LA SOMNAMBULE 2O
licieuse angoisse dans Tinfini pervers des yeux. Ah! que vous étiez Jolie, Amédine^ — si criminellement jolie dans votre onduleux abandon de sirène endormie sur le sable au soleil, avec votre étroit et gras sourire rouge qui veut et qui promet, sous l'emmêlement de vos cheveux bruns, un peu fauves^ caressant d'une ombre qui fait songer aux plus myste'rieux baisers l'ivoire chaud de vos tempes et le double coquillage troublant de vos mignardes oreilles. Mais mon désir, hélas! n'osait pas être une espérance. Eperdu^ à cause de votre charme^ j'étais timide, à cause de votre vertu. Je savais que vous étiez celle qui a toujours l'air de s'offrir, mais jamais ne se donne. Q ue l'un de mes rivaux, naguère, — jeune, beau, célèbre, riche, — s'était fait sauter la cervelle parce que vous lui aviez ordonné de vous rendre une rose tombée, pendant une valse, de votre corsage; que vous étiez, enfin, la moins aimante en même temps que la plus aimée; je le savais, je le savais! et j'étais là, près de vous, les mains aux genoux, disant de banales paroles, osant à peine vous regarder à travers le léger voile de la fumée montante.
Comment me vint-elle, cette idée absurde ? Je n'en sais rien. Ce qui est sûr, c'est que, profitant d''un moment oîi la comtesse Amédine se baissait
un peu pour prendre sa tasse, je rassemblai, d'un
effort, tout ce qui, en moi, était capable de vouloir; et mes deux mains largement ouvertes s'étendirent, comme une menace d'étreinte, sur son front. Je faillis pousser un cri de surprise. Lentement, très lentement, la comtesse releva sa tête où mouraient des yeux vagues, et, renversée, la laissa tomber sur le dossier du fauteuil, enfermant ses paupières, qui ne se rouvrirent pas. Elle s'endormait, vraiment, elle s'endormait ! Alors, me rappelant ce que Je savais de la science, réelle ou chimérique, des Balsamo et des Mesmer, me rappelant aussi les pratiques des frères Bonheur dans les cirques et du baron Du Potet à la salle des Conférences, j'exaspérai la projection de ma volonté, au point de la sentir, tout entière, par tous les pores, sortir de moi, et je redoublai, presque avec fureur, les passes magnétiques. Parfois, elle sursautait, puis s'abandonnait, les lèvres entr'ouvertes par un long et doux soupir. Je vous dis qu'elle était endormie ! Je pris l'un de ses bras, — oh! que sa peau était douce! — et, dès que je ne le tins plus, il tomba inerte; doucement, d'un doigt qui tremble, je soulevai Tune de ses paupières; l'œil, révulsé, ne montrait qu'une blancheur un peu bleue; et quandje demandai, effrayé de mon propre pouvoir : « Dormez-vous? — Oui, je dors,» répondit Amédine, avec cette voix lointaine qui monte, en se plaignant, du profond abîme des rêves.