. Il était très pâle dans la pleine lumière; un frisson contenu faisait tressaillir les muscles de son Jeune visage et frémir ses lèvres, qu'il mordait. Il ne parla pas, craignant peut-être de trahir son émotion par le tremblement de sa voix; il eut un geste qui ordonnait d'introduire le visiteur.

Quand celui-ci entra — l'attitude inquiète, le pas incertain, un renard qui n'ose pas, — le comte s'était remis, et ce fut avec un sourire de bienvenue aux lèvres qu'il fit la question accoutumée :

— A quoi dois-je, monsieur, l'honneur de votre visite?

L'autre balbutia :

— J'ai lu dans un journal...

Le comte souriait toujours.

— Très bieni très bien 1 Je sais. Et vous pensez que c'est vous que l'avis concerne? Vous avez en effet quelque raison de croire ?...

— Avant^e répondre, monsieur, ne puis-je savoir à qui je parle?

— Je suis le comte Gaston de Montrozay, le maître de cette maison, et le seul parent, le frère de la jeune fille...

L'étranger tendit les bras vers son hôte, comme un suppliant qui va s'agenouiller !

— Monsieur^ je suis abominable et infâme. Si vous me tuez, vous aurez raison. Mais, croyez-le, oh ! de grâce, croyez-le, voilà dix mois^ dix longs affreux mois que j'ai le remords dans le cœur comme une bête qui ronge et qui déchire. Si je n'avais pas été soldat, si je n'avais pas eu à combattre pour mon pays, je me serais logé une balle dans la tête ou je me serais enfoncé mon sabre dans le ventre! Oh! cette nuit, cette exécrable nuit, j'en traînerai le souvenir jusqu'à la tombe. Il faut que vous sachiez tout. Avouer un tel crime, le raconter^ c'est déjà un châtiment. Nous nous étions battus toute la journée^, par groupes^ de bois en bois, de village en village, faisant feu dans les broussailles, et, par les portes ouvertes, dans l'intérieur des mansardes, — au hasard, sans regarder, sachant que nous avions tué quand nous entendions des râles, ou quand un ruisseau desang venait nous mouiller les pieds. Qui donc a dit d'une bataille même en plein soleil : le jour d'une bataille? Quand on se bat, c'est toujours la nuit, à cause de la fumée, et de la rage qui aveugle, et des yeux que l'on ferme pour ne pas voir ce qu'on fait. Avez-vous été soldat? Vous devez savoir que cela soûle, le sang qui coule... et puis, qui sait, — on est atroce ! — on en boit peut-être, du sang, dans le verre affreux des blessures! Le soir, j'étais ivre. De vin aussi ! Souillé d'une boue

rouge qui me mettait des caillots, partout, sur mon uniforme et sur mon visage et sur mes mains, je m'étais roulé comme dans une rivière, lampant et aspirant, dans le flot rouge de quatre barriques défoncées. Ivre, et furieux ! C'est alors que je suis entré dans votre maison. Je reconnais cette salle que j'ai traversée dans Fombre éclairée de lune; et j'entends encore des cris de femmes affolées, toutes blanches comme des fantômes, qui s'enfuient I L'une d'elles tomba. Je l'emportai. Je me souviens! oh! je me souviens, hélas I Je l'emportai dans un autre appartement, obscur, avec une blancheur vague au fond; et, toute défaillante, je la serrais entre mes bras avec la bestialité d'un fou. Maintenant, vous savez tout mon crime. Disposez de moi selon votre volonté. Apres avoir lu le journal, — le journal qui m'a appris que j'étais père, — j'ai sollicité et obtenu, enfin, un congé. Me voici.Tout ce que vous ordonnerez sera accompli. Je vous le jure! La seule chose que je vous demande, c'est de ne pas avoir pitié de moi.

Comme l'officier allemand bégayait ces derniers mots, une jeune demoiselle entra dans la salle, très vite, pareille à un enfant qui court, et s'arrêta rougissante, effrayéed'une présence inattendue. Elle était exquisement jolie, avec une bouche de jeune rose et des yeux de bleuet. Le comte de Montrozay

s'approcha d'elle, ayant toujours aux lèvres son imperturbable et léger sourire.

— Ma sœur^ dit-il, je te présente monsieur... A propos^ monsieur, comment vous nomme-t-on?

