LE CADEAU DE LA PETITE NOËL T
c^est de ma faute, à moi, si Je ne vous parais pas laide, et vous dois-je quelque chose parce que j'ai la chance de ne pas être un monstre ? J'ai des cheveux roux et touffus comme une petite crinière de lionne^ je le sais ; les plus jolis yeux de Paris, soit; une bouche comme une fleur, oui; des oreilles comme des coquillages roses, je ne dis pas non ; et quoiqu'un peu boulotte d'en haut, la taille très fine, bien! Mais^ dites donc, parce que j^ai tout cela, et que vous avez daigné vous en apercevoir, est-ce que je suis forcée, moi, de vous donner tout cela, et le reste ? Vrai, je vous conseille une expérience : Entrez dans une boutique de bijoutier, pleine de jolies choses, des perles, des rubis, des diamants en rivière, et dites au marchand : «Vous avez là un tas de bijoux qui me conviennent joliment; je vous invite à m'en faire immédiatement cadeau. » Vous verrez comment vous serez reçu ! Bref, c'est très flatteur d'être aimée, mais ce n'est pas une raison pour qu'on aime. Je vous plais, vous ne me plaisez pas. Voilà qui est clair, je pense? Là-dessus, bonjour. Vous vous êtes crânement fichu de moi tout de même. Ah ! c'est comme ça que vous faites « poser ))^ vous? Je m'en souviendrai, et, vous savez, ne vous avisez pas de m'écrire pour me faire revenir; jamais je ne remettrai le pied chez vous, jamais, jamais^ jamais, jamais!
Plus rouge encore, du feu dans les yeux, elle sortit de Fatelier, avec un rire méchant, dans un
vif froufrou de robes, qui avait Tair d'être en colère lui aussi.
Tout le jour Sylvère Bertin fut triste, triste Jusqu'au désespoir. Etait-ce possible vraiment que cette créature, qu'il avait toujours vue frivole, et que, maintenant, il savait mauvaise, le possédât, le maîtrisât ainsi ? Il avait voulu travailler, il n'avait pas pu; il était sorti, espérant que le brouhaha de la rue étourdirait sa pensée ; non, il n'avait pas vu la foule, pas entendu les bruits ; dans ses yeux rien que la vision rose de la petite Noël ; dans ses oreilles, rien que le joli méchant rire de la petite Noël. Cependant, comme la nuit était venue, — il devait être assez tard déjà, — • il se souvint que, ce soir, il avait promis de fêter Noël en compagnie de quelques camarades. Une belle nuit joyeuse le guérirait peut-être de son stupide amour^ l'en distrairait à coup sûr. Eh ! bien, arrivé devant la porte d'U restaurant^ il n'entra pas. Morose, il eut peur de la bonne humeur des autres : puis la douleur a souvent le jaloux orgueil de se préférer à la joie. Il revint chez lui. Son domestique qui l'attendait avait allumé le poêle de Patelier et les lampes. <c Monsieur n'a plus besoin de rien ? — Non. Merci. » Il tomba lourdement dans un fauteuil, et regarda autour de lui, plus triste encore, songeant que, ce matin, elle avait joué, elle toute petite et