‹ L'amour qui pleure et l'amour qui ritChapitre 24 sur 33 · LA SOMNAMBULE 2 1 I · texte numérisé non relu

LA SOMNAMBULE 2 1 I

Je voulus tenter une expérience décisive. J'avais vu des magnétiseurs enfoncer une longue épingle dans la chair insensibilisée des somnambules. Oh! non, non, je n'eus pas un seul instant la cruelle et criminelle pensée de percer d'une pointe d acier l'immaculé satin de votre bras, Amédine ! Mais l'épingle pouvait être remplacée. Agenouillé devant l'exquise idole, tremblant comme un dévot qui va commettre un sacrilège, j'écartai les douces dentelles de la manche jusqu'à Tépaule! jusqu'à Tépaule! et ma bouche s'approcha, et mes lèvres frôlèrent la grasse et vivante chair, et mes dents, et mes dents bientôt acharnées mordaient, mordaient le divin fruit de neige. O délice! O mourante extase! Il fut si adorable, ce moment, que je fis, à ce propos, des vers, le lendemain :

Barbare sous mon air câlin, — Beaucoup moins que toi qui me tues!

J'ose imprimer mes dents pointues Dans ta peau qui semble un vélin.

La longue pression te cause Un mal de plus en plus mordant; Et, dans les creux, sous chaque dent.

Ton sang vient comme une encre rose.

Quand ma bouche s'écarte enfin, Çà et là, sur le vélin tendre.

On voit rougir, bleuir, s'étendre Comme des lettres au trait fin.

Font-elles des mots qu'on ignore, Turcs peut-être, peut-être hébreux?

Dans la langue des amoureux Ils veulent dire : « Je t'adore ! »

Ces vers ne savaient ce qu'ils disaient. Caria comtesse Amédine ne paraissait pas souffrir le moins du monde sous Finsistance brutale de mon baiser; et aucune rougeur ne vint teinter la neige tendre de la peau. La catalepsie était parfaite ; j'étais un magnétiseur tout à fait remarquable.

M'obéirait-elle ? question obscure, et qui ne laissait pas que d'être assez intéressante. Debout, je lui dis, non de la voix, mais du geste ; a Levez-vous ! » Elle se leva ! Je marchai devant elle, à reculons, en lui faisant signe de me suivre; elle me suivit, les yeux fermes, laissant pendre ses bras, — ses bras ! — dans les dentelles retombées; elle avait l'attitude à la fois grave et douce d'une statue de déesse, qui, animée un instant, traverserait son temple. Et ce fut dans une chambre toute de guipure et de satin mauve, qu'elle entra, moi le voulant. Des parfums, que jamais jusqu'à ce soir je n'avais respires, alourdissaient l'air, tièdement; la clarté endormie d'une veilleuse^ tendre comme des yeux qui meurent d'amour, caressait, incertaine, le mystère blanc du lit dans le fond vague et charmé de l'alcôve. Ce lit, je le lui montrai^ et elle s'en approcha, et quand j'eus désigné du doigt le haut de son corsage, elle se mit

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