— Otho Immermann, répondit Tofficier allemand en détournant la tête.

— Je te présente M. Otho Immermann qui m'a fait rhonneur de me demander ta main, et à qui je l'ai accordée.

Trois jours après, Otho croyait à son bonheur. Le comte, avec la souriante courtoisie d'un châtelain en belle humeur, lui avait offert l'hospitalité. « Vous êtes chez vous, mon hôte. » Et il ajoutait : a Avant deux semaines, je serai chez vous, mon frère ! car ce château, je vous en préviens, fait partie de la dot de ma sœur. » D'ailleurs, pas une allusion à l'abominable nuit. Quant à Brigitte, elle souriait aussi, toujours, et quand le comte allait s'enfermer dans sa bibliothèque, — c'était son habitude, le soir, — elle restait avec Otho, devant la fenêtre, parmi les clartés pâles du jour qui meurt, écoutant, répondant, clémente, presque attendrie. Oh ! qu'elle était adorable et charmante I Otho se prit à Taimer profondément. Non, ce ^n'était pas vrai qu'il avait enfoncé ces portes et ces fenêtres,

LES NOCES DE BRIGITTE 2o3

qu'il était entré, une nuit, tout sanglant, dans cette paisible demeure, qu*il avait emporté dans ses bras cette Jeune fille évanouie. Ce n'était pas vrai , son crime ! Il était un fiancé pareil aux autres fiancés. Il espérait tout, ne se souvenant plus de rien. Il défaillait, tremblant d'un craintif et exquis délice, quand il avait effleuré d'un souffle le petit doigt de celle qu'il avait brutalement enlacée. Non, non, un cauchemar, ce monstrueux passé ! Elle était trop pure pour qu'il eût été coupable. Il s'asseyait à côté d'elle, osait à peine lui prendre la main, lui demandait : « Est-ce que vous ne me haïssez pas, vous, Française, parce que je suis un Allemand? » Et il lui racontait que les Allemands savent aimer d'une façon rêveusement tendre, qui s'agenouille et supplie, n'ordonne Jamais, respecte. 11 lui raconta des choses de son pays, que les myosotis s'y appellent des vergiss-mein-nicht,queles jeunes filles, les matins, donnent des rendez-vous à leurs fiancés dans les cimetières, et qu'elles leur offrent, pour n'être jamais oubliées, des fleurs cueillies entre les tombes, des fleurs éternelles comme la mort. Il lui disait des vers, non pas des vers de Henri Heine, — ce sont presque des vers français! — mais quelque lied souabe, bien naïf et bien touchant, où l'on entend se plaindre les tendresses des amoureuses qui se bâtissent en pleurant, pour at-

tendre leurs amoureux partis au loin^, de petites maisons de cire jaune volëeaux ruches des abeilles. Elle devenait, à l'entendre, rêveuse et mélancolique comme lui^ — Allemande ! Il sentait to ute son âme^ oublieuse des angoisses et des remords, s'épanouir en délicieuse tendresse. .

Quand vint le soir espéré, quand, — après le mariage à la mairie et la courte cérémonie dans Péglise du village, -r- Brigitte de Montrozay fut devenue madame Immermann^ Otho, le cœur gonflé d'ivresse, monta, se soutenant aux murs, l'escalier qui menait à la chambre nuptiale.

— Où allez-vous? cria une voix dure pendant qu'une lampe levée, tout à coup, refoulait l'ombre.

— MaiSj je vais chez ma femme^ dit Otho, en souriant.

— Misérable!

En même temps le comte de Montrozay souffleta sur les deux joues Tofficier allemand. Le duel eut lieu au petit jour, derrière le château ; Otho fut tué raide, d'une balle en plein front. Maintenant les paysans qui vont au labour et les vagabonds du chemin voient souvent à travers la grille, sur la terrasse de Montrozay, madame Otho Immermann,

— une veuve dont les habits de deuil ont peu duré,

— sourire, tout extasiée, à un bébé blanc et rose sous des cheveux pâles, qui lui apporte, par touffes

fraîches, des œillets et des roses, et des pâquerettes de pelouse, et des myosotis aussi, qu'on appelle des vergiss-mein-nicht, en Allemagne.

Page 1